Les choses telles qu’elles sont
On demande des volontaires

Chapitre 18 · 13 min de lecture

On demande des volontaires

« Nous avons un ministère de la Guerre vaste et imposant, mais une toute petite armée. . . . Tandis que des continents immenses sont enveloppés de ténèbres presque totales, et que des centaines de millions d’êtres subissent les horreurs du paganisme ou de l’islam, c’est à vous qu’il incombe de prouver que les circonstances dans lesquelles Dieu vous a placés étaient destinées, dans sa pensée, à vous tenir à l’écart du champ de la mission étrangère. »

Ion Keith Falconer, Arabie.


DANS l’un des discours prononcés à la Conférence missionnaire internationale des étudiants, à Londres, en janvier 1900, un missionnaire de l’Inde du Sud a parlé de la race brahmane comme du « cerveau de l’Inde ». « Leur nombre est relativement faible — entre dix et quinze millions — mais, bien que peu nombreux — à peine cinq pour cent de la population hindoue —, ils tiennent toute cette population dans le creux de leur main. Ils occupent toutes les positions d’influence du pays. Ce sont eux les hommes d’État et les politiques, les juges, les magistrats, les fonctionnaires du gouvernement et les employés de tout rang. S’il existe une position qui confère de l’influence sur ses semblables, c’est un Brahman qui l’occupera. De plus, ils forment une Caste sacrée, que le peuple reconnaît comme des dieux sur la terre — rang qu’ils sont censés avoir atteint par un mérite maintenu au travers de nombreuses transmigrations. »

Un visage brahmane typique. Il est plus fin que la photo ne le montre, et porte cette expression cynique qu’ont tant de visages brahmanes. Un tel homme est difficile à gagner.

Parmi les Petras de ce district se trouve une petite ville de campagne à l’ancienne, solidement tenue par les Brahmans. Aucun converti n’est jamais sorti de cette ville, et la ville se vante qu’il n’en sortira jamais. Aucune des maisons n’est encore ouverte à l’enseignement, ni même aux visites, mais nous nous faisons des amis, et nous espérons y entrer bientôt. Nous avons passé une matinée dans la rue; ils n’y voyaient pas d’objection, et tandis que les jeunes Brahmans, libres d’allure, se rassemblaient autour de nous, ou s’arrêtaient un instant contre un mur pour se laisser « prendre », il nous était difficile, même à nous qui le savions, de nous rendre compte à quel point ils étaient liés. « Liés, eux qui devraient vaincre; esclaves, eux qui devraient être rois. » Liés, corps et âme, dans une servitude parfaitement incompréhensible pour l’esprit anglais.

Plus tard, en regardant les photographies, nous nous sommes souvenus de l’un et de l’autre qui, lorsqu’ils étaient de jeunes étudiants comme ceux-ci, avaient osé désirer s’échapper de leur servitude; mais on les avait ramenés de force, et les chaînes avaient été rivées plus solidement que jamais, et chaque maillon avait été éprouvé de nouveau, et martelé durement.

Nous voulions être sûrs des faits concernant chacun d’eux, afin que ces faits répondent davantage encore à ce sourire qui nous assure que les choses ne sont pas telles que nous les imaginons; l’Iyer a donc écrit à un missionnaire, un frère qui avait bien connu ces garçons, pour lui demander de raconter ce qui était arrivé à chacun d’eux. Ce matin, la réponse à cette lettre est arrivée, et on me l’a remise en disant: « J’hésite presque à vous la donner, mais elle dit la vérité sur ce qui se passe. » Ces garçons étaient étudiants dans notre collège de la C.M.S.

