Chapitre 21 · 19 min de lecture
Septième étape
Cependant le temps vint où les pèlerins devaient se remettre en route; c’est pourquoi ils se préparèrent pour leur voyage. Ils firent venir leurs amis; ils s’entretinrent avec eux; ils mirent à part quelque temps pour se recommander les uns les autres à la protection de leur Prince. Il y en eut encore qui leur apportèrent de ce qu’ils avaient, des choses convenables aux faibles et aux forts, aux femmes et aux hommes, et les pourvurent ainsi des choses dont ils avaient besoin. Actes 28:10. Puis ils se mirent en route; et, leurs amis les ayant accompagnés aussi loin qu’il convenait, ils se recommandèrent de nouveau les uns les autres à la protection de leur Roi, et se séparèrent.
Ceux donc qui étaient de la compagnie des pèlerins poursuivirent leur route, et M. Grand-Cœur marchait devant eux. Or, comme les femmes et les enfants étaient faibles, il leur fallait aller selon qu’ils pouvaient le supporter; ce qui faisait que M. Prêt-à-Boiter et M. Faible-Esprit avaient d’autant plus de quoi compatir à leur état.
Quand ils eurent quitté les gens de la ville, et que leurs amis leur eurent dit adieu, ils arrivèrent bientôt à l’endroit où Fidèle avait été mis à mort. Ils s’y arrêtèrent donc, et rendirent grâces à celui qui l’avait rendu capable de si bien porter sa croix; et cela d’autant plus qu’ils trouvaient maintenant qu’ils tiraient profit d’une souffrance aussi virile que la sienne.
Après cela, ils firent donc encore un bon bout de chemin, parlant de Chrétien et de Fidèle, et de la manière dont Plein-d’Espoir s’était joint à Chrétien après la mort de Fidèle.
Ils arrivèrent alors à la colline du Gain, où se trouvait la mine d’argent qui détourna Démas de son pèlerinage, et dans laquelle, à ce que pensent quelques-uns, M. Arrière-Pensée tomba et périt; c’est pourquoi ils considérèrent ces choses. Mais lorsqu’ils furent arrivés au vieux monument qui se dressait en face de la colline du Gain, c’est-à-dire à la colonne de sel, qui était aussi en vue de Sodome et de son lac puant, ils s’étonnèrent, comme l’avait fait Chrétien avant eux, que des gens d’un tel savoir et d’un esprit aussi mûr qu’ils l’étaient eussent été assez aveuglés pour se détourner en ce lieu. Seulement, ils considérèrent de nouveau que la nature n’est point touchée des malheurs qui sont arrivés à d’autres, surtout si la chose sur laquelle on porte les regards a une vertu qui attire l’œil insensé.
Je vis alors qu’ils marchèrent jusqu’à ce qu’ils arrivassent à la rivière qui était en deçà des Montagnes délicieuses; à la rivière où de beaux arbres croissent sur les deux rives, et dont les feuilles, prises intérieurement, sont bonnes contre les excès de table; où les prairies sont vertes toute l’année, et où l’on pouvait se reposer en sûreté. Psaumes 23:2.
