Les choses telles qu’elles sont
La mort par défaut d’usage

Chapitre 15 · 11 min de lecture

La mort par défaut d’usage

« Il existe une forte tendance à considérer l’expiation du Christ comme possédant quelque vertu grâce à laquelle Dieu peut excuser et fermer les yeux sur le péché chez le chrétien, une disposition à regarder le péché comme l’accompagnement inévitable de la nature humaine “jusqu’à ce que la mort nous sépare”, et à considérer le christianisme comme un substitut à la sainteté personnelle de la vie plutôt que comme sa cause. »

Le Rév. I. W. Charlton, Inde.

« D’après bien des choses que j’ai entendues, j’imagine que beaucoup, au pays, se représentent la mission comme une sorte de petit paradis sur la terre; mais quand on regarde sous la surface, il y a beaucoup de quoi s’attrister… Oh, amis, il faut beaucoup de prière! Beaucoup de nos agents ne savent apparemment rien de la conversion.

« Peut-être n’aimerez-vous pas que j’écrive si franchement, mais il semble parfois qu’on ne présente que le beau côté, et l’on sent que si le peuple de Dieu qui prie, au pays, comprenait mieux les choses telles qu’elles sont réellement… il monterait vers Dieu davantage de prières pour une effusion du Saint-Esprit sur nos agents et nos convertis… Nous désirons ardemment voir tous nos pasteurs et nos agents devenir des hommes réellement convertis, des hommes de prière et de foi, qui, sachant qu’ils sont eux-mêmes sauvés, désirent d’un grand désir voir les païens qui les entourent amenés des ténèbres à sa lumière, et voir les chrétiens qui forment leurs assemblées devenir des hommes et des femmes convertis et fervents. »

A. J. Carr, Inde.

« Cinquante personnes ajoutées à l’Église, cela sonne bien au pays; mais si cinq d’entre elles seulement sont sincères, à quoi cela servira-t-il au Grand Jour? »

David Livingstone, Afrique.

« Oh, que vienne le Feu qui embrase tout, et qui nous fonde tous en une seule et puissante Église remplie du Saint-Esprit! »

Minnie Apperson, Chine.


ON allumait les lampes, on battait les tambours, on frappait les cymbales et l’on sonnait des cornes pour la pujah du soir dans tous les grands temples et sanctuaires de la « Ville forte », quand nous en sortîmes et, traversant le ruisseau qui sépare les deux localités, nous rendîmes au hameau chrétien, qui, par contraste, nous parut à ce moment-là comme un petit coin du jardin du Seigneur. Derrière nous, le fracas et le vacarme païens de toutes les discordances possibles; ici, le son régulier de la cloche appelant au culte du soir. Derrière nous, tout ce qu’a jamais voulu dire le « mystère de l’iniquité »; ici, la pureté et la paix du christianisme. C’est ainsi que la chose me frappa d’abord; et même maintenant, après une période de travail au cœur du paganisme, la chrétienté, ou le petit morceau qui en est voisin, est belle par contraste. Là-bas, vous avez la mort nue, la mort sans parure, le cadavre exposé; ici, s’il y a un cadavre, du moins est-il décemment vêtu. Et pourtant, ce soir-là, il s’imposa à moi que la mort est la mort, où qu’on la trouve et avec quelque soin qu’on la couvre.

« Je suis si timide! » était-elle sur le point de me dire, pour me supplier de la laisser aller, quand l’appareil fit clic et qu’elle fut prise. En règle générale, les veuves ne portent pas de bijoux chez les hindous des hautes castes, mais les chrétiens font comme il leur plaît. C’est une villageoise d’assez bonne condition.

La première des chrétiennes à nous accueillir fut une veuve à l’air vif — voici sa photographie. Nous devînmes vite amies. Elle nous dit qu’elle était « née dans la Voie »; son grand-père s’y était joint, et personne de la famille n’était retourné en arrière, si bien qu’elle était sûre que tout allait bien. Nous n’en étions pas si sûres, et nous essayâmes de savoir si elle connaissait la différence entre se joindre à la Voie et venir à Christ. Ce n’était qu’un pauvre petit hameau de campagne, mais partout où nous avons voyagé, chez les gens instruits comme chez les illettrés, nous avons trouvé une grande confusion de pensée à ce sujet.

« Dieu connaît mon cœur, dit-elle, Dieu entend mes prières. Si je vois un mauvais rêve pendant la nuit, je prie Dieu, et, mettant une Bible sous ma tête, je dors en parfaite paix. » Que pouvait-il y avoir de plus concluant?

