Chapitre 22 · 42 min de lecture
Huitième étape
Lorsqu’ils eurent quitté les bergers, ils arrivèrent bientôt à l’endroit où Chrétien avait rencontré un certain Volte-Face, qui habitait la ville d’Apostasie. C’est pourquoi M. Grand-Cœur, leur guide, le leur rappela alors, disant: C’est ici l’endroit où Chrétien rencontra un certain Volte-Face, qui portait sur son dos l’écriteau de sa rébellion. Et voici ce que j’ai à dire de cet homme: il ne voulait écouter aucun conseil, et une fois qu’il eut commencé à tomber, nulle persuasion ne put l’arrêter. Quand il arriva à l’endroit où étaient la croix et le sépulcre, il y rencontra quelqu’un qui l’invita à regarder là; mais il grinça des dents, frappa du pied, et dit qu’il était résolu à retourner dans sa ville. Avant d’arriver à la porte, il rencontra Évangéliste, qui voulut mettre la main sur lui pour le ramener dans le chemin; mais ce Volte-Face lui résista, et, après l’avoir fort outragé, il passa par-dessus la muraille, et échappa ainsi à sa main.
Puis ils continuèrent leur route; et juste à l’endroit où Petite-Foi avait été dépouillé autrefois, se tenait un homme, l’épée nue à la main, et le visage tout couvert de sang. Alors M. Grand-Cœur dit: Qui es-tu? L’homme répondit, disant: Je suis un homme dont le nom est Vaillant-pour-la-Vérité. Je suis un pèlerin, et je vais à la Cité céleste. Or, comme j’étais en chemin, trois hommes m’ont assailli, et m’ont proposé ces trois choses: 1. Si je voulais devenir l’un d’eux. 2. Ou retourner d’où je venais. 3. Ou mourir sur place. Proverbes 1:11-14. À la première, j’ai répondu que j’avais été un honnête homme pendant longtemps, et que l’on ne pouvait donc pas s’attendre à ce que je fasse maintenant cause commune avec des voleurs. Alors ils m’ont demandé ce que je dirais à la deuxième. Je leur ai donc dit que le lieu d’où je venais, si je n’y avais pas trouvé d’incommodité, je ne l’aurais pas quitté du tout; mais que, le trouvant tout à fait contraire à mon bien et sans aucun profit pour moi, je l’avais quitté pour ce chemin. Alors ils m’ont demandé ce que je répondais à la troisième. Et je leur ai dit que ma vie m’avait coûté bien trop cher pour que je la donne à la légère. D’ailleurs, vous n’avez pas à me mettre ainsi le choix en main; c’est pourquoi, si vous vous en mêlez, ce sera à vos risques et périls. Alors ces trois-là, savoir Tête-Folle, Inconsidéré et Touche-à-Tout, ont tiré l’épée contre moi, et moi aussi je l’ai tirée contre eux. Nous en sommes donc venus aux mains, un contre trois, pendant plus de trois heures. Ils ont laissé sur moi, comme vous le voyez, quelques marques de leur vaillance, et ils ont aussi emporté avec eux quelques-unes des miennes. Ils viennent à peine de partir; je suppose qu’ils ont, comme on dit, entendu le galop de votre cheval, et qu’ainsi ils ont pris la fuite.
M. Grand-Cœur: Mais la partie était bien inégale: trois contre un.
Vaillant-pour-la-Vérité: C’est vrai; mais peu ou beaucoup n’est rien pour celui qui a la vérité de son côté: « Si une armée se campait contre moi », dit quelqu’un, Psaumes 27:3, « mon cœur n’aurait aucune crainte; Si une guerre s’élevait contre moi, Je serais malgré cela plein de confiance », etc. D’ailleurs, dit-il, j’ai lu dans certaines chroniques qu’un seul homme a combattu une armée: et combien Samson n’en tua-t-il pas avec une mâchoire d’âne!
M. Grand-Cœur: Alors le guide dit: Pourquoi n’avez-vous pas crié, afin que quelqu’un vînt à votre secours?
Vaillant-pour-la-Vérité: C’est ce que j’ai fait, vers mon Roi, qui, je le savais, pouvait m’entendre et me donner un secours invisible; et cela me suffisait.
M. Grand-Cœur: Alors Grand-Cœur dit à M. Vaillant-pour-la-Vérité: Tu t’es dignement conduit; laisse-moi voir ton épée. Il la lui montra donc.
Quand il l’eut prise en main, et l’eut regardée un moment, il dit: Ha! c’est une vraie lame de Jérusalem.
Vaillant-pour-la-Vérité: C’en est une. Qu’un homme ait une de ces lames, avec une main pour la manier et l’adresse pour s’en servir, et il pourra s’attaquer à un ange avec elle. Il n’a pas à craindre qu’elle ne tienne pas, pourvu qu’il sache frapper. Son tranchant ne s’émoussera jamais. Elle tranchera la chair et les os, et l’âme, et l’esprit, et tout. Hébreux 4:12.
M. Grand-Cœur: Mais vous avez combattu bien longtemps; je m’étonne que vous n’ayez pas été las.
Vaillant-pour-la-Vérité: J’ai combattu jusqu’à ce que mon épée s’attache à ma main; et alors elles ont été jointes ensemble comme si l’épée poussait de mon bras; et quand le sang m’a coulé entre les doigts, c’est alors que j’ai combattu avec le plus de courage.
M. Grand-Cœur: Tu as bien fait; tu as résisté jusqu’au sang, en luttant contre le péché. Tu demeureras avec nous, tu entreras et tu sortiras avec nous; car nous sommes tes compagnons. Alors ils le prirent, lavèrent ses blessures, et lui donnèrent de ce qu’ils avaient pour le restaurer; et ainsi ils s’en allèrent ensemble.
Or, tandis qu’ils avançaient, comme M. Grand-Cœur prenait plaisir en lui (car il aimait grandement quiconque se montrait vaillant de ses mains), et qu’il y avait dans la compagnie des gens faibles et débiles, il l’interrogea sur beaucoup de choses; et d’abord, de quel pays il était.
Vaillant-pour-la-Vérité: Je suis du Pays-des-Ténèbres; car c’est là que je suis né, et c’est là que sont encore mon père et ma mère.
