Chapitre 20 · 1 h 2 min de lecture
Sixième étape
Je vis ensuite qu’ils poursuivirent jusqu’à l’éminence qui était un peu plus loin, élevée tout exprès pour offrir une vue aux pèlerins. C’était l’endroit d’où Chrétien avait aperçu pour la première fois Fidèle, son frère. Ils s’y assirent donc et s’y reposèrent. Ils y mangèrent aussi et y burent, et se réjouirent d’avoir été délivrés d’un ennemi si dangereux. Tandis qu’ils étaient ainsi assis à manger, Christiana demanda au guide s’il n’avait reçu aucun mal dans le combat. M. Grand-Cœur répondit: Non, sinon un peu dans ma chair; encore cela sera-t-il si loin de tourner à mon détriment que c’est dès à présent une preuve de mon amour pour mon Maître et pour vous, et que ce sera, par la grâce, un moyen d’accroître à la fin ma récompense.
Christiana: Mais n’avez-vous pas eu peur, mon bon monsieur, quand vous l’avez vu venir avec sa massue?
M. Grand-Cœur: C’est mon devoir, dit-il, de me défier de ma propre force, afin de m’appuyer sur Celui qui est plus fort que tous.
Christiana: Mais qu’avez-vous pensé quand, au premier coup, il vous a jeté à terre?
M. Grand-Cœur: Eh bien, j’ai pensé, fit-il, que c’est ainsi que mon Maître lui-même avait été traité, et que pourtant c’est lui qui a vaincu à la fin. 2 Corinthiens 4:10-11; Romains 8:37.
Matthieu: Pensez-en tous ce qu’il vous plaira, moi je pense que Dieu a été merveilleusement bon envers nous, et en nous faisant sortir de cette vallée, et en nous délivrant de la main de cet ennemi. Pour ma part, je ne vois pas pourquoi nous nous défierions davantage de notre Dieu, puisqu’il nous a maintenant, et dans un lieu tel que celui-ci, donné un pareil témoignage de son amour. Alors ils se levèrent et allèrent de l’avant.
Or, un peu devant eux, se dressait un chêne; et lorsqu’ils y furent arrivés, ils trouvèrent dessous un vieux pèlerin profondément endormi. Ils connurent que c’était un pèlerin à ses vêtements, à son bâton et à sa ceinture.
Le guide, M. Grand-Cœur, l’éveilla donc; et le vieillard, en levant les yeux, s’écria: Qu’y a-t-il? Qui êtes-vous, et que faites-vous ici?
M. Grand-Cœur: Allons, l’ami, ne vous échauffez pas tant; il n’y a ici que des amis. Le vieillard pourtant se lève, se tient sur ses gardes, et veut savoir d’eux qui ils sont. Alors le guide dit: Je m’appelle Grand-Cœur; je suis le guide de ces pèlerins qui s’en vont au pays céleste.
M. Honnête: Alors M. Honnête dit: Je vous demande pardon; je craignais que vous ne fussiez de la bande de ceux qui, il y a quelque temps, ont volé son argent à Petite-Foi; mais à présent que je regarde mieux autour de moi, je vois que vous êtes des gens plus honnêtes.
M. Grand-Cœur: Eh! qu’auriez-vous voulu ou pu faire pour vous défendre, si en effet nous avions été de cette bande?
M. Honnête: Ce que j’aurais fait! Eh bien, je me serais battu tant qu’il me serait resté un souffle; et si je l’avais fait, je suis sûr que vous n’auriez jamais pu avoir le dessus sur moi; car un chrétien ne peut jamais être vaincu, à moins qu’il ne se rende de lui-même.
M. Grand-Cœur: Bien dit, père Honnête, fit le guide; car à cela je connais que tu es un coq de bonne race, car tu as dit la vérité.
M. Honnête: Et à cela aussi je connais que tu sais ce qu’est le vrai pèlerinage; car tous les autres pensent que nous sommes les plus prompts de tous à être vaincus.
M. Grand-Cœur: Eh bien, puisque nous nous sommes si heureusement rencontrés, permettez-moi, je vous prie, de vous demander votre nom et le nom du lieu d’où vous venez.
M. Honnête: Mon nom, je ne puis vous le dire; mais je viens de la ville de Stupidité: elle est située à quelque quatre degrés au-delà de la ville de Destruction.
M. Grand-Cœur: Oh! vous êtes de ce pays-là? Alors je crois deviner à demi qui vous êtes: votre nom est Vieille-Honnêteté, n’est-ce pas?
M. Honnête: Le vieillard rougit alors et dit: Non pas l’honnêteté dans l’abstrait, mais Honnête est mon nom; et je souhaite que ma nature s’accorde avec le nom qu’on me donne. Mais, monsieur, dit le vieillard, comment avez-vous pu deviner que je suis un tel homme, puisque je viens d’un tel lieu?
M. Grand-Cœur: J’avais déjà entendu parler de vous par mon Maître; car il sait toutes les choses qui se font sur la terre. Mais je me suis souvent étonné que quelqu’un pût venir de chez vous; car votre ville est pire que la ville de Destruction elle-même.
M. Honnête: Oui, nous sommes plus éloignés du soleil, et ainsi plus froids et plus insensibles. Mais un homme serait-il dans une montagne de glace, si le Soleil de la justice se lève sur lui, son cœur gelé sentira le dégel; et c’est ce qui m’est arrivé.
M. Grand-Cœur: Je le crois, père Honnête, je le crois; car je sais que la chose est vraie.
Alors le vieillard salua tous les pèlerins d’un saint baiser de charité, et leur demanda leurs noms, et comment ils s’étaient trouvés depuis qu’ils avaient entrepris leur pèlerinage.
Christiana: Alors Christiana dit: Mon nom, je suppose que vous en avez entendu parler; le bon Chrétien était mon mari, et ces quatre-ci sont ses enfants. Mais pouvez-vous imaginer l’émotion du vieillard quand elle lui dit qui elle était? Il sauta, il sourit, il les bénit de mille bons souhaits, en disant:
M. Honnête: J’ai beaucoup entendu parler de votre mari, et de ses voyages et des combats qu’il a soutenus en son temps. Soit dit pour votre consolation, le nom de votre mari retentit dans toutes ces contrées du monde: sa foi, son courage, sa constance et sa sincérité en toutes choses ont rendu son nom célèbre. Puis il se tourna vers les garçons et leur demanda leurs noms, qu’ils lui dirent. Alors il leur dit: Matthieu, sois semblable à Matthieu le publicain, non dans le vice, mais dans la vertu. Matthieu 10:3. Samuel, dit-il, sois semblable à Samuel le prophète, un homme de foi et de prière. Psaumes 99:6. Joseph, dit-il, sois semblable à Joseph dans la maison de Potiphar, chaste, et fuyant la tentation. Genèse 39. Et toi, Jacques, sois semblable à Jacques le juste, et à Jacques le frère de notre Seigneur. Actes 1:13. Ensuite ils lui parlèrent de Miséricorde, et lui dirent comment elle avait quitté sa ville et sa parenté pour accompagner Christiana et ses fils. Là-dessus le vieil honnête homme dit: Miséricorde est ton nom: par la miséricorde tu seras soutenue et portée à travers toutes les difficultés qui t’assailliront en chemin, jusqu’à ce que tu arrives là où tu contempleras avec consolation la Source de la miséricorde face à face. Pendant tout ce temps, le guide, M. Grand-Cœur, était fort content, et souriait à ses compagnons.
Or, comme ils marchaient ensemble, le guide demanda au vieillard s’il ne connaissait pas un certain M. Peureux, qui était parti en pèlerinage de son pays.
M. Honnête: Oui, fort bien, dit-il. C’était un homme qui avait en lui la racine de la chose; mais c’était l’un des pèlerins les plus embarrassants que j’aie jamais rencontrés de toute ma vie.
M. Grand-Cœur: Je vois que vous l’avez connu, car vous en avez fait un portrait très juste.
M. Honnête: Si je l’ai connu! J’étais son grand compagnon; j’étais avec lui presque toujours; quand il commença à penser à ce qui nous arriverait dans l’au-delà, j’étais avec lui.
M. Grand-Cœur: J’ai été son guide depuis la maison de mon Maître jusqu’aux portes de la Cité céleste.
M. Honnête: Alors vous avez su combien il était embarrassant.
M. Grand-Cœur: Je l’ai su; mais je pouvais fort bien le supporter; car les hommes de ma profession sont souvent chargés de conduire des gens tels que lui.
M. Honnête: Eh bien donc, je vous prie, faites-nous entendre un peu ce qui le concerne, et comment il se comporta sous votre conduite.
