Chapitre 20 · 25 min de lecture
L’Appel intensifié
« Parfois, les hommes et les garçons refusent de s’en aller et de nous laisser parler aux femmes; dans ces cas-là, je trouve que la prière silencieuse est le meilleur refuge. Ailleurs, les gens vous accueillent, mais ils écouteront n’importe quoi plutôt que la Doctrine de Jésus-Christ; et cela est plus dur à supporter que tout ce que je connais. »
Anna Gordon, Chine.« Que ceux qui sont restés au pays ne tiennent pas seulement à entendre parler de succès; nous devons les former à s’intéresser à la lutte. »
Rév. A. Schreiber, Sumatra et Inde.« C’est un combat qui met à contribution les forces physiques, intellectuelles et spirituelles, et les adversaires sont nombreux. Le poids mort du paganisme, le peu de compréhension que l’on rencontre pour son but et ses intentions, et l’opposition réelle et vigoureuse des puissances des ténèbres en font un vrai combat, et seuls des hommes qui ont du cran, du courage, du dévouement, une patience et une persévérance infinies, remporteront la victoire.
« Ai-je brossé un tableau décourageant? Suis-je en train d’effrayer de braves hommes qui auraient pu se porter volontaires et faire du bon travail? Je ne le crois pas. Je crois que les hommes de la bonne trempe, ceux qui devraient se porter volontaires, seront attirés plutôt que rebutés par les difficultés. »
Rév. J. Lampard, Inde.NOUS avons pris cette photographie ce jour de décembre que nous avons passé dans l’accueillante rue des Brahmans. « Il n’y a pas une autre femme dans la ville qui se tiendrait ainsi devant vous! » dirent les hommes, tandis qu’elle s’avançait et, sans la moindre idée de poser, se tenait un instant contre le mur et regardait l’appareil bien en face. La plupart des femmes avaient peur même d’y jeter un coup d’œil, mais elle n’avait pas peur. Elle ne voulut pourtant pas rester pour nous parler, et s’éloigna du même air résolu. Car les veuves brahmanes, dans l’ensemble, ne sont nullement une race facile à approcher. Il arrive que nous en trouvions une qui s’ouvre à nous et nous laisse lui parler de la consolation dont nous sommes l’objet; mais bien plus souvent nous les trouvons dures, ou en train de s’endurcir rapidement.
Il n’y a rien à en dire, sinon ce qui est dit dans le chapitre. Il n’y a pas grand-chose à voir dans une rue de Brahmans. Mais cette simple scène de rue représente des forces qui gouvernent deux cent sept millions d’esprits.Il est trop tôt pour écrire au sujet de celles qui ont écouté ces derniers mois, mais nous mettons ici cette photo pour vous rappeler de vous souvenir de celles qui sont plus libres que la plupart des femmes de l’Inde de suivre le Seigneur Jésus-Christ, si seulement elles voulaient laisser à son amour une chance de les attirer. Nous sommes allées dans les diverses villes de cette courbe des montagnes et de la courbe supérieure, mais nous n’avons pas atteint les villes de la courbe inférieure, ni la moitié des nombreux villages disséminés tout au pied des montagnes, et, sauf lorsque nous sommes parties camper, nous n’avons évidemment pas touché ceux qui sont plus éloignés.
Il n’y a que cinq après-midi de travail par semaine, car le samedi est consacré à d’autres choses, et le dimanche appartient aux chrétiens; et lorsqu’un intérêt se manifeste, nous retournons au même village, ce qui nous retarde, mais en vaut certainement la peine. Puis il y a les interruptions — parfois du côté hindou: les fêtes, par exemple, où aucune femme n’a le temps d’écouter; et parfois de notre côté, et du côté du temps, pour ainsi dire, quand une grande chaleur ou de grandes pluies rendent impossible le travail en plein air. En théorie, l’évangélisation itinérante avance à une allure réjouissante; mais en pratique, comme le sait tout missionnaire itinérant, elle est bien lente. Il y a d’autres choses à faire; celles et ceux qui ont déjà été amenés doivent être enseignés, formés, entourés d’une affection maternelle, et il faut passer beaucoup de temps à attendre Dieu pour en obtenir d’autres; si bien qu’en regardant en arrière, il nous semble avoir fait bien peu pour les milliers d’âmes qui nous entourent, et maintenant nous devons retourner du côté est du district, car quelques-uns des garçons convertis y sont à l’école, et il y aura peut-être du fruit à récolter après les semailles de l’an dernier.
