Le Voyage du pèlerin
Septième étape

Chapitre 8 · 37 min de lecture

Septième étape

Je vis alors dans mon songe que Chrétien ne partit pas seul; car il y avait un homme, nommé Plein-d’Espoir (devenu tel en contemplant Chrétien et Fidèle, leurs paroles et leur conduite, et leurs souffrances à la foire), qui se joignit à lui et, concluant avec lui une alliance fraternelle, lui déclara qu’il serait son compagnon. Ainsi l’un mourut pour rendre témoignage à la vérité, et un autre surgit de ses cendres pour accompagner Chrétien dans son pèlerinage. Ce Plein-d’Espoir apprit aussi à Chrétien qu’il y avait encore bien des hommes à la foire qui prendraient leur temps, et qui les suivraient.

Je vis donc que, peu après qu’ils furent sortis de la foire, ils rattrapèrent un homme qui marchait devant eux, et dont le nom était Arrière-Pensée; ils lui dirent: De quel pays êtes-vous, monsieur? et jusqu’où allez-vous par ce chemin? Il leur répondit qu’il venait de la ville de Beau-Langage, et qu’il se rendait à la Cité céleste; mais il ne leur dit pas son nom.

De Beau-Langage? dit Chrétien; y a-t-il là quelque homme de bien? Proverbes 26:25.

Arrière-Pensée: Oui, dit Arrière-Pensée, je l’espère.

Chrétien: Je vous prie, monsieur, comment dois-je vous appeler? dit Chrétien.

Arrière-Pensée: Je vous suis étranger, et vous m’êtes étranger: si vous allez par ce chemin, je serai heureux de votre compagnie; sinon, il faudra bien que je m’en contente.

Chrétien: Cette ville de Beau-Langage, dit Chrétien, j’en ai entendu parler; et, si je m’en souviens bien, on dit que c’est un lieu opulent.

Arrière-Pensée: Oui, je vous assure qu’elle l’est; et j’y ai beaucoup de parents fort riches.

Chrétien: Qui sont donc vos parents en ce lieu, s’il est permis de vous le demander?

Arrière-Pensée: Presque toute la ville; et en particulier Monseigneur Tourne-Casaque, Monseigneur Selon-le-Temps, Monseigneur Beau-Langage, des ancêtres duquel la ville a d’abord tiré son nom; puis M. Doucereux, M. Double-Face, M. N’importe-Quoi; et le pasteur de notre paroisse, M. Deux-Langues, était le propre frère de ma mère, du côté de son père; et, à vous dire vrai, je suis devenu un gentilhomme de bonne condition; pourtant mon arrière-grand-père n’était qu’un batelier, qui regardait d’un côté et ramait de l’autre, et c’est par le même métier que j’ai acquis la plus grande partie de mon bien.

Chrétien: Êtes-vous marié?

Arrière-Pensée: Oui, et ma femme est une femme très vertueuse, fille d’une femme vertueuse; c’était la fille de Dame Feinte; elle est donc issue d’une famille fort honorable, et elle est parvenue à un tel degré de bonnes manières qu’elle sait se conduire envers tous, du prince jusqu’au paysan. Il est vrai que nous différons quelque peu, en matière de religion, de ceux qui sont plus stricts, mais seulement sur deux petits points: premièrement, nous ne luttons jamais contre le vent et la marée; secondement, nous sommes toujours pleins de zèle quand la Religion marche en pantoufles d’argent; nous aimons beaucoup nous promener avec elle dans la rue, quand le soleil brille et que le peuple l’applaudit.

Alors Chrétien se retira un peu à l’écart avec son compagnon Plein-d’Espoir, et lui dit: Il me vient à l’esprit que c’est là un certain Arrière-Pensée, de Beau-Langage; et si c’est bien lui, nous avons en notre compagnie un aussi franc coquin qu’il en demeure dans toute cette contrée. Plein-d’Espoir répondit: Demandez-le-lui; il me semble qu’il ne devrait pas avoir honte de son nom. Chrétien le rejoignit donc et lui dit: Monsieur, vous parlez comme si vous en saviez plus que tout le monde; et, si je ne me trompe de cible, je crois bien deviner à moitié qui vous êtes. Votre nom n’est-il pas M. Arrière-Pensée, de Beau-Langage?

Arrière-Pensée: Ce n’est pas mon nom, mais c’est en effet un sobriquet que m’ont donné certaines gens qui ne peuvent me souffrir, et il faut bien que je me résigne à le porter comme un opprobre, ainsi que d’autres hommes de bien ont porté le leur avant moi.

Chrétien: Mais n’avez-vous jamais donné aux hommes l’occasion de vous appeler de ce nom?

Arrière-Pensée: Jamais, jamais! Le pis que j’aie jamais fait pour leur donner occasion de me nommer ainsi, c’est que j’ai toujours eu la chance d’accorder mon jugement avec la manière du temps présent, quelle qu’elle fût, et d’y trouver mon profit; mais si les choses me tombent ainsi en partage, que je les tienne pour une bénédiction, et que les malveillants ne m’en accablent pas d’opprobre.

Chrétien: J’ai bien pensé, en effet, que vous étiez l’homme dont j’avais entendu parler; et, à vous dire ce que je pense, je crains que ce nom ne vous convienne plus exactement que vous ne voudriez nous le laisser croire.

Arrière-Pensée: Eh bien, si vous voulez l’imaginer ainsi, je n’y puis rien; vous trouverez en moi un agréable compagnon de route, si vous voulez bien m’admettre encore en votre société.

Chrétien: Si vous voulez venir avec nous, il vous faudra aller contre le vent et la marée, ce qui, je le vois, est contraire à votre opinion; il vous faudra aussi reconnaître la Religion dans ses haillons, aussi bien que dans ses pantoufles d’argent, et vous tenir à ses côtés quand elle est chargée de fers, aussi bien que lorsqu’elle marche dans les rues sous les applaudissements.

