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Mise en garde contre l’esprit de secte

Chapitre 39 · 31 min de lecture · 41 min d’écoute

Mise en garde contre l’esprit de secte

Sermon 38

Mise en garde contre l’esprit de secte

« Jean lui dit: Maître, nous avons vu un homme qui chasse des démons en ton nom; et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne nous suit pas. Ne l’en empêchez pas, répondit Jésus. »

Marc 9:38, 39.

1. Dans les versets qui précèdent, nous lisons qu’après que les Douze eurent discuté pour savoir « qui était le plus grand », Jésus prit un petit enfant, le plaça au milieu d’eux, et, l’ayant pris dans ses bras, leur dit : « Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants me reçoit moi-même; et quiconque me reçoit, reçoit non pas moi » seulement, « mais celui qui m’a envoyé ». Alors « Jean répondit », c’est-à-dire parla, en se rapportant à ce que notre Seigneur venait de dire : « Maître, nous avons vu un homme qui chasse des démons en ton nom; et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne nous suit pas. » Comme s’il avait dit : « Aurions-nous dû le recevoir ? En le recevant, t’aurions-nous reçu ? Ne devions-nous pas plutôt l’en empêcher ? N’avons-nous pas bien fait en cela ? » « Ne l’en empêchez pas, répondit Jésus. »

2. Saint Luc rapporte le même passage, et presque dans les mêmes termes. Mais on demandera peut-être : « Qu’est-ce que cela nous fait, puisque personne aujourd’hui ne chasse les démons ? Le pouvoir de le faire n’a-t-il pas été retiré à l’Église depuis douze ou quatorze cents ans ? En quoi donc nous concernent le cas ici proposé et la décision qu’en donna notre Seigneur ? »

3. Peut-être de plus près qu’on ne l’imagine communément, le cas proposé n’étant nullement un cas rare. Afin que nous en retirions tout le profit possible, je me propose de montrer, premièrement, en quel sens des hommes peuvent chasser, et chassent en effet, les démons aujourd’hui ; deuxièmement, ce que nous pouvons entendre par ces mots : « il ne nous suit pas ». J’expliquerai, troisièmement, la directive de notre Seigneur : « Ne l’en empêchez pas » ; et je conclurai par une conséquence tirée de l’ensemble.

I. 1. Je dois, en premier lieu, montrer en quel sens des hommes peuvent chasser, et chassent en effet, les démons aujourd’hui.

Pour en avoir la vue la plus claire, nous devons nous rappeler que (selon le témoignage de l’Écriture), comme Dieu habite et agit dans les enfants de lumière, ainsi le diable habite et agit dans les enfants de ténèbres. Comme le Saint-Esprit possède l’âme des hommes de bien, ainsi l’esprit malin possède l’âme des méchants. De là vient que l’apôtre l’appelle « le dieu de ce siècle », à cause du pouvoir sans contrôle qu’il exerce sur les hommes du monde. De là vient que notre Seigneur béni le nomme « le prince de ce monde », tant sa domination sur lui est absolue. Et de là cette parole de saint Jean : « Nous savons que nous sommes de Dieu, et » tous ceux qui ne sont pas de Dieu, « le monde entier », « en toi poneroi keitai », — non pas est plongé dans la méchanceté, mais « gît dans le malin » ; ils vivent et se meuvent en lui, comme ceux qui ne sont pas du monde vivent et se meuvent en Dieu.

2. Car le diable ne doit pas être considéré seulement comme « un lion rugissant qui rôde, cherchant qui il dévorera » ; ni simplement comme un ennemi subtil, qui fond à l’improviste sur les pauvres âmes et « les emmène captives à son gré » ; mais comme celui qui habite en eux et qui marche en eux ; qui gouverne les ténèbres ou la méchanceté de ce monde (des hommes du monde, et de tous leurs noirs desseins et de toutes leurs actions), en gardant possession de leurs cœurs, en y établissant son trône, et en amenant toute pensée à lui obéir. C’est ainsi que « l’homme fort et bien armé garde sa maison » ; et s’il arrive parfois que cet « esprit impur » soit « sorti d’un homme », il revient souvent avec « sept autres esprits plus méchants que lui; ils entrent dans la maison, s’y établissent ». Il ne saurait non plus rester oisif dans sa demeure. Il est continuellement à l’œuvre, « agissant dans » ces « fils de la rébellion ». Il agit en eux avec puissance, avec une énergie redoutable, les transformant à sa propre ressemblance, effaçant tous les restes de l’image de Dieu, et les préparant à toute parole et à toute œuvre mauvaises.

