Le Voyage du pèlerin
Sixième étape

Chapitre 7 · 22 min de lecture

Sixième étape

Or, comme ils étaient presque entièrement sortis de ce désert, Fidèle vint à jeter les yeux en arrière et aperçut quelqu’un qui venait après eux, et il le reconnut. Oh! dit Fidèle à son frère, qui vient là-bas? Alors Chrétien regarda, et dit: C’est mon bon ami Évangéliste. Oui, et mon bon ami aussi, dit Fidèle, car c’est lui qui me mit sur le chemin de la porte. Évangéliste les eut bientôt rejoints, et il les salua ainsi.

Évangéliste: Que la paix soit avec vous, mes bien-aimés, et paix à ceux qui vous secourent!

Chrétien: Sois le bienvenu, sois le bienvenu, mon bon Évangéliste: la vue de ton visage me remet en mémoire ton ancienne bonté et tes infatigables travaux pour mon bien éternel.

Fidèle: Et mille fois le bienvenu, dit le bon Fidèle; ta compagnie, ô doux Évangéliste, combien elle nous est précieuse, à nous pauvres pèlerins!

Évangéliste: Alors Évangéliste dit: Comment vous en est-il allé, mes amis, depuis le temps où nous nous sommes quittés? Qu’avez-vous rencontré, et comment vous êtes-vous conduits?

Alors Chrétien et Fidèle lui racontèrent tout ce qui leur était arrivé en chemin, et comment, et avec quelle peine, ils étaient parvenus jusqu’à ce lieu.

Je suis bien joyeux, dit Évangéliste, non de ce que vous avez rencontré des épreuves, mais de ce que vous en êtes sortis vainqueurs, et de ce que, malgré bien des faiblesses, vous avez persévéré dans le chemin jusqu’à ce jour.

Oui, je le dis, je m’en réjouis grandement, et cela pour moi comme pour vous: j’ai semé, et vous avez moissonné; et le jour vient où il sera donné que « celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble », Jean 4:36; c’est-à-dire, si vous tenez ferme: car « nous moissonnerons au temps convenable, si nous ne nous relâchons pas ». Galates 6:9. La couronne est devant vous, et c’est un prix incorruptible: « courez de manière à le remporter ». 1 Corinthiens 9:24-27. Il en est qui partent pour conquérir cette couronne, et, après avoir fait beaucoup de chemin pour elle, un autre survient et la leur enlève: « retenez donc ce que vous avez, afin que personne ne prenne votre couronne ». Apocalypse 3:11. Vous n’êtes pas encore hors de la portée du fusil du diable; « vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang, en luttant contre le péché ». Que le royaume soit toujours devant vos yeux, et croyez fermement aux choses qui sont invisibles. Ne laissez rien de ce qui est en deçà de l’autre monde entrer au dedans de vous. Et, par-dessus tout, veillez bien sur votre propre cœur et sur ses convoitises; car « le cœur est tortueux par-dessus tout, et il est méchant ». Rendez votre visage semblable à un caillou; vous avez de votre côté toute puissance dans le ciel et sur la terre.

Chrétien: Alors Chrétien le remercia de ses exhortations, mais lui dit en même temps qu’ils désiraient qu’il leur parlât davantage, pour les aider dans le reste du chemin; et d’autant plus qu’ils savaient bien qu’il était prophète, et qu’il pouvait leur dire les choses qui leur arriveraient, et aussi comment ils pourraient y résister et en triompher. Fidèle se joignit aussi à cette requête. Alors Évangéliste parla ainsi.