Arrière-Pensée: Vous ne devez pas m’imposer vos vues, ni dominer sur ma foi; laissez-moi ma liberté, et laissez-moi aller avec vous.

Chrétien: Pas un pas de plus, à moins que vous ne fassiez comme nous en ce que je vous propose.

Alors Arrière-Pensée dit: Je n’abandonnerai jamais mes vieux principes, puisqu’ils sont inoffensifs et profitables. S’il ne m’est pas permis d’aller avec vous, je ferai comme je faisais avant que vous ne m’eussiez rattrapé: j’irai seul, jusqu’à ce que me rejoigne quelqu’un qui sera heureux de ma compagnie.

Je vis alors dans mon songe que Chrétien et Plein-d’Espoir le laissèrent là, et gardèrent leurs distances en marchant devant lui; mais l’un d’eux, regardant en arrière, vit trois hommes qui suivaient M. Arrière-Pensée; et voici, lorsqu’ils l’eurent rejoint, il leur fit une très profonde révérence, et eux aussi lui firent leurs compliments. Ces hommes se nommaient M. Tiens-le-Monde, M. Aime-l’Argent et M. Garde-Tout, gens que M. Arrière-Pensée avait connus autrefois; car dans leur jeune âge ils avaient été camarades d’école, instruits par un certain M. Grippe-Sou, maître d’école à Aime-le-Gain, bourg de marché dans le comté de Convoitise, dans le Nord. Ce maître d’école leur avait enseigné l’art d’acquérir, soit par la violence, soit par la fourberie, la flatterie, le mensonge, ou en prenant les dehors de la religion; et ces quatre messieurs avaient si bien appris l’art de leur maître que chacun d’eux eût pu tenir lui-même une pareille école.

Or, quand ils se furent ainsi salués, comme je l’ai dit, M. Aime-l’Argent dit à M. Arrière-Pensée: Qui sont ceux qui vont sur la route devant nous? Car Chrétien et Plein-d’Espoir étaient encore en vue.

Arrière-Pensée: Ce sont deux hommes d’un pays lointain qui, à leur manière, s’en vont en pèlerinage.

M. Aime-l’Argent: Hélas! pourquoi ne se sont-ils pas arrêtés, afin que nous eussions leur bonne compagnie? Car eux, et nous, et vous aussi, monsieur, je l’espère, nous allons tous en pèlerinage.

Arrière-Pensée: C’est bien vrai; mais les hommes qui nous précèdent sont si rigides, ils aiment tant leurs propres idées, et font si peu de cas des opinions d’autrui, qu’un homme a beau être pieux: s’il ne s’accorde pas avec eux en toutes choses, ils le chassent tout à fait de leur compagnie.

M. Garde-Tout: Voilà qui est fâcheux; mais nous lisons qu’il en est qui sont justes à l’excès, et la rigidité de telles gens les pousse à juger et à condamner tous les autres, hormis eux-mêmes. Mais dites-moi, je vous prie, sur quels points, et sur combien, différiez-vous?

Arrière-Pensée: Eh bien, eux, à leur manière entêtée, concluent que leur devoir est de se hâter sur leur route par tous les temps, tandis que moi, je suis pour attendre le vent et la marée. Eux sont pour tout risquer pour Dieu d’un seul coup; et moi, je suis pour saisir tous les avantages afin de mettre à l’abri ma vie et mon bien. Eux sont pour tenir à leurs idées, quand même tous les autres hommes seraient contre eux; mais moi, je suis pour la religion dans la mesure où les temps et ma sûreté le permettent. Eux sont pour la Religion quand elle est en haillons et dans le mépris; mais moi, je suis pour elle quand elle marche en pantoufles d’argent, au soleil et sous les applaudissements.

M. Tiens-le-Monde: Oui, et tenez-vous-en là, mon bon M. Arrière-Pensée; car, pour ma part, je ne puis tenir que pour un sot celui qui, ayant la liberté de garder ce qu’il a, serait assez peu sage pour le perdre. Soyons prudents comme les serpents. Le mieux est de faire les foins pendant que le soleil brille. Voyez comme l’abeille reste tranquille en hiver, et ne s’agite que lorsqu’elle peut joindre le profit au plaisir. Dieu envoie tantôt la pluie, et tantôt le soleil: s’ils sont assez fous pour traverser la première, contentons-nous, nous, de prendre le beau temps avec nous. Pour ma part, j’aime le mieux la religion qui s’accorde avec la sûreté des bonnes bénédictions que Dieu nous accorde; car qui pourrait imaginer, s’il est gouverné par sa raison, que, Dieu nous ayant donné les biens de cette vie, il ne veuille pas que nous les gardions pour l’amour de lui? Abraham et Salomon se sont enrichis dans la religion; et Job dit que l’homme de bien amassera l’or comme la poussière; mais il ne doit pas être comme ces hommes qui vont devant nous, s’ils sont tels que vous les avez dépeints.

M. Garde-Tout: Je crois que nous sommes tous d’accord sur ce point; il n’est donc pas besoin d’en dire davantage.

M. Aime-l’Argent: Non, il n’est vraiment pas besoin d’en dire davantage sur ce sujet; car celui qui ne croit ni l’Écriture ni la raison (et vous voyez que nous avons l’une et l’autre de notre côté) ne connaît pas sa propre liberté et ne cherche pas sa propre sûreté.

Arrière-Pensée: Mes frères, nous allons tous, comme vous le voyez, en pèlerinage; et, pour mieux nous distraire des choses mauvaises, permettez-moi de vous proposer cette question.

Supposons qu’un homme, un pasteur, ou un commerçant, etc., voie s’offrir à lui l’occasion d’obtenir les bonnes bénédictions de cette vie, mais de telle sorte qu’il ne puisse en aucune façon y parvenir, à moins de devenir, en apparence du moins, extraordinairement zélé sur certains points de religion dont il ne se mêlait pas auparavant: ne peut-il pas user de ce moyen pour parvenir à ses fins, et demeurer pourtant un parfait honnête homme?