Le premier dont parle la lettre est un jeune Brahman qui confessa Christ par le baptême, et résista courageusement à l’opposition terrible soulevée par ses proches, qui vinrent en foule pendant de longues semaines et tentèrent, par tous les arguments, de le persuader de retourner à l’hindouisme; mais lui leur prêcha Christ. Ils amenèrent sa jeune épouse, et elle s’arracha les cheveux, se lamenta, et le supplia de ne pas la condamner à la honte d’une vie de veuve. Ce fut le plus dur de tout à supporter; il se tourna vers le missionnaire et dit: « Oh, mon père, emmenez-la! Elle m’arrache le cœur! »

Un étudiant brahmane typique. Les marques sur le front sont faites d’une pâte rouge vif, jaune et blanche, et représentent l’empreinte du pied du dieu Vishnou. Ces Brahmans sont des vaishnavites.

Puis vint le jour du baptême d’un autre étudiant brahmane, son ami, qui, auparavant, avait été saisi par ses parents, enfermé et affamé, puis nourri d’aliments empoisonnés; mais le poison n’avait pas été assez fort pour tuer, et il s’était échappé; il était maintenant en sécurité et prêt pour le baptême.

On se rappela ensuite comment l’ami du nouveau baptisé se tenait là, se réjouissant et louant Dieu. Puis, le baptême terminé, ne craignant aucun danger en plein jour, il alla se baigner au bassin. On ne le revit jamais.

Ce qui s’est passé exactement, personne ne le sait. On pense que des hommes payés pour le surveiller saisirent l’occasion et l’enlevèrent. Ce qu’ils firent ensuite n’a jamais été dit. Des rapports contradictoires sur le garçon sont parvenus aux missionnaires. L’un dit qu’il tient toujours bon, un autre qu’il est maintenant prêtre dans l’un des grands temples shivaïtes de l’Inde du Sud. Lequel est vrai, Dieu le sait.

Mais nous sommes sous le gouvernement anglais. Ne pouvait-on rien faire? L’un de ses proches parents est l’actuel juge de la Haute Cour de l’une de nos villes indiennes. Et parmi la foule de Brahmans qui vinrent pendant ces semaines-là, il y avait des hommes influents, des diplômés d’université, des membres de la profession juridique — une profession prisée en Inde. Et pourtant cette chose a été faite.

Il y en eut un autre; les moyens employés pour s’emparer de lui ne peuvent être écrits ici. Voilà la difficulté qui se dresse devant nous quand nous essayons de dire la vérité telle qu’elle est réellement. Elle ne peut tout simplement pas être dite. La Poussière peut être montrée — ou un peu d’elle; le Réel tout entier, jamais.

Il y en eut d’autres, tout près du Royaume, mais c’est toujours la même histoire. Ils furent tous enlevés du collège; le missionnaire écrit: « on a le cœur malade en pensant à eux, et aux moyens infernaux inventés pour les détourner de Christ. » Ce ne sont pas là les paroles d’une imagination sentimentale. Ce sont les paroles d’un homme qui dépose comme témoin. Mais même un témoin peut ressentir.

Il nous parle de l’un d’eux, un garçon brillant et heureux, dit-il, dont les proches ne firent aucune objection à ce qu’il revienne à la maison après son baptême; et il revint, pensant qu’il pourrait vivre en chrétien avec sa femme. Ils droguèrent sa nourriture; ce qu’ils firent ensuite doit, là encore, être recouvert de silence. . . . Ils firent le pire. . . . Quand il se réveilla de ce cauchemar de péché, il alla trouver son ami missionnaire. Certains hindous même, « honteux des moyens ignobles employés » pour l’attirer et le détruire, auraient souhaité qu’il soit reçu de nouveau comme chrétien, mais son esprit était brisé. Il dit qu’il ne pouvait pas déshonorer la cause de Christ en revenant; il s’en irait là où on ne le connaîtrait pas. Il quitta sa femme, et partit. On n’a plus jamais entendu parler de lui depuis.