M. Grand-Cœur: Le Pays-des-Ténèbres! dit le guide; n’est-il pas situé sur la même côte que la ville de Destruction?
Vaillant-pour-la-Vérité: Oui, en effet. Or voici ce qui m’a fait partir en pèlerinage. Un certain M. Dit-Vrai vint dans nos contrées, et il raconta partout ce qu’avait fait Chrétien, celui qui était parti de la ville de Destruction: à savoir comment il avait abandonné sa femme et ses enfants, et avait embrassé la vie de pèlerin. On rapportait aussi avec assurance comment il avait tué un serpent qui était sorti pour lui résister dans son voyage, et comment il était parvenu là où il voulait aller. On racontait aussi quel accueil il avait reçu dans toutes les hôtelleries de son Seigneur, surtout quand il arriva aux portes de la Cité céleste; car là, disait cet homme, il fut reçu au son de la trompette par une troupe de Resplendissants. Il raconta aussi comment toutes les cloches de la cité sonnèrent de joie à sa réception, et de quels vêtements d’or il fut revêtu, avec beaucoup d’autres choses que je m’abstiendrai à présent de rapporter. En un mot, cet homme raconta si bien l’histoire de Chrétien et de ses voyages, que mon cœur fut pris d’une hâte brûlante de partir à sa suite; et ni père ni mère ne purent me retenir. Je les ai donc quittés, et je suis venu jusqu’ici sur mon chemin.
M. Grand-Cœur: Vous êtes entré par la porte, n’est-ce pas?
Vaillant-pour-la-Vérité: Oui, oui; car le même homme nous a dit aussi que tout ne serait rien si nous ne commencions pas par entrer dans ce chemin par la porte.
M. Grand-Cœur: Voyez-vous, dit le guide à Christiana, le pèlerinage de votre mari, et ce qu’il y a gagné, est connu de près et de loin.
Vaillant-pour-la-Vérité: Eh quoi, est-ce là la femme de Chrétien?
M. Grand-Cœur: Oui, c’est elle; et voici aussi ses quatre fils.
Vaillant-pour-la-Vérité: Quoi! et ils vont aussi en pèlerinage?
M. Grand-Cœur: Oui, vraiment, ils le suivent.
Vaillant-pour-la-Vérité: Cela me réjouit le cœur. Le brave homme! quelle joie ce sera pour lui, quand il verra ceux qui n’avaient pas voulu partir avec lui entrer néanmoins après lui par les portes dans la Cité céleste!
M. Grand-Cœur: Sans aucun doute ce sera une consolation pour lui; car, après la joie de s’y voir lui-même, ce sera une joie d’y retrouver sa femme et ses enfants.
Vaillant-pour-la-Vérité: Mais puisque vous en êtes là, je vous prie, faites-moi connaître votre opinion à ce sujet. Quelques-uns se demandent si nous nous reconnaîtrons les uns les autres quand nous serons là-haut.
M. Grand-Cœur: Pensez-vous qu’ils se connaîtront eux-mêmes alors, ou qu’ils se réjouiront de se voir dans cette félicité? Et s’ils pensent qu’ils se connaîtront et feront cela, pourquoi ne connaîtraient-ils pas les autres, et ne se réjouiraient-ils pas aussi de leur bonheur? De plus, puisque nos proches sont un second nous-mêmes, bien que ces liens-là doivent être dissous là-haut, pourquoi ne pourrait-on pas raisonnablement conclure que nous serons plus heureux de les y voir que de constater qu’ils y manquent?
Vaillant-pour-la-Vérité: Bien, je vois où vous en êtes sur ce point. Avez-vous encore quelque chose à me demander sur les débuts de mon pèlerinage?
M. Grand-Cœur: Oui: votre père et votre mère consentaient-ils à ce que vous deveniez pèlerin?
Vaillant-pour-la-Vérité: Oh non! ils ont employé tous les moyens imaginables pour me persuader de rester à la maison.
M. Grand-Cœur: Eh quoi, que pouvaient-ils dire contre cela?
Vaillant-pour-la-Vérité: Ils disaient que c’était une vie oisive, et que si je n’étais pas moi-même enclin à la paresse et à la fainéantise, jamais je ne favoriserais la condition de pèlerin.
M. Grand-Cœur: Et que disaient-ils encore?
Vaillant-pour-la-Vérité: Eh bien, ils me disaient que c’était un chemin dangereux; oui, le chemin le plus dangereux du monde, disaient-ils, est celui que prennent les pèlerins.
M. Grand-Cœur: Vous ont-ils montré en quoi ce chemin est si dangereux?
Vaillant-pour-la-Vérité: Oui, et cela en beaucoup de points.
M. Grand-Cœur: Nommez-en quelques-uns.
Vaillant-pour-la-Vérité: Ils m’ont parlé du bourbier du Découragement, où Chrétien faillit être étouffé. Ils m’ont dit qu’il y avait des archers postés dans le château de Béelzébul, prêts à tirer sur ceux qui frapperaient à la porte étroite pour entrer. Ils m’ont parlé aussi du bois et des montagnes obscures; de la colline Difficulté; des lions; et aussi des trois géants, l’Homme-Sanguinaire, Massue et Tue-le-Bien. Ils disaient, de plus, qu’un démon immonde hantait la vallée de l’Humiliation, et que Chrétien avait failli y perdre la vie par lui. En outre, disaient-ils, il vous faudra traverser la vallée de l’Ombre de la mort, où sont les lutins, où la lumière est ténèbres, où le chemin est plein de lacets, de fosses, de trappes et de pièges. Ils m’ont parlé aussi du géant Désespoir, du château du Doute, et de la ruine que les pèlerins y avaient trouvée. Ils disaient encore que je devrais traverser la Terre enchantée, qui était dangereuse; et qu’après tout cela je trouverais une rivière sur laquelle il n’y avait point de pont, et que cette rivière se trouvait entre moi et le pays céleste.
M. Grand-Cœur: Et était-ce tout?
Vaillant-pour-la-Vérité: Non. Ils m’ont dit aussi que ce chemin était plein de trompeurs, et de gens qui s’y tenaient en embuscade pour détourner du sentier les hommes de bien.
M. Grand-Cœur: Mais comment le prouvaient-ils?
Vaillant-pour-la-Vérité: Ils m’ont dit que M. Sage-Mondain s’y tenait en embuscade pour tromper. Ils disaient aussi que Formaliste et Hypocrisie étaient continuellement sur la route. Ils disaient encore que M. Arrière-Pensée, Beau-Parleur ou Démas seraient bien près de m’attraper; que le Flatteur me prendrait dans son filet; ou qu’avec ce blanc-bec d’Ignorance, j’aurais la présomption d’aller jusqu’à la porte, d’où il fut renvoyé au trou qui était dans le flanc de la colline, et contraint de prendre le chemin détourné de l’enfer.
M. Grand-Cœur: Je vous assure que c’en était assez pour vous décourager; mais en sont-ils restés là?
Vaillant-pour-la-Vérité: Non, attendez. Ils m’ont parlé aussi de beaucoup de gens qui avaient essayé ce chemin autrefois, et qui y avaient fait une longue route, pour voir s’ils pourraient trouver quelque chose de cette gloire dont tant de gens avaient tant parlé de temps à autre; et comment ils étaient revenus, et s’étaient traités de fous pour avoir mis un pied hors de chez eux dans ce sentier, à la satisfaction de tout le pays. Et ils en nommaient plusieurs qui avaient fait ainsi, comme Obstiné et Flexible, Méfiance et Timoré, Volte-Face et le vieil Athée, avec plusieurs autres; dont quelques-uns, disaient-ils, étaient allés loin pour voir ce qu’ils pourraient trouver, mais pas un seul n’en avait retiré un avantage qui pesât le poids d’une plume.
