Chapitre 6 · 36 min de lecture
Cinquième étape
Or, tandis que Chrétien poursuivait son chemin, il arriva à une petite éminence, qui avait été élevée tout exprès pour que les pèlerins pussent voir devant eux. Chrétien y monta donc, et, regardant en avant, il aperçut Fidèle devant lui, qui faisait route. Alors Chrétien s’écria à haute voix: Holà, holà! arrête-toi, et je serai ton compagnon. À ces mots, Fidèle regarda derrière lui, et Chrétien lui cria de nouveau: Arrête, arrête, jusqu’à ce que je t’aie rejoint. Mais Fidèle répondit: Non, il y va de ma vie, et le vengeur du sang est derrière moi.
Chrétien en fut quelque peu piqué, et, rassemblant toutes ses forces, il eut bientôt rejoint Fidèle, et même il le dépassa; ainsi le dernier fut le premier. Alors Chrétien sourit avec vaine gloire, parce qu’il avait devancé son frère; mais, ne prenant pas bien garde à ses pieds, il trébucha tout à coup et tomba, et il ne put se relever avant que Fidèle ne vînt l’aider.
Puis je vis dans mon songe qu’ils cheminèrent ensemble très affectueusement, et qu’ils s’entretinrent doucement de tout ce qui leur était arrivé dans leur pèlerinage. Et Chrétien commença ainsi.
Chrétien: Mon honoré et bien-aimé frère Fidèle, je suis heureux de t’avoir rejoint, et que Dieu ait si bien accordé nos esprits que nous puissions marcher en compagnons dans un chemin si agréable.
Fidèle: J’avais pensé, mon cher ami, jouir de ta compagnie dès notre ville; mais tu m’as devancé; c’est pourquoi j’ai été contraint de faire seul une si grande partie du chemin.
Chrétien: Combien de temps es-tu resté dans la ville de Destruction avant de partir à ma suite pour ton pèlerinage?
Fidèle: Jusqu’à ce que je ne pusse y rester davantage; car, peu après ton départ, on disait partout que notre ville serait, en peu de temps, consumée jusqu’au sol par le feu du ciel.
Chrétien: Quoi! tes voisins parlaient ainsi?
Fidèle: Oui, pendant quelque temps, c’était sur toutes les lèvres.
Chrétien: Quoi! et nul d’entre eux, hormis toi, n’en est sorti pour échapper au danger?
Fidèle: Bien qu’on en parlât beaucoup, comme je l’ai dit, je ne pense pas qu’ils le crussent fermement; car, dans le feu de la conversation, j’en entendis quelques-uns parler avec dérision de toi et de ton voyage désespéré, car c’est ainsi qu’ils appelaient ce pèlerinage. Mais moi, j’ai cru, et je crois encore, que la fin de notre ville viendra d’en haut par le feu et le soufre; c’est pourquoi j’ai pris la fuite.
Chrétien: N’as-tu rien entendu dire du voisin Flexible?
Fidèle: Si, Chrétien; j’ai appris qu’il te suivit jusqu’au bourbier du Découragement, où, à ce que disent certains, il tomba; mais il ne voulait pas qu’on sût qu’il y était tombé. Pourtant je suis sûr qu’il était copieusement éclaboussé de cette sorte de boue.
Chrétien: Et que lui dirent les voisins?
Fidèle: Depuis son retour, il est tourné en grande dérision, et cela par toutes sortes de gens: les uns se moquent de lui et le méprisent, et c’est à peine si quelqu’un veut lui donner de l’ouvrage. Il est maintenant sept fois pire que s’il n’était jamais sorti de la ville.
Chrétien: Mais pourquoi sont-ils si montés contre lui, puisqu’ils méprisent eux aussi le chemin qu’il a abandonné?
Fidèle: Oh! disent-ils, qu’on le pende! c’est un renégat; il n’a pas été fidèle à sa profession! Je pense que Dieu a suscité jusqu’à ses ennemis pour le siffler et faire de lui un objet de moquerie, parce qu’il a abandonné le chemin. Jérémie 29:18-19.
Chrétien: N’as-tu pas eu d’entretien avec lui avant ton départ?
Fidèle: Je le rencontrai une fois dans la rue, mais il s’esquiva de l’autre côté en me regardant de travers, comme un homme honteux de ce qu’il avait fait; aussi ne lui parlai-je point.
Chrétien: Eh bien, au début de mon voyage, j’avais de l’espérance pour cet homme; mais à présent je crains qu’il ne périsse dans la ruine de la ville. Car il lui est arrivé ce que dit un proverbe vrai: Le chien est retourné à ce qu’il avait vomi, et la truie lavée s’est vautrée dans le bourbier. 2 Pierre 2:22.
Fidèle: Ce sont aussi mes craintes à son sujet; mais qui peut empêcher ce qui doit arriver?
Chrétien: Eh bien, voisin Fidèle, dit Chrétien, laissons-le, et parlons de choses qui nous touchent de plus près. Dis-moi maintenant ce que tu as rencontré en chemin en venant; car je sais que tu as rencontré quelque chose, sinon il faudrait l’écrire comme une merveille.
Fidèle: J’ai échappé au bourbier où je vois bien que tu es tombé, et je suis parvenu à la porte sans ce danger; seulement, j’ai rencontré une femme nommée Lascive, qui a bien failli me faire du mal.
Chrétien: Il est heureux que tu aies échappé à son filet: Joseph fut durement pressé par elle, et il lui échappa comme toi; mais il faillit lui en coûter la vie. Genèse 39:11-13. Mais que t’a-t-elle fait?