Au bord de cette rivière, dans les prairies, il y avait des cabanes et des parcs pour les brebis, et une maison bâtie pour nourrir et élever les agneaux, c’est-à-dire les petits enfants des femmes qui vont en pèlerinage. Il y avait aussi là quelqu’un à qui ils étaient confiés, qui pouvait être indulgent envers eux, et qui savait prendre ces agneaux dans ses bras, les porter dans son sein, et conduire avec douceur les brebis qui allaitent. Hébreux 5:2; Ésaïe 40:11. Christiana exhorta donc ses quatre filles à confier leurs petits aux soins de cet homme, afin que, près de ces eaux, ils fussent logés, abrités, secourus et nourris, et qu’il n’en manquât aucun dans le temps à venir. Si l’un d’eux s’égare ou se perd, cet homme le ramènera; il pansera aussi ce qui est blessé, et fortifiera ceux qui sont malades. Jérémie 23:4; Ézéchiel 34:11-16. Ici, jamais ils ne manqueront de nourriture, de boisson ni de vêtements; ici, ils seront gardés des voleurs et des brigands; car cet homme mourrait plutôt que de laisser perdre un seul de ceux qui ont été confiés à sa garde. De plus, ils sont sûrs d’avoir ici une bonne éducation et de bons avertissements, et on leur apprendra à marcher dans les sentiers droits; et c’est là, vous le savez, une faveur qui n’est pas de petit prix. Ici encore, comme vous le voyez, il y a des eaux délicieuses, d’agréables prairies, des fleurs exquises, des arbres de toute espèce, et de ceux qui portent un fruit salutaire: un fruit qui n’est pas comme celui dont Matthieu mangea, et qui tombait par-dessus le mur du jardin de Béelzébul; mais un fruit qui procure la santé là où elle n’est point, et qui l’entretient et l’augmente là où elle est. Elles consentirent donc à lui confier leurs petits; et ce qui les encouragea encore à le faire, c’est que tout cela devait être aux frais du Roi, en sorte que c’était comme un hospice pour les jeunes enfants et les orphelins.
Ils poursuivirent alors leur route. Et quand ils furent arrivés à la prairie du Détour, à l’échalier par-dessus lequel Chrétien passa avec son compagnon Plein-d’Espoir, lorsqu’ils furent pris par le géant Désespoir et mis dans le château du Doute, ils s’assirent, et délibérèrent sur ce qu’il y avait de mieux à faire: savoir si, maintenant qu’ils étaient si forts et qu’ils avaient pour conducteur un homme tel que M. Grand-Cœur, ils ne feraient pas bien de tenter une attaque contre le géant, de démolir son château, et, s’il s’y trouvait des pèlerins, de les mettre en liberté avant d’aller plus loin. L’un disait donc une chose, et l’autre le contraire. L’un se demandait s’il était permis d’aller sur un terrain non consacré; un autre disait qu’on le pouvait, pourvu que le but fût bon; mais M. Grand-Cœur dit: Quoique cette dernière affirmation ne puisse être universellement vraie, j’ai cependant le commandement de résister au péché, de vaincre le mal, de combattre le bon combat de la foi: et avec qui, je vous prie, combattrais-je ce bon combat, sinon avec le géant Désespoir? Je tenterai donc de lui ôter la vie, et de démolir le château du Doute. Puis il dit: Qui veut venir avec moi? Alors le vieil Honnête dit: Moi. Et nous aussi, dirent les quatre fils de Christiana, Matthieu, Samuel, Joseph et Jacques; car c’étaient des jeunes gens, et ils étaient forts. 1 Jean 2:13-14. Ils laissèrent donc les femmes sur la route, et avec elles M. Faible-Esprit, et M. Prêt-à-Boiter avec ses béquilles, pour les garder jusqu’à leur retour; car, bien que le géant Désespoir demeurât si près de ce lieu, tant qu’elles resteraient sur la route, un petit enfant aurait pu les conduire. Ésaïe 11:6.
M. Grand-Cœur, le vieil Honnête et les quatre jeunes gens se mirent donc en route pour monter au château du Doute, afin d’y chercher le géant Désespoir. Arrivés à la porte du château, ils frappèrent pour entrer avec un bruit inaccoutumé. Là-dessus, le vieux géant vient à la porte, et Défiance, sa femme, le suit. Alors il dit: Qui est-il, et qu’est-il, celui qui est assez hardi pour venir ainsi importuner le géant Désespoir? M. Grand-Cœur répondit: C’est moi, Grand-Cœur, l’un des conducteurs que le Roi du pays céleste donne aux pèlerins pour les mener à leur destination; et je te somme de m’ouvrir tes portes pour que j’entre: prépare-toi aussi à combattre, car je suis venu pour t’ôter la tête, et pour démolir le château du Doute.