3. C’est donc une vérité incontestable que le dieu et prince de ce monde possède encore tous ceux qui ne connaissent pas Dieu. Seulement, la manière dont il les possède aujourd’hui diffère de celle dont il les possédait autrefois. Alors, il tourmentait souvent leurs corps aussi bien que leurs âmes, et cela ouvertement, sans aucun déguisement : maintenant, il ne tourmente que leurs âmes (sauf en quelques rares cas), et aussi secrètement que possible. La raison de cette différence est claire : son but était alors de pousser le genre humain à la superstition ; c’est pourquoi il agissait aussi ouvertement qu’il le pouvait. Mais son but est de nous pousser à l’incrédulité ; c’est pourquoi il agit aussi secrètement qu’il le peut : car plus il est caché, plus il l’emporte.

4. Pourtant, s’il faut en croire les historiens, il est des pays où, aujourd’hui encore, il agit aussi ouvertement qu’autrefois. « Mais pourquoi seulement dans les pays sauvages et barbares ? Pourquoi pas en Italie, en France ou en Angleterre ? » Pour une raison toute simple : il connaît ses hommes, et il sait ce qu’il a à faire avec chacun. Aux Lapons, il se montre à visage découvert, parce qu’il doit les fixer dans la superstition et dans une grossière idolâtrie. Mais avec vous, il poursuit un autre but. Il doit vous amener à vous idolâtrer vous-mêmes ; à vous rendre plus sages à vos propres yeux que Dieu lui-même, que tous les oracles de Dieu. Or, pour y parvenir, il ne doit pas paraître sous sa propre forme : cela ferait échouer son dessein. Non : il emploie tout son art à vous faire nier son existence, jusqu’à ce qu’il vous tienne en sûreté dans son propre lieu.

5. Il règne donc, quoique d’une manière différente, aussi absolument dans un pays que dans l’autre. Il tient l’incrédule italien, si gai, entre ses dents, aussi sûrement que le Tartare sauvage. Mais celui-là dort profondément dans la gueule du lion, qui est trop sage pour le tirer de son sommeil. Aussi ne fait-il que jouer avec lui pour le moment, et, quand il lui plaît, il l’engloutit !

Le dieu de ce siècle tient ses adorateurs anglais tout aussi fermement que ceux de Laponie. Mais son affaire n’est pas de les effrayer, de peur qu’ils ne s’enfuient vers le Dieu du ciel. Le prince des ténèbres ne se montre donc pas, tandis qu’il règne sur ces sujets volontaires. Le vainqueur tient ses captifs d’autant plus sûrement qu’ils se croient en liberté. Ainsi « l’homme fort et bien armé garde sa maison, et ce qu’il possède est en paix » ; ni le déiste ni le chrétien de nom ne soupçonnent qu’il est là : aussi lui et eux sont-ils parfaitement en paix les uns avec les autres.

6. Pendant tout ce temps, il agit en eux avec énergie. Il aveugle les yeux de leur intelligence, de sorte que la lumière de l’Évangile glorieux de Christ ne peut briller sur eux. Il enchaîne leurs âmes à la terre et à l’enfer avec les chaînes de leurs propres passions viles. Il les attache à la terre par l’amour du monde, l’amour de l’argent, du plaisir, de la louange. Et par l’orgueil, l’envie, la colère, la haine, la vengeance, il fait approcher leurs âmes de l’enfer ; agissant avec d’autant plus de sécurité et de liberté qu’ils ne savent même pas qu’il agit.

7. Mais qu’il est facile de connaître la cause par ses effets ! Ceux-ci sont parfois grossiers et palpables. Ils l’étaient chez les plus raffinées des nations païennes. N’allez pas plus loin que les Romains, si admirés, si vertueux ; et vous les trouverez, au faîte même de leur savoir et de leur gloire, « remplis de toute espèce d’injustice, de méchanceté, de cupidité, de malice; pleins d’envie, de meurtre, de querelle, de ruse, de malignité; rapporteurs, médisants, impies, arrogants, hautains, fanfarons, ingénieux au mal, rebelles à leurs parents, dépourvus d’intelligence, de loyauté, d’affection naturelle, de miséricorde. »

8. Les traits les plus forts de cette description sont confirmés par un témoin que certains jugeront peut-être plus irrécusable : je veux dire leur frère païen, Dion Cassius, qui observe qu’avant le retour de César de la Gaule, non seulement la gourmandise et la débauche de toute espèce s’étalaient ouvertement et sans pudeur ; non seulement le mensonge, l’injustice et la dureté abondaient dans les tribunaux publics aussi bien que dans les familles ; mais que les vols, les rapines et les meurtres les plus atroces étaient si fréquents dans tous les quartiers de Rome que peu de gens sortaient de chez eux sans avoir fait leur testament, ne sachant s’ils reviendraient vivants !