M. Grand-Cœur: Vous ont-ils dit encore autre chose pour vous décourager?
Vaillant-pour-la-Vérité: Oui. Ils m’ont parlé d’un certain M. Peureux, qui était pèlerin, et qui avait trouvé ce chemin si solitaire qu’il n’y avait jamais eu une heure de réconfort; et aussi que M. Abattement avait failli y mourir de faim; oui, et encore (ce que j’avais presque oublié) que Chrétien lui-même, dont on a fait tant de bruit, après toutes ses aventures pour une couronne céleste, s’était certainement noyé dans la rivière Noire, et n’avait jamais fait un pas de plus; seulement on avait étouffé l’affaire.
M. Grand-Cœur: Et aucune de ces choses ne vous a-t-elle découragé?
Vaillant-pour-la-Vérité: Non; elles ne me semblaient qu’autant de riens.
M. Grand-Cœur: Comment cela se fit-il?
Vaillant-pour-la-Vérité: Eh bien, je croyais toujours ce que M. Dit-Vrai avait dit; et cela m’a porté au-delà de tout.
M. Grand-Cœur: Voilà donc quelle a été votre victoire: votre foi.
Vaillant-pour-la-Vérité: C’est cela même. J’ai cru, et c’est pourquoi je suis parti, je suis entré dans le chemin, j’ai combattu tous ceux qui se sont dressés contre moi, et, en croyant, je suis arrivé jusqu’en ce lieu.
« Qui veut voir la vraie vaillance,
Qu’il vienne ici;
Un homme est là, plein de constance,
Par vent ou pluie.
Nul découragement
Ne fera un moment
Fléchir son premier serment
D’être pèlerin.
Qui l’entoure et le harcèle
De sombres récits
Se confond; sa force est telle
Qu’elle en grandit.
Nul lion ne l’épouvante,
Au géant il fait front,
Mais il aura, quoi qu’on tente,
Le droit d’être pèlerin.
Ni lutin ni démon infâme
N’abat son courage;
Il sait qu’au terme, pour son âme,
La vie est son héritage.
Loin donc, vaines chimères!
Il ne craint pas les dires de la terre;
Il peinera nuit et jour
Pour être pèlerin.
Vers ce temps-là, ils étaient parvenus à la Terre enchantée, où l’air tendait naturellement à rendre somnolent. Et ce lieu était tout couvert de ronces et d’épines, sauf çà et là, où se trouvait une tonnelle enchantée: si un homme s’y assied, ou s’il y dort, c’est une question, disent certains, de savoir s’il se relèvera jamais ou s’il se réveillera encore en ce monde. Ils s’avancèrent donc à travers cette forêt, l’un après l’autre; M. Grand-Cœur allait devant, car il était le guide, et M. Vaillant-pour-la-Vérité venait derrière, formant l’arrière-garde, de peur que par hasard quelque démon, ou dragon, ou géant, ou voleur ne tombât sur leurs arrières et ne leur fît du mal. Ils avancèrent là, chacun l’épée nue à la main, car ils savaient que c’était un lieu dangereux. Ils s’encourageaient aussi les uns les autres du mieux qu’ils pouvaient. M. Grand-Cœur ordonna que Faible-Esprit marchât juste derrière lui; et M. Abattement était sous l’œil de M. Vaillant.
Or ils n’avaient pas fait beaucoup de chemin qu’un grand brouillard et une grande obscurité tombèrent sur eux tous, de sorte que, pendant un long moment, ils pouvaient à peine se voir l’un l’autre. Ils furent donc obligés, pendant quelque temps, de se chercher les uns les autres par la voix; car ils ne marchaient pas par la vue. Chacun peut bien penser que la marche était pénible ici pour le meilleur d’entre eux; mais combien plus pour les femmes et les enfants, qui étaient tendres de pieds comme de cœur! Toutefois, grâce aux paroles encourageantes de celui qui menait la tête et de celui qui fermait la marche, ils parvinrent tant bien que mal à cheminer.
Le chemin aussi était ici très pénible, à cause de la boue et de la fange. Et il n’y avait pas, sur toute cette terre, une seule auberge ou une seule taverne où les plus faibles pussent se restaurer. Ce n’étaient donc ici que grognements, halètements et soupirs, tandis que l’un trébuche sur un buisson, qu’un autre reste pris dans la boue, et que les enfants, quelques-uns d’entre eux, perdaient leurs souliers dans la fange; tandis que l’un s’écrie: Je suis tombé! et un autre: Holà, où êtes-vous? et un troisième: Les buissons me tiennent si fort que je crois ne pas pouvoir m’en dégager.
Ensuite ils arrivèrent à une tonnelle, chaude, et qui promettait beaucoup de rafraîchissement aux pèlerins; car elle était finement ouvragée par le haut, embellie de verdure, garnie de bancs et de banquettes. Il s’y trouvait aussi une couche moelleuse, sur laquelle les gens fatigués pouvaient s’appuyer. Cela, vous pouvez le penser, tout bien considéré, était tentant; car les pèlerins commençaient déjà à être rebutés par le mauvais état du chemin: mais il n’y en eut pas un seul qui fît seulement mine de s’y arrêter. Oui, autant que je pus m’en apercevoir, ils prêtaient si continuellement attention aux avis de leur guide, et lui les avertissait si fidèlement des dangers, et de la nature des dangers quand ils y étaient, que d’ordinaire, c’était quand ils en étaient le plus près qu’ils reprenaient le plus courage, et s’encourageaient les uns les autres à renoncer à la chair. Cette tonnelle s’appelait l’Ami du Paresseux, et avait été faite tout exprès pour attirer, si possible, quelques-uns des pèlerins à y prendre leur repos quand ils seraient las.
Je les vis dans mon songe poursuivre leur route sur cette terre solitaire, jusqu’à ce qu’ils arrivassent à un endroit où l’on est enclin à s’égarer. Or, bien que, quand il faisait clair, leur guide sût assez bien éviter les chemins qui menaient à faux, dans l’obscurité il se trouva arrêté. Mais il avait dans sa poche une carte de tous les chemins qui mènent à la Cité céleste ou qui en partent; c’est pourquoi il battit le briquet (car il ne va jamais sans son briquet non plus), et il regarde son livre ou sa carte, qui lui dit d’avoir soin, en cet endroit, de tourner à main droite. Et s’il n’avait pas eu soin ici de regarder sa carte, ils auraient tous, selon toute probabilité, été étouffés dans la boue; car juste un peu devant eux, et cela au bout du chemin le plus propre, il y avait une fosse, nul ne sait de quelle profondeur, pleine de rien d’autre que de boue, faite là tout exprès pour y perdre les pèlerins.