M. Grand-Cœur: Eh bien, il craignait toujours de ne pas parvenir là où il désirait aller. Tout ce qu’il entendait dire à quiconque l’effrayait, pour peu que cela eût la moindre apparence d’opposition. J’ai entendu dire qu’il resta à gémir au bourbier du Découragement plus d’un mois durant; et il n’osa pas, bien qu’il en vît plusieurs passer devant lui, s’y aventurer, quoique beaucoup d’entre eux lui offrissent de lui tendre la main. Il ne voulait pas non plus retourner en arrière. La Cité céleste, il disait qu’il mourrait s’il n’y parvenait pas; et pourtant il se laissait abattre par chaque difficulté, et bronchait à chaque fétu que quelqu’un jetait sur son chemin. Enfin, après être resté longtemps au bourbier du Découragement, comme je vous l’ai dit, un matin ensoleillé, je ne sais comment, il s’aventura, et ainsi passa de l’autre côté; mais quand il fut passé, c’est à peine s’il pouvait le croire. Il avait, je pense, un bourbier du Découragement dans l’esprit, un bourbier qu’il portait partout avec lui, sans quoi il n’aurait jamais pu être tel qu’il était. Il arriva donc à la porte, vous savez ce que je veux dire, celle qui se trouve à l’entrée de ce chemin; et là aussi il resta un bon moment avant d’oser frapper. Quand la porte s’ouvrait, il reculait, et cédait la place à d’autres, disant qu’il n’était pas digne. Car, bien qu’il fût arrivé à la porte avant certains, beaucoup d’entre eux entrèrent avant lui. Là, le pauvre homme se tenait tremblant et se recroquevillant; j’ose dire qu’on aurait eu le cœur ému de pitié à le voir. Et il ne voulait pas non plus retourner en arrière. Enfin il prit en main le marteau qui pendait à la porte, et donna un petit coup ou deux; alors quelqu’un lui ouvrit, mais il recula comme auparavant. Celui qui avait ouvert sortit après lui et dit: Toi qui trembles, que veux-tu? Là-dessus il tomba à terre. Celui qui lui parlait s’étonna de le voir si défaillant, et il lui dit: Paix à toi; lève-toi, car j’ai ouvert la porte pour toi; entre, car tu es béni. Là-dessus il se leva et entra en tremblant; et quand il fut dedans, il avait honte de montrer son visage. Eh bien, après qu’on l’eut hébergé là quelque temps, comme vous savez que c’est la coutume, on lui dit de poursuivre son chemin, et on lui indiqua aussi la route qu’il devait prendre. Il marcha donc jusqu’à ce qu’il arrivât à notre maison; mais comme il s’était comporté à la porte, ainsi fit-il à la porte de mon Maître l’Interprète. Il resta là, dans le froid, un bon moment, avant de se hasarder à appeler; et pourtant il ne voulait pas retourner en arrière: et les nuits étaient alors longues et froides. Bien plus, il avait dans son sein un billet de nécessité adressé à mon Maître, pour qu’il le reçût, lui accordât le réconfort de sa maison, et lui donnât aussi un conducteur fort et vaillant, parce qu’il était lui-même un homme si poltron; et malgré tout cela il avait peur d’appeler à la porte. Il rôda donc çà et là aux alentours, jusqu’à ce que, le pauvre homme, il fût presque mort de faim; oui, si grand était son abattement que, bien qu’il vît plusieurs autres entrer pour avoir frappé, il n’osait pas s’aventurer. Enfin, je crois que je regardai par la fenêtre, et, apercevant un homme qui allait et venait devant la porte, je sortis vers lui et lui demandai qui il était; mais, le pauvre homme, il avait les larmes aux yeux; je compris donc ce qu’il lui fallait. Je rentrai donc, et le dis dans la maison, et nous fîmes part de la chose à notre Seigneur: il me renvoya alors dehors pour le prier d’entrer; mais j’ose dire que j’eus bien de la peine à y parvenir. Enfin il entra; et je dirai cela à l’honneur de mon Seigneur, il en usa envers lui avec un amour merveilleux. Il n’y avait que quelques bons morceaux sur la table, mais on en mit quelques-uns sur son tranchoir. Alors il présenta le billet; mon Seigneur le regarda, et dit que son désir lui serait accordé. Quand il eut donc été là un bon moment, il sembla reprendre quelque courage, et se trouver un peu plus réconforté. Car mon Maître, il faut que vous le sachiez, a des entrailles très tendres, surtout envers ceux qui ont peur; c’est pourquoi il en usa envers lui de la manière la plus propre à l’encourager. Eh bien, quand il eut vu les choses du lieu, et qu’il fut prêt à se mettre en route pour aller à la Cité, mon Seigneur, comme il l’avait fait autrefois pour Chrétien, lui donna un flacon de cordial et quelques bonnes choses à manger. Ainsi nous nous mîmes en route, et je marchai devant lui; mais l’homme était de peu de paroles; seulement il soupirait tout haut.
Quand nous fûmes arrivés à l’endroit où les trois compères étaient pendus, il dit qu’il craignait que ce ne fût aussi sa fin. Seulement il parut content quand il vit la croix et le sépulcre. Là, je l’avoue, il désira s’arrêter un peu pour regarder; et il sembla, pendant quelque temps ensuite, un peu plus gai. Quand il arriva à la colline Difficulté, il ne s’y arrêta pas, et il ne craignit pas beaucoup les lions non plus: car il faut que vous sachiez que ses tourments ne portaient pas sur des choses de ce genre; sa crainte portait sur son acceptation à la fin.
Je le fis entrer au palais Beau, je crois, avant qu’il le voulût. Et quand il y fut, je lui fis faire la connaissance des demoiselles du lieu; mais il avait honte de se montrer beaucoup en compagnie. Il désirait fort être seul; pourtant il aimait toujours les bons entretiens, et souvent il se mettait derrière le paravent pour les écouter. Il aimait beaucoup aussi à voir les choses anciennes, et à les méditer dans son esprit. Il me dit ensuite qu’il aurait aimé demeurer dans ces deux maisons d’où il venait en dernier lieu, savoir, à la porte et chez l’Interprète, mais qu’il n’avait pas osé être assez hardi pour le demander.
Quand nous partîmes aussi du palais Beau, et que nous descendîmes la colline dans la vallée de l’Humiliation, il descendit aussi bien que j’aie jamais vu homme le faire de ma vie; car peu lui importait d’être abaissé, pourvu qu’il fût heureux à la fin. Oui, je crois qu’il y avait une sorte de sympathie entre cette vallée et lui; car je ne l’ai jamais vu mieux, de tout son pèlerinage, qu’il ne le fut dans cette vallée.
Là il se couchait, embrassait la terre, et baisait jusqu’aux fleurs qui croissaient dans cette vallée. Lamentations 3:27-29. Il se levait maintenant chaque matin à la pointe du jour, allant et venant, et se promenant de long en large dans la vallée.
Mais quand il fut arrivé à l’entrée de la vallée de l’Ombre de la mort, je crus que j’allais perdre mon homme: non qu’il eût la moindre inclination à retourner en arrière, cela il l’eut toujours en horreur; mais il était prêt à mourir de peur. Oh! les lutins vont m’emporter! les lutins vont m’emporter! criait-il; et je ne pouvais l’en faire démordre. Il faisait là un tel bruit et de telles clameurs que, s’ils l’avaient seulement entendu, c’eût été assez pour les encourager à venir fondre sur nous.
Mais je remarquai fort bien ceci: c’est que cette vallée fut aussi tranquille quand nous la traversâmes que je l’aie jamais connue, avant ou depuis. Je suppose que ces ennemis avaient alors reçu de notre Seigneur une défense spéciale, et l’ordre de ne point s’en mêler jusqu’à ce que M. Peureux l’eût traversée.
Il serait trop long de tout vous raconter; nous ne mentionnerons donc qu’un passage ou deux de plus. Quand il fut arrivé à la foire de la Vanité, je crus qu’il allait se battre avec tous les gens de la foire. Je craignis que nous n’y fussions tous deux assommés, tant il s’échauffait contre leurs folies. Sur la Terre enchantée, il fut très vigilant. Mais quand il fut arrivé au fleuve où il n’y avait point de pont, il se trouva de nouveau en grande détresse. Maintenant, maintenant, disait-il, il allait être noyé pour toujours, et ainsi ne verrait jamais avec consolation ce visage qu’il était venu contempler de si loin.
Et là aussi je remarquai une chose bien digne d’attention: l’eau de ce fleuve était plus basse à ce moment-là que je ne l’ai jamais vue de toute ma vie; si bien qu’il passa enfin, à peine mouillé au-dessus des souliers. Comme il montait vers la porte, je commençai à prendre congé de lui, et à lui souhaiter un bon accueil là-haut. Il me dit alors: Je l’aurai, je l’aurai. Puis nous nous séparâmes, et je ne le revis plus.
M. Honnête: Il semble donc qu’à la fin tout alla bien pour lui?
M. Grand-Cœur: Oui, oui, je n’ai jamais eu de doute à son sujet. C’était un homme d’un esprit d’élite; seulement il fut toujours tenu fort bas, et cela rendit sa vie si pesante pour lui-même et si embarrassante pour les autres. Psaumes 88. Il était, plus que beaucoup, sensible au péché: il avait si peur de faire tort aux autres que souvent il se refusait ce qui était permis, parce qu’il ne voulait pas scandaliser. Romains 14:21; 1 Corinthiens 8:13.
M. Honnête: Mais quelle pouvait être la raison pour qu’un si brave homme fût toute sa vie tellement dans les ténèbres?
M. Grand-Cœur: Il y en a deux sortes de raisons. L’une est que le Dieu sage veut qu’il en soit ainsi: les uns doivent jouer de la flûte, et les autres pleurer. Matthieu 11:16. Or M. Peureux était de ceux qui jouaient de la basse. Lui et ses pareils sonnent de la saquebute, dont les notes sont plus lugubres que celles des autres musiques; quoique, à la vérité, certains disent que la basse est le fondement de la musique. Et pour ma part, je ne fais aucun cas d’une profession de foi qui ne commence pas dans l’accablement de l’âme. La première corde que le musicien touche d’ordinaire, quand il veut tout accorder, c’est la basse. Dieu aussi joue d’abord sur cette corde, quand il accorde l’âme pour lui-même. Seulement, voici quelle était l’imperfection de M. Peureux: il ne put jouer d’aucune autre musique que de celle-là jusque vers la fin de sa vie.
[Je prends la liberté de parler ainsi par métaphore pour aiguiser l’esprit des jeunes lecteurs, et parce que, dans le livre de l’Apocalypse, les rachetés sont comparés à une troupe de musiciens qui jouent de leurs trompettes et de leurs harpes, et chantent leurs cantiques devant le trône. Apocalypse 5:8; 14:2-3.]
M. Honnête: C’était un homme très zélé, comme on peut le voir par le récit que vous avez fait de lui. Difficultés, lions ou foire de la Vanité, il ne les craignait nullement; ce n’étaient que le péché, la mort et l’enfer qui étaient pour lui une terreur, parce qu’il avait quelques doutes sur sa part à ce pays céleste.