9. Tout aussi grossières et palpables sont les œuvres du diable chez beaucoup (sinon chez tous) des païens modernes. La religion naturelle des Creeks, des Cherokees, des Chickasaws et de tous les autres Indiens qui bordent nos établissements du Sud (non de quelques individus isolés, mais de nations entières) consiste à torturer tous leurs prisonniers du matin au soir, jusqu’à ce qu’enfin ils les fassent rôtir à mort ; et, à la plus légère provocation involontaire, à venir par derrière abattre d’un coup de feu quelqu’un de leurs propres compatriotes ! Bien plus, c’est chose commune parmi eux que le fils, s’il trouve que son père vit trop longtemps, lui fasse sauter la cervelle ; et que la mère, si elle est lasse de ses enfants, leur attache des pierres au cou et en jette trois ou quatre dans la rivière, l’un après l’autre !

10. Il serait à souhaiter que les païens seuls eussent pratiqué de telles œuvres du diable, si grossières et si palpables. Mais nous n’osons le dire. Même en cruauté et en effusion de sang, combien peu les chrétiens sont-ils restés en arrière d’eux ! Et non pas seulement les Espagnols ou les Portugais, massacrant des milliers d’hommes dans l’Amérique du Sud ; non pas seulement les Hollandais dans les Indes orientales, ou les Français dans l’Amérique du Nord, suivant pas à pas les Espagnols : nos propres compatriotes aussi se sont complu dans le sang, et ont exterminé des nations entières ; prouvant clairement par là quel est l’esprit qui habite et agit dans les fils de la rébellion.

11. Ces monstres pourraient presque nous faire perdre de vue les œuvres du diable qui s’accomplissent dans notre propre pays. Mais, hélas ! nous ne pouvons ouvrir les yeux, même ici, sans les voir de tous côtés. Est-ce une faible preuve de sa puissance, que des jureurs, des ivrognes, des débauchés, des adultères, des voleurs, des brigands, des sodomites, des meurtriers, se trouvent encore dans toutes les parties de notre pays ? Avec quel triomphe le prince de ce monde règne dans tous ces fils de la rébellion !

12. Il agit moins ouvertement, mais non moins efficacement, dans les hypocrites, les rapporteurs, les menteurs, les calomniateurs ; dans les oppresseurs et les extorqueurs, dans les parjures, dans celui qui vend son ami, son honneur, sa conscience, sa patrie. Et pourtant ces gens-là peuvent encore parler de religion ou de conscience ; d’honneur, de vertu et d’esprit public ! Mais ils ne peuvent pas plus tromper Satan qu’ils ne peuvent tromper Dieu. Lui aussi connaît ceux qui sont à lui : et c’est une grande multitude, de toute nation et de tout peuple, dont il a aujourd’hui la pleine possession.

13. Si vous considérez cela, vous ne pouvez manquer de voir en quel sens des hommes peuvent aussi aujourd’hui chasser les démons ; oui, et tout ministre de Christ les chasse en effet, si l’œuvre de son Seigneur prospère entre ses mains.

Par la puissance de Dieu qui accompagne sa parole, il amène ces pécheurs à la repentance ; à un changement entier, intérieur aussi bien qu’extérieur, de tout mal à tout bien. Et c’est là, en un sens juste, chasser les démons des âmes où ils avaient habité jusque-là. L’homme fort ne peut plus garder sa maison. Un plus fort que lui est survenu, l’a chassé, en a pris possession pour lui-même, et en a fait une habitation de Dieu en Esprit. Ici donc prend fin l’énergie de Satan, et le Fils de Dieu « détruit les œuvres du diable ». L’intelligence du pécheur est maintenant éclairée, et son cœur doucement attiré vers Dieu. Ses désirs sont épurés, ses affections purifiées ; et, rempli du Saint-Esprit, il croît dans la grâce jusqu’à ce qu’il soit saint, non seulement de cœur, mais dans toute sa conduite.

14. Tout cela est en vérité l’œuvre de Dieu. C’est Dieu seul qui peut chasser Satan. Mais il lui plaît généralement de le faire par l’homme, comme par un instrument entre ses mains : on dit alors de celui-ci qu’il chasse les démons au nom de Dieu, par sa puissance et par son autorité. Et il envoie qui il veut envoyer à cette grande œuvre ; mais d’ordinaire des hommes auxquels l’homme n’aurait jamais pensé : car « ses voies ne sont pas nos voies, et ses pensées ne sont pas nos pensées ». Aussi choisit-il les faibles pour confondre les forts, les insensés pour confondre les sages, pour cette raison toute simple qu’il veut s’en assurer la gloire à lui-même ; « afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu ».