M. Aime-l’Argent: Je vois le fond de votre question; et, avec la bonne permission de ces messieurs, je m’efforcerai de vous y faire une réponse. Et d’abord, pour parler de votre question en ce qui concerne un pasteur lui-même: supposons un pasteur, homme de mérite, qui ne possède qu’un fort petit bénéfice, et qui en a en vue un plus grand, bien plus gras et plus dodu; il a maintenant l’occasion de l’obtenir, mais à condition d’être plus studieux, de prêcher plus souvent et avec plus de zèle, et, parce que l’humeur du peuple l’exige, de changer quelques-uns de ses principes; pour ma part, je ne vois pas pourquoi un homme ne pourrait pas agir ainsi, pourvu qu’il ait une vocation, oui, et bien d’autres choses encore, et être néanmoins un honnête homme. Pourquoi?

1. Son désir d’un plus grand bénéfice est légitime (on ne saurait le contredire), puisqu’il lui est présenté par la Providence; il peut donc l’obtenir s’il le peut, sans s’en faire aucun scrupule de conscience.

2. De plus, son désir de ce bénéfice le rend plus studieux, prédicateur plus zélé, etc., et fait ainsi de lui un homme meilleur; oui, il le pousse à mieux faire valoir ses talents, ce qui est conforme à la pensée de Dieu.

3. Quant à sa complaisance envers l’humeur de son peuple, en abandonnant, pour le servir, quelques-uns de ses principes, cela prouve: 1. Qu’il est d’un naturel à se renoncer lui-même. 2. Qu’il a des manières douces et engageantes. Et, 3. Qu’il est ainsi plus propre à la charge pastorale.

4. Je conclus donc qu’un pasteur qui échange un petit bénéfice contre un grand ne doit pas, pour avoir agi ainsi, être jugé cupide; mais plutôt, puisqu’il en devient meilleur en talents et en application, être tenu pour un homme qui suit sa vocation et saisit l’occasion qui lui est mise en main de faire le bien.

Venons maintenant à la seconde partie de la question, qui concerne le commerçant dont vous avez parlé. Supposons qu’un tel homme n’ait qu’un pauvre emploi dans le monde, mais qu’en devenant religieux il puisse améliorer ses affaires, peut-être épouser une femme riche, ou attirer à sa boutique des clients plus nombreux et bien meilleurs; pour ma part, je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas se faire légitimement. Pourquoi?

1. Devenir religieux est une vertu, par quelque moyen qu’on le devienne.

2. Il n’est pas non plus défendu d’épouser une femme riche, ou d’attirer plus de clientèle à sa boutique.

3. De plus, l’homme qui obtient ces choses en devenant religieux obtient ce qui est bon de ceux qui sont bons, en devenant bon lui-même; voilà donc une bonne femme, de bons clients et un bon profit, et tout cela en devenant religieux, ce qui est bon: donc, devenir religieux pour obtenir tout cela est un bon et profitable dessein.

Cette réponse, ainsi faite par M. Aime-l’Argent à la question de M. Arrière-Pensée, fut hautement applaudie par eux tous; aussi conclurent-ils, somme toute, qu’elle était des plus saines et des plus avantageuses. Et parce que, à ce qu’ils pensaient, nul ne pouvait la contredire, et que Chrétien et Plein-d’Espoir étaient encore à portée de voix, ils convinrent ensemble de les assaillir de cette question dès qu’ils les auraient rejoints; et cela d’autant plus qu’ils s’étaient opposés auparavant à M. Arrière-Pensée. Ils les appelèrent donc, et ceux-ci s’arrêtèrent et les attendirent; mais ils convinrent, chemin faisant, que ce ne serait pas M. Arrière-Pensée, mais le vieux M. Tiens-le-Monde qui leur proposerait la question, parce que, supposaient-ils, leur réponse à celui-ci serait exempte de ce reste de chaleur qui s’était allumé entre M. Arrière-Pensée et eux lorsqu’ils s’étaient quittés un peu auparavant.

Ils se rejoignirent donc, et après un bref salut, M. Tiens-le-Monde proposa la question à Chrétien et à son compagnon, puis les invita à y répondre s’ils le pouvaient.

Alors Chrétien dit: Un enfant même dans la religion pourrait répondre à dix mille questions semblables. Car s’il est illégitime de suivre Christ pour des pains, comme c’est le cas, Jean 6:26, combien plus est-il abominable de faire de lui et de la religion un paravent pour gagner le monde et en jouir! Et nous ne trouvons de cet avis que des païens, des hypocrites, des démons et des sorciers.

1. Des païens: car lorsque Hamor et Sichem convoitèrent la fille et le bétail de Jacob, et virent qu’ils n’avaient d’autre moyen d’y parvenir que de se faire circoncire, ils dirent à leurs compagnons: « À la condition que tout mâle parmi nous soit circoncis, comme ils sont eux-mêmes circoncis, leurs troupeaux, leurs biens et tout leur bétail, ne seront-ils pas à nous? » Leurs filles et leur bétail, voilà ce qu’ils cherchaient à obtenir, et leur religion était le paravent dont ils se servaient pour y parvenir. Lisez toute l’histoire, Genèse 34:20-24.

2. Les pharisiens hypocrites étaient aussi de cette religion: de longues prières étaient leur prétexte, mais s’emparer des maisons des veuves était leur dessein; et une condamnation plus grande fut le jugement que Dieu prononça sur eux. Luc 20:46-47.

3. Judas, le démon, était aussi de cette religion: il était religieux pour la bourse, afin de posséder ce qu’on y mettait; mais il fut perdu, rejeté, et devint le fils de perdition même.

4. Simon le magicien était aussi de cette religion; car il voulait avoir le Saint-Esprit pour gagner par là de l’argent; et sa sentence, sortie de la bouche de Pierre, fut à l’avenant. Actes 8:19-22.

