Chapitre 19 · 19 min de lecture
Cinquième étape
Je vis alors dans mon songe qu’ils avancèrent jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au sommet de la colline; là, Piété, se ravisant, s’écria: Hélas! j’ai oublié ce que je voulais donner à Christiana et à ses compagnons: je retourne le chercher. Elle courut donc le chercher. Pendant son absence, Christiana crut entendre, dans un bosquet un peu à l’écart sur la droite, un chant mélodieux des plus singuliers, avec des paroles à peu près comme celles-ci:
« Toute ma vie, ta faveur
M’a été si librement montrée,
Que dans ta maison, pour toujours,
J’aurai ma demeure assurée. »
Et, écoutant encore, elle crut entendre une autre voix lui répondre, disant:
« Pourquoi? C’est que le Seigneur notre Dieu est bon;
Sa miséricorde à jamais est sûre;
Sa vérité tint ferme en toute saison,
Et d’âge en âge elle dure. »
Christiana demanda donc à Prudence qui faisait entendre ces chants singuliers. Cantique des cantiques 2:11-12. Ce sont, répondit-elle, les oiseaux de notre pays: ils ne chantent guère ces airs-là qu’au printemps, quand les fleurs paraissent et que le soleil est chaud; alors on peut les entendre tout le long du jour. Je sors souvent, dit-elle, pour les écouter; souvent aussi nous en gardons d’apprivoisés dans notre maison. Ils nous sont d’une fort bonne compagnie quand nous sommes mélancoliques; ils font aussi des bois, des bosquets et des lieux solitaires des lieux où il fait bon être.
Cependant Piété était revenue. Elle dit donc à Christiana: Regarde, je t’ai apporté un tableau de toutes les choses que tu as vues dans notre maison; tu pourras y jeter les yeux quand tu te sentiras oublieuse, et te remettre ces choses en mémoire pour ton édification et ta consolation.
Ils commencèrent alors à descendre la colline vers la vallée de l’Humiliation. La pente était raide et le chemin glissant; mais ils prirent grand soin, et ainsi ils descendirent assez bien. Quand ils furent en bas, dans la vallée, Piété dit à Christiana: C’est ici que Chrétien, votre mari, rencontra l’immonde démon Apollyon, et qu’ils eurent ensemble ce terrible combat que l’on sait; je ne doute pas que vous n’en ayez entendu parler. Mais prenez courage: tant que vous aurez ici M. Grand-Cœur pour guide et pour conducteur, nous espérons que vous vous en trouverez mieux. Quand donc ces deux-là eurent remis les pèlerins à la conduite de leur guide, il marcha devant, et ils le suivirent.
M. Grand-Cœur: Alors M. Grand-Cœur dit: Nous n’avons pas tant à craindre de cette vallée, car il n’y a rien ici qui puisse nous nuire, à moins que nous ne nous l’attirions nous-mêmes. Il est vrai que Chrétien rencontra ici Apollyon, avec qui il eut même un rude combat; mais cette lutte fut le fruit des faux pas qu’il fit en descendant la colline: car ceux qui font des faux pas là-haut doivent s’attendre à des combats ici. Et c’est de là que cette vallée a pris un si mauvais renom. Car le commun peuple, quand il entend dire que quelque chose d’effroyable est arrivé à un tel en tel lieu, se persuade que ce lieu est hanté par quelque immonde démon ou quelque esprit malin; alors que, hélas! c’est pour le fruit de leurs œuvres que de telles choses leur arrivent en ce lieu. Cette vallée de l’Humiliation est, par elle-même, un endroit aussi fertile qu’aucun de ceux que survole le corbeau; et je suis persuadé que, si nous savions bien chercher, nous pourrions trouver quelque part par ici quelque chose qui nous expliquerait pourquoi Chrétien fut si durement assailli en ce lieu.