Mais je lève les yeux de mon écriture et je vois une chaîne de montagnes longue de trente milles, et cette chaîne s’étend sans interruption sur mille milles vers le Nord. Je sais combien peu de chose se fait dans les plaines en contrebas, et je me demande quand le peuple de Dieu se réveillera, comprendra qu’il reste encore un très grand pays à posséder, et se lèvera pour le posséder. Parcourez avec moi du regard cette bande de montagnes: il y a des villes où un travail se fait, mais il a besoin d’être suivi, et les missionnaires sont trop peu nombreux pour le faire à fond. Il y a des villes et quantité de villages où l’on ne tente même rien, si ce n’est qu’une fois tous les deux ans, si possible, la Bande itinérante des hommes passe par là; mais cela n’atteint guère les femmes, et même si c’était le cas, que sauriez-vous de Jésus si vous n’entendiez qu’une parabole, ou un miracle, ou quelques faits de sa vie, ou quelques points de sa doctrine une fois tous les deux ans? Je ne veux pas écrire d’appels attendrissants, ni détourner un seul ouvrier de quelque autre champ, — ce serait une joie de savoir que Dieu s’est servi de ces lettres pour aider à envoyer quelqu’un en Chine, ou n’importe où il a besoin de ses ouvriers, — mais je ne peux m’empêcher de me demander, en regardant autour de moi ce petit coin du champ, comment il se fait que les ouvriers soient encore si peu nombreux.
Nous avons constaté que les gens des villes et des villages veulent bien nous laisser faire ce que nous appelons le « travail de véranda » quand ils refusent de nous laisser entrer dans leurs maisons. Le travail de véranda, comme la prédication en plein air, est peu satisfaisant pour ce qui est des femmes, mais cela vaut mieux que rien.
Nous avons passé un après-midi dans la rue que montre cette photo. C’est une voie de passage, et nous n’y étions donc pas interdites; mais même ainsi, nous demandons toujours la permission avant de la parcourir. Elle vous paraît une rue si ordinaire, si banale; aucune grandeur architecturale n’y frappe de crainte celui qui la contemple et ne lui impose la majesté de la condition brahmane; et pourtant cette rue, et toutes les rues semblables, sont pour nous une véritable Pétra, car elles sont enfermées derrière des murailles plus hautes et plus fortes que les murs du temple autour duquel elles sont bâties; des murailles bâties, semble-t-il, d’une sorte de roche cristalline, imperceptible tant qu’on ne s’en est pas approché, et même alors invisible, seulement reconnaissable comme quelque chose qu’on ne peut franchir.
Notre premier jour là-bas fut encourageant. Nous avons commencé tout au bout de la rue, et après quelques instances les hommes acceptèrent de se ranger d’un côté et de nous laisser l’autre pour les femmes qui voudraient venir. Il ne se passa rien de particulier, mais nous tenons une journée pour bonne si nous y trouvons une seule vraie occasion de parler tranquillement aux femmes.
La fois suivante, ce fut moins bien. Entre-temps, ils avaient tout appris à notre sujet, et su que nous avions avec nous des jeunes filles des Castes supérieures, ce qui était terrible à leurs yeux. Car le Brahman, du haut de sa position de suprématie absolue, fait très peu de cas des âmes de ceux qu’il appelle les basses castes; mais si quelques-uns de la zone intermédiaire (il ne les décrirait pas comme proches de lui, seulement dangereusement plus proches que les autres) « tombent dans la fosse de la religion chrétienne », il pense qu’il est temps de veiller à ce que la Puissance qui a eu un tel effet sur eux n’ait pas l’occasion d’agir sur lui, et, par-dessus tout, sur ses femmes. Ce jour-là, on nous informa donc poliment que personne n’avait le temps d’écouter, et, quand quelques femmes voulurent venir, une veuve musclée les chassa. Nous avons jeté un regard plein de regret en arrière vers ces chères femmes brahmanes, mais il était inutile d’insister, et nous sommes parties.