5. Je ne puis non plus m’ôter de l’esprit que celui qui embrasse la religion pour le monde rejettera la religion pour le monde; car aussi sûrement que Judas avait en vue le monde en devenant religieux, aussi sûrement vendit-il la religion et son Maître pour ce même monde. Répondre donc affirmativement à la question, comme je vois que vous l’avez fait, et accepter une telle réponse comme valable, c’est chose païenne, hypocrite et diabolique; et votre récompense sera selon vos œuvres.

Alors ils se regardèrent les uns les autres, stupéfaits, mais n’eurent rien à répondre à Chrétien. Plein-d’Espoir approuva lui aussi la justesse de la réponse de Chrétien; de sorte qu’il se fit parmi eux un grand silence. M. Arrière-Pensée et sa compagnie, déconcertés, restèrent en arrière, afin que Chrétien et Plein-d’Espoir pussent les devancer. Alors Chrétien dit à son compagnon: Si ces hommes ne peuvent tenir devant la sentence des hommes, que feront-ils devant la sentence de Dieu? Et s’ils restent muets quand ils ont affaire à des vases d’argile, que feront-ils quand ils seront repris par les flammes d’un feu dévorant?

Chrétien et Plein-d’Espoir les devancèrent donc de nouveau, et marchèrent jusqu’à une plaine délicieuse, appelée Aisance, où ils cheminèrent avec grand contentement; mais cette plaine n’était pas large, de sorte qu’ils l’eurent bientôt traversée. Or, à l’autre extrémité de cette plaine, se trouvait une petite colline, appelée la colline du Gain, et dans cette colline une mine d’argent, que certains de ceux qui étaient autrefois passés par là s’étaient détournés pour voir, à cause de sa rareté; mais comme ils s’étaient trop approchés du bord de la fosse, le sol, qui était traître sous leurs pieds, céda, et ils furent tués; d’autres aussi y avaient été estropiés, et ne purent jusqu’au jour de leur mort redevenir les hommes qu’ils avaient été.

Je vis alors dans mon songe qu’un peu à l’écart de la route, vis-à-vis de la mine d’argent, se tenait Démas (en gentilhomme) pour inviter les passants à venir voir; il dit à Chrétien et à son compagnon: Holà! détournez-vous par ici, et je vous montrerai quelque chose.

Chrétien: Quelle chose mérite tant que nous sortions du chemin pour la voir?

Démas: Voici une mine d’argent, et des gens qui y creusent pour trouver un trésor; si vous voulez venir, avec un peu de peine vous pourrez vous pourvoir richement.

Plein-d’Espoir: Alors Plein-d’Espoir dit: Allons voir.

Chrétien: Pas moi, dit Chrétien: j’ai déjà entendu parler de ce lieu, et du grand nombre de ceux qui y ont péri; et d’ailleurs, ce trésor est un piège pour ceux qui le cherchent, car il les arrête dans leur pèlerinage.

Alors Chrétien appela Démas et lui dit: Ce lieu n’est-il pas dangereux? N’a-t-il pas arrêté beaucoup de gens dans leur pèlerinage? Osée 9:6.

Démas: Pas très dangereux, sauf pour ceux qui sont imprudents; mais en même temps il rougit en parlant.

Chrétien: Alors Chrétien dit à Plein-d’Espoir: Ne faisons pas un pas de ce côté, mais continuons notre chemin.

Plein-d’Espoir: Je vous garantis que, lorsque Arrière-Pensée arrivera, s’il reçoit la même invitation que nous, il se détournera pour aller voir.

Chrétien: Sans aucun doute, car ses principes le mènent de ce côté-là, et il y a cent à parier contre un qu’il y mourra.

Démas: Alors Démas les appela de nouveau, disant: Mais ne viendrez-vous pas voir?

Chrétien: Alors Chrétien lui répondit sans détour: Démas, tu es un ennemi des droites voies du Seigneur de ce chemin, et tu as déjà été condamné, pour t’être toi-même détourné, par l’un des juges de Sa Majesté, 2 Timothée 4:10; pourquoi donc cherches-tu à nous entraîner dans la même condamnation? D’ailleurs, si nous nous détournons le moins du monde, notre Seigneur le Roi en sera certainement informé, et il nous couvrira de honte là même où nous voudrions nous tenir devant lui avec assurance.

Démas cria de nouveau qu’il était, lui aussi, de leur confrérie, et que s’ils voulaient attendre un peu, il marcherait lui-même avec eux.

Chrétien: Alors Chrétien dit: Quel est ton nom? N’est-ce pas celui par lequel je t’ai appelé?

Démas: Oui, mon nom est Démas; je suis fils d’Abraham.

Chrétien: Je te connais; Guéhazi était ton arrière-grand-père, et Judas ton père, et tu as marché sur leurs traces; ce n’est qu’un tour diabolique que tu joues là: ton père fut pendu comme traître, et tu ne mérites pas meilleure récompense. 2 Rois 5:20-27; Matthieu 26:14-15; 27:3-5. Sois assuré que, lorsque nous arriverons auprès du Roi, nous lui parlerons de ta conduite. Et ils passèrent leur chemin.