M. Grand-Cœur: Vous dites juste; c’étaient là les choses qui le tourmentaient; et elles venaient, comme vous l’avez bien remarqué, de la faiblesse de son esprit sur ce point, non d’une faiblesse d’âme quant à la partie pratique de la vie d’un pèlerin. J’ose croire que, comme dit le proverbe, il aurait mordu un tison ardent, s’il s’était trouvé sur son chemin; mais les choses qui l’accablaient, personne encore n’a jamais pu les secouer avec aisance.
Christiana: Alors Christiana dit: Ce récit sur M. Peureux m’a fait du bien; je croyais que personne ne m’avait ressemblé. Mais je vois qu’il y avait quelque ressemblance entre ce brave homme et moi: seulement nous différions en deux choses. Ses tourments étaient si grands qu’ils éclataient au dehors; mais les miens, je les gardais au dedans. Les siens aussi pesaient si lourdement sur lui qu’ils l’empêchaient de frapper aux maisons préparées pour recevoir les pèlerins; mais mon tourment fut toujours tel qu’il me faisait frapper plus fort.
Miséricorde: S’il m’est permis, à moi aussi, d’ouvrir mon cœur, je dois dire que quelque chose de lui a aussi habité en moi. Car j’ai toujours eu plus peur de l’étang et de la perte d’une place au paradis que de la perte d’autres choses. Oh! pensais-je, puissé-je avoir le bonheur d’y avoir une demeure! C’est assez, dussé-je quitter le monde entier pour la gagner.
Matthieu: Alors Matthieu dit: La crainte était une chose qui me faisait penser que j’étais bien loin d’avoir en moi des choses favorables au salut. Mais s’il en fut ainsi d’un si brave homme que lui, pourquoi n’en irait-il pas bien de moi aussi?
Jacques: Point de crainte, point de grâce, dit Jacques. Bien qu’il n’y ait pas toujours la grâce là où est la crainte de l’enfer, il est certain pourtant qu’il n’y a point de grâce là où il n’y a point de crainte de Dieu.
M. Grand-Cœur: Bien dit, Jacques; tu as touché le but. Car la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse; et il est certain que ceux à qui manque le commencement n’ont ni milieu ni fin. Mais nous conclurons ici notre entretien sur M. Peureux, après avoir envoyé après lui cet adieu.
« Eh bien, Maître Peureux, tu craignais
Ton Dieu, et tu tremblais
De faire, tant que tu vivais ici,
Rien qui t’eût pu trahir.
Et tu craignais l’étang et l’abîme?
Plût à Dieu que d’autres aussi!
Car ceux à qui manque ta sagesse
Se perdent eux-mêmes ainsi. »
Je vis ensuite qu’ils poursuivaient toujours leur entretien. Car après que M. Grand-Cœur en eut fini avec M. Peureux, M. Honnête commença à leur parler d’un autre, qui s’appelait M. Volonté-Propre. Il se prétendait pèlerin, dit M. Honnête; mais je suis persuadé qu’il n’entra jamais par la porte qui se trouve à l’entrée du chemin.
M. Grand-Cœur: Vous êtes-vous jamais entretenu avec lui à ce sujet?
M. Honnête: Oui, plus d’une fois ou deux; mais il était toujours semblable à lui-même, obstiné dans sa propre volonté. Il ne se souciait ni des hommes, ni des arguments, ni même des exemples; ce que son esprit le poussait à faire, il le faisait, et on ne pouvait l’amener à rien faire d’autre.
M. Grand-Cœur: Quels principes tenait-il, je vous prie? car je suppose que vous pouvez le dire.
M. Honnête: Il tenait qu’un homme pouvait suivre les vices aussi bien que les vertus des pèlerins; et que, s’il faisait l’un et l’autre, il serait certainement sauvé.
M. Grand-Cœur: Comment? S’il avait dit qu’il est possible aux meilleurs d’être coupables des vices des pèlerins aussi bien que de prendre part à leurs vertus, on n’aurait guère pu le blâmer; car, en vérité, nous ne sommes absolument exempts d’aucun vice, sinon à condition de veiller et de lutter. Mais ce n’est pas là, je le vois, ce dont il s’agit; si je vous comprends bien, vous voulez dire qu’il était d’avis qu’il était permis d’être ainsi.
M. Honnête: Oui, oui, c’est ce que je veux dire, et c’est ainsi qu’il croyait et qu’il pratiquait.
M. Grand-Cœur: Mais sur quels fondements s’appuyait-il pour parler ainsi?
M. Honnête: Eh bien, il disait qu’il avait l’Écriture pour garant.
M. Grand-Cœur: Je t’en prie, M. Honnête, présente-nous quelques exemples.
M. Honnête: Je le ferai. Il disait qu’avoir commerce avec les femmes d’autrui, David, le bien-aimé de Dieu, l’avait pratiqué, et que par conséquent il pouvait le faire. Il disait qu’avoir plus d’une femme était une chose que Salomon avait pratiquée, et que par conséquent il pouvait le faire. Il disait que Sara et les pieuses sages-femmes d’Égypte avaient menti, et de même Rahab, qui fut sauvée, et que par conséquent il pouvait le faire. Il disait que les disciples, sur l’ordre de leur Maître, étaient allés prendre l’ânesse de son propriétaire, et que par conséquent il pouvait en faire autant. Il disait que Jacob avait obtenu l’héritage de son père par la ruse et la dissimulation, et que par conséquent il pouvait en faire autant.
M. Grand-Cœur: Bassesse insigne, en vérité! Et êtes-vous sûr qu’il était de cette opinion?
M. Honnête: Je l’ai entendu la défendre, apporter l’Écriture à l’appui, apporter des arguments à l’appui, etc.
M. Grand-Cœur: Voilà une opinion qui ne mérite d’être tolérée nulle part au monde!
M. Honnête: Il faut me bien entendre: il ne disait pas que tout homme pouvait agir ainsi, mais que ceux qui avaient les vertus de ceux qui ont fait de telles choses pouvaient aussi faire de même.
M. Grand-Cœur: Mais quoi de plus faux qu’une telle conclusion? Car c’est dire que, parce que des hommes de bien ont autrefois péché par faiblesse, il avait licence de le faire d’un esprit présomptueux; ou que, parce qu’un enfant, renversé par un coup de vent ou pour avoir heurté une pierre, est tombé et s’est souillé dans la boue, il pourrait de propos délibéré s’y coucher et s’y vautrer comme un sanglier. Qui eût pensé qu’un homme pût être à ce point aveuglé par la puissance de la convoitise? Mais ce qui est écrit doit être vrai: « ils s’y heurtent pour n’avoir pas cru à la parole, et c’est à cela qu’ils sont destinés. » 1 Pierre 2:8. Supposer que ceux qui s’adonnent aux vices des hommes pieux puissent avoir leurs vertus, c’est aussi une illusion aussi forte que l’autre. Se repaître des péchés du peuple de Dieu, Osée 4:8, comme un chien lèche l’ordure, n’est point le signe qu’on possède leurs vertus. Et je ne puis croire non plus que celui qui tient cette opinion puisse avoir présentement en lui la foi ou l’amour. Mais je sais que vous lui avez fait de fortes objections; que peut-il donc dire pour sa défense, je te prie?
M. Honnête: Eh bien, il dit que faire cela par conviction lui semble bien plus honnête que de le faire tout en professant l’opinion contraire.
M. Grand-Cœur: Réponse fort méchante. Car s’il est mal de lâcher la bride aux convoitises tandis que nos opinions condamnent de telles choses, il est pire encore de pécher et de plaider qu’on a permission de le faire: l’un fait broncher les spectateurs par accident, l’autre les mène droit dans le piège.
M. Honnête: Beaucoup ont l’esprit de cet homme sans en avoir la bouche; et c’est ce qui fait qu’on tient le pèlerinage en si petite estime.
M. Grand-Cœur: Vous avez dit la vérité, et il y a de quoi s’en affliger; mais celui qui craint le Roi du paradis échappera à toutes ces choses.
Christiana: Il y a d’étranges opinions dans le monde. J’en connais un qui disait qu’il serait bien temps de se repentir quand on viendrait à mourir.
M. Grand-Cœur: De telles gens ne sont pas trop sages; cet homme-là, s’il avait eu une semaine pour courir vingt milles, sa vie en dépendant, se serait bien gardé de remettre son voyage à la dernière heure de cette semaine.
M. Honnête: Vous dites vrai; et pourtant la plupart de ceux qui se tiennent pour pèlerins font justement ainsi. Je suis, comme vous le voyez, un vieil homme; il y a bien des jours que je voyage sur cette route, et j’ai remarqué bien des choses.
J’en ai vu partir comme s’ils allaient chasser le monde entier devant eux, qui pourtant, au bout de peu de jours, sont morts comme ceux du désert, et n’ont ainsi jamais aperçu la terre promise. J’en ai vu qui ne promettaient rien quand ils se mirent en route comme pèlerins, et dont on eût pensé qu’ils ne vivraient pas un jour, qui se sont pourtant montrés de fort bons pèlerins. J’en ai vu qui couraient en avant à toute hâte, et qui, peu de temps après, s’en retournaient en courant tout aussi vite. J’en ai vu qui parlaient d’abord fort bien de la vie de pèlerin, et qui, au bout de quelque temps, en ont dit tout autant de mal. J’en ai entendu qui, au moment de partir pour le paradis, affirmaient qu’un tel lieu existe, et qui, lorsqu’ils y étaient presque arrivés, sont revenus sur leurs pas en disant qu’il n’y en a point. J’en ai entendu se vanter de ce qu’ils feraient si on venait à s’opposer à eux, et qui, à la première fausse alerte, ont abandonné la foi, le chemin du pèlerin, et tout le reste.
