Chapitre 21 · 15 min de lecture
Attiré par l’influence
« Il semble que l’on se soit trompé en imaginant que la divine Majesté d’en haut était trop élevée pour prêter la moindre attention à nos humbles affaires. Les grands esprits parmi nous se distinguent par le soin qu’ils accordent aux minuties… “pas un passereau ne tombe à terre sans la volonté de votre Père.” »
David Livingstone, Afrique.NOUS avons maintenant quitté Dohnavur, à l’ouest, pour retrouver notre ancien champ de bataille, à l’est. Le soir de notre arrivée, l’une de ces choses particulières est arrivée, bien que certains diront que ce n’était qu’une petite chose: on nous a amené une petite enfant.
Ce n’est pas Yeux-de-Perle. Yeux-de-Perle est plus menue et a plus d’éclat; mais la caste est la même, et comme nous n’avons pas de portrait de Yeux-de-Perle, nous mettons ici cette petite fille.Il y a un temple dans le village hindou voisin. Nous avons souvent essayé d’atteindre les femmes du temple, pauvres esclaves des Brahmans. Nous avons souvent vu les petites filles, dont certaines ont été achetées toutes petites à leur mère et dressées à cette vie terrible. Dans l’une des écoles de jour de la Mission se trouve une enfant qui a été vendue par sa mère « chrétienne » à ces Servantes des dieux; mais, bien qu’on le sache, on ne peut le prouver, et l’enfant n’a aucun désir de quitter cette vie, et on ne peut pas l’enlever de force.
Parfois, nous voyons les petites filles jouer dans les cours des maisons proches du temple: de gracieuses fillettes, aux manières charmantes, presque toujours plus raffinées que les enfants ordinaires, et souvent belles. On voudrait tant aider ces petites; mais aucune main humaine ne peut passer par-dessus le mur et en tirer ne serait-ce qu’une seule.
Parmi les petites filles du temple du village du Grand Lac se trouvait une toute petite fille appelée Yeux-de-Perle, dont nous ne savions rien; mais Dieu doit avoir un dessein pour elle, car il envoya son ange à la maison un après-midi, et l’ange trouva la petite Yeux-de-Perle; il la prit par la main et l’emmena, de l’autre côté du ruisseau, à travers le bois, jusqu’à la maison d’une chrétienne de notre village. Le lendemain matin, celle-ci nous l’amena. Voilà, je crois, ce qui s’est réellement passé; il n’y a pas d’autre façon de l’expliquer. Personne ne se souvient d’avoir jamais vu pareille chose arriver ici.
J’étais assise à lire dans la véranda quand je les vis arriver. La femme avait l’air surprise. Elle ne savait rien de l’ange, j’imagine, et ne comprenait rien à tout cela. La petite fille babillait sans arrêt, levant en parlant un petit visage rayonnant. Quand elle me vit, elle courut droit vers moi, grimpa sur mes genoux sans la moindre crainte et me raconta aussitôt toute son histoire. Je l’emmenai chez l’Iyer, qui fit appeler le pasteur, lequel envoya un messager au village du Lac pour dire que l’enfant était ici et pour vérifier la vérité de son récit.
« Je m’appelle Yeux-de-Perle, commença l’enfant, et je veux rester ici pour toujours. Je suis venue pour rester. » Et elle nous raconta comment sa mère l’avait vendue, quand elle était bébé, aux Servantes des dieux. Elle n’était pas heureuse avec elles. Elles ne l’aimaient pas. Personne ne l’aimait. Elle voulait vivre avec nous.
Mais pourquoi s’était-elle enfuie maintenant? Elle semblait à peine le savoir, et nos questions la laissaient perplexe. La seule chose dont elle fût sûre, c’est qu’elle était « partie en courant et venue », et qu’elle « voulait rester ». Puis l’Ammal entra, et elle lui refit exactement le même récit.
Nous pensions que, si cela se révélait exact, nous pourrions sûrement la garder; dans une telle affaire, le gouvernement serait de notre côté. Seulement, la grande difficulté serait peut-être de le prouver.
En attendant, nous lui donnâmes une poupée, et son petit cœur fut en repos. Elle ne semblait avoir aucune peur. Avec le geste le plus joli et le plus confiant qui soit, elle s’assit à nos pieds et se mit à jouer avec elle.
Nous la regardions, émerveillées. Elle était parfaitement à l’aise avec nous. Elle sortit en courant, cueillit des feuilles et des fleurs et revint avec. Elle les disposa soigneusement en rangées sur le sol. Puis une nouvelle expédition, et la voilà de retour avec trois cailloux pour pierres du foyer, un coquillage pour marmite, des brins de paille pour bois de chauffage, un bâton pour allumette et du sable pour riz.