Fidèle: Tu ne peux t’imaginer (à moins que tu n’en saches quelque chose) quelle langue flatteuse elle avait; elle me pressait fort de me détourner avec elle, me promettant toutes sortes de contentements.
Chrétien: Non, elle ne t’a pas promis le contentement d’une bonne conscience.
Fidèle: Tu sais ce que je veux dire: tous les contentements charnels et sensuels.
Chrétien: Rends grâces à Dieu de lui avoir échappé: celui contre qui l’Éternel est irrité tombera dans sa fosse. Proverbes 22:14.
Fidèle: Non, je ne sais pas si je lui ai entièrement échappé, ou non.
Chrétien: Comment? Tu n’as pas, je pense, consenti à ses désirs?
Fidèle: Non, je ne me suis pas souillé; car je me suis souvenu d’un vieil écrit que j’avais vu, et qui disait: « Ses pas atteignent le séjour des morts. » Proverbes 5:5. Je fermai donc les yeux, parce que je ne voulais pas être ensorcelé par ses regards. Job 31:1. Alors elle m’injuria, et je passai mon chemin.
Chrétien: N’as-tu pas subi d’autre assaut en venant?
Fidèle: Quand j’arrivai au pied de la colline appelée Difficulté, je rencontrai un homme fort âgé, qui me demanda qui j’étais et où j’allais. Je lui dis que j’étais un pèlerin, en route pour la Cité céleste. Alors le vieil homme me dit: Tu as l’air d’un honnête garçon; veux-tu bien demeurer avec moi pour les gages que je te donnerai? Je lui demandai alors son nom, et où il demeurait. Il me dit qu’il s’appelait Adam le Premier, et qu’il demeurait dans la ville de Tromperie. Éphésiens 4:22. Je lui demandai ensuite quel était son ouvrage, et quels gages il me donnerait. Il me dit que son ouvrage, c’étaient force délices; et ses gages, que je serais son héritier à la fin. Je lui demandai encore quelle maison il tenait, et quels autres serviteurs il avait. Il me dit que sa maison était pourvue de toutes les friandises du monde, et que ses serviteurs étaient ceux qu’il avait lui-même engendrés. Je lui demandai alors combien il avait d’enfants. Il me dit qu’il n’avait que trois filles, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, 1 Jean 2:16; et que je les épouserais si je voulais. Puis je lui demandai combien de temps il voulait que je vécusse avec lui; et il me dit: aussi longtemps que lui-même vivrait.
Chrétien: Eh bien, et à quelle conclusion en êtes-vous venus enfin, le vieil homme et toi?
Fidèle: Ma foi, au début, je me sentis quelque peu enclin à aller avec cet homme, car je trouvais qu’il parlait fort bien; mais, en regardant son front pendant que je m’entretenais avec lui, j’y vis écrit: « Dépouillez-vous du vieil homme et de ses œuvres. »
Chrétien: Et alors?
Fidèle: Alors il me vint à l’esprit, brûlant comme un feu, que, quoi qu’il dît et quelles que fussent ses flatteries, dès qu’il m’aurait amené chez lui, il me vendrait comme esclave. Je le priai donc de cesser de parler, car je ne voulais pas approcher de la porte de sa maison. Alors il m’injuria, et me dit qu’il enverrait après moi quelqu’un qui rendrait mon chemin amer à mon âme. Je me tournai donc pour m’éloigner de lui; mais au moment même où je me détournais pour m’en aller, je le sentis saisir ma chair, et me tirer en arrière d’une secousse si cruelle que je crus qu’il avait arraché une partie de moi-même et l’avait emportée avec lui. Cela me fit crier: « Misérable que je suis! » Romains 7:24. Puis je poursuivis mon chemin en gravissant la colline.
Or, quand je fus arrivé à plus de mi-hauteur, je regardai derrière moi, et je vis quelqu’un qui venait après moi, rapide comme le vent; et il me rejoignit juste à l’endroit où se trouve le banc de repos.
Chrétien: C’est justement là, dit Chrétien, que je m’assis pour me reposer; mais, vaincu par le sommeil, j’y perdis ce rouleau, qui tomba de mon sein.
Fidèle: Mais, mon bon frère, écoute-moi jusqu’au bout. Dès que l’homme m’eut rejoint, ce ne fut qu’un mot et un coup; car il m’abattit et me laissa pour mort. Mais, quand je fus un peu revenu à moi, je lui demandai pourquoi il me traitait ainsi. Il me dit que c’était à cause de mon penchant secret pour Adam le Premier. Et là-dessus il me porta sur la poitrine un autre coup mortel, et me renversa en arrière; de sorte que je gisais à ses pieds, aussi mort qu’auparavant. Quand je revins à moi, je lui demandai grâce; mais il me dit: Je ne sais pas faire grâce; et là-dessus il m’abattit de nouveau. Il m’eût sans doute achevé, si quelqu’un n’était passé par là et ne lui eût ordonné de cesser.
Chrétien: Qui était celui qui lui ordonna de cesser?
Fidèle: Je ne le reconnus pas d’abord; mais, comme il passait, j’aperçus les trous dans ses mains et dans son côté: j’en conclus alors que c’était notre Seigneur. Et je montai la colline.
Chrétien: Cet homme qui t’a rejoint, c’était Moïse. Il n’épargne personne, et il ne sait pas faire miséricorde à ceux qui transgressent la loi.
Fidèle: Je le sais très bien; ce n’était pas la première fois qu’il me rencontrait. C’est lui qui vint me trouver quand je demeurais tranquille chez moi, et qui me dit qu’il brûlerait ma maison sur ma tête si j’y restais.
Chrétien: Mais n’as-tu pas vu la maison qui se dressait là, au sommet de la colline, sur le flanc de laquelle Moïse t’a rencontré?