Évangéliste: Mes fils, vous avez appris dans la parole de la vérité de l’Évangile qu’« il vous faut entrer par beaucoup de tribulations dans le royaume des cieux », et encore que « de ville en ville, des liens et des tribulations vous attendent »; vous ne pouvez donc pas espérer de faire longtemps votre pèlerinage sans en rencontrer, sous une forme ou sous une autre. Vous avez déjà éprouvé en vous quelque chose de la vérité de ces témoignages, et d’autres suivront bientôt: car maintenant, comme vous voyez, vous êtes presque hors de ce désert, et vous arriverez donc bientôt dans une ville que vous verrez tout à l’heure devant vous; et dans cette ville vous serez durement assaillis par des ennemis, qui s’efforceront à toute force de vous faire mourir; et soyez sûrs que l’un de vous, ou tous deux, devra sceller de son sang le témoignage que vous portez; mais « soyez fidèles jusqu’à la mort, et le Roi vous donnera la couronne de vie ». Celui qui mourra là, quoique sa mort doive être violente et sa souffrance peut-être grande, aura pourtant l’avantage sur son compagnon; non seulement parce qu’il arrivera le premier à la Cité céleste, mais parce qu’il échappera à bien des misères que l’autre rencontrera dans le reste de son voyage. Mais quand vous serez arrivés dans la ville, et que vous verrez s’accomplir ce que je viens de vous dire, alors souvenez-vous de votre ami, conduisez-vous en hommes, et « remettez vos âmes au fidèle Créateur, en faisant ce qui est bien ».

Puis je vis dans mon songe que, lorsqu’ils furent sortis du désert, ils aperçurent aussitôt une ville devant eux; et le nom de cette ville est Vanité; et dans cette ville se tient une foire qu’on appelle la foire de la Vanité. Elle se tient toute l’année. Elle porte le nom de foire de la Vanité, parce que la ville où elle se tient est plus légère que la vanité, Psaumes 62:10; et aussi parce que tout ce qui s’y vend, ou tout ce qui y vient, est vanité; selon la parole du sage: « Tout ce qui arrivera est vanité. » Ecclésiaste 11:8; voyez aussi 1:2-14; 2:11-17; Ésaïe 40:17.

Cette foire n’est pas une affaire nouvellement établie, mais une chose fort ancienne. Je vais vous en montrer l’origine.

Il y a près de cinq mille ans, il y avait déjà des pèlerins qui marchaient vers la Cité céleste, comme le font ces deux honnêtes personnes; et Béelzébul, Apollyon et Légion, avec leurs compagnons, s’apercevant, au sentier que traçaient les pèlerins, que leur chemin vers la cité passait par cette ville de Vanité, complotèrent d’y établir une foire, une foire où se vendraient toutes sortes de vanités, et qui durerait toute l’année. C’est pourquoi on vend à cette foire toutes sortes de marchandises, telles que maisons, terres, commerces, places, honneurs, avancements, titres, pays, royaumes, convoitises, plaisirs, et délices de toute espèce, comme prostituées, épouses, maris, enfants, maîtres, serviteurs, vies, sang, corps, âmes, argent, or, perles, pierres précieuses, et que sais-je encore.

De plus, on voit en tout temps à cette foire des tours de passe-passe, des tromperies, des jeux, des comédies, des bouffons, des singes, des fripons et des coquins, et cela de toute espèce.

On y voit aussi, et cela pour rien, des vols, des meurtres, des adultères, des parjures, et tout cela d’une couleur rouge sang.

Et comme, dans d’autres foires de moindre importance, il y a diverses rangées et rues, chacune sous son nom propre, où se vendent telles ou telles marchandises, de même ici vous avez les lieux, les rangées, les rues (c’est-à-dire les pays et les royaumes) où l’on trouve le plus aisément les marchandises de cette foire. Ici est la rue d’Angleterre, la rue de France, la rue d’Italie, la rue d’Espagne, la rue d’Allemagne, où se vendent diverses sortes de vanités. Mais, comme dans d’autres foires, une certaine denrée est la principale de toute la foire, ainsi la marchandise de Rome et son trafic sont grandement en faveur dans cette foire; seule notre nation anglaise, avec quelques autres, en a pris du dégoût.