Notre compagnon d’armes parle d’un autre, et là encore, en le racontant, nous devons en laisser la moitié sous silence. Celui-ci était impatient de confesser Christ par le baptême; il était alors étudiant au collège, et plein d’ardeur. Son père connaissait le désir de son fils, et il fit ce que peu de pères hindous feraient: il fit de sa maison un enfer, afin de perdre son garçon. Le complot infernal réussit. Dieu seul sait jusqu’où l’âme est responsable lorsque l’esprit est hébété, puis enflammé par ces drogues effroyables. Mais nous savons bien que l’âme qu’il destinait à se lever et à resplendir s’enfonce, alourdie par la honte indicible d’un affreux souvenir, assombrie comme par une teinture sombre qui l’a imprégnée de part en part.

Je pense à d’autres en écrivant: l’un était un garçon que nous connaissions bien, un jeune homme splendide et sérieux, ardent à rendre témoignage à Christ. Il nous raconta un soir comment il avait été délivré de ceux qui complotaient sa perte. Pendant plusieurs mois après sa décision de devenir chrétien, il vécut à la maison et essaya de gagner les siens; mais ils étaient irrités contre lui pour avoir seulement pensé à rompre la Caste, et ne voulaient pas l’écouter. Il attendit pourtant, et leur rendit témoignage, sans rien craindre. Puis un jour, soudain, des hommes se précipitèrent dans la pièce où il était assis, le saisirent, le ligotèrent et le bâillonnèrent. Ils lui enfoncèrent quelque chose dans la bouche tandis qu’il gisait sur le sol à leur merci; il craignit que ce fût une drogue, mais ce n’était qu’une substance répugnante qui, pour un hindou, signifiait une souillure indicible. Puis ils le laissèrent seul, ligoté, et la nuit il parvint à s’échapper. Quelques mois après qu’il nous eut raconté cela, nous apprîmes qu’il avait été saisi de nouveau, et cette fois « drogué et perdu pour de bon ».

Dans l’Inde du Sud, le baptême n’empêche pas la Caste d’employer tous les moyens possibles pour récupérer le converti; une fois revenu, certaines cérémonies sont accomplies, après lesquelles il est considéré comme purifié et réintégré dans sa Caste. La politique de toute la confédération des Castes est la suivante: ramenez-le non baptisé si vous le pouvez, mais de toute façon ramenez-le. Deux garçons brahmanes, venus de différentes parties de ce district, se décidèrent pour Christ, passèrent par tout ce qu’implique une confession publique, et furent baptisés. L’un des deux fut envoyé dans le Nord pour sa sécurité; les siens retrouvèrent sa trace, le suivirent, surgirent à l’improviste dans une petite gare de l’Inde centrale, et le ramenèrent de force chez lui, dans le Sud. Une fois là, ils prirent leurs propres mesures pour le garder. L’autre garçon fut envoyé à Madras. Les Brahmans découvrirent où il se trouvait, pénétrèrent de force dans la maison la nuit, maîtrisèrent les protecteurs du garçon, et l’enlevèrent. Eux aussi firent là ce qui leur sembla bon, et eux aussi réussirent. Personne du dehors ne pouvait intervenir. La Caste veille sur ses propres affaires.

« Ô Seigneur Jésus-Christ! » écrivait l’un d’eux, hindou encore, « toi qui sais que nous sommes placés dans un tel danger que c’est comme si nous étions à l’intérieur d’un cercle magique tracé autour de nous, avec Satan debout au-dehors, sa baguette à la main, nous tenant dans la terreur, brise le sortilège de Satan, et rends-nous libres de te servir! »

Tout cela peut être une lecture facile pour ceux qui sont loin de l’endroit où cela s’est passé. La distance a une manière d’adoucir un contour trop net; mais ce n’est pas facile à écrire, cela nous touche de si près. Pourquoi l’écrire, alors? Nous l’écrivons parce qu’il nous semble que cela devrait être mieux connu, afin que des hommes et des femmes qui connaissent notre Dieu, et le secret de la manière de se saisir de lui, se saisissent de lui et tiennent bon pour que les Castes soient gagnées à Christ.