Dans l’une des autres Castes, la Caste que représente cette rangée d’hommes, nous avons trouvé plus d’amabilité; ils nous laissèrent nous asseoir à un bout des étroites façades des vérandas, et un bon nombre de femmes se groupèrent à l’autre bout. Elles avaient là grand-peur de la souillure et ne voulaient pas s’approcher trop près. Et elles avaient à notre sujet les idées les plus étranges. Elles étaient sûres que nous possédions une poudre qui, si elles la respiraient, les forcerait à devenir chrétiennes. Elles avaient entendu dire que nous allions de lieu en lieu « appeler les enfants », c’est-à-dire leur faire signe et les attirer à nous suivre, et qu’on nous payait tant par tête de converti. Il faut parfois tout un après-midi rien que pour les détromper de telles idées fausses.
J’ai entendu cet aspect commercial des choses expliqué par quelqu’un qui, apparemment, savait. Une vieille femme brahmane bienveillante nous avait permis de nous asseoir sur le seuil de sa porte, à l’abri du soleil, et peu à peu nous nous étions avancées jusqu’au bout de la véranda, qui était un peu plus ombragé, où une jeune fille était assise seule et semblait désireuse d’entendre. La vieille femme s’assit derrière nous, puis un vieil homme arriva, et tous deux se mirent à parler. La vieille femme dit au vieil homme: « Elle essaie de nous faire entrer dans sa Voie. » (Je m’étais soigneusement gardée de toute expression de ce genre.) Le vieil homme convint que tel était probablement mon but. « Que recevra-t-elle si nous entrons? Le sais-tu? » « Oh oui; si je le sais! Pour l’un de nous, mille roupies, et pour un Vellalar, cinq cents. Elle reçoit même quelque chose pour un enfant de basse caste, mais pour l’un de nous, elle reçoit mille roupies entières! »
Une maison de la Caste des bergers, de la meilleure sorte. Nous donnerions beaucoup pour entrer dans cette maison, mais jusqu’ici elle est fermée. Vous pouvez voir tout droit jusqu’à la cour du fond où se trouvent les femmes, là où nous ne pouvons pas aller. Le vieil homme est typique de sa classe: un homme réfléchi, à l’esprit raffiné, mais entièrement indifférent à l’enseignement.Ils s’intéressaient beaucoup tous les deux à cette conversation, et moi aussi, à vrai dire, et je pensais les éclairer davantage, quand la vieille femme se leva en hâte et rentra en boitillant dans la maison. Après cela, chaque fois que nous passions, elle secouait la tête en nous voyant et disait: « Chee, chee! » Aucune persuasion ne put jamais la décider à nous laisser de nouveau nous asseoir sur le seuil de sa porte. Nous en voulions clairement à ces mille roupies, et elle ne voulait pas de nous.
Dans le même village, il y avait une petite enfant brahmane qui essayait souvent de nous parler, mais on ne le lui permettait jamais. Un jour, elle risqua d’être prise, avec tout ce qui s’ensuivrait, et traversa en courant l’étroit ruisseau qui sépare la rue des Brahmans du village, et parla à l’une des sœurs de notre Bande dans un petit chuchotement précipité: « Oh, je voudrais tant entendre parler de Jésus! » Et elle raconta qu’elle en avait appris quelque chose à l’école, dans sa propre ville, puis qu’on l’avait envoyée chez sa belle-mère, dans ce village de la jungle, « celle-là », dit-elle en montrant une maison où l’on n’avait jamais de sourires pour nous; mais sa belle-mère était opposée à la prédication, et avait menacé de la jeter dans le puits si elle nous écoutait. À ce moment même, une voix dure l’appela, et elle s’enfuit à toutes jambes. La fois suivante où nous sommes allées dans ce village, elle était enfermée quelque part à l’intérieur.
Souvent, en passant, on voit des visages timides regarder de derrière les petits piliers qui soutiennent les vérandas, et l’on brûle de s’approcher. Mais il ne faut faire aucune avance si l’on n’est pas sûr de son terrain. Cela n’aboutit qu’à une fuite soudaine et effarouchée vers l’intérieur de la maison, et on ne peut pas les y suivre. Essayer de le faire serait plus qu’impoli — ce serait considéré comme une souillure.