II. 1. Mais n’empêcherons-nous pas celui qui « chasse des démons » de cette manière, du moment qu’« il ne nous suit pas » ? Tel fut, semble-t-il, à la fois le jugement et la pratique de l’apôtre, jusqu’à ce qu’il eût soumis le cas à son Maître. « nous l’en avons empêché », dit-il, « parce qu’il ne nous suit pas ! » ce qu’il croyait être une raison tout à fait suffisante. Ce que nous pouvons entendre par cette expression : « il ne nous suit pas », c’est le point qu’il faut considérer ensuite.

Le moins que nous puissions entendre par là, c’est qu’il n’a avec nous aucune liaison extérieure. Nous ne travaillons pas de concert l’un avec l’autre. Il n’est pas notre compagnon d’œuvre dans l’Évangile. Et, à vrai dire, toutes les fois qu’il plaît à notre Seigneur d’envoyer beaucoup d’ouvriers dans sa moisson, ils ne peuvent tous agir en subordination ou en liaison les uns avec les autres. Bien plus, ils ne peuvent tous se connaître personnellement, ni même être simplement connus les uns des autres. Il y en aura nécessairement beaucoup, en différentes parties de la moisson, si éloignés d’avoir aucun rapport mutuel, qu’ils seront aussi parfaitement étrangers les uns aux autres que s’ils avaient vécu en des siècles différents. Et de chacun de ceux que nous ne connaissons pas, nous pouvons sans doute dire : « il ne nous suit pas. »

2. Un deuxième sens de cette expression peut être : — il n’est pas de notre parti. Depuis longtemps, c’est un sujet de triste réflexion pour tous ceux qui demandent la paix de Jérusalem, que tant de partis divers subsistent encore parmi ceux qui portent tous le nom de chrétiens. Cela s’est particulièrement remarqué chez nos compatriotes, qui n’ont cessé de se diviser les uns d’avec les autres sur des points sans importance, et bien souvent sur des choses où la religion n’avait aucune part. Les circonstances les plus futiles ont donné naissance à des partis différents, qui se sont maintenus pendant bien des générations ; et chacun d’eux serait prêt à objecter à celui qui était de l’autre côté : « il ne nous suit pas. »

3. Cette expression peut signifier, troisièmement : — il diffère de nous dans nos opinions religieuses. Il fut un temps où tous les chrétiens n’avaient qu’une pensée, comme ils n’avaient qu’un cœur, tant était grande la grâce qui reposait sur eux tous, lorsqu’ils furent d’abord remplis du Saint-Esprit ! Mais combien peu de temps dura cette bénédiction ! Combien vite cette unanimité se perdit ! et la diversité des opinions reparut, jusque dans l’Église de Christ, — et cela non chez des chrétiens de nom, mais chez de vrais chrétiens ; bien plus, chez les principaux d’entre eux, chez les apôtres eux-mêmes ! Et il ne paraît pas que la différence qui commença alors ait jamais été entièrement ôtée. Nous ne voyons pas que ces colonnes mêmes du temple de Dieu, tant qu’elles demeurèrent sur la terre, aient jamais été amenées à penser de même, à n’avoir qu’un seul sentiment, particulièrement en ce qui concerne la loi cérémonielle. Il n’est donc nullement surprenant qu’on trouve aujourd’hui dans l’Église chrétienne une variété infinie d’opinions. Une conséquence très probable en est que, chaque fois que nous verrons « un homme qui chasse des démons », ce sera un homme qui, en ce sens, « ne nous suit pas », — c’est-à-dire qui n’est pas de notre opinion. Il est à peine imaginable qu’il soit de notre sentiment sur tous les points, même de religion. Il est fort probable qu’il pense autrement que nous, même sur plusieurs sujets d’importance, tels que la nature et l’usage de la loi morale, les décrets éternels de Dieu, la suffisance et l’efficace de sa grâce, et la persévérance de ses enfants.

4. Il peut différer de nous, quatrièmement, non seulement d’opinion, mais aussi sur quelque point de pratique. Il peut ne pas approuver la manière de rendre le culte à Dieu qui est pratiquée dans notre assemblée, et juger plus profitable pour son âme celle qui prit naissance avec Calvin ou avec Martin Luther. Il peut avoir bien des objections contre cette liturgie que nous approuvons par-dessus toutes les autres ; bien des doutes au sujet de cette forme de gouvernement de l’Église que nous estimons à la fois apostolique et scripturaire. Peut-être s’éloignera-t-il de nous davantage encore : il peut, par principe de conscience, s’abstenir de plusieurs de ces pratiques que nous croyons être des ordonnances de Christ. Ou, si nous convenons tous deux qu’elles sont instituées de Dieu, il peut subsister encore une différence entre nous, soit quant à la manière d’administrer ces ordonnances, soit quant aux personnes à qui elles doivent être administrées. Or, la conséquence inévitable de l’une quelconque de ces différences sera que celui qui diffère ainsi de nous devra se séparer, sur ces points, de notre société. À cet égard donc, « il ne nous suit pas » : il n’est pas (comme nous disons) « de notre Église ».