Un autre Brahman, beaucoup plus terne que le précédent. Cette photographie et les deux précédentes forment une parfaite étude de trois types de brahmanes tels que nous les avons dans l’Inde du Sud — vif, réfléchi, terne.

Assurément, la difficulté même d’une entreprise, le fait même qu’elle soit ce qu’un soldat appellerait une mission désespérée, est en soi un appel et une exigence plus forts que ceux d’une tâche plus facile. Le soldat ne renonce pas parce que l’espoir est « désespéré ». C’est un espoir, si désespéré soit-il. Il se porte volontaire, et qu’il gagne ou non, il se bat.

Il y a dans cette entreprise quelque chose qui peut la marquer comme « désespérée ». Depuis des siècles, la race a enfreint l’une des lois de la nature avec une obstination aveugle, et il en résulte un certain manque de fibre morale, de cran, de « tonus ». Aucun individu en particulier n’en est responsable, les jugements sévères sont entièrement déplacés; mais le fait demeure, et il faut en tenir compte lorsqu’on a affaire aux Brahmans et à plusieurs des Castes supérieures de l’Inde. À côté de cet élément de faiblesse se trouve, en apparente contradiction, cet élément tenace de force que l’on appelle l’esprit de Caste. Cet esprit se voit dans tout ce que je vous ai montré de ce qui arrive lorsqu’un converti se présente. C’est comme si toutes les millions de volontés des millions d’hommes et de femmes de la Caste étaient condensées en une seule Volonté, une concentration d’essence de Volonté sans comparaison avec rien de ce que l’on connaît chez nous.

Regardez ce visage — c’est un fait photographié. Ne vous montre-t-il pas l’absence de ce « quelque chose » qui arme pour l’endurance, qui pousse à l’audace? Puis écoutez ceci: — Un chrétien gît mort. Le chemin du cimetière passe par la rue des Brahmans, dans la ville principale de ce district; il n’y a pas d’autre chemin. La rue des Brahmans est une voie publique, on ne peut pas la fermer à la circulation, mais les Brahmans refusent catégoriquement que ce mort y soit porté. L’évêque proteste. Non; il était chrétien, on ne le portera pas par là. Le temps passe. Sous les tropiques, il faut enterrer les morts rapidement. L’évêque en appelle au Collector (le représentant du gouvernement ici). Le Collector donne un ordre. Les Brahmans refusent d’obéir. Il fait venir une compagnie de soldats. Les Brahmans se massent sur les toits et lapident les soldats. L’ordre est donné de faire feu. Alors, et alors seulement, les chrétiens peuvent emporter leur mort; et plus tard les Brahmans emportent les leurs. Cela s’est passé il y a quelques années, et, extérieurement, les temps ont changé depuis dans cette ville-là. Mais l’esprit que cela révèle règne encore aujourd’hui, et comme les petites choses révèlent les grandes, cette scène de rue révèle la présence de ce « quelque chose » qui accroît la difficulté de gagner les Castes à Christ. Chaque individu est faible en lui-même, mais uni aux autres, il est fort.

« Une mission désespérée », avons-nous appelé la tentative de faire ce qu’on nous commande de faire. Le mot est impropre; avec notre Capitaine pour Chef, aucun espoir n’est jamais « désespéré »! Mais notre Chef appelle des hommes, des hommes semblables aux braves d’autrefois qui affrontèrent la mort sur les hauteurs des champs, au jour où ils vinrent au secours de l’Éternel, au secours de l’Éternel contre les puissants. Une vie exposée peut être perdue.

Christ, notre Capitaine, appelle des volontaires; voici les conditions: « Celui qui perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la retrouvera. » La vie du maître qui vit pour les garçons de son collège peut sembler « perdue »; la vie de l’étudiant qui passe des heures et des heures, au long des journées chaudes, en conversations paisibles dans les maisons peut sembler « perdue ». Soit, car cela peut signifier cela. Mais la vie perdue à cause de son Nom sera retrouvée.


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