Or, comme je l’ai dit, le chemin de la Cité céleste passe justement par cette ville où se tient cette foire bruyante; et celui qui voudrait aller à la cité sans passer par cette ville, « il lui faudrait sortir du monde ». 1 Corinthiens 4:10. Le Prince des princes lui-même, quand il était ici-bas, passa par cette ville pour aller dans son propre pays, et cela un jour de foire encore; oui, et, à ce que je pense, ce fut Béelzébul, le principal seigneur de cette foire, qui l’invita à acheter de ses vanités; oui, il l’aurait fait seigneur de la foire, pourvu seulement qu’il lui rendît hommage en traversant la ville. Oui, parce que c’était un personnage de si haut rang, Béelzébul le mena de rue en rue, et lui montra en un instant tous les royaumes du monde, afin de séduire, s’il était possible, ce Bienheureux, et de l’amener à marchander et à acheter quelques-unes de ses vanités; mais il n’eut aucune envie de sa marchandise, et c’est pourquoi il quitta la ville sans dépenser un seul liard pour ces vanités. Matthieu 4:8-9; Luc 4:5-7. Cette foire est donc une chose ancienne, qui existe depuis longtemps, et c’est une très grande foire.

Or ces pèlerins, comme je l’ai dit, devaient nécessairement passer par cette foire. Eh bien! c’est ce qu’ils firent; mais voici, dès qu’ils entrèrent dans la foire, tous les gens de la foire furent en émoi, et la ville elle-même fut, pour ainsi dire, en tumulte à leur sujet, et cela pour plusieurs raisons: car,

Premièrement, les pèlerins étaient vêtus d’habits tout différents des habits de ceux qui trafiquaient dans cette foire. Les gens de la foire les regardaient donc avec de grands yeux: les uns disaient que c’étaient des fous, 1 Corinthiens 4:9-10; d’autres, que c’étaient des échappés de l’asile; d’autres, que c’étaient des étrangers venus d’un pays lointain.

Secondement, de même qu’ils s’étonnaient de leurs vêtements, ils s’étonnaient aussi de leur langage; car peu de gens pouvaient comprendre ce qu’ils disaient. Ils parlaient naturellement la langue de Canaan; mais ceux qui tenaient la foire étaient les hommes de ce monde: de sorte que, d’un bout de la foire à l’autre, ils se semblaient les uns aux autres des barbares. 1 Corinthiens 2:7-8.

Troisièmement, ce qui n’étonnait pas peu les marchands, c’était que ces pèlerins faisaient très peu de cas de toutes leurs marchandises. Ils ne se souciaient pas même de les regarder; et si on les appelait pour les faire acheter, ils se mettaient les doigts dans les oreilles et s’écriaient: « Détourne mes yeux de la vue des choses vaines », Psaumes 119:37; et ils regardaient en haut, montrant par là que leur commerce et leur trafic étaient dans le ciel. Philippiens 3:20-21.