5. Mais en un sens bien plus fort, « il ne nous suit pas », celui qui est non seulement d’une Église différente, mais d’une Église que nous tenons, à bien des égards, pour antiscripturaire et antichrétienne, — une Église que nous croyons entièrement fausse et erronée dans ses doctrines, aussi bien que très dangereusement égarée dans sa pratique ; coupable d’une grossière superstition aussi bien que d’idolâtrie, — une Église qui a ajouté beaucoup d’articles à la foi qui a été transmise aux saints une fois pour toutes ; qui a retranché tout un commandement de Dieu, et annulé plusieurs des autres par ses traditions ; et qui, tout en affichant la plus haute vénération pour l’Église ancienne et la plus stricte conformité avec elle, a cependant introduit d’innombrables nouveautés, sans aucune autorité, ni de l’antiquité, ni de l’Écriture. Or, très certainement, « il ne nous suit pas », celui qui se tient à une si grande distance de nous.

6. Et pourtant il peut y avoir une différence plus grande encore. Celui qui diffère de nous en jugement ou en pratique peut se tenir plus loin de nous encore par l’affection que par le jugement. C’est là, en vérité, un effet très naturel et très commun de l’autre différence. Les divergences qui commencent par des points d’opinion s’y arrêtent rarement. Elles gagnent ordinairement les affections, et alors elles séparent les meilleurs amis. Et il n’est point d’animosités aussi profondes et aussi irréconciliables que celles qui naissent d’un désaccord en religion. C’est pour cela que les plus cruels ennemis d’un homme sont les gens de sa propre maison. C’est pour cela que le père se soulève contre ses propres enfants, et les enfants contre le père ; et peut-être se persécutent-ils les uns les autres jusqu’à la mort, croyant tout ce temps-là rendre un culte à Dieu. Ce n’est donc rien de plus que ce à quoi nous devons nous attendre, si ceux qui diffèrent de nous, soit dans leurs opinions religieuses, soit dans leur pratique, contractent bientôt de l’aigreur, oui, de l’amertume envers nous ; s’ils sont de plus en plus prévenus contre nous, jusqu’à concevoir d’aussi mauvaises idées de nos personnes que de nos principes. Une conséquence presque nécessaire en sera qu’ils parleront de nous comme ils en pensent. Ils se dresseront contre nous, et, autant qu’ils le pourront, entraveront notre œuvre, puisqu’elle ne leur paraît pas être l’œuvre de Dieu, mais celle de l’homme ou du diable. Celui qui pense, parle et agit de cette manière, au sens le plus fort, « ne nous suit pas ».

7. Je ne pense pas, à la vérité, que l’homme dont parle l’apôtre dans le texte (bien que nous n’ayons sur lui aucun renseignement particulier, ni dans le contexte, ni dans aucune autre partie de l’Écriture sainte) soit allé aussi loin. Nous n’avons aucune raison de supposer qu’il y eût une différence essentielle entre lui et les apôtres, encore moins qu’il eût quelque prévention contre eux ou contre leur Maître. Il semble que nous puissions conclure cela des paroles mêmes de notre Seigneur, qui suivent immédiatement le texte, où il déclare qu’« il n’est personne qui, faisant un miracle en mon nom, puisse aussitôt après parler mal de moi ». Mais je pose à dessein le cas sous son jour le plus fort, en y ajoutant toutes les circonstances qu’on peut concevoir, afin que, prévenus de la tentation dans toute sa force, nous n’y cédions en aucun cas, et ne combattions pas contre Dieu.

III. 1. Supposez donc qu’un homme n’ait aucun rapport avec nous, supposez qu’il ne soit pas de notre parti, supposez qu’il se sépare de notre Église, oui, et qu’il diffère grandement de nous, en jugement, en pratique et en affection ; si pourtant nous voyons cet homme-là même, « un homme qui chasse des démons », Jésus dit : « Ne l’en empêchez pas. » C’est cette importante directive de notre Seigneur que je dois, en troisième lieu, expliquer.

2. Si nous voyons cet homme chasser les démons : mais ce serait déjà beaucoup si, en pareil cas, nous voulions croire même ce que nous voyons de nos yeux, si nous ne donnions pas un démenti à nos propres sens. Il connaît bien peu la nature humaine, celui qui ne s’aperçoit pas aussitôt combien nous serions peu disposés à croire qu’un homme chasse réellement les démons, s’il « ne nous suit pas » dans tous les sens énumérés plus haut, ou dans la plupart : j’allais presque dire, dans l’un quelconque d’entre eux, puisque nous pouvons aisément apprendre, par ce qui se passe dans notre propre cœur, combien les hommes répugnent à reconnaître quoi que ce soit de bon chez ceux qui ne sont pas en toutes choses d’accord avec eux.