Cependant Arrière-Pensée et ses compagnons étaient de nouveau arrivés en vue, et au premier signe ils allèrent vers Démas. Or, s’ils tombèrent dans la fosse en regardant par-dessus le bord, ou s’ils descendirent pour creuser, ou s’ils furent étouffés au fond par les vapeurs qui s’en élèvent d’ordinaire, de tout cela je ne suis pas certain; mais ce que j’observai, c’est qu’on ne les revit jamais sur le chemin. Alors Chrétien chanta:

« Arrière-Pensée et Démas l’argenté sont d’accord;

L’un appelle, l’autre accourt, pour avoir part

À son gain: ainsi tous deux s’en vont

Faire halte en ce monde, et plus loin ne vont. »

Je vis ensuite que, tout juste de l’autre côté de cette plaine, les pèlerins arrivèrent à un lieu où se dressait un vieux monument, tout près du bord de la grand-route; à sa vue ils furent tous deux troublés, à cause de l’étrangeté de sa forme; car il leur semblait que ce fût une femme changée en forme de colonne. Ils s’arrêtèrent donc là, le regardant et le regardant encore, mais sans pouvoir, pendant un temps, dire ce qu’il fallait en penser. Enfin Plein-d’Espoir aperçut, écrite tout en haut, une inscription d’une écriture inhabituelle; mais n’étant pas lettré, il appela Chrétien (car celui-ci était instruit) pour voir s’il en pourrait déchiffrer le sens: il vint donc, et après avoir un peu assemblé les lettres, il trouva que c’était ceci: « Souvenez-vous de la femme de Lot. » Il le lut donc à son compagnon; après quoi ils conclurent tous deux que c’était là la statue de sel en laquelle la femme de Lot fut changée, pour avoir regardé en arrière avec un cœur plein de convoitise, alors qu’elle quittait Sodome pour se mettre en sûreté. Genèse 19:26. Cette vue soudaine et étonnante leur fournit l’occasion de l’entretien que voici.

Chrétien: Ah! mon frère, voilà un spectacle bien à propos; il nous est venu tout juste après l’invitation que Démas nous a faite d’aller voir la colline du Gain. Si nous y étions allés, comme il le désirait et comme tu y étais enclin, mon frère, nous aurions peut-être été changés, comme cette femme, en un spectacle pour ceux qui viendront après nous.

Plein-d’Espoir: Je regrette d’avoir été si insensé, et je m’étonne de n’être pas maintenant comme la femme de Lot; car quelle différence y avait-il entre son péché et le mien? Elle ne fit que regarder en arrière, et moi, j’eus envie d’aller voir. Que la grâce soit adorée, et que j’aie honte qu’une telle chose ait jamais été dans mon cœur!

Chrétien: Remarquons bien ce que nous voyons ici, afin qu’il nous serve dans les temps à venir. Cette femme échappa à un jugement, puisqu’elle ne périt point dans la destruction de Sodome; elle fut pourtant détruite par un autre, comme nous le voyons: la voilà changée en statue de sel.

Plein-d’Espoir: C’est vrai, et elle peut nous être à la fois un avertissement et un exemple: un avertissement, afin que nous fuyions son péché; un signe du jugement qui atteindra ceux que cet avertissement n’aura pas retenus. Ainsi Koré, Dathan et Abiram, avec les deux cent cinquante hommes qui périrent dans leur péché, devinrent eux aussi un signe, un exemple, pour que d’autres prennent garde. Nombres 16:31-32; 26:9-10. Mais par-dessus tout, une chose me laisse songeur: c’est que Démas et ses compagnons puissent se tenir là-bas avec tant d’assurance pour chercher ce trésor, alors que cette femme, pour avoir seulement regardé derrière elle vers lui (car nous ne lisons pas qu’elle ait fait un seul pas hors du chemin), fut changée en statue de sel; d’autant plus que le jugement qui l’atteignit a fait d’elle un exemple à la vue même de l’endroit où ils se trouvent; car ils ne peuvent manquer de la voir, pour peu qu’ils lèvent les yeux.

Chrétien: C’est une chose bien étonnante, et elle montre que leur cœur est devenu désespéré en cette affaire; je ne sais à qui les comparer plus justement qu’à ceux qui vident les poches en présence du juge, ou qui coupent les bourses au pied du gibet. Il est dit des gens de Sodome qu’ils étaient « de grands pécheurs », parce qu’ils étaient pécheurs « devant l’Éternel », c’est-à-dire sous ses yeux, et malgré les bontés qu’il leur avait témoignées; car le pays de Sodome était alors comme le jardin d’Éden d’autrefois. Genèse 13:10-13. Voilà donc ce qui excita d’autant plus sa jalousie, et rendit leur fléau aussi ardent que le feu de l’Éternel descendu du ciel pouvait le rendre. Et l’on peut très raisonnablement conclure que ceux-là, oui, ceux qui sont tels que ceux-ci, qui pèchent sous ses yeux, et cela en dépit de tels exemples placés continuellement devant eux pour les avertir du contraire, auront part aux jugements les plus sévères.

Plein-d’Espoir: Sans aucun doute tu as dit la vérité; mais quelle miséricorde que ni toi, ni surtout moi, ne soyons devenus nous-mêmes cet exemple! Cela nous donne occasion de rendre grâces à Dieu, de le craindre, et de nous souvenir toujours de la femme de Lot.

Je vis alors qu’ils poursuivirent leur chemin jusqu’à un fleuve agréable, que le roi David appelle « le ruisseau de Dieu », et Jean, « le fleuve d’eau de la vie ». Psaumes 65:10; Apocalypse 22:1; Ézéchiel 47:1-9. Or leur chemin longeait justement la rive de ce fleuve; Chrétien et son compagnon y marchèrent donc avec un grand plaisir; ils burent aussi de l’eau du fleuve, qui fut douce et vivifiante pour leurs esprits fatigués. De plus, sur les bords de ce fleuve, de part et d’autre, se trouvaient des arbres verts chargés de toutes sortes de fruits; et ils en mangeaient les feuilles pour se préserver des excès et des autres maladies auxquelles sont sujets ceux que le voyage échauffe. Des deux côtés du fleuve s’étendait aussi une prairie, merveilleusement embellie de lis, et qui restait verte toute l’année. Dans cette prairie, ils se couchèrent et s’endormirent, car ils pouvaient ici reposer en sécurité. Psaumes 23:2; Ésaïe 14:30. À leur réveil, ils cueillirent de nouveau des fruits des arbres, burent de nouveau de l’eau du fleuve, puis se recouchèrent pour dormir. Ils firent ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits. Alors ils chantèrent:

« Voyez comme ces eaux de cristal vont coulant

Pour consoler les pèlerins qui vont passant.

