Les choses telles qu’elles sont
Pétra

Chapitre 14 · 9 min de lecture

Pétra

« Cette œuvre en Inde… est l’une des épreuves les plus décisives auxquelles l’Église du Christ ait jamais été soumise. Les peuples contre lesquels vous pensez mesurer vos forces sont tels qu’auprès d’eux les races de géants de Canaan ne sont rien. »

L’évêque French, Inde et Arabie.


IL faisait très chaud, nous étions fatiguées, et la voix amicale qui nous appelait: « Entrez! entrez! Oh, venez vous reposer! » fut la bienvenue; nous entrâmes.

C’était une chère vieille amie, la seule véritable amie que j’aie dans cette antique ville hindoue. Sa maison nous est toujours ouverte, et la chambre du haut toujours vide — ou du moins on nous le dit — quand nous avons besoin de repos. Mais elle est hindoue entre les hindous, et bien qu’assez éclairée pour nous toucher librement par affection, prenant nos mains dans les siennes et allant même jusqu’à nous embrasser, dès que nous sommes parties, on procède à une purification générale: le moindre vêtement porté pendant que nous étions dans la maison est soigneusement lavé avant le coucher du soleil.

Cette fois, elle voulut absolument nous nourrir; elle fit apporter des bananes et du sucre, rompit les bananes, trempa la pulpe dans le sucre et nous ordonna de manger. Puis elle s’assit, satisfaite, et se laissa photographier.

Cette ville, une petite et antique ville hindoue, est à deux heures de route de Dohnavur. Il y a, dans la ville et aux alentours, trente-huit temples et sanctuaires de pierre, et cinq cents autels. Personne n’a compté les idoles; il y en a deux cents sous un seul arbre, près de l’un des plus petits sanctuaires. Chacun des grands temples a ses femmes de temple attitrées; on compte deux cents Servantes des dieux reconnues, et deux cents fêtes annuelles.

On se livre en ce moment à de merveilleux calculs sur les progrès du christianisme en Inde. Un calcul très en faveur s’énonce ainsi: le nombre des chrétiens s’est accru, au cours des dix dernières années, selon une certaine proportion. Si ce rythme d’accroissement se maintient, il s’ensuit que, dans un délai que l’on peut calculer, l’Inde sera une terre chrétienne. L’un des défauts de cette méthode de calcul, c’est qu’elle tient pour acquis que les Brahmans, les hindous de haute caste et les mahométans seront christianisés au même rythme que celui qui prévaut aujourd’hui parmi les classes opprimées.

Il y a d’autres calculs, qu’on énonce moins souvent. Ici, au cœur de cette ville hindoue, ils s’imposent avec force. L’un d’eux, soigneusement établi, montre qu’au rythme actuel des progrès il faudra plus de vingt mille ans pour que les villes hindoues de ce district soient ne serait-ce que nominalement chrétiennes. Un autre, plus saisissant encore, donne ce résultat: selon les lois qui gouvernent la statistique, il faudra que s’écoulent treize cent mille ans avant que les Brahmans de ce seul district de l’Inde du Sud soient christianisés. Et si l’on étend le calcul à l’Inde entière, le résultat n’est pas moins accablant pour une foi fondée sur les statistiques.

Dieu soit loué, ce n’est pas là son arithmétique! C’est une invention purement humaine. Nous croyons au Saint-Esprit, qui est Seigneur et qui donne la vie; nous croyons en Dieu, en ce Dieu qui appelle les choses qui ne sont point comme si elles étaient: ces calculs ne prouvent donc rien. Mais si l’on fait de tels calculs, il faudrait les faire des deux côtés, et non pas seulement du côté qui donne les résultats les plus encourageants.

Deux d’entre nous passèrent une matinée dans la rue des Brahmans. Dans ces vieilles villes hindoues, la rue des Brahmans est bâtie autour du temple; dans les grandes villes, cette rue est une voie de passage, et l’on nous permet d’y entrer. Les femmes se tenaient à l’ombre de leurs petites vérandas sombres et fraîches, et nous, nous restions dehors en plein soleil, essayant de nous faire leurs amies. Alors quelques élèves du collège de la Mission nous aperçurent et eurent honte de nous voir debout dans cette chaleur brûlante; ils nous offrirent une véranda. Mais aussitôt les femmes disparurent, les hommes arrivèrent, et les garçons nous supplièrent à mi-voix de ne rien dire de notre religion.

Nous parlâmes quelques minutes, jetant toute notre âme dans cette occasion. Nous sentions que nos paroles étaient comme des plumes flottant contre des rochers; mais nous rendîmes témoignage, et ils écoutèrent jusqu’à ce que, comme le fit remarquer l’un d’eux, ce fût l’heure d’aller à leur bain de midi, et nous comprîmes qu’ils souhaitaient nous voir partir. Nous partîmes donc; nous trouvâmes un mur au haut de la rue des Brahmans, et nous nous tînmes à son ombre pour essayer encore. Des foules d’hommes et de garçons s’attroupèrent autour de nous, mais nos élèves du collège restèrent à nos côtés et aidèrent à les calmer. « Vous voyez maintenant, nous dirent-ils en nous accompagnant le long de la rue extérieure, combien le christianisme est tout à fait impossible pour nous. »

Il est bon parfois de prendre le temps de mesurer la puissance de l’ennemi que nous combattons. Ce soir-là, deux d’entre nous passèrent quelques minutes tranquilles au pied des murs du temple. Ces grands murs, qui s’élevaient si haut au-dessus de nous et s’étendaient si loin au-delà, nous semblaient une image du mur que Satan a bâti autour de ces âmes.