3. « Mais quelle est une preuve suffisante et raisonnable qu’un homme chasse (au sens indiqué plus haut) les démons ? » La réponse est facile. Y a-t-il pleine preuve, (1) que la personne qui est devant nous était un pécheur grossier et déclaré ? (2) qu’elle ne l’est plus maintenant ? qu’elle a rompu avec ses péchés, et mène une vie chrétienne ? Et (3) que ce changement a été opéré en elle par la prédication de cet homme ? Si ces trois points sont clairs et indéniables, alors vous avez une preuve suffisante et raisonnable, telle que vous ne pouvez y résister sans pécher volontairement, que cet homme chasse les démons.

4. Alors « Ne l’en empêchez pas ». Gardez-vous de tenter de l’arrêter, soit par votre autorité, soit par des arguments, soit par des persuasions. Ne cherchez en aucune manière à l’empêcher d’user de tout le pouvoir que Dieu lui a donné. Si vous avez de l’autorité sur lui, ne vous servez pas de cette autorité pour arrêter l’œuvre de Dieu. Ne lui fournissez pas de raisons pour lesquelles il ne devrait plus parler au nom de Jésus. Satan ne manquera pas de lui en fournir, sans que vous le secondiez en cela. Ne le persuadez pas d’abandonner l’œuvre. S’il venait à céder la place au diable et à vous, beaucoup d’âmes pourraient périr dans leur iniquité, mais c’est à vous que Dieu redemanderait leur sang.

5. « Mais quoi, s’il n’est qu’un laïque, celui qui chasse les démons ! Ne dois-je pas l’en empêcher alors ? »

Le fait est-il reconnu ? Y a-t-il une preuve raisonnable que cet homme a chassé ou chasse les démons ? S’il y en a une, ne l’en empêchez pas ; non, pas au péril de votre âme. Dieu ne peut-il pas agir par qui il veut agir ? Nul ne peut faire ces œuvres, si Dieu n’est avec lui ; si Dieu ne l’a envoyé pour cela même. Mais si Dieu l’a envoyé, le rappellerez-vous ? Lui défendrez-vous d’aller ?

6. « Mais je ne sais pas s’il est envoyé de Dieu. » « Il est étonnant » (pourrait dire l’un quelconque des sceaux de sa mission, l’un de ceux qu’il a ramenés de Satan à Dieu), « que vous ne sachiez d’où il est; et cependant il m’a ouvert les yeux ! Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » Si vous doutez du fait, faites venir les parents de cet homme ; faites venir ses frères, ses amis, ses connaissances. Mais si vous ne pouvez en douter, si vous êtes forcé de reconnaître « qu’un miracle signalé a été accompli », alors avec quelle conscience, de quel front, pouvez-vous défendre à celui que Dieu a envoyé « de parler désormais en son nom » ?

7. J’accorde qu’il est fort convenable que quiconque prêche en son nom ait une vocation extérieure aussi bien qu’intérieure ; mais qu’elle soit absolument nécessaire, je le nie.

« Mais quoi ! l’Écriture n’est-elle pas formelle ? “Nul ne s’attribue cette dignité, s’il n’est appelé de Dieu, comme le fut Aaron.” » (Hébreux 5:4).

Cent et cent fois on a cité ce texte à cette occasion, comme s’il contenait toute la force de la cause ; mais assurément jamais citation ne fut plus malheureuse. Car, premièrement, Aaron ne fut pas du tout appelé à prêcher : il fut appelé à « présenter des offrandes et des sacrifices pour les péchés ». C’était là sa fonction propre. Deuxièmement, ces hommes n’offrent pas du tout de sacrifices, mais ne font que prêcher ; ce que ne faisait pas Aaron. Il est donc impossible de trouver dans toute la Bible un texte plus éloigné de la question que celui-là.

8. « Mais quelle était la pratique de l’âge apostolique ? » Vous pouvez aisément la voir dans les Actes des Apôtres. Au huitième chapitre, nous lisons : « Il y eut une grande persécution contre l’Église de Jérusalem; et tous, excepté les apôtres, se dispersèrent dans les contrées de la Judée et de la Samarie. » (verset 1). « Ceux qui avaient été dispersés allaient de lieu en lieu, annonçant la bonne nouvelle de la parole. » (verset 4). Or, tous ceux-là étaient-ils appelés extérieurement à prêcher ? Nul homme sensé ne peut le penser. Voilà donc une preuve indéniable de ce qu’était la pratique de l’âge apostolique. Vous voyez ici, non pas un, mais une multitude de prédicateurs laïques, d’hommes qui n’étaient envoyés que de Dieu.