Fidèle: Si, et les lions aussi, avant d’y arriver. Mais, pour les lions, je pense qu’ils dormaient, car il était environ midi; et comme j’avais encore une si grande partie du jour devant moi, je passai devant le Portier, et je descendis la colline.
Chrétien: Il m’a dit, en effet, qu’il t’avait vu passer; mais j’aurais voulu que tu fusses entré dans la maison, car on t’y aurait montré tant de raretés que tu ne les aurais guère oubliées jusqu’au jour de ta mort. Mais dis-moi, je te prie, n’as-tu rencontré personne dans la vallée de l’Humiliation?
Fidèle: Si; je rencontrai un certain Mécontent, qui aurait volontiers voulu me persuader de rebrousser chemin avec lui: sa raison était que cette vallée était entièrement dépourvue d’honneur. Il me dit, de plus, que m’y engager, c’était le moyen de désobliger tous mes amis, comme Orgueil, Arrogance, Suffisance, Gloire-Mondaine, et d’autres encore, qui, il le savait, disait-il, seraient fort offensés si je faisais la folie de traverser à grand-peine cette vallée.
Chrétien: Eh bien, et que lui as-tu répondu?
Fidèle: Je lui dis que, bien que tous ceux qu’il avait nommés pussent se réclamer de ma parenté, et cela à bon droit (car ils étaient en effet mes parents selon la chair), cependant, depuis que j’étais devenu pèlerin, ils m’avaient renié, et que moi aussi je les avais rejetés; et qu’ainsi ils ne m’étaient désormais pas plus que s’ils n’avaient jamais été de ma lignée. Je lui dis, de plus, qu’au sujet de cette vallée il avait entièrement travesti la chose; car l’humilité précède la gloire, et l’orgueil précède la chute. C’est pourquoi, lui dis-je, j’aime mieux traverser cette vallée pour parvenir à la gloire que les plus sages ont tenue pour telle, que de choisir ce qu’il estimait le plus digne de nos affections.
Chrétien: N’as-tu rien rencontré d’autre dans cette vallée?
Fidèle: Si, je rencontrai Honte; mais, de tous les hommes que j’ai rencontrés dans mon pèlerinage, c’est lui, je pense, qui porte le moins bien son nom. Les autres se laissaient éconduire après un peu de discussion et quelque autre chose; mais cet effronté de Honte ne voulait jamais en finir.
Chrétien: Comment? Que t’a-t-il donc dit?
Fidèle: Ce qu’il m’a dit? Eh bien, il s’en prenait à la religion elle-même. Il disait que c’était une affaire pitoyable, basse et misérable, pour un homme, que de s’occuper de religion. Il disait qu’une conscience délicate était une chose indigne d’un homme; et que, pour un homme, veiller sur ses paroles et sur ses voies, au point de s’interdire cette liberté fanfaronne dont les beaux esprits du temps avaient pris l’habitude, ferait de lui la risée de son siècle. Il objectait aussi que bien peu de puissants, de riches ou de sages avaient jamais été de mon avis; et aucun d’eux même, avant d’avoir été persuadé de devenir fou, et de s’être volontairement entiché de risquer la perte de tout pour on ne sait quoi. 1 Corinthiens 1:26; 3:18; Philippiens 3:7-9; Jean 7:48. Il objectait, de plus, la basse et humble condition de ceux qui étaient, pour la plupart, les pèlerins de leur temps; et aussi leur ignorance et leur manque d’intelligence en toutes les sciences naturelles. Oui, il me pressa encore sur ce ton au sujet de bien d’autres choses que je ne rapporte ici: par exemple, que c’était une honte de rester à gémir et à se lamenter en écoutant un sermon, et une honte de rentrer chez soi en soupirant et en gémissant; que c’était une honte de demander pardon à mon prochain pour de petites fautes, ou de faire restitution là où j’ai pris quelque chose à quelqu’un. Il disait aussi que la religion rendait un homme étranger aux grands, à cause de quelques vices, qu’il appelait de plus beaux noms, et lui faisait reconnaître et respecter les petits, parce qu’ils étaient de la même confrérie religieuse. Et n’est-ce pas là, disait-il, une honte?
Chrétien: Et que lui as-tu dit?
Fidèle: Ce que je lui ai dit? D’abord, je ne savais que dire. Oui, il me pressa tellement que le sang me monta au visage; oui, ce Honte me le fit monter, et faillit bien me mettre tout à fait en déroute. Mais enfin je commençai à considérer que ce qui est élevé parmi les hommes est une abomination devant Dieu. Luc 16:15. Et je pensai encore: ce Honte me dit ce que sont les hommes; mais il ne me dit rien de ce qu’est Dieu, ni de ce qu’est la parole de Dieu. Et je pensai, de plus, qu’au jour du jugement nous ne serons pas condamnés à la mort ou appelés à la vie selon les esprits fanfarons du monde, mais selon la sagesse et la loi du Très-Haut. C’est pourquoi, pensai-je, ce que Dieu dit être le meilleur est véritablement le meilleur, quand même tous les hommes du monde s’y opposeraient. Puis donc que Dieu préfère sa religion; puisque Dieu préfère une conscience délicate; puisque ceux qui se font fous pour le royaume des cieux sont les plus sages, et que le pauvre qui aime Christ est plus riche que le plus grand homme du monde qui le hait: Honte, va-t’en, tu es un ennemi de mon salut! Te ferai-je accueil contre mon souverain Seigneur? Comment donc pourrais-je le regarder en face à son avènement? Marc 8:38. Si j’avais honte maintenant de ses voies et de ses serviteurs, comment pourrais-je espérer la bénédiction? Mais, en vérité, ce Honte était un hardi coquin; c’est à peine si je pouvais me débarrasser de sa compagnie; oui, il ne cessait de me hanter, et de me chuchoter sans cesse à l’oreille l’une ou l’autre des infirmités qui accompagnent la religion. Mais enfin je lui dis que c’était peine perdue de pousser plus loin cette affaire; car ces choses mêmes qu’il dédaignait, c’est en elles que je voyais le plus de gloire. Et ainsi je me débarrassai enfin de cet importun. Et quand je l’eus secoué, je me mis à chanter:
« Les épreuves que rencontrent ici-bas
Ceux qui, dociles, suivent l’appel d’en haut
Sont multiples, faites pour tenter la chair,
Et reviennent, reviennent, toujours nouvelles,
Afin que tôt ou tard nous soyons par elles
Surpris, vaincus, et rejetés comme perdus.