Or, comme ils poursuivaient ainsi leur chemin, quelqu’un accourut à leur rencontre et leur dit: Messieurs, et vous du sexe plus faible, si vous aimez la vie, sauvez-vous, car les brigands sont devant vous.
M. Grand-Cœur: Alors M. Grand-Cœur dit: Ce sont les trois qui assaillirent autrefois Petite-Foi. Eh bien, dit-il, nous sommes prêts à les recevoir. Et ils continuèrent leur route. À chaque détour ils s’attendaient à rencontrer les scélérats; mais soit qu’ils eussent entendu parler de M. Grand-Cœur, soit qu’ils eussent quelque autre gibier en vue, ils ne vinrent point au-devant des pèlerins.
Christiana souhaita alors une hôtellerie pour s’y refaire, elle et ses enfants, car ils étaient las. M. Honnête dit alors: Il y en a une un peu plus loin devant nous, où demeure un fort honorable disciple, nommé Gaïus. Romains 16:23. Ils résolurent donc tous d’y entrer, et d’autant plus volontiers que le vieux gentilhomme leur en avait rendu un si bon témoignage. Arrivés à la porte, ils entrèrent sans frapper, car on n’a point coutume de frapper à la porte d’une hôtellerie. Ils demandèrent alors le maître de la maison, et il vint à eux. Ils lui demandèrent donc s’ils pouvaient loger là cette nuit.
Gaïus: Oui, messieurs, si vous êtes des hommes droits; car ma maison n’est que pour les pèlerins. Alors Christiana, Miséricorde et les garçons se réjouirent d’autant plus que l’hôtelier aimait les pèlerins. Ils demandèrent donc des chambres, et il leur en montra une pour Christiana, ses enfants et Miséricorde, et une autre pour M. Grand-Cœur et le vieux gentilhomme.
M. Grand-Cœur: Alors M. Grand-Cœur dit: Bon Gaïus, qu’as-tu pour le souper? Car ces pèlerins sont venus de loin aujourd’hui, et ils sont las.
Gaïus: Il est tard, dit Gaïus, de sorte que nous ne pouvons guère sortir chercher des vivres; mais ce que nous avons, vous y serez les bienvenus, si cela peut vous contenter.
M. Grand-Cœur: Nous nous contenterons de ce que tu as dans la maison; car, autant que je t’ai éprouvé, tu n’es jamais dépourvu de ce qui convient.
Il descendit alors et parla au cuisinier, qui s’appelait Goûte-ce-qui-est-bon, pour qu’il apprêtât le souper de tant de pèlerins. Cela fait, il remonta en disant: Venez, mes bons amis, soyez les bienvenus chez moi; je suis heureux d’avoir une maison pour vous recevoir; et, tandis qu’on apprête le souper, entretenons-nous, s’il vous plaît, de quelque bon discours. Et tous dirent: Volontiers.
Gaïus: Alors Gaïus dit: De qui cette vénérable dame est-elle la femme? et de qui cette jeune demoiselle est-elle la fille?
M. Grand-Cœur: Cette femme est la femme d’un nommé Chrétien, un pèlerin d’autrefois; et voici ses quatre enfants. La jeune fille est une de ses connaissances, qu’elle a persuadée de venir avec elle en pèlerinage. Les garçons tiennent tout de leur père et brûlent de marcher sur ses traces; oui, pour peu qu’ils voient un endroit où le vieux pèlerin s’est couché, ou quelque empreinte de son pied, la joie leur remplit le cœur, et ils brûlent de s’y coucher ou d’y poser le pied à leur tour.
Gaïus: Alors Gaïus dit: Est-ce là la femme de Chrétien, et sont-ce là les enfants de Chrétien? J’ai connu le père de votre mari, et même le père de son père. Beaucoup de gens de bien sont sortis de cette souche; leurs ancêtres demeurèrent d’abord à Antioche. Actes 11:26. Les ancêtres de Chrétien (je suppose que vous en avez entendu parler à votre mari) étaient des hommes fort dignes. Plus qu’aucun que je connaisse, ils se sont montrés hommes d’une grande vertu et d’un grand courage pour le Seigneur des pèlerins, pour ses voies et pour ceux qui l’aimaient. J’ai entendu parler de beaucoup de parents de votre mari qui ont soutenu toutes les épreuves pour l’amour de la vérité. Étienne, qui fut l’un des premiers de la famille dont votre mari est issu, eut la tête fracassée à coups de pierres. Actes 7:59-60. Jacques, un autre de cette lignée, fut mis à mort par le tranchant de l’épée. Actes 12:2. Sans parler de Paul et de Pierre, hommes anciennement de la famille dont votre mari est sorti, il y eut Ignace, qui fut jeté aux lions; Romanus, dont la chair fut arrachée morceau par morceau de ses os; et Polycarpe, qui se montra homme dans le feu. Il y eut celui qu’on suspendit au soleil dans une corbeille, pour être dévoré par les guêpes; et celui qu’on mit dans un sac et qu’on jeta à la mer pour l’y noyer. Il serait tout à fait impossible de compter tous ceux de cette famille qui ont souffert l’outrage et la mort pour l’amour de la vie de pèlerin. Et je ne puis que me réjouir de voir que ton mari a laissé après lui quatre garçons tels que ceux-ci. J’espère qu’ils soutiendront le nom de leur père, qu’ils marcheront sur les traces de leur père, et qu’ils parviendront à la fin de leur père.
M. Grand-Cœur: En vérité, monsieur, ce sont des garçons de belle espérance: ils semblent choisir de tout cœur les voies de leur père.
Gaïus: C’est ce que je disais. C’est pourquoi la famille de Chrétien est en voie de se répandre encore sur la face du sol, et d’être nombreuse sur la face de la terre; que Christiana cherche donc pour ses fils des jeunes filles auxquelles ils puissent être fiancés, etc., afin que le nom de leur père et la maison de ses ancêtres ne soient jamais oubliés dans le monde.
M. Honnête: Ce serait dommage que sa famille vînt à déchoir et à s’éteindre.
Gaïus: Déchoir, elle ne le peut; mais diminuer, elle le peut; que Christiana suive mon conseil, et c’est le moyen de la soutenir. Et, Christiana, dit cet hôtelier, je suis heureux de te voir ici avec ton amie Miséricorde; vous faites un aimable couple. Et s’il m’est permis de te conseiller, attache-toi Miséricorde par un lien plus étroit: si elle y consent, qu’elle soit donnée à Matthieu, ton fils aîné. C’est le moyen de conserver une postérité sur la terre. Ce mariage fut donc conclu, et avec le temps ils furent unis; mais nous en dirons davantage plus loin.
Gaïus poursuivit encore et dit: Je veux maintenant parler en faveur des femmes, pour ôter leur opprobre. Car, de même que la mort et la malédiction sont entrées dans le monde par une femme, Genèse 3, ainsi en fut-il de la vie et du salut: Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme. Galates 4:4. Bien plus, pour montrer combien celles qui vinrent après abhorraient l’acte de leur mère, les femmes de l’Ancien Testament désiraient avoir des enfants, dans l’espoir que telle ou telle d’entre elles serait peut-être la mère du Sauveur du monde. Je dirai encore que, lorsque le Sauveur fut venu, des femmes se réjouirent en lui avant qu’aucun homme ou aucun ange l’eût fait. Luc 1:42-46. Je ne lis nulle part qu’aucun homme ait jamais donné à Christ ne fût-ce qu’un denier; mais les femmes le suivaient et l’assistaient de leurs biens. Luc 8:2-3. Ce fut une femme qui lui lava les pieds de ses larmes, Luc 7:37-50, et une femme qui oignit son corps pour sa sépulture. Jean 11:2; 12:3. Ce furent des femmes qui pleuraient lorsqu’il allait à la croix, Luc 23:27, et des femmes qui le suivirent depuis la croix, Matthieu 27:55-56; Luc 23:55, et qui se tinrent assises vis-à-vis de son sépulcre quand il fut enseveli. Matthieu 27:61. Ce furent des femmes qui furent les premières auprès de lui au matin de sa résurrection, Luc 24:1, et des femmes qui les premières apportèrent à ses disciples la nouvelle qu’il était ressuscité des morts. Luc 24:22-23. Les femmes sont donc hautement favorisées, et elles montrent par ces choses qu’elles ont part avec nous à la grâce de la vie.
Alors le cuisinier fit savoir que le souper était presque prêt, et envoya quelqu’un mettre la nappe et les tranchoirs, et disposer le sel et le pain.
Matthieu dit alors: La vue de cette nappe, et de ce qui annonce le souper, éveille en moi pour la nourriture un plus grand appétit que je n’en avais auparavant.
Gaïus: Qu’ainsi toutes les doctrines qui te sont dispensées en cette vie éveillent en toi un plus grand désir de t’asseoir au souper du grand Roi dans son royaume; car toutes les prédications, tous les livres et toutes les ordonnances d’ici-bas ne sont que comme la pose des tranchoirs et le sel qu’on met sur la table, auprès du festin que notre Seigneur nous préparera quand nous arriverons dans sa maison.
Le souper fut donc servi. On posa d’abord devant eux sur la table une épaule offerte par élévation et une poitrine offerte en offrande agitée, pour montrer qu’ils devaient commencer leur repas par la prière et la louange à Dieu. Avec l’épaule élevée, David élevait son cœur à Dieu; et sur la poitrine agitée, où reposait son cœur, il avait coutume de s’appuyer sur sa harpe quand il en jouait. Lévitique 7:32-34; 10:14-15; Psaumes 25:1; Hébreux 13:15. Ces deux plats étaient très frais et très bons, et tous en mangèrent de bon appétit.