Alors je pensai en moi-même: Qui donc, allant en pèlerinage, ne voudrait avoir sur soi une de ces cartes, afin de pouvoir regarder, quand il est arrêté, quel est le chemin qu’il doit prendre?
Puis ils continuèrent à travers cette Terre enchantée jusqu’à ce qu’ils arrivassent à un endroit où il y avait une autre tonnelle, bâtie au bord de la grand-route. Et dans cette tonnelle étaient couchés deux hommes, dont les noms étaient Étourdi et Trop-Hardi. Ces deux-là étaient allés jusque-là en pèlerinage; mais ici, fatigués de leur voyage, ils s’étaient assis pour se reposer, et s’étaient ainsi profondément endormis. Quand les pèlerins les virent, ils s’arrêtèrent et secouèrent la tête; car ils savaient que les dormeurs étaient dans un état pitoyable. Alors ils se consultèrent sur ce qu’ils devaient faire: continuer leur route et les laisser dans leur sommeil, ou s’approcher d’eux et tâcher de les réveiller; ils résolurent donc d’aller vers eux et de les réveiller, s’ils le pouvaient toutefois; mais avec cette précaution, à savoir de prendre garde de ne pas s’asseoir eux-mêmes ni accepter l’avantage qu’offrait cette tonnelle.
Ils entrèrent donc, parlèrent à ces hommes, et appelèrent chacun par son nom, car le guide, semble-t-il, les connaissait; mais il n’y eut ni voix ni réponse. Alors le guide les secoua, et fit ce qu’il put pour les tirer de leur sommeil. Alors l’un d’eux dit: Je vous paierai quand je toucherai mon argent. Sur quoi le guide secoua la tête. Je combattrai tant que je pourrai tenir mon épée à la main, dit l’autre. Là-dessus, l’un des enfants se mit à rire.
Alors Christiana dit: Que signifie ceci? Le guide dit: Ils parlent dans leur sommeil. Si vous les frappez, si vous les battez, ou quoi que vous leur fassiez, ils vous répondront de cette façon; ou, comme le dit autrefois l’un d’eux, quand les vagues de la mer le battaient et qu’il dormait comme un homme couché sur le sommet d’un mât, Proverbes 23:34-35: Quand me réveillerai-je?… J’en veux encore! Vous savez que, quand les hommes parlent dans leur sommeil, ils disent n’importe quoi; mais leurs paroles ne sont gouvernées ni par la foi ni par la raison. Il y a maintenant de l’incohérence dans leurs paroles, comme il y en avait auparavant entre leur départ en pèlerinage et le fait de s’asseoir ici. Voici donc le malheur de la chose: quand des étourdis partent en pèlerinage, il y a vingt à parier contre un qu’ils seront traités ainsi. Car cette Terre enchantée est l’un des derniers refuges de l’ennemi des pèlerins; c’est pourquoi elle est, comme vous le voyez, placée presque au bout du chemin, et ainsi elle se dresse contre nous avec d’autant plus d’avantage. Car quand, pense l’ennemi, ces insensés auront-ils autant envie de s’asseoir que lorsqu’ils sont las? et quand seront-ils plus près d’être las que lorsqu’ils touchent presque au terme de leur voyage? C’est pour cela, dis-je, que la Terre enchantée est placée si près du pays de Beulah, et si près de la fin de leur course. Que les pèlerins prennent donc garde à eux-mêmes, de peur qu’il ne leur arrive ce qui est arrivé à ceux-ci qui, comme vous le voyez, sont tombés endormis, et que nul ne peut réveiller.
Alors les pèlerins désirèrent avec tremblement aller de l’avant; seulement ils prièrent leur guide de battre le briquet, afin de faire le reste du chemin à la lumière d’une lanterne. Il battit donc le briquet, et ils cheminèrent à cette lumière pendant le reste de ce chemin, bien que l’obscurité fût très grande. 2 Pierre 1:19. Mais les enfants commencèrent à être extrêmement las, et ils crièrent vers celui qui aime les pèlerins, afin qu’il leur rendît le chemin plus aisé. Et quand ils eurent fait encore un peu de chemin, un vent s’éleva qui chassa le brouillard, de sorte que l’air devint plus clair. Pourtant ils n’étaient pas encore (tant s’en fallait) hors de la Terre enchantée; seulement ils pouvaient maintenant mieux se voir les uns les autres, ainsi que le chemin où ils devaient marcher.
Or, quand ils furent presque au bout de cette terre, ils entendirent un peu devant eux un bruit solennel, comme de quelqu’un qui était fort en peine. Ils avancèrent donc et regardèrent devant eux: et voici, ils virent, à ce qu’il leur sembla, un homme à genoux, les mains et les yeux levés, et qui parlait, leur sembla-t-il, avec ardeur à quelqu’un qui était en haut. Ils s’approchèrent, mais ne purent distinguer ce qu’il disait; ils avancèrent donc doucement jusqu’à ce qu’il eût fini. Quand il eut fini, il se leva et se mit à courir vers la Cité céleste. Alors M. Grand-Cœur l’appela, disant: Holà, ami, accordez-nous votre compagnie, si vous allez, comme je le suppose, à la Cité céleste. L’homme s’arrêta donc, et ils le rejoignirent. Mais dès que M. Honnête le vit, il dit: Je connais cet homme. Alors M. Vaillant-pour-la-Vérité dit: Je t’en prie, qui est-ce? C’est un homme, dit-il, qui vient des environs de l’endroit où je demeurais. Son nom est Inébranlable; c’est assurément un fort bon pèlerin.
Ils s’abordèrent donc; et aussitôt Inébranlable dit au vieil Honnête: Ho! père Honnête, vous voilà? Oui, dit celui-ci, c’est bien moi, aussi sûr que vous êtes là. Je suis bien aise, dit M. Inébranlable, de vous avoir trouvé sur cette route. Et moi tout aussi aise, dit l’autre, de vous avoir aperçu à genoux. Alors M. Inébranlable rougit, et dit: Mais quoi, m’avez-vous vu? Oui, certes, répondit l’autre, et mon cœur s’est réjoui de ce spectacle. Eh bien, qu’en avez-vous pensé? dit Inébranlable. Ce que j’en ai pensé! dit le vieil Honnête; que pouvais-je penser? J’ai pensé que nous avions un honnête homme sur la route, et que nous aurions donc sa compagnie tout à l’heure. Si vous n’avez pas mal pensé, dit Inébranlable, que je suis heureux! Mais si je ne suis pas tel que je devrais être, c’est moi seul qui en porterai la peine. Cela est vrai, dit l’autre; mais votre crainte me confirme encore davantage que les choses vont bien entre le Prince des pèlerins et votre âme. Car il dit: « Heureux l’homme qui est continuellement dans la crainte! » Proverbes 28:14.