Elle accomplit toutes les minuties de la cuisine tamoule avec le plus grand sérieux. Puis nous fûmes invitées, avec sa poupée, à prendre part au repas. La petite entra tout droit dans nos cœurs, et nous sentions que nous risquerions n’importe quoi pour la garder.
Notre messager revint. L’histoire était vraie. Les femmes de la maison d’où elle venait étaient bel et bien des femmes du temple. Mais nous l’avoueraient-elles, et surtout, avoueraient-elles l’avoir obtenue illégalement? — un fait facile à nier. Presque aussitôt, elles arrivèrent; et à la question de l’Iyer: « Qui êtes-vous? », l’une d’elles répondit: « Nous sommes Servantes des dieux! » J’entendis un aparté instructif: « Pourquoi le leur as-tu dit? » « Oh, peu importe, dit celle qui avait répondu, ils ne comprennent pas! » Mais nous avions compris, et nous étions reconnaissants de ce premier point acquis.
Elles restèrent là à fixer l’enfant et à l’appeler, mais elle ne voulut pas partir, et nous ne voulions pas la forcer. Puis elles s’en allèrent, et nous restâmes une heure dans ce calme étrange qui précède l’orage. Notre pauvre petite avait peur. « Oh, s’ils reviennent, cachez-moi! » suppliait-elle. On voyait que c’était presque trop pour elle, tout enfant hardie qu’elle est.
La suite fut pire. Une grande foule se rassembla sur la véranda, et une femme au visage mauvais, qui semblait avoir une sorte d’emprise sur Yeux-de-Perle, la réclama avec violence. Comme nous refusions de la faire partir, la femme au visage mauvais, dont le seul regard faisait trembler la petite, déclara que Yeux-de-Perle devait dire tout haut qu’elle ne voulait pas partir avec elle, « tout haut, pour que tout le monde l’entende ». Mais la pauvre petite était muette de peur. Elle restait là à regarder, en frissonnant. Nous ne pûmes lui faire dire un mot.
Étoile se tenait tout près. Elle était elle-même passée par là autrefois; son visage était inquiet, et nos cœurs l’étaient aussi, je le sais. Il est impossible de vous décrire une telle demi-heure; il faut l’avoir vécue pour la comprendre. Les clameurs et l’agitation, et le sentiment de tout ce qui dépend de la parole d’une enfant qui ne comprend pas vraiment ce qu’elle accepte ou refuse. La tension est terrible.
Je n’osais pas m’approcher d’elle, de peur qu’ils ne pensent que je l’ensorcelais. Le moindre mouvement de ma part vers elle aurait donné le signal d’une ruée de la leur; mais je fis signe à Étoile de l’emmener un moment. Le désarroi de ce pauvre petit visage m’effrayait. Encore un regard levé vers cette femme, encore une traction sur la corde tendue, et à leur question: « Viendras-tu? », elle aurait aussi bien pu dire oui que non.
Étoile l’emporta. Une fois hors de portée de ces yeux, les mots vinrent bien assez vite. Étoile me raconta qu’elle s’était cramponnée à elle en sanglotant: « Oh, si je dis non, elle m’attrapera et me punira terriblement après! Elle le fera! Je sais qu’elle le fera! » Et elle montra, sur sa douce peau brune, des entailles là où elle avait déjà été punie; mais Étoile la consola et la ramena, et elle se tint — si petite — devant eux tous. « Je ne veux pas! Je ne veux pas! » cria-t-elle, et elle se retourna et repartit en courant avec Étoile. Et la foule s’en alla, et je fus heureuse de voir disparaître ce visage effrayant, avec ses yeux mauvais et cruels.
Mais elles dirent qu’elles écriraient à la mère, qui la leur avait donnée. Nous en prîmes note — c’était le second point qu’il nous faudrait prouver si elles intentaient un procès contre nous —, et d’un jour à l’autre la mère peut venir compliquer les choses en jouant sur l’affection de l’enfant. De plus, nous avons entendu parler d’un complot pour l’attirer au-dehors si nous relâchions un instant notre garde; aussi sommes-nous très vigilantes, et nous ne la quittons jamais des yeux.
À présent — cela fait cinq jours qu’elle est arrivée —, il nous semble impossible d’imaginer que nous ayons jamais été sans elle. En dehors de son histoire, qui toucherait n’importe qui, il y a sa petite personnalité, qui est fort intéressante. Elle joue toute la journée avec ses précieuses poupées, leur parle, leur raconte tout ce que nous lui racontons. Hier, c’était une histoire de la Bible, aujourd’hui un nouveau refrain. Elle a tenu à ce que son bébé préféré vienne à l’église avec elle, et il a fallu qu’il ait, lui aussi, son offrande pour la collecte. Tout est on ne peut plus réaliste.