Hier encore, nous essayions d’atteindre les femmes qui vivent dans la grande maison du village situé derrière le bungalow. Cette photo vous montre la porte devant laquelle nous sommes restées dix minutes ou plus, attendant d’abord, puis suppliant la vieille belle-mère de nous laisser entrer dans la petite pièce sombre où vous pouvez voir la silhouette d’une femme qui se cache derrière la porte.
Mais nous ne pouvions pas aller vers elles, et elles ne pouvaient pas venir vers nous. Il n’y avait entre nous que deux pièces étroites, mais la seconde contenait des récipients à eau en cuivre. Si nous étions entrées, ces récipients et l’eau qu’ils contenaient auraient été souillés. Les femmes n’avaient pas la permission de sortir, la belle-mère y veillait bien; jamais on n’en vit de plus vigilante. Elle se tenait à la porte comme une grosse poule, ses jupes blanches de veuve déployées comme des ailes, et protégeait efficacement ses poussins. « Allez-vous-en! Repartez par le chemin par où vous êtes venues! » fut tout ce qu’elle trouva à nous dire.
Le vieil homme de la maison, qui était aimable, était sorti. Un jeune homme aimable entra avec du riz et se mit à le mesurer. Il nous invita à nous asseoir, ce que nous fîmes, et il mesura le riz dans de petits gobelets de fer, en comptant à haute voix d’une psalmodie chantante. Il était content que nous le regardions faire, et c’était intéressant à regarder, car il procédait exactement comme le décrit le verset: il tassait le riz, secouait la mesure de fer, entassait le riz jusqu’à ce qu’il déborde, et pourtant ne comptait ce gobelet surabondant que pour un; puis il tendit le panier plein de riz à un enfant qui attendait, et nous demanda ce qu’il pouvait faire pour nous. Nous lui avons dit combien nous désirions voir les femmes de la maison, mais l’idée de s’attaquer à la vigoureuse vieille belle-mère ne lui souriait guère; nous avons donc renoncé à notre tentative et sommes sorties. Comme nous longions le mur de derrière, qui enclôt le quartier des femmes, nous vîmes une jeune fille regarder par-dessus le mur comme si elle voulait nous parler, mais elle fut aussitôt tirée en arrière par cette dame tyrannique, et un chien sauta par-dessus en aboyant avec fureur, ce qui mit une douzaine d’autres à japper tout autour de nous; et c’est ainsi escortées que nous nous sommes retirées.
Cette maison se trouve dans le Village du Marchand, à moins de cinq minutes de notre portail, mais les femmes qui y vivent sont bien loin de toute occasion d’entendre. Ce jour-là, les hommes nous laissèrent entrer pour prendre la photographie, et nous espérions ainsi nous faire des amis; mais bien que six familles y vivent (car la maison est grande; la photographie ne montre qu’une extrémité de la véranda qui court sur toute sa longueur), on ne nous a jamais permis une seule fois de parler à l’une des femmes; la belle-mère de toutes les six veille à ce que nous n’en ayons jamais l’occasion. L’une des enfants, une chère petite fille, nous suit parfois dehors, mais elle n’a que sept ans et n’est pas très courageuse; aussi, bien qu’elle retienne visiblement quelques-uns des refrains que nous chantons, elle a peur d’être vue en train d’écouter, et n’en saisit jamais beaucoup à la fois.
Telles sont quelques-unes des difficultés pratiques qui barrent le chemin vers les femmes. Il y en a d’autres. Supposez que vous réussissiez à entrer, ou, ce qui est plus probable dans un travail de pionnier, supposez que vous obteniez une véranda: même alors, tout est loin d’aller sans encombre. Car, tout d’abord, il fait dangereusement chaud. Le soleil frappe la rue ou la cour jusqu’à trente ou soixante centimètres du rebord de pierre sur lequel vous êtes assise, et la chaleur remonte. La réverbération signifie la fièvre; vous essayez donc de vous en écarter un peu sans froisser personne, en expliquant minutieusement pourquoi vous le faites, de peur qu’on ne pense que votre dessein est de toucher les gens à la dérobée; puis, leur confiance ainsi gagnée, vous commencez peut-être par le livre sans paroles, ou par un cantique sur un air indien, ou par l’image de quelque parabole — jamais de notre Seigneur —, ou, plus souvent encore, nous trouvons que le meilleur moyen est d’ouvrir nos Bibles, car toutes respectent un Livre sacré, et d’y lire quelque chose que nous savons qu’elles comprendront. Nous trouvons généralement une ou deux femmes aux alentours des vérandas; deux ou trois autres arrivent au bout de quelques minutes, et, voyant cela, deux ou trois autres encore. Mais les réunir et les retenir sont deux choses différentes. Il n’est pas facile de retenir les gens pour leur faire entendre ce qu’ils n’ont aucun désir particulier d’entendre. Mais nous sommes aidées; nous ne sommes pas seules. C’est toujours une force de s’en souvenir.