Or, le géant Désespoir, parce qu’il était géant, pensait que nul homme ne pourrait le vaincre; et il pensait encore: Puisque j’ai autrefois remporté la victoire sur des anges, Grand-Cœur me fera-t-il peur? Il s’arma donc de toutes pièces, et sortit. Il avait sur la tête un casque d’acier, une cuirasse de feu attachée autour de lui, et il sortit chaussé de souliers de fer, une grande massue à la main. Alors ces six hommes s’avancèrent contre lui, et l’assaillirent par derrière et par devant; et lorsque Défiance, la géante, s’approcha pour lui porter secours, le vieux M. Honnête l’abattit d’un seul coup. Alors ils combattirent pour leur vie, et le géant Désespoir fut jeté à terre, mais il avait grand-peine à mourir. Il se débattit rudement, et avait, comme on dit, autant de vies qu’un chat; mais Grand-Cœur fut sa mort, car il ne le lâcha point qu’il ne lui eût séparé la tête des épaules.
Puis ils se mirent à démolir le château du Doute, et cela, vous le savez, pouvait se faire aisément, puisque le géant Désespoir était mort. Ils mirent sept jours à le détruire; et ils y trouvèrent, parmi les pèlerins, un certain M. Abattement, presque mort de faim, et une nommée Toute-Effrayée, sa fille: ces deux-là, ils les sauvèrent en vie. Mais vous eussiez été saisi d’étonnement de voir les cadavres qui gisaient çà et là dans la cour du château, et combien le cachot était plein d’ossements de morts.
Quand M. Grand-Cœur et ses compagnons eurent accompli cet exploit, ils prirent sous leur protection M. Abattement et sa fille Toute-Effrayée; car c’étaient d’honnêtes gens, bien qu’ils fussent prisonniers dans le château du Doute de ce tyran, le géant Désespoir. Ils emportèrent donc avec eux, dis-je, la tête du géant (car pour son corps, ils l’avaient enterré sous un monceau de pierres), et ils descendirent jusqu’à la route et à leurs compagnons, et leur montrèrent ce qu’ils avaient fait. Or, quand Faible-Esprit et Prêt-à-Boiter virent que c’était bien la tête du géant Désespoir, ils furent tout joyeux et pleins d’allégresse. Christiana, quand il le fallait, savait jouer de la viole, et sa fille Miséricorde du luth: aussi, puisqu’ils étaient en si joyeuse disposition, elle leur joua un air, et Prêt-à-Boiter voulut danser. Il prit donc par la main la fille d’Abattement, Toute-Effrayée, et ils se mirent à danser sur la route. Il est vrai qu’il ne pouvait danser sans tenir une béquille à la main; mais je vous assure qu’il allait fort bien du pied; et la jeune fille aussi était à louer, car elle répondait gracieusement à la musique.
Quant à M. Abattement, la musique n’était pas grand-chose pour lui; il était plutôt pour manger que pour danser, car il était presque mort de faim. Christiana lui donna donc un peu de sa bouteille de cordial pour le soulager sur-le-champ, puis lui prépara quelque chose à manger; et en peu de temps le vieux monsieur revint à lui, et commença à se ranimer tout à fait.
Je vis alors dans mon songe que, toutes ces choses étant achevées, M. Grand-Cœur prit la tête du géant Désespoir, et la planta sur une perche au bord du grand chemin, juste en face de la colonne que Chrétien avait érigée pour avertir les pèlerins qui viendraient après lui de se garder d’entrer sur les terres du géant.
Puis il écrivit au-dessous, sur une pierre de marbre, les vers que voici:
« Voici la tête de celui dont le seul nom
Jadis jetait les pèlerins dans un effroi profond.
Son château est détruit, et sa femme Défiance,
Le brave M. Grand-Cœur l’a privée d’existence.
Abattement, sa fille Toute-Effrayée:
Pour eux aussi, Grand-Cœur en homme a bataillé.
Qui en doute n’a qu’à regarder par ici:
Ses scrupules seront pleinement éclaircis.