On apporta ensuite une bouteille de vin, rouge comme le sang. Deutéronome 32:14; Juges 9:13; Jean 15:5. Et Gaïus leur dit: Buvez librement; c’est le vrai jus de la vigne, qui réjouit le cœur de Dieu et des hommes. Ils burent donc et furent joyeux.
Vint ensuite un plat de lait où l’on avait émietté du pain; Gaïus dit: Donnez-le aux garçons, afin qu’ils croissent par lui. 1 Pierre 2:1-2.
On leur servit ensuite à leur tour un plat de crème et de miel. Alors Gaïus dit: Mangez-en librement, car cela est bon pour réconforter et fortifier votre jugement et votre intelligence. Ce fut le mets de notre Seigneur quand il était enfant: « Il mangera de la crème et du miel, jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien. » Ésaïe 7:15.
Puis on leur apporta un plat de pommes, et c’étaient des fruits d’un fort bon goût. Alors Matthieu dit: Pouvons-nous manger des pommes, puisque ce fut par un tel fruit que le serpent séduisit notre première mère?
Alors Gaïus dit:
« Ce fut par des pommes que nous fûmes séduits,
Mais le péché, non les pommes, a souillé nos esprits:
Pommes défendues, si on les mange, corrompent le sang;
En manger quand il l’ordonne nous fait du bien pourtant:
Bois donc à ses coupes, toi, l’Église, sa colombe,
Et mange de ses pommes, toi qui es malade d’amour. »
Alors Matthieu dit: J’ai fait ce scrupule parce que, il y a peu de temps, j’ai été malade pour avoir mangé du fruit.
Gaïus: Le fruit défendu te rendra malade; mais non celui que notre Seigneur a permis.
Tandis qu’ils s’entretenaient ainsi, on leur présenta un autre plat, et c’était un plat de noix. Cantique des cantiques 6:11. Alors quelques-uns de ceux qui étaient à table dirent: Les noix gâtent les dents tendres, surtout les dents des enfants. Ce qu’ayant entendu, Gaïus dit:
« Les textes durs sont des noix (je ne les dirai pas trompeurs),
Dont les coques défendent l’amande aux mangeurs:
Ouvrez les coques, et vous aurez la chair;
On les apporte ici pour vous les faire casser et manger. »
Alors ils furent très joyeux, et restèrent longtemps à table, s’entretenant de bien des choses. Alors le vieux gentilhomme dit: Mon bon hôte, tandis que nous cassons vos noix, veuillez, s’il vous plaît, nous expliquer cette énigme:
« Il était un homme, que certains disaient fou:
Plus il jetait au loin, plus il avait en tout. »
Alors tous prêtèrent une grande attention, se demandant ce que dirait le bon Gaïus; il demeura donc un moment assis en silence, puis il répondit ainsi:
« Qui fait aux pauvres le don de son bien
En aura tout autant, et dix fois plus, qu’il le tienne pour certain. »
Alors Joseph dit: J’ose bien le dire, monsieur, je ne pensais pas que vous auriez pu la deviner.
Oh! dit Gaïus, il y a longtemps que je suis formé dans cette voie: rien n’enseigne comme l’expérience. J’ai appris de mon Seigneur à être généreux, et j’ai trouvé par expérience que j’y ai gagné. Tel, qui donne libéralement, devient plus riche; et tel, qui épargne à l’excès, ne fait que s’appauvrir. Tel fait le riche et n’a rien du tout, tel fait le pauvre et a de grands biens. Proverbes 11:24; 13:7.
Alors Samuel parla tout bas à Christiana, sa mère, et lui dit: Mère, c’est ici la maison d’un fort brave homme; restons-y un bon moment, et que mon frère Matthieu y épouse Miséricorde avant que nous allions plus loin. Ce qu’ayant entendu, Gaïus, leur hôte, dit: De très bon cœur, mon enfant.
Ils restèrent donc là plus d’un mois, et Miséricorde fut donnée pour femme à Matthieu.
Pendant leur séjour, Miséricorde, selon sa coutume, faisait des tuniques et des vêtements pour les donner aux pauvres, par quoi elle valut aux pèlerins une fort bonne renommée.
Mais revenons à notre histoire. Après le souper, les garçons demandèrent un lit, car ils étaient las du voyage. Gaïus appela alors pour qu’on leur montrât leur chambre; mais Miséricorde dit: C’est moi qui les mettrai au lit. Elle les mit donc au lit, et ils dormirent bien; mais les autres veillèrent toute la nuit, car Gaïus et eux se trouvaient d’une compagnie si bien assortie qu’ils ne savaient comment se séparer. Après avoir longuement parlé de leur Seigneur, d’eux-mêmes et de leur voyage, le vieux M. Honnête, celui qui avait proposé l’énigme à Gaïus, commença à dodeliner de la tête. Alors Grand-Cœur dit: Quoi, monsieur, vous commencez à vous assoupir; allons, secouez-vous, voici une énigme pour vous. M. Honnête dit alors: Faites-la-nous entendre. Et M. Grand-Cœur reprit:
« Qui veut tuer doit d’abord être vaincu:
Qui veut vivre au dehors doit d’abord chez soi mourir. »
Ha! dit M. Honnête, elle est dure, celle-là; dure à expliquer, et plus dure encore à pratiquer. Mais allons, notre hôte, dit-il, je vous laisse ma part, s’il vous plaît: expliquez-la, vous, et j’écouterai ce que vous direz.
Non, dit Gaïus, c’est à vous qu’elle a été proposée, et l’on attend que vous y répondiez. Alors le vieux gentilhomme dit:
« Il doit d’abord par la grâce être vaincu,
Celui qui veut mortifier le péché;
Qui veut me convaincre qu’il vit
Doit d’abord à lui-même mourir. »
C’est juste, dit Gaïus; la bonne doctrine et l’expérience enseignent cela. Car, premièrement, jusqu’à ce que la grâce se déploie et subjugue l’âme par sa gloire, celle-ci n’a aucun cœur pour s’opposer au péché. De plus, si le péché est les cordes de Satan dont l’âme est liée, comment ferait-elle résistance avant d’être déliée de cette infirmité? Secondement, quiconque connaît la raison ou la grâce ne croira pas qu’un homme qui est esclave de ses propres corruptions puisse être un monument vivant de la grâce. Et maintenant qu’il m’en souvient, je vais vous raconter une histoire qui mérite d’être entendue. Il y avait deux hommes qui partirent en pèlerinage; l’un commença quand il était jeune, l’autre quand il était vieux. Le jeune homme avait à lutter contre de fortes corruptions; celles du vieillard étaient affaiblies par le déclin de la nature. Le jeune homme marchait d’un pas aussi égal que le vieux, et était en toutes choses aussi léger que lui. Lequel des deux, maintenant, avait les grâces les plus éclatantes, puisque tous deux semblaient pareils?
M. Honnête: Le jeune homme, sans aucun doute. Car ce qui tient tête à la plus forte opposition donne la meilleure preuve qu’il est le plus fort, surtout quand il marche aussi du même pas que ce qui n’en rencontre pas la moitié autant, comme c’est assurément le cas de la vieillesse. De plus, j’ai observé que les vieillards se sont flattés de cette méprise, à savoir de prendre le déclin de la nature pour une victoire de la grâce sur les corruptions, et ont ainsi été enclins à se tromper eux-mêmes. Il est vrai que les vieillards qui ont la grâce sont les plus propres à conseiller les jeunes, parce qu’ils ont le plus vu la vanité des choses; mais pourtant, quand un vieillard et un jeune homme se mettent en route ensemble, le jeune a l’avantage de faire paraître le plus clairement l’œuvre de la grâce en lui, bien que les corruptions du vieillard soient naturellement les plus faibles. Ils demeurèrent ainsi à s’entretenir jusqu’au point du jour.
Or, quand toute la maisonnée fut levée, Christiana dit à son fils Jacques de lire un chapitre; il lut donc le cinquante-troisième d’Ésaïe. Quand il eut fini, M. Honnête demanda pourquoi il était dit que le Sauveur devait sortir « d’une terre desséchée », et aussi qu’« il n’avait ni beauté, ni éclat ».
M. Grand-Cœur: Alors M. Grand-Cœur dit: À la première question je réponds que c’est parce que l’Église des Juifs, dont Christ est issu, avait alors perdu presque toute la sève et tout l’esprit de la religion. À la seconde je dis que ces paroles sont prononcées au nom des incrédules, qui, parce qu’il leur manque l’œil capable de voir dans le cœur de notre Prince, le jugent sur la pauvreté de son dehors; tout comme ceux qui, ne sachant pas que les pierres précieuses sont recouvertes d’une croûte grossière, quand ils en ont trouvé une, la rejettent, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils ont trouvé, comme on fait d’une pierre commune.
Eh bien, dit Gaïus, maintenant que vous êtes ici, et puisque M. Grand-Cœur, je le sais, manie bien ses armes, nous irons, s’il vous plaît, après nous être restaurés, faire un tour dans les champs, pour voir si nous pouvons faire quelque bien. À un mille d’ici environ, il y a un géant nommé Tue-le-Bien, qui infeste fort le grand chemin du Roi dans ces parages; et je sais à peu près où est son repaire. Il est le maître d’une bande de voleurs: ce serait bien si nous pouvions en délivrer ces parages. Ils y consentirent donc et partirent: M. Grand-Cœur avec son épée, son casque et son bouclier, et les autres avec des lances et des bâtons.
Quand ils arrivèrent à l’endroit où il était, ils le trouvèrent tenant entre ses mains un nommé Faible-Esprit, que ses serviteurs lui avaient amené après l’avoir pris sur le chemin. Le géant était en train de le dépouiller, dans le dessein de lui ronger ensuite les os; car il était de la nature des mangeurs de chair.
Or, dès qu’il vit M. Grand-Cœur et ses amis à l’entrée de sa caverne avec leurs armes, il leur demanda ce qu’ils voulaient.