Quelqu’un, voyant la conduite de ces hommes, vint à leur dire par moquerie: « Qu’achèterez-vous? » Mais eux, le regardant gravement, lui dirent: « Nous achetons la vérité. » Proverbes 23:23. Cela devint une occasion de mépriser ces hommes plus encore; les uns se moquaient, d’autres les raillaient, d’autres les injuriaient, et quelques-uns excitaient les autres à les frapper. Enfin les choses en vinrent à un tumulte et à une grande agitation dans la foire, au point que tout ordre fut renversé. On en porta aussitôt la nouvelle au grand personnage de la foire, qui descendit promptement et chargea quelques-uns de ses amis les plus fidèles d’interroger ces hommes à cause desquels la foire était presque bouleversée. Les hommes furent donc amenés pour être interrogés; et ceux qui siégeaient pour les juger leur demandèrent d’où ils venaient, où ils allaient, et ce qu’ils faisaient là dans un accoutrement si étrange. Les hommes leur dirent qu’ils étaient des étrangers et des voyageurs dans le monde, et qu’ils s’en allaient dans leur propre pays, qui était la Jérusalem céleste, Hébreux 11:13-16; et qu’ils n’avaient donné aucun sujet aux gens de la ville, ni aux marchands, de les maltraiter ainsi et de les arrêter dans leur voyage, si ce n’est que, lorsque quelqu’un leur avait demandé ce qu’ils achèteraient, ils avaient répondu qu’ils achèteraient la vérité. Mais ceux qui avaient été chargés de les interroger ne voulurent pas croire qu’ils fussent autre chose que des insensés et des fous, ou bien des gens venus pour mettre toute la foire en confusion. C’est pourquoi ils les prirent et les battirent, les couvrirent de boue, puis les mirent dans la cage, afin qu’ils fussent donnés en spectacle à tous les gens de la foire. Ils y restèrent donc quelque temps, et furent l’objet des moqueries, de la malice ou de la vengeance de chacun, tandis que le grand personnage de la foire ne cessait de rire de tout ce qui leur arrivait. Mais comme ces hommes étaient patients, « ne rendant point injure pour injure, mais bénissant au contraire », rendant de bonnes paroles pour de mauvaises, et la bonté pour les outrages reçus, quelques hommes de la foire, plus attentifs et moins prévenus que les autres, se mirent à reprendre et à blâmer les gens de la plus basse sorte pour les mauvais traitements continuels qu’ils infligeaient à ces hommes. Ceux-ci, alors, se retournèrent contre eux avec colère, les tenant pour aussi mauvais que les hommes de la cage, leur disant qu’ils semblaient être leurs complices, et qu’ils devraient avoir part à leurs malheurs. Les autres répondirent que, pour autant qu’ils pouvaient voir, ces hommes étaient paisibles et sobres, et ne voulaient de mal à personne; et qu’il y en avait beaucoup qui trafiquaient dans leur foire qui méritaient bien plus d’être mis dans la cage, oui, et au pilori aussi, que ces hommes qu’ils avaient maltraités. Ainsi, après bien des paroles échangées de part et d’autre (tandis que les deux hommes se conduisaient pendant tout ce temps avec beaucoup de sagesse et de retenue devant eux), ils en vinrent aux coups entre eux, et se firent du mal les uns aux autres. Alors ces deux pauvres hommes furent de nouveau amenés devant leurs juges, et furent accusés d’être les auteurs du tumulte qui venait d’avoir lieu dans la foire. On les battit donc sans pitié, on les chargea de fers, et on les promena enchaînés d’un bout à l’autre de la foire, pour servir d’exemple et d’épouvante aux autres, de peur que quelqu’un ne parlât en leur faveur ou ne se joignît à eux. Mais Chrétien et Fidèle se conduisirent avec plus de sagesse encore, et reçurent l’ignominie et la honte dont on les couvrait avec tant de douceur et de patience, qu’ils gagnèrent à leur parti (quoiqu’en petit nombre en comparaison des autres) plusieurs des hommes de la foire. Cela mit l’autre parti dans une fureur plus grande encore, de sorte qu’ils résolurent la mort de ces deux hommes. C’est pourquoi ils les menacèrent, disant que ni la cage ni les fers ne suffiraient, mais qu’ils mourraient pour le tort qu’ils avaient fait et pour avoir séduit les gens de la foire.

Puis on les renvoya dans la cage, en attendant qu’on eût décidé autrement de leur sort. On les y remit donc, et on leur fixa les pieds dans les ceps.

Là aussi, ils se rappelèrent ce qu’ils avaient entendu de leur fidèle ami Évangéliste, et furent d’autant plus affermis dans leur chemin et dans leurs souffrances par ce qu’il leur avait dit qui leur arriverait. Ils se consolaient aussi maintenant l’un l’autre, en se disant que celui dont le sort serait de souffrir aurait la meilleure part; c’est pourquoi chacun d’eux souhaitait en secret d’obtenir cette faveur. Mais, s’en remettant aux dispositions infiniment sages de Celui qui gouverne toutes choses, ils demeurèrent avec beaucoup de contentement dans la condition où ils se trouvaient, jusqu’à ce qu’on disposât d’eux autrement.