Les prés verdoyants, outre leur suave odeur,

Leur donnent des délices; et qui, pour son bonheur,

Sait quels fruits, quelles feuilles ces arbres font naître,

Vendra tout aussitôt pour de ce champ être maître. »

Quand donc ils furent disposés à repartir (car ils n’étaient pas encore au bout de leur voyage), ils mangèrent, burent et s’en allèrent.

Or je vis dans mon songe qu’ils n’avaient guère marché que le fleuve et le chemin se séparèrent pour un temps, ce dont ils furent fort attristés; pourtant ils n’osèrent pas quitter le chemin. Or le chemin, loin du fleuve, était rude, et leurs pieds étaient meurtris par le voyage; aussi l’âme des pèlerins se découragea-t-elle fort à cause du chemin. Nombres 21:4. C’est pourquoi, tout en avançant, ils souhaitaient un meilleur chemin. Or, un peu devant eux, il y avait à gauche de la route une prairie, et un échalier pour y passer; et cette prairie s’appelle la prairie du Détour. Alors Chrétien dit à son compagnon: Si cette prairie longe notre chemin, passons-y. Puis il alla à l’échalier pour voir, et voici, un sentier longeait le chemin de l’autre côté de la clôture. C’est justement ce que je souhaitais, dit Chrétien; voici où la marche est la plus facile; viens, bon Plein-d’Espoir, passons de l’autre côté.

Plein-d’Espoir: Mais si ce sentier allait nous égarer hors du chemin?

Chrétien: Ce n’est pas probable, dit l’autre. Regarde, ne longe-t-il pas le chemin? Plein-d’Espoir, persuadé par son compagnon, le suivit donc par-dessus l’échalier. Quand ils furent passés et entrés dans le sentier, ils le trouvèrent fort doux à leurs pieds; et en même temps, regardant devant eux, ils aperçurent un homme qui marchait comme eux, et qui s’appelait Vaine-Confiance. Ils l’appelèrent donc et lui demandèrent où menait ce chemin. Il répondit: À la Porte céleste. Voyez, dit Chrétien, ne vous l’avais-je pas dit? Vous voyez par là que nous sommes dans le bon chemin. Ils le suivirent donc, et il marchait devant eux. Mais voici que la nuit vint, et il fit très sombre, de sorte que ceux qui marchaient derrière perdirent de vue celui qui allait devant.

Celui donc qui allait devant (Vaine-Confiance était son nom), ne voyant pas le chemin devant lui, tomba dans une fosse profonde, que le prince de ces terres avait creusée là tout exprès pour y prendre les fous pleins de vaine gloire, et il fut mis en pièces par sa chute. Ésaïe 9:15.

Or Chrétien et son compagnon l’entendirent tomber. Ils crièrent pour savoir ce qui était arrivé, mais personne ne répondit; ils entendirent seulement un gémissement. Alors Plein-d’Espoir dit: Où sommes-nous maintenant? Son compagnon garda le silence, soupçonnant qu’il l’avait égaré hors du chemin; et voici qu’il se mit à pleuvoir, à tonner et à faire des éclairs de la plus effroyable manière, et l’eau monta avec violence.

Alors Plein-d’Espoir gémit en lui-même et dit: Oh! si j’étais resté sur mon chemin!

Chrétien: Qui aurait pensé que ce sentier nous égarerait hors du chemin?

Plein-d’Espoir: Je l’ai craint dès le début, et c’est pourquoi je vous ai fait cette douce mise en garde. J’aurais parlé plus clairement, n’était que vous êtes plus âgé que moi.

Chrétien: Mon bon frère, ne te fâche pas; je regrette de t’avoir égaré hors du chemin, et de t’avoir mis dans un danger si pressant. Je t’en prie, mon frère, pardonne-moi; je ne l’ai pas fait dans une mauvaise intention.

Plein-d’Espoir: Console-toi, mon frère, car je te pardonne; et crois aussi que ceci tournera à notre bien.

Chrétien: Je suis heureux d’avoir avec moi un frère miséricordieux; mais il ne faut pas rester ici; essayons de retourner sur nos pas.

Plein-d’Espoir: Mais, mon bon frère, laisse-moi passer devant.

Chrétien: Non, s’il vous plaît, laissez-moi aller le premier, afin que, s’il y a quelque danger, j’y sois le premier, puisque c’est par ma faute que nous nous sommes tous deux égarés hors du chemin.

Plein-d’Espoir: Non, dit Plein-d’Espoir, vous n’irez pas le premier, car votre esprit troublé pourrait vous égarer de nouveau. Alors, pour les encourager, ils entendirent la voix de quelqu’un qui disait: « Prends garde à la route, au chemin que tu as suivi… Reviens ». Jérémie 31:21. Mais cependant les eaux avaient beaucoup monté, de sorte que le chemin du retour était fort dangereux. (Je pensai alors qu’il est plus aisé de sortir du chemin quand on y est, que d’y rentrer quand on en est sorti.) Ils se hasardèrent pourtant à revenir sur leurs pas; mais il faisait si noir, et l’inondation était si haute, qu’en revenant ils faillirent se noyer neuf ou dix fois.