M. Grand-Cœur: C’est toi que nous voulons; car nous sommes venus venger la querelle des nombreux pèlerins que tu as tués, après les avoir entraînés hors du grand chemin du Roi: sors donc de ta caverne. Il s’arma donc et sortit; ils en vinrent aux mains et combattirent plus d’une heure, puis s’arrêtèrent pour reprendre haleine.
Tue-le-Bien: Alors le géant dit: Pourquoi êtes-vous ici sur mon terrain?
M. Grand-Cœur: Pour venger le sang des pèlerins, comme je te l’ai déjà dit. Ils recommencèrent donc, et le géant fit reculer M. Grand-Cœur; mais celui-ci revint à la charge, et, dans la grandeur de son courage, il frappa avec une telle vigueur la tête et les flancs du géant qu’il lui fit tomber son arme des mains. Il le frappa donc, le tua, lui coupa la tête et l’emporta à l’hôtellerie. Il prit aussi avec lui Faible-Esprit, le pèlerin, et l’amena à son logis. Quand ils furent de retour à la maison, ils montrèrent la tête à la famille et la dressèrent, comme ils en avaient dressé d’autres auparavant, pour servir d’épouvante à ceux qui tenteraient à l’avenir de faire comme lui.
Ils demandèrent alors à M. Faible-Esprit comment il était tombé entre ses mains.
M. Faible-Esprit: Alors le pauvre homme dit: Je suis un homme maladif, comme vous le voyez; et parce que la mort venait d’ordinaire frapper à ma porte une fois par jour, je pensai que je ne me porterais jamais bien chez moi; je me mis donc à la vie de pèlerin, et j’ai voyagé jusqu’ici depuis la ville d’Incertain, où mon père et moi sommes nés. Je suis un homme sans aucune force, ni de corps ni d’esprit; mais je voudrais, si je le pouvais, bien que je ne puisse que me traîner, passer ma vie dans le chemin du pèlerin. Quand j’arrivai à la porte qui est à l’entrée du chemin, le Seigneur de ce lieu me reçut gratuitement; il ne fit d’objection ni contre ma mine chétive ni contre mon esprit faible, mais il me donna ce qui était nécessaire pour mon voyage, et me dit d’espérer jusqu’à la fin. Quand j’arrivai à la maison de l’Interprète, j’y reçus beaucoup de bontés; et, parce qu’on jugea la colline Difficulté trop rude pour moi, je fus porté jusqu’en haut par un de ses serviteurs. En vérité, j’ai trouvé beaucoup de secours auprès des pèlerins, bien qu’aucun ne voulût aller aussi doucement que je suis contraint de le faire; pourtant, à mesure qu’ils passaient, ils me disaient de prendre courage, et que c’était la volonté de leur Seigneur qu’on console les faibles d’esprit, 1 Thessaloniciens 5:14; puis ils continuaient à leur propre pas. Quand je fus arrivé à la ruelle de l’Assaut, ce géant vint à ma rencontre et me dit de me préparer à la lutte. Mais, hélas! faible comme j’étais, j’avais plutôt besoin d’un cordial; il s’avança donc et me prit. Je m’imaginai qu’il ne me tuerait pas. De plus, quand il m’eut entraîné dans sa tanière, comme je n’y étais pas allé de mon plein gré, je crus que j’en sortirais vivant; car j’ai entendu dire qu’aucun pèlerin qui est fait captif par des mains violentes, s’il garde un cœur entier envers son Maître, n’est destiné, selon les lois de la providence, à mourir de la main de l’ennemi. Je m’attendais à être dépouillé, et dépouillé je le suis bien; mais je me suis, comme vous le voyez, échappé la vie sauve, et j’en remercie mon Roi comme en étant l’auteur, et vous comme en étant l’instrument. Je m’attends aussi à d’autres assauts; mais j’ai pris cette résolution, à savoir de courir quand je le puis, de marcher quand je ne puis courir, et de ramper quand je ne puis marcher. Pour le principal, grâce à celui qui m’a aimé, je suis affermi; mon chemin est devant moi, mon esprit est au-delà du fleuve qui n’a point de pont, bien que je ne sois, comme vous le voyez, qu’un homme à l’esprit faible.
M. Honnête: Alors le vieux M. Honnête dit: N’avez-vous pas, il y a quelque temps, connu un certain M. Peureux, un pèlerin?
M. Faible-Esprit: Si je l’ai connu! Oui, il venait de la ville de Stupidité, qui est située à quatre degrés au nord de la ville de Destruction, et à autant de l’endroit où je suis né; pourtant nous nous connaissions bien, car c’était en effet mon oncle, le frère de mon père. Lui et moi étions à peu près du même tempérament: il était un peu plus petit que moi, mais nous avions à peu près le même teint.
M. Honnête: Je vois que vous le connaissiez, et je suis porté à croire aussi que vous étiez parents; car vous avez son air pâlot, un regard pareil au sien, et votre parler est tout semblable.
M. Faible-Esprit: La plupart de ceux qui nous ont connus tous deux l’ont dit; et d’ailleurs, ce que j’ai lu en lui, je l’ai trouvé pour la plus grande part en moi-même.
Gaïus: Allons, monsieur, dit le bon Gaïus, prenez courage; vous êtes le bienvenu chez moi et dans ma maison. Ce qui te fait envie, demande-le librement; et ce que tu voudrais que mes serviteurs fassent pour toi, ils le feront de bon cœur.
Alors M. Faible-Esprit dit: Voilà une faveur inattendue, et comme le soleil qui perce une nuée très sombre. Le géant Tue-le-Bien me destinait-il cette faveur quand il m’arrêta et résolut de ne pas me laisser aller plus loin? Voulait-il qu’après avoir fouillé mes poches, je vinsse chez Gaïus, mon hôte? Et pourtant il en est ainsi.
Or, tandis que M. Faible-Esprit et Gaïus s’entretenaient ainsi, quelqu’un arriva en courant, frappa à la porte, et dit qu’à un mille et demi de là un certain M. Pas-Droit, un pèlerin, avait été frappé de mort sur place par la foudre.
M. Faible-Esprit: Hélas! dit M. Faible-Esprit, il est tué? Il m’avait rejoint quelques jours avant que j’arrive jusqu’ici, et avait voulu me tenir compagnie. Il était aussi avec moi quand Tue-le-Bien, le géant, me prit; mais il avait les talons agiles, et il s’échappa; mais il semble qu’il s’échappa pour mourir, et que je fus pris pour vivre.
« Ce qui semble chercher à nous tuer tout à fait
Nous tire bien souvent du plus triste méfait.
Cette Providence au visage de trépas
Souvent aux humbles donne la vie ici-bas.
Moi, je fus pris; lui s’échappa, prit la fuite:
Les mains croisées, à lui la mort, à moi la vie. »
Or, vers ce temps-là, Matthieu et Miséricorde furent mariés; Gaïus donna aussi sa fille Phébé pour femme à Jacques, frère de Matthieu; après quoi ils demeurèrent encore une dizaine de jours dans la maison de Gaïus, y passant leur temps et les saisons comme les pèlerins ont coutume de le faire.
Quand ils durent partir, Gaïus leur fit un festin, et ils mangèrent et burent, et se réjouirent. Puis l’heure vint où il leur fallait s’en aller; c’est pourquoi M. Grand-Cœur demanda la note. Mais Gaïus lui dit que, dans sa maison, ce n’était pas la coutume que les pèlerins payassent leur entretien. Il les logeait et nourrissait à l’année, mais il attendait son paiement du bon Samaritain, qui lui avait promis de lui rendre fidèlement, à son retour, toute la dépense qu’il aurait faite pour eux. Luc 10:34-35. Alors M. Grand-Cœur lui dit:
M. Grand-Cœur: Bien-aimé, tu agis fidèlement dans ce que tu fais pour les frères, et même pour des frères étrangers, lesquels ont rendu témoignage de ta charité, en présence de l’Église. Tu feras bien de pourvoir à leur voyage d’une manière digne de Dieu. 3 Jean 1:5-6. Alors Gaïus prit congé d’eux tous, et de ses enfants, et particulièrement de M. Faible-Esprit. Il lui donna aussi de quoi boire en chemin.
Or, M. Faible-Esprit, au moment où ils passaient la porte, fit mine de vouloir s’attarder. Ce que voyant, M. Grand-Cœur lui dit: Allons, M. Faible-Esprit, je vous prie, venez avec nous: je serai votre conducteur, et vous serez traité comme les autres.
M. Faible-Esprit: Hélas! il me manque un compagnon qui me convienne. Vous êtes tous vigoureux et forts, mais moi, comme vous le voyez, je suis faible; j’aime donc mieux venir derrière, de peur qu’à cause de mes nombreuses infirmités je ne sois un fardeau et pour moi-même et pour vous. Je suis, comme je l’ai dit, un homme d’un esprit faible et débile, et je serai scandalisé et affaibli par ce que d’autres peuvent supporter. Je n’aimerai pas qu’on rie; je n’aimerai pas les habits voyants; je n’aimerai pas les questions inutiles. Bien plus, je suis un homme si faible que je me scandalise de ce que d’autres ont la liberté de faire. Je ne connais pas encore toute la vérité: je suis un chrétien fort ignorant. Parfois, si j’entends quelques-uns se réjouir dans le Seigneur, cela me trouble, parce que je ne puis en faire autant. Il en est de moi comme d’un homme faible parmi les forts, ou comme d’un malade parmi les bien portants, ou comme d’une lampe méprisée; de sorte que je ne sais que faire. « Celui dont le pied est près de glisser est comme une lampe méprisée dans la pensée de celui qui est à son aise. » Job 12:5.