9. En vérité, la pratique de l’âge apostolique est si loin de nous incliner à penser qu’il était illicite pour un homme de prêcher avant d’être ordonné, que nous avons lieu de croire qu’on le tenait alors pour nécessaire. Assurément, la pratique et la règle de l’apôtre Paul étaient d’éprouver un homme avant même de l’ordonner. « Qu’on les éprouve » (les diacres), dit-il, « d’abord, et qu’ils exercent ensuite leur ministère » (1 Timothée 3:10). Éprouvés, comment ? En leur faisant traduire une phrase de grec, et en leur posant quelques questions banales ? Ô l’étonnante épreuve pour un ministre de Christ ! Non ; mais en faisant une épreuve claire et publique (comme le font encore la plupart des Églises protestantes d’Europe), non seulement pour savoir si leur vie est sainte et irréprochable, mais s’ils ont les dons absolument et indispensablement nécessaires pour édifier l’Église de Christ.

10. Mais quoi, si un homme a ces dons, et qu’il ait amené des pécheurs à la repentance, et que pourtant l’évêque ne veuille pas l’ordonner ? Alors l’évêque lui défend en effet de chasser les démons. Mais moi, je n’ose pas le lui défendre : j’ai publié mes raisons devant le monde entier. Pourtant on insiste encore pour que je le fasse. Vous qui y insistez, répondez à ces raisons. Je ne sache pas que personne l’ait encore fait, ni même ait tenté de le faire. Seulement, quelques-uns en ont parlé comme de raisons très faibles et futiles ; et c’était assez prudent : car il est bien plus facile de mépriser, ou du moins de paraître mépriser, un argument que d’y répondre. Pourtant, jusqu’à ce que cela soit fait, je dois dire que, lorsque j’ai une preuve raisonnable qu’un homme chasse les démons, quoi que fassent les autres, je n’ose pas le lui défendre, de peur de me trouver combattre même contre Dieu.

11. Et toi, qui que tu sois, qui crains Dieu, « ne l’en empêche pas, ni directement ni indirectement. Il y a bien des manières de le faire. Vous l’en empêchez indirectement, si vous niez entièrement, ou si vous méprisez et comptez pour peu de chose, l’œuvre que Dieu a opérée par ses mains. Vous l’en empêchez indirectement, quand vous le découragez dans son œuvre, en l’entraînant dans des disputes à son sujet, en soulevant des objections contre elle, ou en l’effrayant par des conséquences qui très probablement n’arriveront jamais. Vous l’en empêchez quand vous lui témoignez quelque dureté, soit en paroles, soit dans votre conduite ; et bien plus encore quand vous parlez de lui à d’autres d’une manière dure ou méprisante ; quand vous vous efforcez de le présenter à qui que ce soit sous un jour odieux ou méprisable. Vous l’en empêchez tout le temps que vous dites du mal de lui, ou que vous ne faites aucun cas de ses travaux. Oh ! ne l’en empêchez d’aucune de ces manières ; ni en empêchant les autres de l’entendre, — en détournant les pécheurs d’entendre cette parole qui peut sauver leurs âmes !

12. Bien plus, si vous voulez observer la directive de notre Seigneur dans toute l’étendue de son sens, souvenez-vous alors de sa parole : « Celui qui n’est pas pour nous est contre nous ; et celui qui n’assemble pas avec moi disperse » : celui qui n’assemble pas les hommes dans le royaume de Dieu les en disperse assurément. Car il ne peut y avoir de neutre dans cette guerre. Chacun est soit du côté de Dieu, soit du côté de Satan. Êtes-vous du côté de Dieu ? Alors, non seulement vous n’empêcherez aucun homme qui chasse les démons, mais vous travaillerez, de tout votre pouvoir, à le faire avancer dans son œuvre. Vous reconnaîtrez volontiers l’œuvre de Dieu, et vous en confesserez la grandeur. Vous écarterez de son chemin, autant que possible, toutes les difficultés et toutes les objections. Vous fortifierez ses mains en parlant de lui honorablement devant tous les hommes, et en attestant les choses que vous avez vues et entendues. Vous encouragerez les autres à suivre sa prédication, à écouter celui que Dieu a envoyé. Et vous ne négligerez aucune preuve effective de tendre amour que Dieu vous donnera l’occasion de lui montrer.

IV. 1. Si nous manquons volontairement à l’un de ces points, si nous l’en empêchons directement ou indirectement, « parce qu’il ne nous suit pas », alors nous sommes des sectaires. Telle est la conséquence que je tire de ce qui a été dit. Mais le terme d’« esprit de secte », je le crains, si fréquemment qu’on l’emploie, est presque aussi peu compris que celui d’« enthousiasme ». C’est un attachement trop fort, ou une prédilection trop grande, pour notre propre parti, notre opinion, notre Église et notre religion. Celui-là est donc un sectaire, qui est si épris de l’une de ces choses, si fortement attaché à elles, qu’il empêche quiconque chasse les démons, parce que cet homme diffère de lui sur l’un de ces points ou sur tous.