Puis, un moment favorable ayant été fixé, on les amena pour leur procès, afin de les condamner. Quand le temps fut venu, ils furent conduits devant leurs ennemis et mis en accusation. Le juge s’appelait le juge Hait-le-Bien; leur acte d’accusation était le même pour tous deux quant au fond, quoiqu’il variât quelque peu dans la forme; en voici la teneur: « Qu’ils étaient ennemis et perturbateurs du commerce; qu’ils avaient causé des troubles et des divisions dans la ville, et qu’ils avaient gagné un parti à leurs opinions très dangereuses, au mépris de la loi de leur prince. »

Alors Fidèle se mit à répondre qu’il s’était seulement opposé à ce qui s’opposait à Celui qui est plus haut que les plus hauts. Et, dit-il, quant au trouble, je n’en cause aucun, étant moi-même un homme de paix: ceux qui ont été gagnés à nous l’ont été en voyant notre sincérité et notre innocence, et ils ont seulement passé du pire au meilleur. Et quant au roi dont vous parlez, puisque c’est Béelzébul, l’ennemi de notre Seigneur, je le défie, lui et tous ses anges.

On fit alors une proclamation, pour que ceux qui avaient quelque chose à dire en faveur de leur seigneur le roi contre le prisonnier à la barre eussent à comparaître sur-le-champ et à faire leur déposition. Il se présenta donc trois témoins, savoir: Envie, Superstition et Flagorneur. On leur demanda s’ils connaissaient le prisonnier à la barre, et ce qu’ils avaient à dire contre lui en faveur de leur seigneur le roi.

Alors Envie s’avança et parla en ces termes: Monseigneur, je connais cet homme depuis longtemps, et j’attesterai sous serment devant ce très honorable tribunal qu’il est…

Le juge: Arrêtez; faites-lui prêter serment.

On lui fit donc prêter serment. Alors il dit: Monseigneur, cet homme, malgré son nom spécieux, est l’un des plus vils hommes de notre pays; il ne respecte ni prince ni peuple, ni loi ni coutume, mais fait tout ce qu’il peut pour pénétrer tous les hommes de certaines de ses idées déloyales, qu’il appelle en général principes de foi et de sainteté. Et en particulier, je l’ai moi-même entendu affirmer un jour que le christianisme et les coutumes de notre ville de Vanité étaient diamétralement opposés, et ne pouvaient être conciliés. Par cette parole, monseigneur, il condamne à la fois non seulement toutes nos louables actions, mais nous-mêmes qui les faisons.

Alors le juge lui dit: As-tu encore quelque chose à dire?

Envie: Monseigneur, je pourrais en dire bien davantage, mais je ne voudrais pas fatiguer la cour. Toutefois, s’il en est besoin, quand les autres messieurs auront fait leur déposition, plutôt que de laisser manquer quoi que ce soit qui puisse l’expédier, j’étendrai mon témoignage contre lui. On lui ordonna donc de se tenir à l’écart.

Alors ils appelèrent Superstition, et lui ordonnèrent de regarder le prisonnier. Ils lui demandèrent aussi ce qu’il pouvait dire contre lui en faveur de leur seigneur le roi. Puis ils lui firent prêter serment; et il commença ainsi.

Superstition: Monseigneur, je ne connais guère cet homme, et je ne désire pas le connaître davantage. Toutefois, je sais ceci, que c’est un individu très pernicieux, d’après un entretien que j’ai eu avec lui l’autre jour dans cette ville; car, en causant avec lui, je l’ai entendu dire que notre religion ne valait rien, et qu’elle était telle qu’un homme ne pouvait d’aucune manière plaire à Dieu par elle. Votre Seigneurie sait très bien, monseigneur, ce qui s’ensuit nécessairement de cette parole, savoir, que nous rendons encore un culte vain, que nous sommes encore dans nos péchés, et que finalement nous serons damnés: et voilà ce que j’ai à dire.