Cette tête aussi, quand l’infirme qui doutait danse,
Montre qu’il a de ses frayeurs obtenu délivrance. »
Quand ces hommes se furent ainsi vaillamment montrés contre le château du Doute, et qu’ils eurent tué le géant Désespoir, ils allèrent de l’avant, et marchèrent jusqu’à ce qu’ils arrivassent aux Montagnes délicieuses, où Chrétien et Plein-d’Espoir s’étaient réconfortés des diverses beautés du lieu. Ils firent aussi connaissance avec les bergers de cet endroit, qui leur souhaitèrent la bienvenue aux Montagnes délicieuses, comme ils l’avaient fait autrefois pour Chrétien.
Or, les bergers, voyant une si grande suite accompagner M. Grand-Cœur (car ils le connaissaient bien), lui dirent: Bon monsieur, vous avez là une belle compagnie; où donc, je vous prie, avez-vous trouvé tous ces gens?
Alors M. Grand-Cœur répondit:
« D’abord, voici Christiana et sa suite,
Ses fils et leurs femmes, qui, comme le Chariot,
Se tiennent près du pôle, et, la boussole pour guide,
Vont du péché à la grâce; sans quoi ils ne seraient point ici.
Puis voici le vieil Honnête venu en pèlerinage,
Et Prêt-à-Boiter aussi, qui, je m’y engage,
Est un cœur loyal; et Faible-Esprit l’est aussi,
Qui ne voulut point qu’on le laissât ici.
Abattement, brave homme, vient à la suite,
Et Toute-Effrayée aussi, sa fille, le suit.
Pouvons-nous être reçus ici, ou nous faut-il
Aller plus loin? Dites-nous sur quoi compter. »
Alors les bergers dirent: Voilà une compagnie réconfortante. Vous êtes les bienvenus chez nous; car nous avons de quoi pour les faibles aussi bien que pour les forts. Notre Prince prend garde à ce qu’on fait à l’un de ces plus petits; c’est pourquoi l’infirmité ne doit pas être un obstacle à ce que nous vous recevions. Matthieu 25:40. Ils les menèrent donc à la porte du palais, et leur dirent: Entrez, M. Faible-Esprit; entrez, M. Prêt-à-Boiter; entrez, M. Abattement, et vous, Mme Toute-Effrayée, sa fille. Ceux-là, M. Grand-Cœur, dirent les bergers au guide, nous les appelons par leur nom, parce qu’ils sont les plus enclins à reculer; mais quant à vous et aux autres qui sont forts, nous vous laissons à votre liberté accoutumée. Alors M. Grand-Cœur dit: Je vois aujourd’hui que la grâce brille sur vos visages, et que vous êtes vraiment les bergers de mon Seigneur; car vous n’avez point heurté ces malades avec le côté et avec l’épaule, mais vous avez plutôt jonché de fleurs leur chemin jusqu’au palais, comme vous le deviez. Ézéchiel 34:21.
Les faibles et les infirmes entrèrent donc, et M. Grand-Cœur et les autres les suivirent. Quand ils furent assis, les bergers dirent à ceux de la plus faible sorte: Que désirez-vous? car, dirent-ils, tout doit être réglé ici de manière à soutenir les faibles, aussi bien qu’à avertir ceux qui vivent dans le désordre. Ils leur firent donc un festin de mets faciles à digérer, agréables au palais et nourrissants; et quand ils les eurent pris, ils allèrent se reposer, chacun en sa place respective.
Le matin venu, comme les montagnes étaient hautes et le jour clair, et que c’était la coutume des bergers de montrer aux pèlerins, avant leur départ, quelques curiosités, les bergers, après qu’ils furent prêts et se furent restaurés, les emmenèrent dans les champs, et leur montrèrent d’abord ce qu’ils avaient montré autrefois à Chrétien.
Puis ils les menèrent en quelques lieux nouveaux. Le premier fut le mont Merveille, où ils regardèrent, et virent au loin un homme qui, par ses paroles, faisait rouler les collines. Ils demandèrent alors aux bergers ce que cela signifiait. Ceux-ci leur dirent que cet homme était le fils d’un certain M. Grande-Grâce, dont vous avez lu l’histoire dans la première partie des récits du Voyage du pèlerin; et qu’il est placé là pour enseigner aux pèlerins à abattre par la foi, ou à faire rouler hors de leur chemin, les difficultés qu’ils pourraient rencontrer. Marc 11:23-24. Alors M. Grand-Cœur dit: Je le connais; c’est un homme au-dessus de beaucoup d’autres.