Et, malgré toute leur habileté, ils ne purent regagner l’échalier cette nuit-là. C’est pourquoi, trouvant enfin un petit abri, ils s’y assirent jusqu’au point du jour; mais, étant las, ils s’endormirent. Or il y avait, non loin de l’endroit où ils étaient couchés, un château appelé le château du Doute, dont le maître était le géant Désespoir; et c’était sur ses terres qu’ils dormaient alors. Aussi, s’étant levé de bon matin et se promenant de long en large dans ses champs, il surprit Chrétien et Plein-d’Espoir endormis sur ses terres. Alors, d’une voix farouche et rude, il leur ordonna de se réveiller, et leur demanda d’où ils étaient et ce qu’ils faisaient sur ses terres. Ils lui dirent qu’ils étaient des pèlerins et qu’ils s’étaient égarés. Alors le géant dit: Vous m’avez fait tort cette nuit en foulant mes terres et en y couchant; c’est pourquoi vous devez venir avec moi. Ils furent donc forcés de le suivre, parce qu’il était plus fort qu’eux. Ils n’avaient d’ailleurs pas grand-chose à dire, car ils se savaient en faute. Le géant les chassa donc devant lui, et les jeta dans son château, dans un cachot très obscur, sale et d’une puanteur qui accablait l’esprit de ces deux hommes. Ils restèrent donc là depuis le mercredi matin jusqu’au samedi soir, sans une bouchée de pain, ni une goutte d’eau, ni lumière, ni personne pour demander de leurs nouvelles; ils étaient donc là en bien triste état, et loin de leurs amis et de leurs connaissances. Psaumes 88:19. Or, en ce lieu, Chrétien avait une double douleur, parce que c’était par son conseil irréfléchi qu’ils avaient été réduits à cette détresse.

Or le géant Désespoir avait une femme, et elle s’appelait Défiance. Quand il fut couché, il raconta à sa femme ce qu’il avait fait, à savoir qu’il avait pris deux prisonniers et les avait jetés dans son cachot pour être entrés sans droit sur ses terres. Puis il lui demanda aussi ce qu’il ferait de mieux à leur égard. Elle lui demanda donc qui ils étaient, d’où ils venaient et où ils allaient, et il le lui dit. Alors elle lui conseilla, quand il se lèverait le matin, de les battre sans pitié. Quand donc il se leva, il prit un gros gourdin de pommier sauvage, descendit vers eux dans le cachot, et commença par les injurier comme s’ils étaient des chiens, bien qu’ils ne lui eussent jamais dit un mot désobligeant. Puis il tomba sur eux et les battit terriblement, si bien qu’ils ne pouvaient plus s’aider eux-mêmes, ni se retourner sur le sol. Cela fait, il se retira et les laissa là plaindre leur misère et gémir sous leur détresse; aussi passèrent-ils toute cette journée en soupirs et en amères lamentations. La nuit suivante, elle, s’entretenant d’eux plus longuement avec son mari, et apprenant qu’ils étaient encore en vie, lui conseilla de les engager à se détruire eux-mêmes. Quand le matin fut venu, il alla donc vers eux d’un air hargneux, comme auparavant, et, voyant qu’ils souffraient beaucoup des coups qu’il leur avait donnés la veille, il leur dit que, puisqu’ils n’étaient pas près de sortir de ce lieu, le seul parti qu’il leur restait serait d’en finir sur-le-champ avec eux-mêmes, par le couteau, la corde ou le poison; car pourquoi, dit-il, choisiriez-vous de vivre, puisque la vie s’accompagne de tant d’amertume? Mais ils le prièrent de les laisser aller. Là-dessus il les regarda d’un air terrible, et, se précipitant sur eux, il les aurait sans doute achevés lui-même, s’il n’était tombé dans une de ses crises (car, par les temps ensoleillés, il tombait parfois en crise), et n’avait perdu pour un temps l’usage de ses mains; c’est pourquoi il se retira et les laissa comme auparavant réfléchir à ce qu’ils feraient. Alors les prisonniers se consultèrent pour savoir s’il valait mieux suivre son conseil ou non; et ils commencèrent ainsi à s’entretenir:

Chrétien: Mon frère, dit Chrétien, que ferons-nous? La vie que nous menons maintenant est misérable. Pour ma part, je ne sais s’il vaut mieux vivre ainsi ou mourir tout de suite. Je voudrais être étranglé, je voudrais la mort plutôt que la vie, et le tombeau me serait plus doux que ce cachot. Job 7:15. Nous laisserons-nous gouverner par le géant?

Plein-d’Espoir: En vérité, notre condition présente est affreuse, et la mort me serait bien plus agréable que de demeurer ainsi pour toujours; mais cependant considérons que le Seigneur du pays où nous allons a dit: « Tu ne tueras point »; non, pas même la personne d’un autre homme; à plus forte raison nous est-il défendu de suivre le conseil du géant et de nous tuer nous-mêmes. D’ailleurs, celui qui tue un autre homme ne peut commettre un meurtre que sur son corps; mais se tuer soi-même, c’est tuer à la fois le corps et l’âme. Et de plus, mon frère, tu parles du repos du tombeau; mais as-tu oublié l’enfer, où vont certainement les meurtriers? car « aucun meurtrier n’a la vie éternelle », etc. Et considérons encore que toute la loi n’est pas entre les mains du géant Désespoir: d’autres, autant que je puis le comprendre, ont été pris par lui aussi bien que nous, et ont pourtant échappé de ses mains. Qui sait si Dieu, qui a fait le monde, ne fera pas mourir le géant Désespoir; ou si, un jour ou l’autre, il n’oubliera pas de nous enfermer; ou si, dans peu de temps, il n’aura pas une autre de ses crises devant nous, et ne perdra pas l’usage de ses membres? Et si jamais cela arrivait encore, pour ma part, je suis résolu à prendre courage comme un homme, et à tout tenter pour échapper à sa main. J’ai été insensé de ne pas l’avoir tenté plus tôt. Mais quoi qu’il en soit, mon frère, soyons patients et endurons encore un peu: le temps peut venir qui nous apportera une heureuse délivrance; mais ne soyons pas nos propres meurtriers. Par ces paroles, Plein-d’Espoir apaisa pour le moment l’esprit de son frère; et ils restèrent ensemble dans l’obscurité ce jour-là, dans leur triste et lamentable condition.

Or, vers le soir, le géant descendit de nouveau dans le cachot, pour voir si ses prisonniers avaient suivi son conseil. Mais quand il y arriva, il les trouva vivants; et vraiment, ils n’étaient guère que vivants; car à présent, faute de pain et d’eau, et à cause des blessures reçues quand il les avait battus, ils ne pouvaient guère que respirer. Mais, dis-je, il les trouva vivants; sur quoi il entra dans une violente colère, et leur dit que, puisqu’ils avaient désobéi à son conseil, il leur arriverait pis que s’ils n’étaient jamais nés.