Une fois que vous êtes bien lancée, les interruptions commencent. Vous êtes, par exemple, au milieu d’un miracle, et entre-temps une douzaine de femmes se sont rassemblées et vous réjouissent le cœur en écoutant bien, quand un homme, de l’autre côté de la rue, s’approche d’un pas nonchalant et demande s’il peut poser une question, ou la pose sur-le-champ. Il a entendu dire que notre Livre affirme que, si l’on a la foi, on peut jeter une montagne dans la mer. Or, voilà une montagne, et il montre le pilier dressé là-bas dans la plaine, s’élevant tout droit sur cinq mille pieds, une colonne de roc massif. La mer est de l’autre côté, dit-il; jetez-la dedans, et nous croirons! Et les femmes rient. Mais une autre, plus intelligente, se tourne vers vous: « Votre Livre dit-il vraiment cela? demande-t-elle; alors pourquoi ne pouvez-vous pas le faire, qu’on voie? » Et l’homme intervient par une autre remarque, et une femme au bord du groupe s’éloigne, et vous voudriez bien que l’homme s’en aille.
Peut-être s’en va-t-il, ou peut-être parvenez-vous à le détacher du visible et à l’amener, lui et ces femmes aussi, à écouter un peu de témoignage rendu à la Puissance qui meut l’invisible; et vous êtes au cœur même de ce témoignage quand une autre objection surgit: « Vous dites qu’il n’y a qu’un seul vrai Dieu, mais nous avons entendu dire que vous en adorez trois! » ou: « Votre Dieu peut-il vous garder du péché? » Et vous essayez, avec l’aide de Dieu, de répondre de manière à éviter la discussion, et peut-être, à votre joie, y réussissez-vous, et certaines écoutent de nouveau attentivement, quand une femme vous interrompt pour vous poser sur votre famille une question à laquelle vous avez déjà répondu, mais elle est arrivée en retard et veut tout réentendre depuis le début. Vous la satisfaites autant que vous le pouvez, puis, sentant combien les précieuses minutes s’écoulent vite, vous essayez, oh! si ardemment, de les racheter et de les remplir d’œuvre pour l’éternité, quand soudain toute la communauté se concentre sur votre sœur tamoule. Qui est-elle? Vous aviez écarté la question au début, sachant ce qui s’ensuivrait, mais elles reviennent à la charge. Si elle est « née chrétienne », elles s’exclament et s’écartent de peur d’être souillées — « Basse caste, basse caste! » et le mot fait le tour du groupe avec mépris. Si elle est convertie, elles lui posent des questions sur sa famille (elles ont probablement passé les dix dernières minutes à se demander entre elles quelle est sa Caste); si elle ne leur répond pas, elles laissent leur imagination se déchaîner; si elle répond, elles éclatent d’indignation: « Tu as quitté ta propre mère! Tu as rompu ta Caste! » et elles lui donnent des noms qui ne sont pas doux à l’oreille, et peut-être se lèvent-elles toutes ensemble, refusant d’avoir quoi que ce soit de plus à faire avec une personne aussi déshonorante.