Ô que les pèlerins, que les pèlerins donc
Soient vigilants, et se conduisent en hommes! »
Chrétien: Je suis heureux, mon frère, que tu aies résisté si vaillamment à ce coquin; car, de tous, comme tu le dis, c’est lui, je pense, qui porte le moins bien son nom; car il est si hardi qu’il nous suit dans les rues, et qu’il cherche à nous faire honte devant tous les hommes, c’est-à-dire à nous faire rougir de ce qui est bien. Mais s’il n’était pas lui-même effronté, il ne tenterait jamais de faire ce qu’il fait. Mais continuons de lui résister; car, en dépit de toutes ses bravades, il ne fait l’avancement que de l’insensé, et de nul autre. « Les sages hériteront la gloire », dit Salomon, « mais les insensés ont la honte en partage. » Proverbes 3:35.
Fidèle: Je pense que nous devons crier à lui pour avoir du secours contre Honte, lui qui veut que nous soyons vaillants pour la vérité sur la terre.
Chrétien: Tu dis vrai; mais n’as-tu rencontré personne d’autre dans cette vallée?
Fidèle: Non, personne; car j’ai eu du soleil tout le reste du chemin à travers celle-ci, et aussi à travers la vallée de l’Ombre de la mort.
Chrétien: Tant mieux pour toi; il en alla, je t’assure, tout autrement pour moi. Pendant longtemps, presque dès que je fus entré dans cette vallée, j’eus un terrible combat à soutenir contre cet affreux démon, Apollyon; oui, je crus vraiment qu’il allait me tuer, surtout quand il m’eut terrassé et qu’il m’écrasa sous lui, comme s’il voulait me mettre en pièces; car, lorsqu’il me renversa, mon épée me sauta de la main. Il me dit même qu’il était sûr de m’avoir; mais je criai à Dieu, et il m’entendit, et il me délivra de toutes mes détresses. Puis j’entrai dans la vallée de l’Ombre de la mort, et je n’eus point de lumière pendant presque la moitié du trajet. Je crus que j’allais y être tué mille fois; mais enfin le jour parut, le soleil se leva, et je traversai ce qui restait avec beaucoup plus d’aisance et de tranquillité.
De plus, je vis dans mon songe que, comme ils avançaient, Fidèle, venant à regarder de côté, aperçut un homme nommé Beau-Parleur, qui marchait à quelque distance à côté d’eux; car, en cet endroit, il y avait assez de place pour qu’ils marchassent tous. C’était un homme de haute taille, et un peu plus beau de loin que de près. Fidèle s’adressa à cet homme de la manière suivante.
Fidèle: Ami, où allez-vous? Allez-vous au pays céleste?
Beau-Parleur: Je vais au même endroit.
Fidèle: Voilà qui est bien; alors j’espère que nous aurons votre bonne compagnie?
Beau-Parleur: Très volontiers je serai votre compagnon.
Fidèle: Venez donc, allons ensemble, et employons notre temps à nous entretenir de choses profitables.
Beau-Parleur: Parler de choses bonnes m’est fort agréable, avec vous ou avec tout autre; et je suis heureux d’avoir rencontré des gens enclins à une si bonne œuvre; car, à dire vrai, il en est bien peu qui se soucient d’employer ainsi leur temps quand ils sont en voyage; ils préfèrent de beaucoup parler de choses sans profit; et cela m’a été une peine.
Fidèle: C’est là, en effet, une chose à déplorer; car quoi de plus digne de l’usage de la langue et de la bouche des hommes sur la terre que les choses du Dieu du ciel?
Beau-Parleur: Vous me plaisez merveilleusement, car vos paroles sont pleines de conviction; et j’ajouterai: quoi de si agréable, et quoi de si profitable, que de parler des choses de Dieu? Quoi de si agréable? je veux dire, si un homme prend quelque plaisir aux choses merveilleuses. Par exemple, si un homme aime à parler de l’histoire ou du mystère des choses, ou s’il aime à parler de miracles, de prodiges ou de signes, où trouvera-t-il des choses rapportées de façon si délicieuse, et écrites avec tant de douceur, que dans la sainte Écriture?
Fidèle: C’est vrai; mais tirer profit de ces choses dans nos entretiens devrait être notre principal dessein.
Beau-Parleur: C’est ce que je disais; car parler de ces choses est des plus profitables; car, en le faisant, un homme peut acquérir la connaissance de bien des choses, comme de la vanité des choses terrestres et du bienfait des choses d’en haut. Voilà pour le général; mais, plus particulièrement, un homme peut apprendre par là la nécessité de la nouvelle naissance, l’insuffisance de nos œuvres, le besoin de la justice de Christ, etc. En outre, un homme peut apprendre par là ce que c’est que se repentir, croire, prier, souffrir, et autres choses semblables; par là aussi, un homme peut apprendre quelles sont les grandes promesses et les consolations de l’Évangile, pour sa propre consolation. De plus, un homme peut apprendre par là à réfuter les fausses opinions, à défendre la vérité, et aussi à instruire les ignorants.