Il y avait bien d’autres preuves à fournir. Si votre grand-père a donné à l’église six lampes, d’une valeur de trois roupies et demie chacune (les lampes y sont suspendues aujourd’hui encore et témoignent du fait); si votre père n’a jamais manqué de payer ses cotisations annuelles, outre les collectes régulières du dimanche (son nom figure dans le rapport de l’église, et le montant de ses dons y est imprimé); si vous aidez généreusement les pauvres et leur donnez du paddy le jour de Noël (un sac entier); si vous ne faites jamais d’offrandes aux démons (non, pas même quand vos enfants sont malades et que les autres chrétiens sans foi vous le conseillent); si vous n’attachez jamais le cylindre (une amulette souvent portée, quoique en cachette, par les chrétiens purement nominaux); et enfin, si vous avez été baptisé et confirmé, et que « sans interruption vous preniez part à la Cène du soir », qui pourrait raisonnablement douter que vous soyez un chrétien tout à fait comme il faut? Quant aux questions sur le changement du cœur et sur l’habitude invétérée de certains péchés, comme le mensonge — qui donc, dans ce monde méchant, vit sans mentir? Et quand il plaira à Dieu de le faire, il changera votre cœur.

Nous présidâmes la réunion du soir pour les villageois, qui s’étaient rassemblés entre-temps et écoutaient d’un air approbateur. L’intimité, telle que nous l’entendons, est une chose inconnue en Inde. « C’est bien, remarquèrent-ils gaiement; donnez-lui beaucoup de bons conseils! » Et nous entrâmes tous en troupe dans la salle de prière.

Une fois là, chacun prit une sorte d’air d’église, et chacun, homme ou femme, gagna sa place habituelle dans un silence convenable. Les petits écoliers étaient assis en rangs devant, sur les nattes, les bras sagement croisés et les yeux pétillants fixés d’un air solennel; les adultes étaient assis sur leurs nattes, de chaque côté, derrière, et nous étions assises sur les nôtres, face à eux. Nous commençâmes par un refrain que les enfants apprirent vite et crièrent à pleine voix, les adultes s’y joignant avec plus de réserve; puis nous nous mîmes à l’œuvre.

Blessing prit la parole. Elle avait été autrefois une chrétienne nominale, et elle savait exactement où en étaient ces gens et comment ils voyaient les choses. Son cœur était profondément ému pendant qu’elle parlait, et elle avait les larmes aux yeux, car elle savait qu’aucun de ces amis n’avait la joie d’un salut conscient, et elle me dit ensuite qu’elle avait soif et faim de leurs âmes. Mais ils écoutèrent sans être touchés. Puis nous eûmes un temps de prière et de recueillement; l’Esprit agit parfois davantage dans le silence, et nous nous levâmes dans l’attente; mais il n’y eut aucun signe de vie.

Une fois la réunion terminée, ils se rassemblèrent de nouveau autour de nous. Ils sont toujours si affectueux et si amicaux dans ces petits villages; mais ils ne pouvaient pas comprendre ce qui nous troublait. N’étaient-ils pas tous chrétiens?

Peu après, ils vinrent, selon leur aimable coutume, nous apporter des fruits et des guirlandes de fleurs le jour de l’An. Mon amie de ce premier soir me manqua, et je demandai de ses nouvelles. « Cette veuve à qui vous avez parlé? dit le vieux catéchiste. Il y a trois jours, la fièvre l’a saisie, et… » Il s’interrompit et leva les yeux. Alors je désirai ardemment savoir comment elle était morte, mais personne ne put rien me dire. Oh, ce rideau de silence qui couvre le départ des âmes!

Nous nous rendîmes bientôt au village, certaines que cette fois les gens seraient remués; car elle avait été une meneuse parmi les femmes, et son appel, même dans ce pays des appels soudains, avait été très soudain. Mais nous ne trouvâmes personne qui en eût été touché. Tous parlaient d’elle sur le ton contrit qu’on prend en pareille occasion et, en soupirant, se rappelaient les uns aux autres que Dieu était miséricordieux, et qu’elle avait toujours été, dans la mesure de ses moyens, une très bonne femme.

Nous avions le sentiment de nous tenir avec chacune de ces personnes séparément, dans le seul petit espace où nous étions sûres de pouvoir nous tenir, devant ce rideau, et nous leur parlions comme on parle à ceux qu’on sait ne jamais revoir peut-être de ce côté-ci du rideau. Mais ils nous regardaient en se demandant ce que nous avions. N’étaient-ils pas chrétiens? Ne croyaient-ils pas en Dieu? Ne priaient-ils pas régulièrement, soir et matin, pour demander le pardon, la protection et la bénédiction? Ils ne pouvaient donc pas comprendre.