M. Grand-Cœur: Mais, mon frère, dit M. Grand-Cœur, j’ai pour mission de consoler les esprits faibles et de soutenir les faibles. Il faut absolument que vous veniez avec nous; nous vous attendrons; nous vous prêterons notre aide; nous nous priverons pour l’amour de vous de certaines choses, tant d’opinion que de pratique; nous n’entrerons pas devant vous dans des discussions sur les opinions; nous nous ferons tout à vous, plutôt que de vous laisser en arrière. 1 Thessaloniciens 5:14; Romains 14; 1 Corinthiens 8:9-13; 9:22.
Or, pendant tout ce temps, ils étaient à la porte de Gaïus; et voici, tandis qu’ils étaient ainsi dans la chaleur de leur entretien, M. Prêt-à-Boiter vint à passer, ses béquilles à la main, et lui aussi s’en allait en pèlerinage.
M. Faible-Esprit: Alors M. Faible-Esprit lui dit: Mon ami, comment es-tu venu jusqu’ici? Je me plaignais à l’instant de n’avoir pas de compagnon qui me convienne, mais tu es selon mon souhait. Sois le bienvenu, sois le bienvenu, bon M. Prêt-à-Boiter; j’espère que toi et moi pourrons nous être de quelque secours.
M. Prêt-à-Boiter: Je serai heureux de ta compagnie, dit l’autre; et, bon M. Faible-Esprit, plutôt que de nous séparer, puisque nous nous sommes si heureusement rencontrés, je te prêterai une de mes béquilles.
M. Faible-Esprit: Non, dit-il, bien que je te remercie de ta bonne volonté, je n’ai pas envie de boiter avant d’être estropié. Toutefois je pense que, dans l’occasion, elle pourra me servir contre un chien.
M. Prêt-à-Boiter: Si moi-même ou mes béquilles pouvons te faire plaisir, nous sommes tous deux à tes ordres, bon M. Faible-Esprit.
Ainsi donc ils se mirent en route. M. Grand-Cœur et M. Honnête allaient devant, Christiana et ses enfants venaient ensuite, et M. Faible-Esprit venait derrière, avec M. Prêt-à-Boiter et ses béquilles. Alors M. Honnête dit:
M. Honnête: Je vous prie, monsieur, maintenant que nous sommes en chemin, racontez-nous quelques choses profitables de ceux qui sont allés en pèlerinage avant nous.
M. Grand-Cœur: Bien volontiers. Je suppose que vous avez entendu comment Chrétien, autrefois, rencontra Apollyon dans la vallée de l’Humiliation, et aussi quelle rude besogne ce fut pour lui de traverser la vallée de l’Ombre de la mort. Je pense aussi que vous n’avez pu manquer d’entendre comment Fidèle fut mis à l’épreuve par Madame Lascive, par Adam le Premier, par un certain Mécontent, et par Honte: quatre coquins aussi trompeurs qu’un homme en puisse rencontrer sur la route.
M. Honnête: Oui, j’ai entendu parler de tout cela; mais, en vérité, c’est avec Honte que le bon Fidèle eut le plus de peine: c’était un infatigable.
M. Grand-Cœur: Oui; car, comme le pèlerin l’a bien dit, de tous les hommes c’était lui qui portait le moins bien son nom.
M. Honnête: Mais dites-moi, monsieur, où fut-ce que Chrétien et Fidèle rencontrèrent Beau-Parleur? Celui-là aussi était un personnage notable.
M. Grand-Cœur: C’était un sot plein d’assurance; pourtant beaucoup suivent ses voies.
M. Honnête: Il faillit bien séduire Fidèle.
M. Grand-Cœur: Oui, mais Chrétien lui indiqua un moyen de le démasquer promptement.
Ils continuèrent ainsi jusqu’à ce qu’ils arrivassent à l’endroit où Évangéliste rencontra Chrétien et Fidèle, et leur prédit ce qui leur arriverait à la foire de la Vanité. Alors leur guide dit: C’est ici, à peu près, que Chrétien et Fidèle rencontrèrent Évangéliste, qui leur prédit les tribulations qu’ils auraient à essuyer à la foire de la Vanité.
M. Honnête: Vraiment? J’ose dire que ce fut un rude chapitre qu’il leur lut alors.
M. Grand-Cœur: C’en fut un, mais il leur donna en même temps de l’encouragement. Mais à quoi bon parler d’eux? C’étaient deux hommes semblables à des lions; ils avaient rendu leur visage semblable à un caillou. Ne vous souvient-il pas combien ils furent intrépides lorsqu’ils comparurent devant le juge?
M. Honnête: Oui: Fidèle souffrit bravement.
M. Grand-Cœur: C’est vrai, et il en sortit de belles choses; car Plein-d’Espoir et quelques autres, à ce que rapporte l’histoire, furent convertis par sa mort.
M. Honnête: Bien, mais continuez, je vous prie; car vous êtes bien au fait des choses.
M. Grand-Cœur: De tous ceux que Chrétien rencontra après avoir traversé la foire de la Vanité, un certain M. Arrière-Pensée fut le plus rusé.
M. Honnête: M. Arrière-Pensée! qui était-ce?
M. Grand-Cœur: Un gaillard très rusé, un franc hypocrite; un homme qui voulait être religieux de quelque côté que tournât le monde, mais si habile qu’il prenait bien garde de n’y jamais rien perdre ni d’en jamais souffrir. Il avait sa façon de religion pour chaque nouvelle occasion, et sa femme s’y entendait aussi bien que lui. Il passait d’une opinion à une autre; oui, et il plaidait même pour sa façon de faire. Mais, autant que j’ai pu l’apprendre, il fit une mauvaise fin avec ses arrière-pensées; et je n’ai jamais ouï dire qu’aucun de ses enfants ait jamais été en quelque estime auprès de ceux qui craignaient véritablement Dieu.
Or, ils étaient alors arrivés en vue de la ville de Vanité, où se tient la foire de la Vanité. Quand donc ils virent qu’ils étaient si près de la ville, ils se consultèrent les uns les autres sur la manière dont ils la traverseraient; et les uns disaient une chose, les autres une autre. Enfin M. Grand-Cœur dit: J’ai souvent, comme vous pouvez le comprendre, conduit des pèlerins à travers cette ville. Or, je connais un certain M. Mnason, Actes 21:16, originaire de l’île de Chypre, ancien disciple, chez qui nous pourrons loger. Si vous le trouvez bon, nous irons chez lui.
D’accord, dit le vieil Honnête; d’accord, dit Christiana; d’accord, dit M. Faible-Esprit; et ainsi dirent-ils tous. Or, vous pouvez penser que le soir était venu lorsqu’ils atteignirent l’entrée de la ville; mais M. Grand-Cœur connaissait le chemin de la maison du vieillard. Ils y arrivèrent donc; il frappa à la porte, et le vieillard, à l’intérieur, reconnut sa voix dès qu’il l’entendit; il ouvrit donc la porte, et ils entrèrent tous. Alors Mnason, leur hôte, leur dit: D’où venez-vous aujourd’hui? Ils répondirent: De la maison de Gaïus, notre ami. Je vous assure, dit-il, que vous avez fait une bonne traite. Vous devez être bien las; asseyez-vous. Ils s’assirent donc.
M. Grand-Cœur: Alors leur guide dit: Eh bien, comment vous trouvez-vous, mes bons amis? J’ose dire que vous êtes les bienvenus chez mon ami.
M. Mnason: Moi aussi, dit M. Mnason, je vous souhaite la bienvenue; et quoi qu’il vous manque, vous n’avez qu’à le dire, et nous ferons ce que nous pourrons pour vous le procurer.
M. Honnête: Ce qui nous manquait le plus, il y a un moment, c’était un abri et une bonne compagnie, et maintenant j’espère que nous avons l’un et l’autre.
M. Mnason: Pour l’abri, vous voyez ce qu’il est; mais pour la bonne compagnie, cela se verra à l’épreuve.
M. Grand-Cœur: Eh bien, dit M. Grand-Cœur, voulez-vous conduire les pèlerins à leur logement?
M. Mnason: Volontiers, dit M. Mnason. Il les mena donc chacun à sa place; et il leur montra aussi une fort belle salle à manger, où ils pourraient se tenir et souper ensemble jusqu’à l’heure d’aller se reposer.
Or, quand ils furent assis à leurs places, et un peu ragaillardis après leur voyage, M. Honnête demanda à son hôte s’il y avait bon nombre de gens de bien dans la ville.
M. Mnason: Nous en avons quelques-uns: car en vérité ils ne sont que peu, comparés à ceux de l’autre bord.
M. Honnête: Mais comment ferons-nous pour en voir quelques-uns? car la vue des hommes de bien, pour ceux qui vont en pèlerinage, est comme l’apparition de la lune et des étoiles pour ceux qui naviguent sur les mers.
M. Mnason: Alors M. Mnason frappa du pied, et sa fille Grâce monta. Il lui dit donc: Grâce, va dire à mes amis, M. Contrit, M. Homme-Saint, M. Aime-les-Saints, M. N’ose-Mentir et M. Pénitent, que j’ai chez moi un ami ou deux qui désirent les voir ce soir. Grâce alla donc les appeler, et ils vinrent; et après les salutations d’usage, ils s’assirent ensemble à table.
Alors M. Mnason, leur hôte, dit: Mes voisins, j’ai, comme vous le voyez, une compagnie d’étrangers venus chez moi; ce sont des pèlerins: ils viennent de loin, et vont à la montagne de Sion. Mais qui pensez-vous, dit-il, que soit celle-ci? montrant du doigt Christiana. C’est Christiana, la femme de Chrétien, ce fameux pèlerin qui, avec Fidèle, son frère, fut si honteusement traité dans notre ville. À ces mots ils furent frappés d’étonnement, et dirent: Nous ne pensions guère voir Christiana quand Grâce est venue nous appeler; aussi est-ce pour nous une bien consolante surprise. Ils lui demandèrent alors comment elle se portait, et si ces jeunes gens étaient les fils de son mari. Et quand elle leur eut dit que oui, ils dirent: Que le Roi que vous aimez et servez vous rende semblables à votre père, et vous amène en paix là où il est!