Fidèle: Tout cela est vrai; et je suis bien aise d’entendre ces choses de votre bouche.
Beau-Parleur: Hélas! c’est faute de cela que si peu de gens comprennent le besoin de la foi, et la nécessité d’une œuvre de grâce dans leur âme pour obtenir la vie éternelle; mais ils vivent dans l’ignorance, sous les œuvres de la loi, par lesquelles un homme ne peut en aucune manière obtenir le royaume des cieux.
Fidèle: Mais, permettez-moi, la connaissance céleste de ces choses est un don de Dieu; nul n’y parvient par l’industrie humaine, ni par le seul fait d’en parler.
Beau-Parleur: Tout cela, je le sais fort bien; car un homme ne peut recevoir que ce qui lui a été donné du ciel: tout est de grâce, non des œuvres. Je pourrais vous citer cent passages de l’Écriture pour le confirmer.
Fidèle: Eh bien donc, dit Fidèle, quelle est la chose sur laquelle nous fonderons à présent notre entretien?
Beau-Parleur: Ce qu’il vous plaira. Je parlerai des choses célestes ou des choses terrestres; des choses morales ou des choses évangéliques; des choses sacrées ou des choses profanes; des choses passées ou des choses à venir; des choses étrangères ou des choses de chez nous; des choses essentielles ou des choses accessoires: pourvu que le tout se fasse à notre profit.
Fidèle: Alors Fidèle commença de s’émerveiller; et, s’approchant de Chrétien (car celui-ci avait marché seul pendant tout ce temps), il lui dit, mais à voix basse: Quel vaillant compagnon nous avons là! Assurément, cet homme fera un excellent pèlerin.
Chrétien: À ces mots, Chrétien sourit modestement, et dit: Cet homme, dont vous êtes si épris, séduira avec sa langue vingt personnes qui ne le connaissent pas.
Fidèle: Vous le connaissez donc?
Chrétien: Si je le connais? Oui, mieux qu’il ne se connaît lui-même.
Fidèle: Qui est-il donc, je vous prie?
Chrétien: Il s’appelle Beau-Parleur; il demeure dans notre ville. Je m’étonne qu’il vous soit inconnu; mais il est vrai que notre ville est grande.
Fidèle: De qui est-il le fils? Et en quel endroit demeure-t-il?
Chrétien: Il est le fils d’un certain Bien-Disant. Il demeurait dans la rue du Caquet; et tous ceux qui le fréquentent le connaissent sous le nom de Beau-Parleur de la rue du Caquet; et, malgré sa belle langue, ce n’est qu’un triste personnage.
Fidèle: Pourtant il semble être un homme fort accompli.
Chrétien: Oui, pour ceux qui ne le connaissent pas à fond; car il gagne à être vu au-dehors; chez lui, il est assez laid. Ce que vous dites de lui, qu’il est un homme accompli, me rappelle ce que j’ai observé dans l’œuvre d’un peintre dont les tableaux font meilleur effet de loin, mais qui, de tout près, déplaisent davantage.
Fidèle: Mais je suis tenté de croire que vous plaisantez, parce que vous avez souri.
Chrétien: À Dieu ne plaise que je plaisante (bien que j’aie souri) en pareille matière, ou que j’accuse quelqu’un faussement! Je vais vous le faire connaître davantage. Cet homme est bon pour toute compagnie et pour tout discours; comme il parle maintenant avec vous, ainsi parlera-t-il sur le banc du cabaret; et plus il a de boisson dans la tête, plus il a de ces choses à la bouche. La religion n’a point de place dans son cœur, ni dans sa maison, ni dans sa conduite; tout ce qu’il en a loge sur sa langue, et sa religion consiste à en faire du bruit.
Fidèle: Dites-vous vrai? Alors je me suis grandement trompé sur cet homme.
Chrétien: Trompé! vous pouvez en être sûr. Souvenez-vous du proverbe: « Ils disent, et ne font pas »; mais le royaume de Dieu ne consiste pas en paroles, mais en puissance. Matthieu 23:3; 1 Corinthiens 4:20. Il parle de la prière, de la repentance, de la foi et de la nouvelle naissance; mais il ne sait qu’en parler. J’ai fréquenté sa famille, je l’ai observé chez lui et au-dehors; et je sais que ce que je dis de lui est la vérité. Sa maison est aussi vide de religion que le blanc d’un œuf est vide de saveur. On n’y trouve ni prière, ni signe de repentance pour le péché; oui, la bête brute, en son genre, sert Dieu bien mieux que lui. Il est la tache, l’opprobre et la honte de la religion aux yeux de tous ceux qui le connaissent, Romains 2:24-25; à cause de lui, c’est à peine si elle peut obtenir une bonne parole dans tout ce quartier de la ville où il demeure. Voici ce que disent de lui les gens du peuple qui le connaissent: « Un saint au-dehors, et un diable à la maison. » Sa pauvre famille en fait l’expérience; il est si rustre, si querelleur et si déraisonnable avec ses serviteurs, qu’ils ne savent ni comment le servir ni comment lui parler. Ceux qui ont quelque affaire avec lui disent: Mieux vaut traiter avec un Turc qu’avec lui, car on obtiendra de ce côté-là des procédés plus honnêtes. Ce Beau-Parleur (si la chose est possible) ira plus loin que les Turcs: il les fraudera, les trompera et les dupera. De plus, il élève ses fils à suivre ses traces; et s’il trouve chez l’un d’eux une sotte timidité (car c’est ainsi qu’il appelle les premiers signes d’une conscience délicate), il les traite de sots et de lourdauds, et se garde bien de leur confier grand-chose, ou de parler en leur faveur devant autrui. Pour ma part, je suis d’avis que, par sa vie méchante, il en a fait broncher et tomber beaucoup; et il sera, si Dieu ne l’empêche, la ruine de beaucoup d’autres encore.