Ou peut-être essayez-vous de persuader certaines d’entre elles d’apprendre à lire, sachant que, si vous y parvenez, vous aurez bien plus de chances de les instruire, mais elles vous assurent que ce n’est pas la coutume, pour les femmes de ce village, de lire, ce qui n’est malheureusement que trop vrai; ou bien vous êtes en train de leur parler, comme vous le faites à celles que vous ne reverrez peut-être jamais, de l’Amour qui les aime, et au milieu de votre récit un bébé se met à hurler, et toute l’attention se porte sur lui; ou quelqu’un veut entrer dans la maison, et il faut lui faire un passage, avec beaucoup de remue-ménage et de confusion; ou un chien débouche au coin en jappant, une pierre à ses trousses et une meute de petits garçons lancés à sa poursuite; ou les hommes crient qu’il est temps de partir; ou les femmes font remarquer qu’il est temps de faire la cuisine; ou quelqu’un dit ou fait quelque chose de fâcheux, et le groupe se disperse en un instant, et chacune regagne son trou et s’y tient, regardant au-dehors; et vous levez les yeux vers ces petites portes sombres, et vous sentez que vous donneriez tout ce qu’elles pourraient demander, si seulement elles voulaient vous laisser entrer, vous laisser vous asseoir à côté d’elles dans l’une de ces pièces et leur raconter la fin de l’histoire qu’elles ont interrompue; mais cela, elles ne le feront pas. Oh, que c’est triste d’être si près de quelqu’un, et pourtant si loin, comme on l’est parfois de ces femmes! Vous les regardez, debout sur le seuil de leurs portes, à portée de la main, mais hors d’atteinte, aussi hors d’atteinte que si elles étaient à des milliers de milles. . . .
Au moment même où j’écrivais ces mots, une femme brahmane est venue à la porte et a regardé à l’intérieur. Puis elle est entrée et s’est assise, mais sans parler. Imaginez-vous comme le cœur bondit, même pour une si petite chose? Les femmes brahmanes ne viennent pas nous voir tous les jours. Elle a sorti un livre de feuilles de palmier, et nous l’avons lu. Il racontait qu’elle faisait partie d’une famille de sept enfants, tous nés sourds-muets; que, main dans la main, ils étaient partis à pied pour Bénarès afin de se noyer dans le Gange; qu’un cipaye les avait arrêtés et conduits chez un Collecteur anglais; que celui-ci avait pourvu aux besoins des sept pendant un an, puis les avait laissés partir; qu’ils s’étaient dispersés et avaient erré çà et là, visitant divers lieux saints, entretenus par les gens vertueux partout où ils allaient; et que la porteuse serait heureuse de recevoir ce que nous voudrions bien lui donner. . . . Elle est partie, pauvre femme sourde-muette et entièrement païenne; nous n’avons pas pu la persuader de rester se reposer. Elle est mariée, nous a-t-elle dit par signes; son mari est sourd-muet, et elle a un enfant aveugle. Elle s’est assise par terre à côté de nous quelques minutes et a posé des questions — les questions habituelles, à mon sujet, toutes par signes; mais rien de ce que nous pouvions exprimer par signes n’a pu d’aucune manière lui faire comprendre quoi que ce soit de notre Dieu. Et pourtant, elle semble savoir au moins quelque chose du sien. Elle a montré sa bouche, puis le haut, puis le bas et un mouvement circulaire, pour figurer les méandres d’une rivière, et a indiqué assez clairement par signes comment elle allait de rivière sainte en rivière sainte, adorant au bord de chacune, puis elle a montré le ciel et joint les mains. Nous étions là, exactement comme je venais de l’écrire, si près d’elle, et pourtant si loin d’elle.
Mais la plus grande difficulté de toutes pour atteindre les femmes, c’est qu’elles n’ont aucun désir d’être atteintes. Parfois, comme cet après-midi où l’enfant est venue et a voulu entendre, nous en trouvons une qui a ce désir, mais la plupart ne l’ont pas; et sauf dans les villes et les villages plus avancés, où on leur permet d’apprendre avec une lectrice biblique, elles n’ont guère l’occasion d’en entendre assez pour avoir envie d’en entendre davantage.
Puis, comme pour rendre la situation doublement dure (et cette loi s’applique à toute femme, de quelque Caste qu’elle soit), la femme est, aux yeux de la loi, la propriété de son mari; et bien qu’un chrétien ne puisse légalement contraindre son épouse hindoue à vivre avec lui, un mari hindou peut contraindre son épouse chrétienne à vivre avec lui; si bien qu’aucune femme mariée n’est jamais légalement libre d’être chrétienne, car si le mari la réclamait, elle ne pourrait être protégée, mais devrait être livrée à une vie qu’aucune Anglaise ne pourrait supporter d’envisager. Elle peut bien dire qu’elle est chrétienne; il n’a cure de ce qu’elle dit. Que Dieu vienne en aide à la femme ainsi ramenée de force!