À ces mots ils tremblèrent fort, et je crois que Chrétien tomba en défaillance; mais, étant un peu revenu à lui, ils reprirent leur entretien au sujet du conseil du géant, se demandant s’il valait mieux enfin le suivre ou non. Or Chrétien semblait de nouveau pencher à le faire; mais Plein-d’Espoir lui fit une seconde réponse, que voici:

Plein-d’Espoir: Mon frère, dit-il, ne te souviens-tu pas combien tu as été vaillant jusqu’ici? Apollyon n’a pu t’écraser, ni tout ce que tu as entendu, vu ou senti dans la vallée de l’Ombre de la mort. Que de peines, de terreurs et d’épouvantes n’as-tu pas déjà traversées! et maintenant tu n’es plus que frayeur! Tu vois que je suis dans le cachot avec toi, moi qui suis par nature un homme bien plus faible que toi. Ce géant m’a blessé aussi bien que toi, il m’a aussi retiré le pain et l’eau de la bouche, et avec toi je gémis privé de lumière. Mais exerçons un peu plus de patience. Souviens-toi comme tu t’es conduit en homme à la foire de la Vanité, sans craindre ni la chaîne, ni la cage, ni même une mort sanglante. C’est pourquoi (ne serait-ce que pour éviter la honte, où il ne convient pas qu’un chrétien soit trouvé) supportons tout avec patience, aussi bien que nous le pourrons.

Or, la nuit étant revenue, et le géant et sa femme étant au lit, elle l’interrogea sur les prisonniers, et lui demanda s’ils avaient suivi son conseil. À quoi il répondit: Ce sont de solides coquins; ils aiment mieux supporter toutes les souffrances que de se détruire eux-mêmes. Alors elle dit: Mène-les demain dans la cour du château, montre-leur les os et les crânes de ceux que tu as déjà expédiés, et fais-leur croire qu’avant la fin de la semaine tu les mettras en pièces, comme tu l’as fait de leurs compagnons avant eux.

Quand donc le matin fut venu, le géant retourna vers eux, les mena dans la cour du château, et leur montra ce que sa femme lui avait dit. Ceux-ci, dit-il, étaient autrefois des pèlerins comme vous, et ils étaient entrés sans droit sur mes terres, comme vous l’avez fait; et quand je l’ai jugé bon, je les ai mis en pièces; et d’ici dix jours je vous en ferai autant. Allez, redescendez dans votre tanière. Et là-dessus il les battit durant tout le trajet. Ils restèrent donc toute la journée du samedi dans un état lamentable, comme auparavant. Or, quand la nuit fut venue, et que Mme Défiance et son mari le géant furent couchés, ils reprirent leur entretien au sujet de leurs prisonniers; et le vieux géant s’étonnait de ne pouvoir, ni par ses coups ni par ses conseils, venir à bout d’eux. Là-dessus sa femme répondit: Je crains, dit-elle, qu’ils ne vivent dans l’espoir que quelqu’un viendra les délivrer, ou qu’ils n’aient sur eux des crochets, au moyen desquels ils espèrent s’échapper. Tu crois cela, ma chère? dit le géant; je les fouillerai donc demain matin.

Or, le samedi, vers minuit, ils se mirent à prier, et continuèrent en prière jusque presque au point du jour.

Or, un peu avant le jour, le bon Chrétien, comme un homme à moitié hors de lui, éclata en ces paroles passionnées: Quel insensé je suis, dit-il, de rester ainsi couché dans un cachot infect, quand je pourrais tout aussi bien marcher en liberté! J’ai dans mon sein une clef appelée Promesse, qui ouvrira, j’en suis persuadé, n’importe quelle serrure du château du Doute. Alors Plein-d’Espoir dit: Voilà une bonne nouvelle; mon bon frère, tire-la de ton sein et essaie.

Alors Chrétien la tira de son sein et se mit à l’essayer à la porte du cachot; dont le verrou, tandis qu’il tournait la clef, céda, et la porte s’ouvrit sans peine, et Chrétien et Plein-d’Espoir sortirent tous deux. Puis il alla à la porte extérieure qui mène à la cour du château, et avec sa clef il ouvrit aussi cette porte. Ensuite il alla à la grille de fer, car il fallait l’ouvrir aussi; cette serrure-là résista terriblement, mais la clef l’ouvrit pourtant. Ils poussèrent alors la grille pour s’enfuir en hâte; mais cette grille, en s’ouvrant, fit un tel grincement qu’elle réveilla le géant Désespoir, qui, se levant précipitamment pour poursuivre ses prisonniers, sentit ses membres défaillir, car ses crises le reprirent, de sorte qu’il ne put en aucune manière les poursuivre. Alors ils poursuivirent leur route, arrivèrent au grand chemin du Roi, et furent ainsi en sûreté, parce qu’ils étaient hors de sa juridiction.

Or, quand ils eurent repassé l’échalier, ils se mirent à réfléchir ensemble à ce qu’ils devraient faire à cet échalier pour empêcher ceux qui viendraient après eux de tomber entre les mains du géant Désespoir. Ils convinrent donc d’y élever une colonne, et de graver sur l’un de ses côtés cette inscription: « Par-dessus cet échalier est le chemin du château du Doute, que garde le géant Désespoir, qui méprise le Roi du pays céleste et cherche à détruire ses saints pèlerins. » Aussi beaucoup de ceux qui vinrent après lurent ce qui était écrit et échappèrent au danger. Cela fait, ils chantèrent ceci:

« Hors du chemin nous allâmes, et nous comprîmes

Ce qu’il en coûte à fouler le sol interdit:

Que ceux qui viennent après nous prennent bien garde

Que leur légèreté comme nous ne les perde,

De peur que, pour ce tort, ils ne soient prisonniers

De Désespoir, du château du Doute geôlier. »

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