Fidèle: Eh bien, mon frère, je suis tenu de vous croire, non seulement parce que vous dites le connaître, mais aussi parce que vous rapportez les choses touchant les hommes comme il convient à un chrétien. Car je ne puis penser que vous disiez ces choses par malveillance, mais parce qu’il en est vraiment comme vous le dites.
Chrétien: Si je ne l’avais pas connu mieux que vous, j’aurais peut-être pensé de lui ce que vous en pensiez d’abord; oui, si je n’avais reçu ce rapport que de la bouche des ennemis de la religion, je l’aurais pris pour une calomnie—sort qui tombe souvent de la bouche des méchants sur le nom et la profession des gens de bien. Mais toutes ces choses, oui, et beaucoup d’autres aussi mauvaises, je puis prouver, de ma propre connaissance, qu’il en est coupable. D’ailleurs, les gens de bien ont honte de lui; ils ne peuvent l’appeler ni frère ni ami; le seul fait de le nommer parmi eux les fait rougir, s’ils le connaissent.
Fidèle: Eh bien, je vois que dire et faire sont deux choses, et désormais j’observerai mieux cette distinction.
Chrétien: Ce sont bien deux choses, et aussi différentes que l’âme et le corps; car, comme le corps sans l’âme n’est qu’un cadavre, ainsi le dire, s’il est seul, n’est lui aussi qu’un cadavre. L’âme de la religion, c’est la pratique. « La religion pure et sans tache, devant Dieu notre Père, consiste à visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions, et à se préserver des souillures du monde. » Jacques 1:27; voir aussi les versets 22-26. Voilà ce que Beau-Parleur ignore; il s’imagine qu’entendre et dire suffisent à faire un bon chrétien; et ainsi il séduit sa propre âme. Entendre n’est que semer la semence; parler ne suffit pas à prouver que le fruit est vraiment dans le cœur et dans la vie. Et tenons pour assuré qu’au jour du jugement les hommes seront jugés selon leurs fruits. Matthieu 13:23. On ne dira pas alors: Avez-vous cru? mais: Avez-vous mis en pratique, ou n’avez-vous fait que parler? et c’est d’après cela qu’ils seront jugés. La fin du monde est comparée à notre moisson, Matthieu 13:30, et vous savez qu’à la moisson on ne regarde qu’au fruit. Non que rien puisse être agréé qui ne procède de la foi; mais je dis cela pour vous montrer combien la profession de Beau-Parleur pèsera peu en ce jour-là.
Fidèle: Ceci me rappelle ce que dit Moïse lorsqu’il décrit la bête pure. Lévitique 11; Deutéronome 14. C’est celle qui a le pied fourchu et qui rumine; non celle qui a seulement le pied fourchu, ou qui rumine seulement. Le lièvre rumine, et pourtant il est impur, parce qu’il n’a pas le pied fourchu. Et voilà vraiment l’image de Beau-Parleur: il rumine, il cherche la connaissance; il rumine la parole, mais il n’a pas le pied fourchu. Il ne se sépare pas de la voie des pécheurs; mais, comme le lièvre, il garde le pied du chien ou de l’ours, et c’est pourquoi il est impur.
Chrétien: Vous avez exprimé, autant que j’en puis juger, le vrai sens évangélique de ces textes. Et j’ajouterai encore ceci: Paul appelle certains hommes, et même de grands parleurs, un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit, 1 Corinthiens 13:1, 3; c’est-à-dire, comme il l’explique ailleurs, des objets inanimés qui rendent un son. 1 Corinthiens 14:7. Des objets inanimés, c’est-à-dire sans la vraie foi et la grâce de l’Évangile; et par conséquent des choses qui ne seront jamais placées dans le royaume des cieux parmi ceux qui sont les enfants de la vie, bien que leur son, par leurs discours, soit comme la langue ou la voix d’un ange.
Fidèle: Eh bien, sa compagnie ne me charmait déjà pas tant au début, mais à présent j’en suis tout à fait dégoûté. Que ferons-nous pour nous en débarrasser?
Chrétien: Suivez mon conseil, faites ce que je vous dis, et vous verrez qu’il sera bientôt dégoûté de votre compagnie à son tour, à moins que Dieu ne touche son cœur et ne le convertisse.
Fidèle: Que voulez-vous que je fasse?
Chrétien: Eh bien, allez à lui, engagez quelque entretien sérieux sur la puissance de la religion; et demandez-lui franchement (après qu’il l’aura approuvée, car il ne manquera pas de le faire) si cette puissance est établie dans son cœur, dans sa maison et dans sa conduite.
Fidèle: Alors Fidèle s’avança de nouveau, et dit à Beau-Parleur: Allons, comment cela va-t-il? Où en sommes-nous?
Beau-Parleur: Bien, je vous remercie. Je pensais que nous aurions eu déjà une longue conversation.
Fidèle: Eh bien, si vous le voulez, nous allons nous y mettre; et puisque vous m’avez laissé le soin de poser la question, que ce soit celle-ci: Comment la grâce salutaire de Dieu se manifeste-t-elle quand elle est dans le cœur de l’homme?