Alors Jacques dit à sa mère: Voyez, là-bas se dresse une colonne, et on dirait qu’il y a quelque chose d’écrit dessus; allons voir ce que c’est. Ils y allèrent donc, et y trouvèrent écrit: « Que les faux pas de Chrétien, avant qu’il arrivât ici, et les combats qu’il livra en ce lieu, servent d’avertissement à ceux qui viennent après lui. » Voyez, dit leur guide, ne vous avais-je pas dit qu’il y avait par ici quelque chose qui nous ferait connaître la raison pour laquelle Chrétien fut si durement assailli en ce lieu? Puis, se tournant vers Christiana, il dit: Cela n’est pas plus au déshonneur de Chrétien qu’à celui de tant d’autres à qui le même sort est échu. Car il est plus aisé de monter cette colline que de la descendre, et c’est ce qu’on ne peut dire que de fort peu de collines dans toutes ces contrées du monde. Mais laissons là ce brave homme: il est dans le repos; lui aussi remporta sur son ennemi une belle victoire. Veuille Celui qui habite en haut nous accorder de ne pas nous en tirer plus mal que lui, quand nous viendrons à être éprouvés.
Mais revenons à cette vallée de l’Humiliation. C’est le meilleur et le plus fertile terrain de toutes ces contrées. C’est une terre grasse, et, comme vous le voyez, elle consiste surtout en prairies; et si un homme venait ici en été, comme nous le faisons maintenant, sans en avoir rien su auparavant, et s’il aimait lui aussi à réjouir ses yeux de ce qu’il voit, il pourrait voir ici de quoi le charmer. Voyez comme cette vallée est verte, et comme elle est embellie de lis. Cantique des cantiques 2:1. J’ai connu bien des travailleurs qui ont acquis de beaux domaines dans cette vallée de l’Humiliation; car Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles. Jacques 4:6; 1 Pierre 5:5. C’est vraiment un sol très fertile, et qui rapporte à pleines mains. Quelques-uns aussi ont souhaité que le plus court chemin vers la maison de leur Père passât par ici, afin de n’avoir plus à se mettre en peine de collines ni de montagnes à franchir; mais le chemin est le chemin, et tout est dit.
Or, comme ils avançaient en causant, ils aperçurent un jeune garçon qui paissait les brebis de son père. Le garçon était très pauvrement vêtu, mais il avait un visage fort frais et de bonne mine; et, assis tout seul, il chantait. Écoutez, dit M. Grand-Cœur, ce que dit ce petit berger. Ils prêtèrent donc l’oreille, et il disait:
« Qui est à terre n’a point à craindre de chute;
Qui est petit, point d’orgueil;
Qui est humble aura toujours
Dieu lui-même pour guide.
Je suis content de ce que j’ai,
Que ce soit peu ou beaucoup;
Et, Seigneur, d’être content je te demande encore,
Car ce sont ceux-là que tu sauves.
L’abondance est un fardeau
Pour ceux qui vont en pèlerinage;
Peu ici-bas, et là-haut le bonheur,
Voilà le meilleur, d’âge en âge. »
Alors le guide dit: L’entendez-vous? J’oserai dire que ce garçon mène une vie plus joyeuse, et porte dans son sein plus de cette herbe qu’on nomme paix-du-cœur, que celui qui est vêtu de soie et de velours. Mais poursuivons notre entretien.
Dans cette vallée, notre Seigneur avait autrefois sa maison des champs; il aimait beaucoup à y être. Il aimait aussi à se promener dans ces prairies, car il en trouvait l’air agréable. En outre, on est ici à l’abri du bruit et de l’agitation de cette vie: toutes les conditions sont pleines de bruit et de confusion; seule la vallée de l’Humiliation est ce lieu vide et solitaire. Ici, on n’est pas gêné ni empêché dans sa méditation comme on l’est volontiers ailleurs. C’est une vallée où personne ne se promène, sinon ceux qui aiment la vie de pèlerin. Et bien que Chrétien ait eu la malchance d’y rencontrer Apollyon et d’en venir avec lui à un rude corps à corps, je dois pourtant vous dire qu’autrefois des hommes ont rencontré des anges ici, Osée 12:5-6, qu’ils y ont trouvé des perles, Matthieu 13:46, et qu’ils ont trouvé en ce lieu les paroles de vie. Proverbes 8:36.