Vaillant-pour-la-Vérité: Mais, mon frère, je t’en prie, dis-nous quelle était la cause pour laquelle tu étais à genoux tout à l’heure: était-ce parce que quelque faveur particulière t’imposait des obligations, ou pour quelle autre raison?
Inébranlable: Eh bien, nous sommes, comme vous le voyez, sur la Terre enchantée; et comme je m’avançais, je méditais en moi-même sur la nature dangereuse de la route en ce lieu, et sur le nombre de ceux qui, étant venus jusqu’ici dans leur pèlerinage, y avaient été arrêtés et détruits. Je pensais aussi au genre de mort par lequel ce lieu fait périr les hommes. Ceux qui meurent ici ne meurent d’aucune maladie violente: la mort dont ils meurent ne leur est point douloureuse. Car celui qui s’en va dans le sommeil commence ce voyage avec désir et avec plaisir. Oui, ceux-là acquiescent à la volonté de ce mal.
M. Honnête: Alors M. Honnête l’interrompit et dit: Avez-vous vu les deux hommes endormis dans la tonnelle?
Inébranlable: Oui, oui, j’ai vu là Étourdi et Trop-Hardi; et, pour autant que je sache, ils y resteront couchés jusqu’à ce qu’ils pourrissent. Proverbes 10:7. Mais laissez-moi poursuivre mon récit. Tandis que je méditais ainsi, comme je l’ai dit, une femme très agréablement vêtue, mais âgée, se présenta à moi, et m’offrit trois choses, à savoir son corps, sa bourse et son lit. Or, à dire vrai, j’étais à la fois las et accablé de sommeil. Je suis aussi pauvre qu’un jeune hibou, et c’est peut-être ce que savait la sorcière. Eh bien, je la repoussai une fois, puis une autre; mais elle écarta mes refus, et sourit. Alors je commençai à me fâcher; mais elle ne s’en soucia pas le moins du monde. Puis elle renouvela ses offres, et me dit que, si je voulais me laisser gouverner par elle, elle me rendrait grand et heureux; car, dit-elle, je suis la maîtresse du monde, et c’est par moi que les hommes sont rendus heureux. Alors je lui demandai son nom, et elle me dit qu’elle s’appelait Madame Bulle. Cela m’éloigna d’elle davantage; mais elle me suivait toujours avec ses séductions. Alors je me mis, comme vous l’avez vu, à genoux, et, les mains levées et avec des cris, je priai Celui qui avait dit qu’il me secourrait. Et, juste au moment où vous arriviez, la dame s’en alla. Alors je continuai à rendre grâces pour cette
grande délivrance; car je crois vraiment qu’elle ne me voulait aucun bien, mais qu’elle cherchait plutôt à m’arrêter dans mon voyage.
M. Honnête: Sans aucun doute, ses desseins étaient mauvais. Mais attendez: maintenant que vous parlez d’elle, il me semble que je l’ai déjà vue, ou que j’ai lu quelque histoire à son sujet.
Inébranlable: Peut-être avez-vous fait l’un et l’autre.
M. Honnête: Madame Bulle! N’est-ce pas une grande et belle dame, au teint un peu basané?
Inébranlable: C’est juste, vous y êtes: elle est exactement ainsi.
M. Honnête: Ne parle-t-elle pas d’une voix fort doucereuse, et ne vous fait-elle pas un sourire à la fin de chaque phrase?
Inébranlable: Vous tombez juste encore, car ce sont là ses manières mêmes.
M. Honnête: Ne porte-t-elle pas une grande bourse à son côté, et n’y a-t-elle pas souvent la main, à manier son argent, comme si c’était là les délices de son cœur?
Inébranlable: C’est bien cela; l’eussiez-vous eue tout ce temps devant les yeux, vous n’auriez pu me la dépeindre plus amplement, ni mieux décrire ses traits.
M. Honnête: Alors celui qui a fait son portrait était un bon peintre, et celui qui a écrit sur elle a dit vrai.
M. Grand-Cœur: Cette femme est une sorcière, et c’est par la vertu de ses sortilèges que cette terre est enchantée. Quiconque pose sa tête sur ses genoux ferait aussi bien de la poser sur ce billot au-dessus duquel la hache est suspendue; et tous ceux qui arrêtent les yeux sur sa beauté sont comptés parmi les ennemis de Dieu. C’est elle qui entretient dans leur splendeur tous ceux qui sont les ennemis des pèlerins. Jacques 4:4. Oui, c’est elle qui a détourné plus d’un homme de la vie de pèlerin. C’est une grande bavarde; elle est toujours, elle et ses filles, sur les talons de quelque pèlerin, tantôt vantant, tantôt faisant valoir les excellences de cette vie. C’est une effrontée et une impudente: elle parle avec n’importe quel homme. Elle se rit toujours des pauvres pèlerins, mais elle loue fort les riches. S’il y a quelque part un homme habile à gagner de l’argent, elle dira du bien de lui de maison en maison. Elle aime par-dessus tout les banquets et les festins; elle est toujours à quelque table bien garnie. Elle a fait courir le bruit, en certains lieux, qu’elle est une déesse, et c’est pourquoi quelques-uns l’adorent. Elle a ses heures, et ses places ouvertes pour tromper; et elle dira et soutiendra que nul ne peut montrer un bien comparable au sien. Elle promet de demeurer avec les enfants des enfants, pourvu seulement qu’ils l’aiment et fassent grand cas d’elle. En certains lieux et pour certaines personnes, elle jettera l’or de sa bourse comme de la poussière. Elle aime à être recherchée, à entendre dire du bien d’elle, et à reposer sur le sein des hommes. Elle ne se lasse jamais de vanter ses marchandises, et elle aime le plus ceux qui pensent le plus de bien d’elle. À quelques-uns elle promettra des couronnes et des royaumes, pourvu seulement qu’ils suivent son conseil; pourtant elle en a mené beaucoup à la corde, et dix mille fois plus en enfer.
Inébranlable: Oh! dit Inébranlable, quelle grâce que je lui aie résisté! car où ne m’aurait-elle pas entraîné?
M. Grand-Cœur: Où? Non, nul autre que Dieu ne le sait. Mais, en général, elle t’aurait assurément entraîné dans beaucoup de désirs insensés et pernicieux qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. 1 Timothée 6:9. C’est elle qui dressa Absalom contre son père, et Jéroboam contre son maître. C’est elle qui persuada Judas de vendre son Seigneur, et qui l’emporta sur Démas pour lui faire abandonner la sainte vie de pèlerin. Nul ne saurait dire le mal qu’elle fait. Elle met la discorde entre les gouvernants et les sujets, entre les parents et les enfants, entre voisin et voisin, entre un homme et sa femme, entre un homme et lui-même, entre la chair et l’esprit. C’est pourquoi, bon M. Inébranlable, soyez ce que dit votre nom, et quand vous aurez tout fait, tenez ferme.