Beau-Parleur: Je vois donc que notre entretien doit porter sur la puissance des choses. Eh bien, c’est une fort bonne question, et j’y répondrai volontiers. Voici ma réponse en bref: Premièrement, là où la grâce de Dieu est dans le cœur, elle y fait pousser un grand cri contre le péché. Secondement—
Fidèle: Non, arrêtez; considérons un point à la fois. Je pense que vous devriez plutôt dire qu’elle se manifeste en inclinant l’âme à avoir horreur de son péché.
Beau-Parleur: Eh quoi! quelle différence y a-t-il entre crier contre le péché et l’avoir en horreur?
Fidèle: Oh! une grande différence. Un homme peut crier contre le péché par politique; mais il ne peut l’avoir en horreur que par l’effet d’une sainte antipathie contre lui. J’en ai entendu beaucoup crier contre le péché du haut de la chaire, qui néanmoins s’en accommodent fort bien dans leur cœur, dans leur maison et dans leur conduite. Genèse 39:15. La maîtresse de Joseph poussa de grands cris, comme si elle eût été fort sainte; et pourtant, malgré cela, elle eût volontiers commis l’impureté avec lui. Il y en a qui crient contre le péché comme une mère crie contre l’enfant qu’elle tient sur ses genoux, quand elle l’appelle souillon et méchante fille, et puis se met à l’embrasser et à le couvrir de baisers.
Beau-Parleur: Vous êtes à l’affût pour me prendre en défaut, je le vois bien.
Fidèle: Non pas; je ne cherche qu’à mettre les choses en ordre. Mais quelle est la seconde chose par laquelle vous prétendez prouver qu’une œuvre de grâce se manifeste dans le cœur?
Beau-Parleur: Une grande connaissance des mystères de l’Évangile.
Fidèle: Ce signe aurait dû venir le premier; mais, premier ou dernier, il est faux lui aussi; car on peut acquérir de la connaissance, une grande connaissance, dans les mystères de l’Évangile, sans qu’il y ait aucune œuvre de grâce dans l’âme. Oui, un homme peut avoir toute la connaissance et n’être pourtant rien, et par conséquent n’être pas un enfant de Dieu. 1 Corinthiens 13:2. Quand Christ dit: « Savez-vous toutes ces choses? » et que les disciples répondirent: Oui, il ajouta: « Vous êtes heureux, pourvu que vous les pratiquiez. » Il ne met pas la bénédiction dans le fait de les connaître, mais dans le fait de les pratiquer. Car il y a une connaissance que n’accompagne pas la pratique: « Celui qui connaît la volonté de son maître, et qui ne la fait pas. » Un homme peut avoir la connaissance d’un ange, et n’être pas chrétien: votre signe n’est donc pas juste. En vérité, connaître est une chose qui plaît aux parleurs et aux vantards; mais faire est ce qui plaît à Dieu. Non que le cœur puisse être bon sans la connaissance, car sans elle le cœur ne vaut rien. Il y a donc deux sortes de connaissance: la connaissance qui s’en tient à la simple spéculation des choses, et la connaissance qu’accompagne la grâce de la foi et de l’amour, laquelle porte un homme à faire de tout son cœur la volonté de Dieu; la première suffira au parleur; mais sans la seconde, le vrai chrétien n’est pas content. « Donne-moi l’intelligence, pour que je garde ta loi, et que je l’observe de tout mon cœur! » Psaumes 119:34.
Beau-Parleur: Vous voilà encore à l’affût pour me prendre en défaut: cela n’est pas propre à l’édification.
Fidèle: Eh bien, s’il vous plaît, proposez un autre signe par lequel cette œuvre de grâce se manifeste là où elle est.
Beau-Parleur: Non pas moi, car je vois que nous ne nous accorderons pas.
Fidèle: Eh bien, si vous ne le voulez pas, me permettrez-vous de le faire?
Beau-Parleur: Vous êtes libre.
Fidèle: Une œuvre de grâce dans l’âme se manifeste, soit à celui qui l’a, soit à ceux qui l’entourent.
À celui qui l’a, de cette manière: Elle le convainc de péché, surtout de la souillure de sa nature et du péché d’incrédulité, à cause duquel il sera assurément damné s’il ne trouve miséricorde auprès de Dieu, par la foi en Jésus-Christ. Cette vue et ce sentiment des choses produisent en lui la tristesse et la honte du péché. Psaumes 38:19; Jérémie 31:19; Jean 16:8; Romains 7:24; Marc 16:16; Galates 2:16; Apocalypse 1:6. Il trouve, de plus, révélé en lui le Sauveur du monde, et la nécessité absolue de s’attacher à lui pour avoir la vie; sur quoi il éprouve une faim et une soif de lui; et c’est à cette faim, etc., que la promesse est faite. Or, selon la force ou la faiblesse de sa foi en son Sauveur, telle est sa joie et sa paix, tel est son amour pour la sainteté, tels sont ses désirs de le connaître davantage et aussi de le servir en ce monde. Mais bien que, je le répète, elle se manifeste ainsi à lui, il est rare pourtant qu’il soit en état de conclure que c’est là une œuvre de grâce; parce que ses corruptions présentes et sa raison abusée portent son esprit à mal juger en cette matière: c’est pourquoi il faut à celui qui a cette œuvre un jugement très sain avant qu’il puisse conclure avec fermeté que c’est là une œuvre de grâce. Jean 16:9; Galates 2:15-16; Actes 4:12; Matthieu 5:6; Apocalypse 21:6.