Alors Flagorneur prêta serment, et on lui ordonna de dire ce qu’il savait contre le prisonnier à la barre en faveur de leur seigneur le roi.

Flagorneur: Monseigneur, et vous tous, messieurs, je connais cet individu depuis longtemps, et je l’ai entendu dire des choses qui ne devraient pas se dire; car il a injurié notre noble prince Béelzébul, et il a parlé avec mépris de ses honorables amis, dont voici les noms: le seigneur Vieil-Homme, le seigneur Plaisir-Charnel, le seigneur Voluptueux, le seigneur Désir-de-Vaine-Gloire, mon vieux seigneur Luxure, messire Avide-d’Avoir, avec tout le reste de notre noblesse; et il a dit, de plus, que si tous les hommes pensaient comme lui, il n’y aurait plus, s’il était possible, un seul de ces nobles seigneurs qui pût subsister dans cette ville. En outre, il n’a pas craint de vous injurier, monseigneur, vous qui êtes maintenant désigné pour être son juge, vous appelant un scélérat impie, avec beaucoup d’autres termes aussi outrageants, dont il a éclaboussé la plupart des notables de notre ville.

Quand ce Flagorneur eut fini son récit, le juge adressa la parole au prisonnier à la barre, disant: Toi, vagabond, hérétique et traître, as-tu entendu ce que ces honnêtes messieurs ont témoigné contre toi?

Fidèle: Puis-je dire quelques mots pour ma défense?

Le juge: Maraud, maraud, tu ne mérites pas de vivre plus longtemps, mais d’être mis à mort sur-le-champ, en ce lieu même; toutefois, afin que tous voient notre douceur envers toi, écoutons ce que toi, vil vagabond, tu as à dire.

Fidèle: 1. Je dis donc, en réponse à ce qu’a dit M. Envie, que je n’ai jamais dit autre chose que ceci: que toute règle, toutes lois, toute coutume ou tout peuple qui sont directement contraires à la parole de Dieu sont diamétralement opposés au christianisme. Si j’ai mal parlé en cela, convainquez-moi de mon erreur, et je suis prêt à me rétracter ici devant vous.

2. Quant au second, savoir M. Superstition, et à son accusation contre moi, j’ai seulement dit ceci, que dans le culte de Dieu une foi divine est requise; mais qu’il ne peut y avoir de foi divine sans une révélation divine de la volonté de Dieu. Donc, tout ce qu’on introduit dans le culte de Dieu qui n’est pas conforme à la révélation divine ne peut se faire que par une foi humaine, et cette foi-là ne sera d’aucun profit pour la vie éternelle.

3. Quant à ce qu’a dit M. Flagorneur, je dis (laissant de côté les termes, comme de dire que j’injurie, et autres semblables) que le prince de cette ville, avec toute la canaille de sa suite nommée par ce monsieur, sont plus faits pour subsister en enfer que dans cette ville et ce pays. Et que le Seigneur ait pitié de moi!

Alors le juge s’adressa au jury (qui pendant tout ce temps s’était tenu là pour entendre et observer): Messieurs du jury, vous voyez cet homme au sujet duquel un si grand tumulte s’est élevé dans cette ville; vous avez aussi entendu ce que ces dignes messieurs ont témoigné contre lui; vous avez entendu également sa réponse et sa confession: il dépend maintenant de vous de le faire pendre ou de lui sauver la vie; mais je juge bon, cependant, de vous instruire de notre loi.