À ce discours, il y eut parmi les pèlerins un mélange de joie et de tremblement; mais enfin ils éclatèrent et chantèrent:
« Quels dangers pour le pèlerin!
Que d’ennemis le pressent!
Combien de voies mènent au péché,
Nul mortel ne le sait.
Les uns tombent dans le fossé,
Et roulent dans la fange;
D’autres, fuyant la poêle, vont
Tout droit sauter au feu. »
Après cela, je regardai jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au pays de Beulah, où le soleil luit nuit et jour. Là, parce qu’ils étaient las, ils se donnèrent quelque temps de repos. Et parce que ce pays était ouvert à tous les pèlerins, et que les vergers et les vignes qui s’y trouvaient appartenaient au Roi du pays céleste, il leur était permis de se servir librement de tous ses biens. Mais peu de temps suffit à les y rafraîchir; car les cloches sonnaient si bien, et les trompettes retentissaient sans cesse si mélodieusement, qu’ils ne pouvaient dormir; et pourtant ils en recevaient autant de rafraîchissement que s’ils avaient dormi du sommeil le plus profond. Là aussi, tout le bruit que faisaient ceux qui marchaient dans les rues était celui-ci: Il est arrivé d’autres pèlerins en ville! Et un autre répondait en disant: Et il en est passé tant par-dessus l’eau, qui ont été reçus aujourd’hui par les portes d’or! Puis ils criaient encore: Voici qu’une légion de Resplendissants vient d’arriver en ville; nous savons par là qu’il y a encore des pèlerins sur la route; car ils viennent ici pour les attendre, et pour les consoler après toutes leurs peines. Alors les pèlerins se levèrent, et se promenèrent çà et là. Mais comme leurs oreilles étaient maintenant remplies de bruits célestes, et leurs yeux ravis de visions célestes! En ce pays, ils n’entendirent rien, ne virent rien, ne sentirent rien, ne respirèrent rien, ne goûtèrent rien qui répugnât à leur estomac ou à leur esprit; seulement, quand ils goûtèrent de l’eau du fleuve qu’ils devaient traverser, il leur sembla qu’elle avait au palais un goût un peu amer; mais elle se trouva plus douce une fois avalée.
En ce lieu, on tenait un registre des noms de ceux qui avaient été pèlerins autrefois, et une histoire de tous les hauts faits qu’ils avaient accomplis. On s’y entretenait aussi beaucoup de la manière dont le fleuve avait eu ses crues pour les uns, et ses décrues pendant que d’autres passaient. Pour quelques-uns il a été comme à sec, tandis que pour d’autres il a débordé de ses rives.
En ce lieu, les enfants de la ville allaient dans les jardins du Roi, et cueillaient des bouquets pour les pèlerins, et les leur apportaient avec beaucoup d’affection. Là croissaient aussi le troëne, avec le nard et le safran, le roseau aromatique et le cinnamome, avec tous les arbres qui donnent l’encens, la myrrhe et l’aloès, avec tous les principaux aromates. On en parfumait les chambres des pèlerins pendant leur séjour en ce lieu; et on en oignait leurs corps, pour les préparer à passer le fleuve, quand le temps fixé serait venu.
Or, tandis qu’ils étaient là, attendant l’heure bienheureuse, le bruit courut dans la ville qu’un courrier était arrivé de la Cité céleste, avec une affaire de grande importance pour une certaine Christiana, femme de Chrétien le pèlerin. On s’informa donc d’elle, et l’on trouva la maison où elle était. Et le courrier lui remit une lettre. En voici le contenu: Salut, bonne femme; je t’apporte la nouvelle que le Maître t’appelle, et qu’il attend que tu te tiennes en sa présence, en vêtements d’immortalité, d’ici à dix jours.
Quand il lui eut lu cette lettre, il lui donna en même temps un signe certain qu’il était un vrai messager, et qu’il était venu lui dire de se hâter de partir. Le signe était une flèche dont la pointe était aiguisée par l’amour, qui entra doucement dans son cœur, et qui, peu à peu, opéra si efficacement en elle qu’au temps fixé il lui faudrait partir.
Quand Christiana vit que son temps était venu, et qu’elle était la première de la compagnie qui devait passer, elle fit appeler M. Grand-Cœur, son guide, et lui dit ce qu’il en était. Il lui répondit qu’il se réjouissait de tout cœur de cette nouvelle, et qu’il eût été heureux que le courrier fût venu pour lui. Alors elle le pria de lui dire comment toutes choses devaient être préparées pour son voyage. Il le lui dit donc en ces termes: Il faut que ceci et cela se fasse ainsi, et nous qui restons, nous vous accompagnerons jusqu’au bord du fleuve.
Puis elle fit venir ses enfants, et leur donna sa bénédiction, et leur dit qu’elle avait lu avec consolation la marque qui était mise sur leurs fronts, et qu’elle était heureuse de les voir avec elle en ce lieu, et de voir qu’ils avaient gardé leurs vêtements si blancs. Enfin, elle légua aux pauvres le peu qu’elle avait, et recommanda à ses fils et à ses filles de se tenir prêts pour le jour où le messager viendrait les chercher.
Quand elle eut dit ces paroles à son guide et à ses enfants, elle fit appeler M. Vaillant-pour-la-Vérité, et lui dit: Monsieur, vous vous êtes montré en tous lieux un homme au cœur sincère; soyez fidèle jusqu’à la mort, et mon Roi vous donnera la couronne de vie. Apocalypse 2:10. Je voudrais aussi vous prier d’avoir l’œil sur mes enfants; et si, à quelque moment, vous les voyez défaillir, parlez-leur avec bonté. Quant à mes filles, les femmes de mes fils, elles ont été fidèles, et l’accomplissement de la promesse à leur égard sera leur fin. Mais à M. Inébranlable, elle donna un anneau.
Puis elle fit venir le vieux M. Honnête, et dit de lui: « Voici vraiment un Israélite, dans lequel il n’y a point de fraude. » Jean 1:47. Alors il lui dit: Je vous souhaite un beau jour quand vous partirez pour la montagne de Sion, et je serai heureux de vous voir passer le fleuve à pied sec. Mais elle répondit: Qu’il fasse humide ou qu’il fasse sec, il me tarde de partir; car, quel que soit le temps pendant mon voyage, j’aurai tout le temps, quand je serai arrivée là-bas, de m’asseoir, de me reposer et de me sécher.