Était-ce que la faculté de comprendre s’était desséchée en eux? L’âme que Dieu leur avait donnée était-elle morte, « condamnée à mort par défaut d’usage »? Morts, ils le sont, dans l’apathie et l’ignorance, dans des coutumes en putréfaction, et dans la fausse sécurité qui vient de l’adhésion au credo chrétien sans lien vital avec Christ. Ces pauvres chrétiens sont morts.

« Quoi! Vous semble-t-il incroyable que Dieu ressuscite les morts? » Seigneur, ce n’est pas une chose incroyable. Tu l’as déjà fait. Oh, fais-le encore. Fais-le bientôt!

Je vous ai dit combien nous avons besoin de votre aide pour l’œuvre parmi les païens; mais souvent nous sentons que nous en avons presque autant besoin pour l’œuvre parmi les chrétiens. On le dit et on le redit, mais on le comprend à peine: les chrétiens ont besoin d’être convertis; la grande majorité ne sont pas convertis; les statistiques peuvent induire en erreur et ne représentent pas l’œuvre pour l’Éternité; plus d’un pasteur, catéchiste ou maître d’école passe pour être vivant, mais il est mort; l’Église, dans son ensemble, est bien morte — Dieu soit loué pour chaque exception. Nous ne le disons pas à la légère; ces mots, c’est une douleur de les écrire. Nous nous humilions de ce qu’il en soit ainsi, et nous en prenons sur nous la faute. Il est vrai que le cadavre de l’Église morte est habillé, tout comme au pays, et ici plus encore; et parce que l’esprit de ce pays est intensément religieux, ses linceuls sont des vêtements sacerdotaux. Mais la mort habillée est toujours la mort.

Cela choquera ceux qui ont lu des récits sur tel ou tel chrétien indigène et qui, généralisant à partir de ces récits, se représentent l’Église comme une assemblée de saints. Dieu a ses saints en Inde, des hommes et des femmes cachés dans des lieux paisibles, loin des regards, et quelques-uns au premier rang; mais le cri de nos cœurs en demande davantage. Aussi vous disons-nous la vérité sur les choses telles qu’elles sont, tout en sachant qu’elle ne sera pas bien reçue, car ce qui est le meilleur est ce qu’on aime le plus au pays; aussi est-ce le meilleur qu’on écrit le plus souvent.

Cela peut sembler contredire ce qui a été dit plus haut, à savoir que le côté sombre de la vérité est souvent raconté. Il n’en est rien: parcourez les revues et les rapports, et vous trouverez des phrases révélatrices de la vérité, qui montrent les faits à ceux qui ont des yeux pour voir; mais, cela dit, tous admettront que la vue optimiste, comme on l’appelle, est de loin la plus en évidence, car l’homme optimiste est de loin l’auteur le plus populaire, et on le presse donc davantage d’écrire. « Les gens liront ce qui est gai et lumineux; plus nous en aurons de cette sorte, mieux cela vaudra », écrivait il n’y a pas longtemps un secrétaire de mission sur le terrain à un missionnaire qui ne se sentait pas libre d’écrire tout à fait de cette manière. Ceux qui, pour citer un autre secrétaire, « ont peur d’écrire quoi que ce soit, de crainte de dire des mensonges » — excusez la vigueur de l’expression; je cite, je n’invente pas — écrivent naturellement beaucoup moins, et c’est ainsi que le meilleur se fait connaître.

Ce n’est précisément la faute de personne. Les autorités, au pays, impriment pour la plupart ce qu’on leur envoie. Elles attirent même parfois l’attention sur la vue moins réjouissante des choses; et si, cédant de temps à autre à la pression qu’exerce sur elles un public qui aime entendre ce qui lui plaît, elles ôtent l’aiguillon de quelque paragraphe énergique en y ajoutant un « Néanmoins » éditorial, est-ce bien étonnant?

Pensez-vous que nous écrivions ainsi parce que nous sommes découragés? Non, nous ne sommes pas découragés, sinon quand nous craignons parfois que vous ne vous lassiez de prier avant que la réponse vienne. Cette Inde est l’Inde de Dieu. Cette œuvre est la sienne. Oh, joignez-vous donc à nous, comme nous nous joignons à tous nos chers frères et sœurs indiens qui sont vivants dans le Seigneur, pour nous attendre à lui dans cette forme la plus intense de l’attente, celle qui attend jusqu’à ce que la réponse vienne; joignez-vous à nous quand nous prions le Dieu puissant des réveils: « Ô Éternel, fais revivre ton œuvre! Fais revivre ton œuvre dans le cours des années! Dans le cours des années manifeste-la! »


Chapitre 15 terminé

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