Les enfants tamouls suspendent d’ordinaire leurs poupées par les membres à un clou dans le mur, ou les rangent sur une étagère; mais ce petit bout de fille a de l’imagination et beaucoup de tendresse.
En y repensant, à mesure que, morceau par morceau, sa petite histoire se faisait jour, nous avons été frappées par les touches qui disent combien Dieu prend soin. Le moment de sa venue parlait de ce soin. Quelques mois plus tôt, la femme du temple qui la gardait lui avait brûlé en travers ses petits doigts, pour punir quelque faute enfantine, et Yeux-de-Perle s’était enfuie. Elle savait ce qu’elle voulait: sa mère; elle savait que sa mère vivait dans une ville à vingt milles à l’est. C’était bien loin à pied pour une petite fille, « mais des gens gentils m’ont trouvée sur la route, et ils allaient à la même ville, et ils m’ont laissée aller avec eux, alors je n’avais pas peur, seulement j’étais très fatiguée quand nous sommes arrivés. Il a fallu trois jours de marche. Je ne savais pas où ma mère habitait dans la ville, et c’était une très grande ville, mais j’ai décrit ma mère aux gens dans les rues, et à la fin j’ai trouvé ma mère. » Pendant un petit moment, il y eut quelque chose de l’amour maternel: « ma mère a pleuré ». Mais la femme du temple avait retrouvé sa trace et l’avait suivie, et la mère la rendit.
Vient alors un blanc dans l’histoire; elle se souvient seulement qu’elle était seule, qu’elle « sentait un manque de mère à travers le monde », et qu’elle errait, lasse —
« Inquiète comme un oiseau que son nid a quitté,
Transi par quelque chose d’absent, sans savoir
Quoi. »
Vient ensuite un fragment de vie net dans chaque détail, et raconté avec une horreur terriblement peu enfantine. Elle les entendit chuchoter entre elles à son sujet; elles ne savaient pas qu’elle comprenait. Elle devait être « mariée au dieu », « attachée à une pierre ». Terrifiée, elle courut au temple, se glissa entre les Brahmans, traversa la cour, se tint devant le dieu dans la pénombre du sanctuaire, joignit les mains, — elle nous a montré comment, — le pria, le supplia: « Laisse-moi mourir! Oh, laisse-moi mourir! » À peine sept ans, et elle priait: « Oh, laisse-moi mourir! »
Elle essaya de s’enfuir de nouveau; si elle était venue à notre village à ce moment-là, elle n’aurait pas pu être sauvée. Nous étions à Dohnavur, et il n’y avait ici personne qui pût la protéger contre les gens du temple. Alors Dieu l’empêcha de venir à ce moment-là.
Vers cette époque, un après-midi, l’une de nos Sœurs tamoules, que nous avions laissée derrière nous pour tenir le fort, traversa le village du Grand Lac; les femmes du temple appelèrent l’enfant et dirent: « Regarde! C’est elle! L’Ammal voleuse d’enfants! Sauve-toi! » Ce n’était dit que pour l’effrayer, mais cela produisit un tout autre effet. Un jour, le lendemain de notre retour, la pensée lui vint soudain: « Je vais aller chercher cette Ammal voleuse d’enfants »; et elle s’en alla au crépuscule, arriva à notre village et se tint seule devant l’église, sans que personne le sache.
C’est là que l’une de nos chrétiennes, qui s’appelle Servante de Jésus, la trouva quelque temps après: un tout petit bout de fille bien désemparé, aux cheveux ébouriffés et aux yeux inquiets, car elle ne trouvait pas celle qu’elle cherchait, cette Ammal voleuse d’enfants qu’elle désirait tant, et elle avait peur, toute seule dans la nuit qui tombait, près de cette grande, grande église; et bien grande elle devait paraître à une si petite chose.
Servante de Jésus pensa d’abord ramener la petite chez elle, mais par bonheur il était tard (encore une touche de la main de Dieu), et elle l’emmena donc tout droit dans sa propre petite maison, ce qui satisfit pleinement Yeux-de-Perle. Mais elle ne voulut pas toucher au curry et au riz que la bonne femme lui offrait. Elle se redressa de toute sa petite hauteur et dit, avec la plus grande dignité: « Ne suis-je pas une enfant vellala? Pouvez-vous me demander de rompre ma caste? »
Alors Servante de Jésus lui donna un peu de sucre, qui ne présentait aucun danger rituel, et Yeux-de-Perle le mangea avidement, puis s’endormit.
Le lendemain matin, la première pensée de la femme fut de nouveau de la ramener chez les siens. Mais l’enfant insista tellement pour voir l’Ammal attrapeuse d’enfants que Servante de Jésus, pensant que j’étais l’Ammal en question (car c’est l’un de mes divers noms), me l’amena, comme je l’ai dit; et oh, que je suis heureuse qu’elle l’ait fait!