Alors ce brave homme, M. Prêt-à-Boiter, vint la voir. Elle lui dit: Ton voyage jusqu’ici a été pénible; mais ton repos n’en sera que plus doux. Veille, et sois prêt; car le messager peut venir à l’heure où vous n’y penserez pas.
Après lui vinrent M. Abattement et sa fille Toute-Effrayée, auxquels elle dit: Vous devez, avec reconnaissance, vous souvenir à jamais de votre délivrance des mains du géant Désespoir, et du château du Doute. Le fruit de cette grâce, c’est que vous avez été amenés ici en sûreté. Soyez vigilants, et rejetez la crainte; soyez sobres, et espérez jusqu’à la fin.
Puis elle dit à M. Faible-Esprit: Tu as été délivré de la gueule du géant Tue-le-Bien, afin de vivre à la lumière des vivants, et de voir ton Roi avec joie. Je te conseille seulement de te repentir de ton penchant à craindre et à douter de sa bonté, avant qu’il t’envoie chercher; de peur que, lorsqu’il viendra, tu ne sois contraint de paraître devant lui en rougissant de cette faute.
Or le jour approchait où Christiana devait partir. Et la route était pleine de gens venus pour la voir se mettre en voyage. Mais voici, toutes les rives au-delà du fleuve étaient couvertes de chevaux et de chars, descendus d’en haut pour l’accompagner jusqu’à la porte de la cité. Elle s’avança donc, et entra dans le fleuve, en faisant un signe d’adieu à ceux qui la suivaient. Les dernières paroles qu’on l’entendit prononcer furent: Je viens, Seigneur, pour être avec toi et te bénir! Alors ses enfants et ses amis s’en retournèrent chez eux, car ceux qui attendaient Christiana l’avaient emportée hors de leur vue. Elle s’en alla donc, appela, et entra par la porte avec toutes les solennités de joie avec lesquelles son mari Chrétien y était entré avant elle. À son départ, les enfants pleurèrent. Mais M. Grand-Cœur et M. Vaillant jouèrent de la cymbale bien accordée et de la harpe, pour la joie. Puis chacun s’en retourna chez soi.
Avec le temps, il vint de nouveau un courrier dans la ville, et son affaire était avec M. Prêt-à-Boiter. Il le chercha donc, et lui dit: Je viens de la part de Celui que tu as aimé et suivi, quoique sur des béquilles; et mon message est de te dire qu’il t’attend à sa table pour souper avec lui dans son royaume, le lendemain de Pâques; c’est pourquoi prépare-toi pour ce voyage. Puis il lui donna, lui aussi, un signe qu’il était un vrai messager, en disant: « J’ai brisé ton vase d’or, et détaché ton cordon d’argent. » Ecclésiaste 12:8.
Après cela, M. Prêt-à-Boiter fit venir ses compagnons de pèlerinage, et leur dit: On m’envoie chercher, et Dieu vous visitera, vous aussi. Et il pria M. Vaillant de rédiger son testament. Et parce qu’il n’avait rien à léguer à ceux qui lui survivraient, sinon ses béquilles et ses bons vœux, il parla ainsi: Ces béquilles, je les lègue à mon fils qui marchera sur mes traces, avec cent vœux ardents pour qu’il se montre meilleur que je ne l’ai été.
Puis il remercia M. Grand-Cœur de sa conduite et de sa bonté, et se disposa ainsi pour son voyage. Quand il arriva au bord du fleuve, il dit: Maintenant je n’aurai plus besoin de ces béquilles, puisque voilà là-bas des chars et des chevaux pour me porter. Les dernières paroles qu’on l’entendit prononcer furent: Bienvenue, ô vie! Et il s’en alla.
Après cela, on vint annoncer à M. Faible-Esprit que le courrier sonnait du cor à la porte de sa chambre. Puis il entra, et lui dit: Je viens te dire que ton Maître a besoin de toi, et que dans très peu de temps tu contempleras sa face dans la gloire. Et reçois ceci comme signe de la vérité de mon message: « Ceux qui regardent par les fenêtres sont obscurcis. » Ecclésiaste 12:5. Alors M. Faible-Esprit fit appeler ses amis, et leur dit quel message lui avait été apporté, et quel signe il avait reçu de la vérité de ce message. Puis il dit: Puisque je n’ai rien à léguer à personne, à quoi bon faire un testament? Quant à mon esprit faible, je le laisserai derrière moi, car je n’en aurai nul besoin au lieu où je vais, et il ne vaut pas la peine d’être donné au plus pauvre des pèlerins; c’est pourquoi, quand je serai parti, je désire que vous, M. Vaillant, l’enterriez dans un fumier. Cela fait, et le jour de son départ étant venu, il entra dans le fleuve comme les autres. Ses dernières paroles furent: Tenez bon, foi et patience! Et il passa sur l’autre rive.
Quand bien des jours se furent écoulés, M. Abattement fut appelé à son tour; car un courrier était venu, et lui apporta ce message: Homme tremblant! la présente est pour te sommer d’être prêt à te rendre auprès du Roi pour le prochain jour du Seigneur, afin de pousser des cris de joie pour ta délivrance de tous tes doutes. Et, dit le messager, pour preuve que mon message est vrai, reçois ceci: et il lui donna une sauterelle qui lui devint pesante. Ecclésiaste 12:7.
Or la fille de M. Abattement, qui s’appelait Toute-Effrayée, dit, quand elle apprit ce qui s’était passé, qu’elle voulait s’en aller avec son père. Alors M. Abattement dit à ses amis: Moi et ma fille, vous savez ce que nous avons été, et combien nous nous sommes montrés pénibles en toute compagnie. Ma volonté et celle de ma fille est que nos abattements et nos craintes serviles ne soient jamais reçus de personne, dès le jour de notre départ et à jamais; car je sais qu’après ma mort ils s’offriront à d’autres. Car, pour vous parler franchement, ce sont des fantômes que nous avons hébergés dès que nous avons commencé à être pèlerins, et dont nous n’avons jamais pu nous défaire ensuite; et ils rôderont çà et là, cherchant à se faire héberger chez les pèlerins; mais, pour l’amour de nous, fermez-leur la porte. Quand le temps de leur départ fut venu, ils montèrent jusqu’au bord du fleuve. Les dernières paroles de M. Abattement furent: Adieu, nuit; bienvenue, jour! Sa fille traversa le fleuve en chantant, mais nul ne put comprendre ce qu’elle disait.