Puis ils les menèrent à un autre lieu, appelé le mont Innocence. Et là ils virent un homme tout vêtu de blanc, et deux hommes, Préjugé et Malveillance, qui lui jetaient continuellement de la boue. Or voici, toute la boue qu’ils lui jetaient retombait en peu de temps, et son vêtement paraissait aussi net que si l’on n’y avait point jeté de boue. Alors les pèlerins dirent: Que signifie ceci? Les bergers répondirent: Cet homme se nomme Homme-Pieux, et ce vêtement sert à montrer l’innocence de sa vie. Or, ceux qui lui jettent de la boue sont de ceux qui haïssent ses bonnes œuvres; mais, comme vous voyez que la boue ne s’attache point à ses habits, ainsi en sera-t-il de celui qui vit innocemment dans le monde. Quels que soient ceux qui voudraient salir de tels hommes, ils travaillent tous en vain; car Dieu, quand un peu de temps se sera écoulé, fera paraître leur innocence comme la lumière, et leur justice comme le soleil à son midi.
Puis ils les prirent et les menèrent au mont Charité, où ils leur montrèrent un homme qui avait devant lui une pièce d’étoffe, dans laquelle il taillait des habits et des vêtements pour les pauvres qui se tenaient autour de lui; et pourtant sa pièce, ou son rouleau d’étoffe, n’en diminuait jamais. Alors ils dirent: Qu’est-ce que cela veut dire? C’est, dirent les bergers, pour vous montrer que celui qui a le cœur de donner aux pauvres du fruit de son travail ne manquera jamais de quoi le faire. Celui qui arrose sera lui-même arrosé. Et le gâteau que la veuve donna au prophète ne fit pas qu’elle en eût moins dans son pot.
Ils les menèrent aussi à l’endroit où ils virent un nommé Insensé et un nommé Sans-Cervelle qui lavaient un Éthiopien dans l’intention de le rendre blanc; mais plus ils le lavaient, plus il devenait noir. Ils demandèrent alors aux bergers ce que cela signifiait. Ceux-ci le leur dirent en ces termes: Il en est ainsi de l’homme vil; tous les moyens employés pour lui procurer une bonne réputation ne tendront en fin de compte qu’à le rendre plus abominable. Ainsi en fut-il des pharisiens; et ainsi en sera-t-il de tous les hypocrites.
Alors Miséricorde, la femme de Matthieu, dit à Christiana, sa mère: Ma mère, je voudrais, si cela se pouvait, voir le trou dans la colline, ou ce qu’on appelle communément le chemin de traverse vers l’enfer. Sa mère fit donc part de son désir aux bergers. Ils allèrent alors à la porte; elle était au flanc d’une colline; ils l’ouvrirent, et dirent à Miséricorde d’écouter un moment. Elle écouta donc, et entendit quelqu’un qui disait: Maudit soit mon père pour avoir retenu mes pieds loin du chemin de la paix et de la vie! Un autre disait: Oh! que n’ai-je été mis en pièces avant d’avoir, pour sauver ma vie, perdu mon âme! Et un autre disait: Si j’avais à vivre de nouveau, comme je renoncerais à moi-même plutôt que de venir en ce lieu! Alors il sembla que la terre même gémissait et tremblait de frayeur sous les pieds de cette jeune femme; elle devint donc toute pâle, et s’en revint en tremblant, et disant: Heureux celui et celle qui sont délivrés de ce lieu!