Rien n’échappe à ces yeux bruns si clairs. Ce matin-là, au milieu de la confusion, l’une des femmes du temple cria que l’enfant était une méchante voleuse. C’est une accusation courante. Elles pensent qu’elle forcera la soumission. « Nous monterons une affaire, et nous enverrons la police te traîner en prison! » hurlent-elles; et parfois il y a risque de graves ennuis, car en Inde on monte une affaire à peu de frais. Mais celle-ci ne promettait pas d’être sérieuse; nous demandâmes donc la somme volée. Elle se montait à quatre pence et demi, que nous payâmes pour avoir la paix, bien que la petite leur eût dit où était l’argent, et nous découvrîmes plus tard qu’elle avait dit la vérité.
Je n’aurais jamais cru qu’elle s’en souviendrait — les émotions de la journée l’avaient chassé de mon esprit —, mais des semaines plus tard, alors que je lui enseignais le verset: « ce n’est pas par des choses périssables, par de l’argent ou de l’or, que vous avez été rachetés », et que je lui expliquais combien Jésus avait payé pour nous, elle m’interrompit par cette remarque: « Oh oui, je comprends! Je sais combien tu as payé pour moi: quatre pence et demi! »
Et maintenant, passons des choses qui semblent petites aux grandes. Ragland, missionnaire chez les Tamouls, écrit à un ami en 1847. Il essaie d’exprimer en termes astronomiques la valeur d’une âme. Il demande: « Comment l’astronome corrige-t-il la connaissance des étoiles que lui donne la simple vue? D’abord, ayant découvert que le petit point de lumière est à des milliers de milles, et ayant discerné au télescope qu’il sous-tend à l’œil un angle sensible, et ayant mesuré cet angle, un simple calcul lui montre que la taille de l’objet est peut-être plus grande que celle de l’énorme boule qu’il appelle sa terre. » Puis: « Prenez l’âme de l’un des plus pauvres, des plus humbles Pariahs de l’Inde, et donnez-lui en imagination la forme d’une sphère, ou supposez qu’une sphère la représente. Placez-la à l’extrémité d’une ligne qui doit représenter le temps. Prolongez cette ligne et éloignez votre sphère, toujours plus loin, ad infinitum; et qu’est devenue votre sphère? Eh bien, elle est là, exactement comme avant… Elle est toujours ce qu’elle était, et cela même après des milliers d’années. Bref, le disque paraît intact, bien qu’on le regarde d’une distance presque infinie. Oh, quel angle cette pauvre âme devrait sous-tendre dans l’esprit! »
La lettre suggère ensuite un autre parallèle entre les choses astronomiques et les choses spirituelles. Il suppose qu’un contradicteur admette la taille comme prouvée, mais conteste l’importance de ces corps célestes. « Ce ne sont peut-être que de l’écume sans substance, de simples bouffées d’air, des riens vaporeux. » Mais l’astronome connaît leur masse et leur poids aussi bien que leur taille: « Une longue observation lui a appris que des planètes voisines d’un certain corps céleste ont été détournées de leur course; comment, et par quoi, il est d’abord bien en peine de le dire, mais il a conjecturé et raisonné, il a trouvé des raisons de soupçonner la planète. Il guette, observe et compare; et après un long examen des indices, il la déclare coupable de la perturbation. S’il en est ainsi, elle doit avoir le pouvoir de perturber, le pouvoir d’attirer; et s’il en est ainsi, ce n’est pas une simple coquille, encore moins une simple vapeur. Elle a une masse et elle a un poids, et il calcule et détermine d’après les perturbations quel est ce poids. Il en est de même de l’âme du Pariah. Oh, quelle perturbation elle a causée! Quel corps céleste elle a arraché à sa sphère céleste! Non pas une étoile, non pas tout le ciel visible, non pas même les cieux des cieux, mais celui qui remplit les cieux et la terre, par qui tout a été créé. Voilà celui que l’âme de ce Pariah a attiré du ciel jusque sur la terre pour la sauver. Oh, puissions-nous en tirer la leçon, et, l’ayant apprise, prendre à cœur le poids et la valeur de cette seule âme! »
Et de même que la majesté de la gloire du Seigneur ne se montre nulle part plus majestueusement que dans le chapitre qui nous dit comment, comme un berger, il paît son troupeau, prend les agneaux dans ses bras et les porte dans son sein, de même nulle part, je crois, nous ne voyons davantage la gloire de notre Dieu que dans ces chapitres de la vie qui nous le montrent se penchant du haut du cercle de la terre, bien plus, descendant tout le chemin pour lui venir en aide, « attiré par l’influence » du besoin d’une petite enfant.
Chapitre 21 terminé
Attiré par l’influence