Mais, croyant qu’une Puissance plus haute que la puissance de cette loi si injuste interviendra, nous braverions n’importe quelle peine pour accueillir une telle épouse si elle venait à nous. Seulement, lorsqu’on considère les difficultés et les barrières qui se dressent entre une femme indienne et la vie d’une chrétienne libre, il est inutile de fermer les yeux sur cette dernière difficulté, la plus incompréhensible de toutes: « une loi anglaise, importée en Inde et appliquée sous peine d’emprisonnement », une loi anglaise tombée en désuétude!
Nous n’avons aucune femme brahmane convertie dans notre Mission tamoule. Nous entendons parler de quelques-unes au Travancore; nous en connaissons davantage dans le Nord, où les Brahmans sont plus nombreux et moins exclusifs; mais il n’y a pas une seule femme ou enfant brahmane convertie bonâ fide dans tout ce District. Il y en avait une, une très vieille femme; mais elle est morte il y a deux ans. Nous pouvons nous consoler à la pensée que certainement quelques-unes de celles qui ont entendu sont devenues des croyantes secrètes. Mais une vraie croyante restera-t-elle toujours secrète? Nous pouvons espérer que plus d’une chère petite enfant est morte jeune en aimant Jésus, et s’en est allée vers lui. Mais qu’en est-il de celles qui ne sont pas mortes jeunes? Je sais qu’on peut adopter un point de vue plus lumineux, et si le plus triste a été souligné dans ces lettres, c’est seulement parce que nous sentons que vous en savez moins là-dessus.
Car on a davantage écrit sur les succès que sur les échecs, et il nous semble plus important que vous connaissiez les revers de la guerre que ses succès. Nous aurons toute l’éternité pour célébrer les victoires, mais nous n’avons que les quelques heures avant le coucher du soleil pour les remporter. Nous ne les remportons pas comme nous le devrions, parce que la réalité des revers est si peu comprise, et que les renforts nécessaires ne viennent pas, comme ils viendraient si la situation était pleinement comprise. Il faut des renforts d’hommes et de femmes, mais, bien au-dessus de tout, des renforts de prière. C’est pourquoi nous avons essayé de vous dire la vérité — la vérité sans intérêt, sans romanesque — sur les païens tels que nous les trouvons, sur l’œuvre telle qu’elle est. Il faut davantage d’ouvriers. Aucun mot ne saurait dire combien on en a besoin, combien on les attend ici. Mais nous n’essaierons jamais d’inciter qui que ce soit à envisager de venir en peignant des tableaux en couleurs, quand les faits sont en noir et blanc. Et si le noir et blanc n’attire jamais autant que les couleurs? Peu nous importe; notre affaire est de dire la vérité. L’œuvre n’est pas une jolie chose qu’on regarde et qu’on admire. C’est un combat. Et les champs de bataille ne sont pas beaux.
Mais si l’on est vraiment appelé de Dieu, toutes les difficultés et tous les découragements ne font qu’intensifier l’Appel. Si les choses étaient plus faciles, le besoin serait moindre. Plus le besoin est grand, plus l’Appel retentit clairement en nous, plus la conviction s’approfondit: c’était l’Appel de Dieu. Et à mesure qu’on y obéit, il y a la joie de l’obéissance, tout à fait indépendamment de la joie du succès. Il y a de la joie à être avec Jésus dans un lieu où ses amis sont peu nombreux; et parfois, au moment où l’on s’y attendrait le moins, en rentrant épuisé et découragé après une journée passée dans une ville hostile ou indifférente, soudain — comment, on ne saurait guère le dire — une telle vague de la joie de Jésus déferle sur vous et à travers vous que vous en restez tout apaisé, saisi par le sentiment d’une joie totale. Alors, quand vous le voyez gagner des âmes, ou quand vous apprenez les victoires de vos compagnons d’armes, oh! tout ce qui est en vous chante: « J’ai plus qu’un surpoids de joie! »
Chapitre 20 terminé
L’Appel intensifié