Quelque temps après, il arriva qu’il y eut dans la ville un courrier qui demanda M. Honnête. Il vint donc à la maison où il était, et lui remit en main ces lignes: Il t’est ordonné d’être prêt pour ce jour-ci en huit, afin de te présenter devant ton Seigneur dans la maison de son Père. Et pour signe que mon message est vrai: « Toutes les filles du chant s’affaibliront. » Ecclésiaste 12:6. Alors M. Honnête fit appeler ses amis, et leur dit: Je meurs, mais je ne ferai point de testament. Quant à mon honnêteté, elle s’en ira avec moi; qu’on le dise à celui qui viendra après moi. Quand le jour de son départ fut venu, il se disposa à passer le fleuve. Or le fleuve, en ce temps-là, débordait de ses rives en quelques endroits; mais M. Honnête, de son vivant, avait prié un certain Bonne-Conscience de venir l’attendre là, ce que celui-ci fit en effet; et il lui tendit la main, et l’aida ainsi à passer. Les dernières paroles de M. Honnête furent: La grâce règne! Et il quitta le monde.
Après cela, le bruit se répandit que M. Vaillant-pour-la-Vérité avait reçu une sommation par le même courrier que les autres, et qu’il avait eu pour signe de la vérité de cette sommation: « Que son seau s’était rompu sur la source. » Ecclésiaste 12:8. Quand il l’eut compris, il fit appeler ses amis, et le leur fit savoir. Puis il dit: Je m’en vais chez mon Père; et bien que je sois parvenu ici à grand-peine, je ne me repens pourtant pas maintenant de toute la peine que j’ai prise pour arriver où je suis. Mon épée, je la donne à celui qui me succédera dans mon pèlerinage, et mon courage et mon adresse à qui pourra les acquérir. Mes marques et mes cicatrices, je les emporte avec moi, pour qu’elles me soient un témoignage que j’ai livré les combats de Celui qui sera maintenant mon rémunérateur. Quand le jour où il devait s’en aller fut venu, beaucoup l’accompagnèrent jusqu’au bord du fleuve; et comme il y entrait, il dit: « Mort, où est ton aiguillon? » Et comme il descendait plus avant, il dit: « Sépulcre, où est ta victoire? » 1 Corinthiens 15:55. Ainsi il passa, et toutes les trompettes sonnèrent pour lui sur l’autre rive.
Puis vint une sommation pour M. Inébranlable. Ce M. Inébranlable était celui que les autres pèlerins avaient trouvé à genoux sur la Terre enchantée. Et le courrier la lui apporta ouverte dans ses mains; elle portait qu’il devait se préparer à changer de vie, car son Maître ne voulait plus qu’il fût si loin de lui. À cette nouvelle, M. Inébranlable demeura tout pensif. Non, dit le messager, vous n’avez pas besoin de douter de la vérité de mon message; car voici un signe de sa vérité: « Ta roue est cassée sur la citerne. » Ecclésiaste 12:8. Alors il appela M. Grand-Cœur, qui était leur guide, et lui dit: Monsieur, bien que ce n’ait pas été mon sort de jouir beaucoup de votre bonne compagnie pendant les jours de mon pèlerinage, cependant, depuis que je vous connais, vous m’avez été profitable. Quand je suis parti de chez moi, j’ai laissé derrière moi une femme et cinq petits enfants; permettez-moi de vous prier, à votre retour (car je sais que vous allez et revenez à la maison de votre Maître, dans l’espérance d’être encore le conducteur d’autres saints pèlerins), d’envoyer quelqu’un à ma famille, et de leur faire connaître tout ce qui m’est arrivé et m’arrivera. Parlez-leur en outre de mon heureuse arrivée en ce lieu, et de l’état béni où je suis à présent et où j’ai été ces derniers temps. Parlez-leur aussi de Chrétien et de Christiana sa femme, et de la manière dont elle et ses enfants ont suivi son mari. Dites-leur aussi quelle heureuse fin elle a faite, et où elle est allée. Je n’ai que peu ou rien à envoyer à ma famille, si ce n’est des prières et des larmes pour eux; il suffira que vous les en informiez, si peut-être elles peuvent prévaloir. Quand M. Inébranlable eut ainsi mis ordre à ses affaires, et que le temps fut venu pour lui de se hâter de partir, il descendit, lui aussi, vers le fleuve. Or il y avait en ce temps-là un grand calme sur le fleuve; c’est pourquoi M. Inébranlable, quand il fut à peu près à mi-chemin, s’arrêta un moment, et s’entretint avec ses compagnons qui l’avaient escorté jusque-là. Et il dit: Ce fleuve a été une terreur pour beaucoup; oui, la seule pensée de ce fleuve m’a souvent effrayé moi aussi; mais maintenant il me semble que je me tiens à l’aise; mon pied est posé ferme sur ce même fond où se tinrent les pieds des sacrificateurs qui portaient l’arche de l’alliance, pendant qu’Israël passait le Jourdain. Josué 3:17. Les eaux, il est vrai, sont amères au palais et froides à l’estomac; pourtant la pensée de ce vers quoi je vais, et de l’escorte qui m’attend sur l’autre rive, est comme un charbon ardent dans mon cœur. Je me vois maintenant au terme de mon voyage; mes jours de labeur sont finis. Je vais voir cette tête qui fut couronnée d’épines, et ce visage sur lequel on cracha pour moi. J’ai vécu jusqu’ici par ouï-dire et par la foi; mais maintenant je vais là où je vivrai par la vue, et où je serai avec Celui dont la compagnie fait mes délices. J’ai aimé entendre parler de mon Seigneur; et partout où j’ai vu sur la terre l’empreinte de son soulier, j’ai désiré y poser aussi mon pied. Son nom a été pour moi comme une boîte de civette; oui, plus doux que tous les parfums. Sa voix m’a été très douce, et j’ai désiré son visage plus que ne désirent la lumière du soleil ceux qui la désirent le plus. Ses paroles, j’avais coutume de les recueillir pour ma nourriture, et comme remèdes contre mes défaillances. Il m’a soutenu, et il m’a gardé de mes iniquités; oui, il a affermi mes pas dans sa voie.
Or, tandis qu’il discourait ainsi, son visage changea; son homme fort se courba sous lui; et après qu’il eut dit: Prends-moi, car je viens à toi, ils cessèrent de le voir.
Mais c’était une chose glorieuse de voir comme l’espace ouvert était rempli de chevaux et de chars, de trompettes et de joueurs de flûte, de chanteurs et de joueurs d’instruments à cordes, pour accueillir les pèlerins à mesure qu’ils montaient et entraient l’un après l’autre par la belle porte de la cité.
Quant aux enfants de Christiana, les quatre garçons que Christiana avait amenés, avec leurs femmes et leurs enfants, je ne restai pas où j’étais jusqu’à ce qu’ils eussent passé. J’ai aussi, depuis que je suis revenu, entendu dire à quelqu’un qu’ils étaient encore en vie, et qu’ils le resteraient pour quelque temps, pour l’accroissement de l’Église, dans le lieu où ils étaient.
S’il m’échoit de repasser par ce chemin, je pourrai donner à ceux qui le désirent le récit de ce que je tais ici; en attendant, je dis à mon lecteur
ADIEU.
FIN.
Chapitre 22 terminé
Huitième étape