M. Honnête: Alors M. Honnête (quand ils furent tous assis) demanda à M. Contrit et aux autres dans quel état se trouvait présentement leur ville.
M. Contrit: Vous pouvez être sûrs que nous sommes dans un grand tumulte au temps de la foire. Il est difficile de garder nos cœurs et nos esprits en bon ordre quand nous sommes dans un tel embarras. Celui qui vit dans un lieu comme celui-ci, et qui a affaire à des gens comme ceux que nous avons, a besoin d’un avertissement qui l’engage à prendre garde à chaque instant du jour.
M. Honnête: Mais vos voisins, comment sont-ils maintenant pour ce qui est de la paix?
M. Contrit: Ils sont beaucoup plus modérés à présent qu’autrefois. Vous savez comment Chrétien et Fidèle furent traités dans notre ville; mais depuis quelque temps, dis-je, ils ont été bien plus modérés. Je pense que le sang de Fidèle pèse sur eux comme un fardeau jusqu’à ce jour; car depuis qu’ils l’ont brûlé, ils ont eu honte d’en brûler d’autres. En ce temps-là, nous avions peur de marcher dans la rue; mais maintenant nous pouvons montrer notre visage. Alors le nom de chrétien déclaré était odieux; maintenant, surtout dans certains quartiers de notre ville (car vous savez que notre ville est grande), la religion est tenue pour honorable. Puis M. Contrit leur dit: Comment, je vous prie, vous en va-t-il dans votre pèlerinage? Quelles sont les dispositions du pays à votre égard?
M. Honnête: Il nous arrive ce qui arrive aux voyageurs: tantôt notre chemin est propre, tantôt boueux; tantôt il monte, tantôt il descend; nous sommes rarement dans la certitude. Le vent n’est pas toujours dans notre dos, et tous ceux que nous rencontrons sur le chemin ne sont pas des amis. Nous avons déjà rencontré quelques rudes obstacles, et ce qui reste encore à venir, nous ne le savons pas; mais, pour la plupart, nous trouvons vrai ce qu’on dit depuis longtemps: L’homme de bien doit souffrir la tribulation.
M. Contrit: Vous parlez d’obstacles; quels obstacles avez-vous rencontrés?
M. Honnête: Ah! demandez-le à M. Grand-Cœur, notre guide; car c’est lui qui peut le mieux en rendre compte.
M. Grand-Cœur: Nous avons été assaillis déjà trois ou quatre fois. D’abord Christiana et ses enfants furent assaillis par deux scélérats, qui, craignaient-ils, allaient leur ôter la vie. Nous fûmes assaillis par le géant Homme-Sanguinaire, le géant Massue et le géant Tue-le-Bien. À vrai dire, ce fut plutôt nous qui assaillîmes le dernier que lui qui nous assaillit. Et voici comment: après que nous eûmes passé quelque temps dans la maison de Gaïus, mon hôte et celui de toute l’Église, il nous prit un jour envie de prendre nos armes et d’aller voir si nous ne pourrions pas tomber sur quelqu’un de ces ennemis des pèlerins; car nous avions entendu dire qu’il y en avait un fameux dans ces parages. Or Gaïus connaissait son repaire mieux que moi, parce qu’il habitait dans le voisinage. Nous cherchâmes donc, et cherchâmes encore, jusqu’à ce qu’enfin nous découvrîmes l’entrée de sa caverne: alors nous fûmes joyeux, et nous reprîmes courage. Nous nous approchâmes donc de son antre; et voici, quand nous y arrivâmes, il avait entraîné de vive force dans son filet ce pauvre homme, M. Faible-Esprit, et il était sur le point de le mettre à mort. Mais quand il nous vit, pensant, à ce que nous crûmes, qu’il avait là une autre proie, il laissa le pauvre homme dans son trou et sortit. Nous en vînmes donc aux prises très rudement, et il frappait vigoureusement autour de lui; mais, pour finir, il fut abattu à terre, et on lui coupa la tête, qui fut dressée au bord du chemin pour servir d’épouvante à ceux qui pratiqueraient dans la suite une telle impiété. Que je vous dis la vérité, voici l’homme lui-même pour l’affirmer, lui qui fut comme un agneau arraché de la gueule du lion.
M. Faible-Esprit: Alors M. Faible-Esprit dit: J’ai trouvé cela vrai, à mes dépens et pour ma consolation: à mes dépens, quand il menaçait à tout instant de me ronger les os; et pour ma consolation, quand je vis M. Grand-Cœur et ses amis s’approcher avec leurs armes, si près, pour ma délivrance.
M. Homme-Saint: Alors M. Homme-Saint dit: Il y a deux choses que doivent posséder ceux qui vont en pèlerinage: le courage et une vie sans tache. S’ils n’ont pas de courage, ils ne pourront jamais poursuivre leur chemin; et si leur vie est relâchée, ils feront puer le nom même de pèlerin.
M. Aime-les-Saints: Alors M. Aime-les-Saints dit: J’espère que cet avertissement n’est pas nécessaire parmi vous; mais, en vérité, il y en a beaucoup qui vont sur la route et qui se montrent plutôt étrangers au pèlerinage qu’étrangers et voyageurs sur la terre.
M. N’ose-Mentir: Alors M. N’ose-Mentir dit: C’est vrai. Ils n’ont ni l’habit du pèlerin, ni le courage du pèlerin; ils ne marchent pas droit, mais tout de travers avec leurs pieds; un soulier tourne en dedans, l’autre en dehors; et leurs chausses sont trouées par derrière: ici un lambeau, là une déchirure, au déshonneur de leur Seigneur.
M. Pénitent: Voilà des choses, dit M. Pénitent, dont ils devraient s’affliger; et les pèlerins ne sont pas près de recevoir, eux et leur Voyage du pèlerin, la faveur qu’ils désirent, tant que le chemin ne sera pas nettoyé de telles taches et de telles souillures. Ils restèrent ainsi assis à causer et à passer le temps jusqu’à ce que le souper fût servi sur la table; ils y allèrent, et restaurèrent leurs corps fatigués; puis ils allèrent se reposer.
Or, ils demeurèrent longtemps dans la foire, dans la maison de M. Mnason, qui, avec le temps, donna sa fille Grâce pour femme à Samuel, fils de Chrétien, et sa fille Marthe à Joseph.
Le temps qu’ils demeurèrent là, comme je l’ai dit, fut long, car les choses n’étaient plus comme aux temps passés. C’est pourquoi les pèlerins firent connaissance avec beaucoup des gens de bien de la ville, et leur rendirent tous les services qu’ils purent. Miséricorde, selon sa coutume, travailla beaucoup pour les pauvres: aussi leurs ventres et leurs dos la bénissaient-ils, et elle était là un ornement pour sa profession de foi. Et, pour dire la vérité au sujet de Grâce, de Phébé et de Marthe, elles étaient toutes d’un fort bon naturel, et faisaient beaucoup de bien chacune à sa place. Elles furent aussi toutes très fécondes; de sorte que le nom de Chrétien, comme on l’a dit auparavant, promettait de vivre dans le monde.
Pendant qu’ils séjournaient là, il sortit des bois un monstre qui tua beaucoup de gens de la ville. Il emportait aussi leurs enfants, et leur apprenait à allaiter ses petits. Or, personne dans la ville n’osait seulement affronter ce monstre; mais tous s’enfuyaient quand ils entendaient le bruit de son approche.
Le monstre ne ressemblait à aucune bête de la terre. Son corps était semblable à celui d’un dragon, et il avait sept têtes et dix cornes. Il faisait grand ravage parmi les enfants, et pourtant il était gouverné par une femme. Apocalypse 17:3. Ce monstre proposait des conditions aux hommes; et les hommes qui aimaient leur vie plus que leur âme acceptaient ces conditions. Ils passaient ainsi sous son joug.
Or M. Grand-Cœur, avec ceux qui étaient venus visiter les pèlerins dans la maison de M. Mnason, fit alliance pour aller combattre cette bête, afin de délivrer, s’il se pouvait, les gens de cette ville des pattes et de la gueule de ce serpent si dévorant.
Alors M. Grand-Cœur, M. Contrit, M. Homme-Saint, M. N’ose-Mentir et M. Pénitent sortirent avec leurs armes pour aller à sa rencontre. Or, le monstre fut d’abord très furieux, et regarda ces ennemis avec un grand mépris; mais ils le rossèrent si bien, en rudes hommes d’armes qu’ils étaient, qu’ils le forcèrent à battre en retraite: après quoi ils revinrent à la maison de M. Mnason.
Le monstre, il faut que vous le sachiez, avait ses saisons fixes pour sortir et pour faire ses tentatives contre les enfants des gens de la ville. En ces saisons, ces vaillants hommes le guettaient, et l’assaillaient sans relâche; si bien qu’avec le temps il fut non seulement blessé, mais estropié. Aussi n’a-t-il plus fait parmi les enfants des habitants le ravage qu’il faisait autrefois; et quelques-uns croient fermement que cette bête mourra de ses blessures.
Cela rendit donc M. Grand-Cœur et ses compagnons très célèbres dans cette ville; de sorte que beaucoup de gens, qui n’avaient pas le goût des choses de Dieu, avaient pourtant pour eux une estime et un respect pleins de révérence. C’est donc pour cette raison que ces pèlerins ne subirent pas grand mal en ce lieu. Il est vrai qu’il y en avait quelques-uns de la plus basse sorte, qui ne voyaient pas plus loin qu’une taupe et ne comprenaient pas plus qu’une bête; ceux-là n’avaient aucun respect pour ces hommes, et ne faisaient aucun cas de leur vaillance et de leurs exploits.
Chapitre 20 terminé
Sixième étape