Or, quand les bergers leur eurent montré toutes ces choses, ils les ramenèrent au palais, et les traitèrent de ce que la maison pouvait offrir. Mais Miséricorde, étant une jeune femme mariée, eut envie d’une chose qu’elle y avait vue, mais elle avait honte de la demander. Sa belle-mère lui demanda alors ce qu’elle avait, car elle paraissait n’être pas bien. Miséricorde dit alors: Il y a dans la salle à manger un miroir suspendu, dont je ne puis détacher ma pensée; si donc je ne l’ai pas, je crois que je ferai une fausse couche. Alors sa mère lui dit: Je ferai part de ton désir aux bergers, et ils ne te le refuseront pas. Mais elle dit: J’ai honte que ces hommes sachent que j’ai eu une telle envie. Non, ma fille, dit-elle, ce n’est point une honte, mais une vertu, que d’avoir envie d’une chose comme celle-là. Miséricorde dit donc: Alors, ma mère, s’il vous plaît, demandez aux bergers s’ils veulent bien le vendre.
Or ce miroir était unique entre mille. D’un côté, il présentait exactement à un homme ses propres traits; mais tournez-le seulement de l’autre côté, et il montrait le visage même et la ressemblance du Prince des pèlerins lui-même. Oui, j’ai parlé avec des gens qui peuvent le dire, et ils m’ont dit qu’en regardant dans ce miroir ils avaient vu la couronne d’épines même sur sa tête; ils y ont vu aussi les trous de ses mains, de ses pieds et de son côté. Oui, telle est l’excellence de ce miroir, qu’il le montre à quiconque désire le voir, soit vivant, soit mort; soit sur la terre, soit dans le ciel; soit dans son état d’humiliation, soit dans son exaltation; soit venant pour souffrir, soit venant pour régner. Jacques 1:23; 1 Corinthiens 13:12; 2 Corinthiens 3:18.
Christiana alla donc trouver les bergers à part (or les noms des bergers étaient Connaissance, Expérience, Vigilant et Sincère), et leur dit: Il y a une de mes filles, une femme enceinte, qui, je pense, a grande envie d’une chose qu’elle a vue dans cette maison; et elle pense qu’elle fera une fausse couche si vous la lui refusez.
Expérience: Appelez-la, appelez-la; elle aura assurément tout ce que nous pourrons lui donner. Ils l’appelèrent donc, et lui dirent: Miséricorde, quelle est cette chose que tu voudrais avoir? Alors elle rougit, et dit: Le grand miroir qui est suspendu dans la salle à manger. Sincère courut donc le chercher, et il lui fut donné d’un joyeux consentement. Alors elle inclina la tête, rendit grâces, et dit: Par là je connais que j’ai trouvé grâce à vos yeux.
Ils donnèrent aussi aux autres jeunes femmes ce qu’elles désiraient, et à leurs maris de grandes louanges, parce qu’ils s’étaient joints à M. Grand-Cœur pour tuer le géant Désespoir et démolir le château du Doute.
Les bergers mirent un bracelet au cou de Christiana, et de même au cou de ses quatre filles; ils leur mirent aussi des pendants aux oreilles, et des joyaux sur le front.
Quand ils voulurent partir, ils les laissèrent aller en paix, mais ne leur donnèrent point certains avertissements qui avaient été donnés autrefois à Chrétien et à son compagnon. La raison en était que ceux-ci avaient Grand-Cœur pour guide, lequel connaissait bien les choses, et pouvait ainsi leur donner leurs avertissements plus à propos, c’est-à-dire au moment même où le danger serait près d’approcher. Quant aux avertissements que Chrétien et son compagnon avaient reçus des bergers, ils les avaient aussi oubliés lorsque fut venu le temps où ils avaient besoin de les mettre en pratique. Voilà donc l’avantage que cette compagnie avait sur l’autre.
De là ils continuèrent leur route en chantant, et ils dirent:
« Voyez comme à propos les étapes sont placées
Pour soulager ceux qui en pèlerins sont partis,
Et comme on nous reçoit sans rien nous refuser,
Nous dont l’autre vie est le but et le logis!
Leurs nouveautés, à nous ils les veulent donner,
Afin que, pèlerins, nous puissions joyeux vivre;
Ils nous accordent aussi de tels biens à garder
Qu’ils montrent, où que nous allions, que nous sommes pèlerins. »
Chapitre 21 terminé
Septième étape