La Pratique de la présence de Dieu
Quatrième lettre

Chapitre 8 · 4 min de lecture · 5 min d’écoute

Quatrième lettre

J’ai saisi cette occasion pour vous faire part des sentiments d’un religieux de notre société touchant les effets admirables et les secours continuels qu’il reçoit de la présence de Dieu. Profitons-en, vous et moi.

Vous saurez que son soin continuel, depuis environ quarante ans qu’il est en religion, a été d’être toujours avec Dieu, et de ne rien faire, ne rien dire et ne rien penser qui puisse lui déplaire ; et cela sans aucune autre vue que celle de son pur amour, et parce qu’il mérite infiniment davantage.

Il est maintenant si accoutumé à cette divine présence qu’il en reçoit des secours continuels en toutes occasions. Depuis environ trente ans, son âme est remplie de joies si continuelles, et quelquefois si grandes, qu’il est contraint d’user de moyens pour les modérer et pour empêcher qu’elles ne paraissent au-dehors.

Si quelquefois il s’absente un peu trop de cette divine présence, Dieu se fait aussitôt sentir dans son âme pour le rappeler, ce qui arrive souvent lorsqu’il est le plus engagé dans ses occupations extérieures. Il répond avec une exacte fidélité à ces attraits intérieurs, soit par une élévation de son cœur vers Dieu, soit par un regard doux et amoureux vers lui, soit par les paroles que l’amour forme en ces rencontres, comme par exemple : Mon Dieu, me voici tout à vous ; Seigneur, faites-moi selon votre cœur. Et alors il lui semble (comme en effet il le sent) que ce Dieu d’amour, satisfait de si peu de paroles, se repose de nouveau et demeure au fond et au centre de son âme. L’expérience de ces choses lui donne une telle assurance que Dieu est toujours au fond, ou au plus intime, de son âme, qu’elle le rend incapable d’en douter pour quelque raison que ce soit.

Jugez par là du contentement et de la satisfaction dont il jouit, tandis qu’il trouve continuellement en lui-même un si grand trésor. Il n’est plus dans une recherche inquiète pour le trouver ; il l’a tout ouvert devant lui, et il peut en prendre ce qu’il lui plaît.

Il se plaint beaucoup de notre aveuglement, et il s’écrie souvent que nous sommes dignes de pitié de nous contenter de si peu. Dieu, dit-il, a des trésors infinis à donner, et nous nous contentons d’une petite dévotion sensible qui passe en un moment. Aveugles que nous sommes, nous faisons obstacle à Dieu, et nous arrêtons le cours de ses grâces. Mais lorsqu’il trouve une âme pénétrée d’une foi vive, il y répand ses grâces et ses faveurs en abondance ; elles y coulent comme un torrent qui, après avoir été arrêté par force contre son cours ordinaire, se répand avec impétuosité et abondance dès qu’il a trouvé un passage.

Oui, nous arrêtons souvent ce torrent par le peu de cas que nous en faisons. Mais ne l’arrêtons plus ; rentrons en nous-mêmes et rompons la digue qui l’arrête. Faisons place à la grâce ; rachetons le temps perdu, car peut-être ne nous en reste-t-il que bien peu. La mort nous suit de près ; tenons-nous bien préparés pour elle : car on ne meurt qu’une fois, et une faute alors est irréparable.

Je le répète, rentrons en nous-mêmes. Le temps presse, il n’y a point de délai possible : il y va de notre âme. Je crois que vous avez pris des mesures si efficaces que vous ne serez point surpris. Je vous en loue ; c’est la seule chose nécessaire. Il faut néanmoins y travailler toujours, parce que ne pas avancer dans la vie spirituelle, c’est reculer. Mais ceux qui ont le vent du Saint-Esprit avancent même en dormant. Si le vaisseau de notre âme est encore battu des vents et de la tempête, réveillons le Seigneur qui y repose, et il calmera bientôt la mer.

J’ai pris la liberté de vous communiquer ces bons sentiments, afin que vous les compariez avec les vôtres. Cela servira encore à les rallumer et à les enflammer, si par malheur (ce qu’à Dieu ne plaise, car ce serait vraiment un grand malheur) ils venaient à se refroidir, si peu que ce soit. Rappelons donc tous deux nos premières ferveurs. Profitons de l’exemple et des sentiments de ce frère, qui est peu connu du monde, mais connu de Dieu et extrêmement caressé de lui. Je prierai pour vous ; priez instamment pour moi, qui suis en notre Seigneur,

Votre, etc.

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