Ce mur visible, nous pouvions le toucher, nous appuyer contre lui, sentir sa solide résistance. Lancez-vous de toutes vos forces contre lui: vous vous blesserez, vous retomberez peut-être en sang; lui n’aura pas cédé d’un pouce.

Et l’autre mur, l’invisible? Oh, nous pouvons le toucher aussi! Le toucher de l’esprit est une chose réelle. Et la douleur de l’esprit aussi. Mais le mur, lui, tient toujours bon.

Il faisait clair de lune. Nous avions fait tout le tour de la grande place du temple, descendu les rues silencieuses des Brahmans; nous nous étions tenues dans la salle à colonnes, nous avions regardé, par-delà, la porte ouverte, et vu la lumière sur le sanctuaire.

Maintenant nous étions dehors, dans la pure lumière de Dieu, levant les yeux vers la masse de la tour qui se dressait, noire comme la poix, contre le ciel. Et nous sentions combien nous étions petites.

Alors les influences du lieu commencèrent à s’emparer de nous. Ce n’était pas seulement de la maçonnerie; c’était du mystère. « Les princes de ce monde de ténèbres » étaient là.

Comme toute chose terrestre paraissait vaine alors, face à ces forces et à ces puissances formidables! Comme toutes les armes de la chair semblaient des épées de jouet! Dieu soit loué pour le Saint-Esprit!

Pendant que nous étions assises là, un Brahman vint voir ce que nous faisions, et nous lui fîmes part de quelques-unes de nos pensées. Il nous demanda alors si nous aimerions entendre les siennes. Nous lui répondîmes: volontiers. Il montra du doigt la tour du temple. « Voilà mon premier pas vers Dieu. » Nous écoutâmes, et il déroula, pensée après pensée, cette étrange et vieille philosophie védique selon laquelle Dieu, étant omniprésent, se révèle de diverses manières: sous des formes visibles, dans des incarnations, ou en esprit. La révélation par la forme visible est la plus basse; elle n’est pour ainsi dire que la première d’une série de marches qui mènent à la plus haute, l’adoration intelligente de l’Unique Esprit Suprême et l’absorption en lui. « Nous ne sommes encore que de petits enfants. Nous faisons ce petit premier pas; il s’effrite sous nos pieds tandis que nous nous élevons au suivant, et ainsi, marche après marche, nous nous élevons du visible à l’invisible, de la matière à l’esprit — jusqu’à Dieu. Mais, ajouta-t-il avec courtoisie, de même que ma foi est bonne pour moi, vous trouvez sans doute la vôtre bonne pour vous. »

Le lendemain matin, nous descendîmes à la rivière et nous parlâmes avec les gens qui passaient en se rendant à la ville. Tout était si joli dans la lumière du petit matin. Des hommes lavaient leurs bœufs, des enfants gambadaient dans l’eau et en ressortaient. Plus bas, les femmes baignaient leurs bébés et astiquaient leurs cruches de cuivre. Les arbres se rejoignaient au-dessus de nos têtes, mais la lumière perçait par endroits et faisait des taches jaunes sur l’eau. Au milieu de l’une de ces nappes dorées, une jeune fille se tenait penchée pour remplir sa cruche; elle portait le cramoisi ordinaire du Sud, mais la lumière frappait l’étoffe, et frappait le cuivre étincelant tandis qu’elle le balançait pour le caler sous son bras, et faisait d’elle un tableau, debout dans ses vêtements rouges mouillés et collants, sur le brun et le vert de l’eau et des bois. Partout où nous regardions, il y avait quelque chose de beau à voir, et tout autour de nous montait le bruit des voix et des rires, et le clapotis musical de l’eau; puis, tandis que nous jouissions de tout cela, nous vîmes ceci:

Sous un arbre très ancien, quinze hommes marchaient lentement en rond, encore et encore, suivant la course du soleil. Sous l’arbre il y avait quantité d’idoles, et des monceaux de guirlandes de laurier-rose et de jasmin apportées fraîches le matin même. Ces hommes étaient âgés, de belle prestance; ils étaient entièrement absorbés par ce qu’ils faisaient. Ce n’était pas pour eux une farce ridicule; c’était la réalité.

Il y a dans le spectacle de ce détrônement ordinaire, manifeste, de notre Dieu quelque chose qui vous remue jusqu’au plus profond de l’âme. Nous ne pouvions pas le regarder.

Nous sommes retournées bien des fois dans cette ville, mais aujourd’hui encore ces hommes tournent autour de cet arbre, et aujourd’hui encore cette ville est une forteresse qui n’est pas conquise.

Pétra, voilà le nom que je lui ai donné; ce mot désigne bien des villes emmurées comme celle-là. Dans l’ouvrage de Keith, Evidence of Prophecy, il y a une carte de Pétra, l’antique ville forte d’Édom, et en l’étudiant, une lumière s’est faite pour moi sur la question de David à son sujet, et sur sa propre réponse triomphante: « Qui me mènera dans la ville forte? Qui me conduira à Édom? N’est-ce pas toi, ô Dieu? » Car la carte montre les montagnes tout autour, sauf à l’est, où elles s’ouvrent sur un unique passage étroit, la seule voie d’entrée. Il n’y avait qu’une seule voie d’entrée, mais cette voie d’entrée, elle existait!

Voici une ville murée jusqu’au ciel par les murailles de la caste et du fanatisme, mais il doit y avoir une voie d’entrée. Voici une âme murée de toutes parts par une indifférence et un orgueil absolus, mais il doit y avoir une voie d’entrée.

« Qui me mènera dans la ville forte? Qui me conduira à Édom? N’est-ce pas toi, ô Dieu? »


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