2. Vous, gardez-vous de cela. Prenez garde (1) de ne pas vous convaincre vous-même d’esprit de secte par votre peu d’empressement à croire qu’un homme qui diffère de vous chasse réellement les démons. Et si vous êtes net jusque-là, si vous reconnaissez le fait, alors examinez-vous vous-même : (2) Ne suis-je pas convaincu d’esprit de secte en ceci, que je l’en empêche directement ou indirectement ? Est-ce que je ne l’en empêche pas directement, pour ce motif qu’il n’est pas de mon parti, qu’il n’entre pas dans mes opinions, ou qu’il ne rend pas son culte à Dieu selon le système de religion que j’ai reçu de mes pères ?

3. Examinez-vous : Est-ce que je ne l’en empêche pas, au moins indirectement, pour l’un de ces motifs ? Ne suis-je pas fâché que Dieu reconnaisse et bénisse ainsi un homme qui professe des opinions si erronées ? Est-ce que je ne le décourage pas, parce qu’il n’est pas de mon Église, en disputant avec lui à ce sujet, en soulevant des objections, et en embarrassant son esprit de conséquences lointaines ? Ne montré-je aucune colère, aucun mépris, aucune dureté d’aucune sorte, soit dans mes paroles, soit dans mes actions ? Est-ce que je ne rappelle pas derrière son dos ses fautes (réelles ou supposées), — ses défauts ou ses infirmités ? Est-ce que je n’empêche pas les pécheurs d’entendre sa parole ? Si vous faites l’une de ces choses, vous êtes aujourd’hui encore un sectaire.

4. « Sonde-moi, ô Éternel, et éprouve-moi. Fais passer au creuset mes reins et mon cœur ! Regarde bien s’il y a quelque voie » d’esprit de secte « en moi, Et conduis-moi sur la voie de l’éternité! » Pour nous examiner à fond, posons le cas de la manière la plus forte. Quoi ! si je voyais un papiste, un arien, un socinien chasser les démons ? Si je le voyais, je ne pourrais l’en empêcher, même lui, sans me convaincre moi-même d’esprit de secte. Bien plus, si l’on pouvait supposer que je voie un Juif, un déiste ou un Turc faire la même chose, et que je l’en empêche directement ou indirectement, je ne serais encore rien de mieux qu’un sectaire.

5. Oh ! gardez-vous bien de cela ! Mais ne vous contentez pas de ne pas empêcher ceux qui chassent les démons. C’est bien d’aller jusque-là ; mais ne vous y arrêtez pas. Si vous voulez éviter tout esprit de secte, allez plus loin. Dans tout cas de ce genre, quel que soit l’instrument, reconnaissez le doigt de Dieu. Et non seulement reconnaissez-le, mais réjouissez-vous de son œuvre, et louez son nom avec actions de grâces. Encouragez celui qu’il plaît à Dieu d’employer à s’y donner tout entier. Dites du bien de lui partout où vous êtes ; défendez son caractère et sa mission. Élargissez autant que vous le pouvez sa sphère d’action ; montrez-lui toute bonté en paroles et en actes ; et ne cessez de crier à Dieu en sa faveur, afin qu’il se sauve lui-même et sauve ceux qui l’écoutent.

6. Je n’ai besoin d’ajouter qu’une seule mise en garde : ne pensez pas que l’esprit de secte d’un autre soit une excuse pour le vôtre. Il n’est pas impossible que celui qui chasse lui-même les démons vous défende pourtant de le faire. Vous pouvez remarquer que c’est là précisément le cas mentionné dans le texte. Les apôtres défendirent à un autre de faire ce qu’ils faisaient eux-mêmes. Mais gardez-vous d’user de représailles. Ce n’est pas votre rôle de rendre le mal pour le mal. Qu’un autre n’observe pas la directive de notre Seigneur, ce n’est pas une raison pour que vous la négligiez. Non ; laissez-lui tout l’esprit de secte pour lui seul. S’il vous le défend, ne le lui défendez pas, à lui. Travaillez plutôt, veillez et priez davantage, pour affermir votre amour envers lui. S’il dit de vous toute sorte de mal, dites de lui toute sorte de bien (qui soit vrai). Imitez en cela cette glorieuse parole d’un grand homme (oh ! s’il avait toujours respiré le même esprit !) : « Que Luther m’appelle cent diables ; je ne cesserai pas de le vénérer comme un messager de Dieu. »

Chapitre 39 terminé

Mise en garde contre l’esprit de secte

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