Il fut fait une loi, au temps de Pharaon le Grand, serviteur de notre prince, portant que, de peur que ceux d’une religion contraire ne se multipliassent et ne devinssent trop forts pour lui, leurs enfants mâles seraient jetés dans le fleuve. Exode 1:22. Il fut fait aussi une loi, au temps de Nebucadnetsar le Grand, un autre de ses serviteurs, portant que quiconque ne se prosternerait pas pour adorer sa statue d’or serait jeté dans une fournaise ardente. Daniel 3:6. Il fut fait encore une loi, au temps de Darius, portant que quiconque, pendant un certain temps, invoquerait un autre dieu que lui, serait jeté dans la fosse aux lions. Daniel 6:7. Or ce rebelle a enfreint la substance de ces lois, non seulement en pensée (ce qui n’est pas supportable), mais aussi en paroles et en actes; ce qui doit donc être absolument intolérable.

Car pour la loi de Pharaon, elle fut faite sur une simple supposition, pour prévenir le mal, sans qu’aucun crime fût encore manifeste; mais ici le crime est manifeste. Pour la seconde et la troisième, vous voyez qu’il dispute contre notre religion; et pour la trahison qu’il a déjà avouée, il mérite la mort.

Alors le jury se retira; ses membres s’appelaient M. Aveugle, M. Bon-à-Rien, M. Malice, M. Aime-Luxure, M. Vie-Dissolue, M. Tête-Chaude, M. Orgueilleux, M. Inimitié, M. Menteur, M. Cruauté, M. Hait-la-Lumière et M. Implacable; chacun d’eux donna d’abord entre eux son verdict particulier contre lui, et ensuite ils résolurent à l’unanimité de le déclarer coupable devant le juge. Et d’abord, entre eux, M. Aveugle, le président, dit: Je vois clairement que cet homme est un hérétique. Alors M. Bon-à-Rien dit: Ôtez de la terre un pareil homme! Oui, dit M. Malice, car je hais jusqu’à sa mine. Alors M. Aime-Luxure dit: Je n’ai jamais pu le souffrir. Ni moi, dit M. Vie-Dissolue, car il condamnait toujours ma manière de vivre. Pendez-le, pendez-le, dit M. Tête-Chaude. Un misérable gueux, dit M. Orgueilleux. Mon cœur se soulève contre lui, dit M. Inimitié. C’est un coquin, dit M. Menteur. La pendaison est trop douce pour lui, dit M. Cruauté. Débarrassons-nous-en, dit M. Hait-la-Lumière. Alors M. Implacable dit: Quand on me donnerait le monde entier, je ne pourrais me réconcilier avec lui; déclarons-le donc sur-le-champ coupable et digne de mort.

Et c’est ce qu’ils firent; il fut donc aussitôt condamné à être ramené du lieu où il était au lieu d’où il était venu, et là à être mis à mort par le supplice le plus cruel qu’on pût inventer.

Ils le firent donc sortir pour le traiter selon leur loi; et d’abord ils le flagellèrent, puis ils le souffletèrent, puis ils lui tailladèrent la chair avec des couteaux; après cela ils le lapidèrent avec des pierres, puis le percèrent de leurs épées; et enfin ils le brûlèrent sur le bûcher jusqu’à le réduire en cendres. Ainsi finit Fidèle.

Alors je vis que, derrière la multitude, il y avait un char attelé de deux chevaux qui attendait Fidèle; dès que ses adversaires l’eurent mis à mort, il y fut enlevé, et aussitôt emporté à travers les nuées au son de la trompette, par le plus court chemin, jusqu’à la porte céleste. Quant à Chrétien, il eut quelque répit, et fut renvoyé en prison; il y resta donc quelque temps. Mais Celui qui gouverne toutes choses, tenant en sa main le pouvoir de leur rage, conduisit si bien les choses que Chrétien, pour cette fois, leur échappa et poursuivit son chemin.

Et comme il marchait, il chantait, disant:

« Fidèle, tu as fidèlement confessé

Ton Seigneur, près de qui tu seras comblé,

Quand les infidèles, avec tous leurs vains plaisirs,

Pousseront dans l’enfer leurs cris et leurs soupirs:

Chante, Fidèle, chante, et que vive ton nom;

Car s’ils t’ont mis à mort, tu vis toujours pourtant. »

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