Aux autres, elle se manifeste ainsi:
1. Par une confession de sa foi en Christ, fondée sur l’expérience. 2. Par une vie qui répond à cette confession, à savoir une vie de sainteté: sainteté du cœur, sainteté de la famille (s’il a une famille), et sainteté de la conduite dans le monde; ce qui, en général, lui apprend à avoir intérieurement en horreur son péché, et à s’avoir lui-même en horreur à cause de lui, dans le secret; à le réprimer dans sa famille, et à promouvoir la sainteté dans le monde: non par des paroles seulement, comme peut le faire un hypocrite ou un beau parleur, mais par une soumission pratique, dans la foi et dans l’amour, à la puissance de la parole. Job 42:5-6; Psaumes 50:23; Ézéchiel 20:43; Matthieu 5:8; Jean 14:15; Romains 10:10; Ézéchiel 36:25; Philippiens 1:27; 3:17-20. Et maintenant, monsieur, quant à cette brève description de l’œuvre de la grâce et de la manière dont elle se manifeste, si vous avez quelque objection à faire, faites-la; sinon, permettez-moi de vous proposer une seconde question.
Beau-Parleur: Non, mon rôle à présent n’est pas d’objecter, mais d’écouter; posez-moi donc votre seconde question.
Fidèle: La voici: Faites-vous l’expérience de la première partie de cette description, et votre vie et votre conduite en rendent-elles témoignage? Ou bien votre religion consiste-t-elle en paroles et avec la langue, et non en actions et avec vérité? Je vous prie, si vous êtes disposé à me répondre là-dessus, de ne rien dire de plus que ce à quoi le Dieu d’en haut dira Amen, et rien que ce en quoi votre conscience puisse vous justifier; car ce n’est pas celui qui se recommande lui-même qui est approuvé, c’est celui que le Seigneur recommande. D’ailleurs, dire: Je suis ceci et cela, quand ma conduite et tous mes voisins me disent que je mens, c’est une grande méchanceté.
Alors Beau-Parleur commença par rougir; mais, se remettant, il répondit ainsi: Vous en venez maintenant à l’expérience, à la conscience et à Dieu, et vous en appelez à lui pour justifier ce qui est dit. Je ne m’attendais pas à ce genre d’entretien; et je ne suis pas disposé à répondre à de telles questions, parce que je ne m’estime pas tenu de le faire, à moins que vous ne vous posiez en catéchiste; et quand même vous le feriez, je puis encore refuser de vous prendre pour mon juge. Mais, je vous prie, voulez-vous me dire pourquoi vous me posez de telles questions?
Fidèle: Parce que je vous ai vu empressé à parler, et que je ne savais pas si vous aviez autre chose que des idées. De plus, pour vous dire toute la vérité, j’ai entendu dire de vous que vous êtes un homme dont la religion consiste en paroles, et que votre conduite dément cette profession de votre bouche. On dit que vous êtes une tache parmi les chrétiens, et que la religion se porte plus mal à cause de votre conduite impie; que quelques-uns ont déjà bronché à cause de vos voies méchantes, et que d’autres encore risquent d’en être perdus: chez vous, la religion s’accorde avec le cabaret, l’avarice, l’impureté, les jurements, le mensonge, les mauvaises compagnies, etc. Le proverbe qu’on applique à la prostituée est vrai de vous, à savoir: « Qu’elle est la honte de toutes les femmes »; de même vous êtes la honte de tous ceux qui font profession de piété.
Beau-Parleur: Puisque vous êtes si prompt à accueillir les on-dit et à juger si témérairement, je ne puis que conclure que vous êtes quelque homme chagrin ou mélancolique, avec qui il ne convient pas de discourir; et sur ce, adieu.
Alors Chrétien s’approcha, et dit à son frère: Je vous avais bien dit comment cela tournerait; vos paroles et ses convoitises ne pouvaient s’accorder. Il aime mieux quitter votre compagnie que réformer sa vie. Mais il est parti, comme je l’avais dit: laissez-le aller; la perte n’est pour personne que pour lui. Il nous a épargné la peine de nous éloigner de lui; car, s’il était demeuré (comme je suppose qu’il le fera) tel qu’il est, il n’eût été qu’une souillure dans notre compagnie: d’ailleurs, l’apôtre dit: « Éloigne-toi de ces gens-là. »
Fidèle: Mais je suis content que nous ayons eu ce petit entretien avec lui; il se peut qu’il y repense: en tout cas, j’ai agi franchement avec lui, et je suis ainsi pur de son sang s’il périt.
Chrétien: Vous avez bien fait de lui parler aussi franchement que vous l’avez fait. On trouve bien peu de cette loyauté envers les hommes aujourd’hui, et c’est ce qui rend la religion si puante aux narines de beaucoup; car ce sont ces fous bavards, dont la religion n’est qu’en paroles, et qui sont débauchés et vains dans leur conduite, qui (étant si largement admis dans la communion des hommes pieux) déconcertent le monde, ternissent le christianisme et affligent les cœurs sincères. Je voudrais que tous les hommes agissent avec de telles gens comme vous l’avez fait; alors, ou bien ils deviendraient plus conformes à la religion, ou bien la compagnie des saints leur deviendrait trop brûlante. Alors Fidèle dit:
« Comme Beau-Parleur d’abord redresse ses plumes!
Qu’il parle hardiment! Et comme il présume
De tout abattre devant lui! Mais, dès l’instant
Que Fidèle parle de l’œuvre du cœur, comme l’astre changeant
Qui a passé son plein, le voilà qui décline;
Ainsi de tous, hors ceux que l’œuvre du cœur illumine. »
Ils continuèrent ainsi leur route, s’entretenant de ce qu’ils avaient vu en chemin, et rendirent ainsi aisé ce chemin qui, sans cela, leur eût sans doute paru pénible, car ils traversaient maintenant un désert.
Chapitre 6 terminé
Cinquième étape