Ai-je dit que notre Seigneur avait ici autrefois sa maison des champs, et qu’il aimait à s’y promener? J’ajouterai qu’en ce lieu, et pour les gens qui aiment et parcourent ces terres, il a laissé une rente annuelle, qui leur est fidèlement payée à certaines saisons, pour leur entretien en chemin et pour les encourager davantage à poursuivre leur pèlerinage.
Samuel: Or, comme ils allaient, Samuel dit à M. Grand-Cœur: Monsieur, je comprends que c’est dans cette vallée que mon père et Apollyon se livrèrent bataille; mais à quel endroit fut le combat? car je vois que cette vallée est grande.
M. Grand-Cœur: Votre père livra bataille à Apollyon là-bas devant nous, dans un passage étroit, juste au-delà du Pré-de-l’Oubli. Et, en vérité, cet endroit est le plus dangereux de toutes ces contrées. Car si jamais les pèlerins essuient quelque rude choc, c’est quand ils oublient les faveurs qu’ils ont reçues et combien ils en sont indignes. C’est aussi en cet endroit que d’autres ont été durement éprouvés. Mais nous parlerons davantage du lieu quand nous y serons arrivés; car je suis persuadé qu’aujourd’hui encore il y reste quelque trace de la bataille, ou quelque monument pour attester qu’une telle bataille s’y livra.
Miséricorde: Alors Miséricorde dit: Je crois que je me trouve aussi bien dans cette vallée qu’en aucun autre endroit de tout notre voyage: ce lieu, ce me semble, convient à mon esprit. J’aime à être en de tels lieux, où l’on n’entend ni fracas de carrosses ni roulement de roues. Il me semble qu’ici l’on peut, sans être beaucoup dérangé, songer à ce qu’on est, d’où l’on vient, ce qu’on a fait, et à quoi le Roi nous a appelés. Ici l’on peut méditer, avoir le cœur brisé et l’esprit fondu, jusqu’à ce que les yeux deviennent comme les étangs de Hesbon. Cantique des cantiques 7:5. Ceux qui traversent comme il faut cette vallée de Baca la transforment en un lieu plein de sources; la pluie que Dieu envoie du ciel sur ceux qui sont ici remplit aussi les réservoirs. Cette vallée est aussi celle d’où le Roi donnera aux siens leurs vignes; et ceux qui la traversent chanteront, comme fit Chrétien, malgré sa rencontre avec Apollyon. Psaumes 84:6-8; Osée 2:17.
M. Grand-Cœur: C’est vrai, dit leur guide; j’ai traversé bien des fois cette vallée, et jamais je ne me suis mieux trouvé qu’ici. J’ai aussi servi de conducteur à plusieurs pèlerins, et ils ont confessé la même chose. « Voici sur qui je porterai mes regards », dit le Roi, « sur celui qui souffre et qui a l’esprit abattu, sur celui qui craint ma parole. » Ésaïe 66:2.
Ils arrivèrent alors à l’endroit où s’était livrée la bataille dont il a été parlé. Alors le guide dit à Christiana, à ses enfants et à Miséricorde: C’est ici l’endroit; sur ce terrain se tenait Chrétien, et de là-haut Apollyon vint contre lui; et regardez. Oui, regardez, ne vous l’avais-je pas dit? voici encore aujourd’hui sur ces pierres un peu du sang de votre mari. Voyez aussi comme on aperçoit encore çà et là sur la place quelques éclats des dards brisés d’Apollyon. Voyez encore comme ils ont battu le sol de leurs pieds en combattant, pour tenir bon chacun à sa place contre l’autre; et comme, de leurs coups manqués, ils ont fendu les pierres mêmes en morceaux. Vraiment, Chrétien se conduisit ici en homme, et se montra aussi vaillant que l’eût pu être Hercule lui-même, s’il avait été là. Quand Apollyon fut battu, il fit retraite dans la vallée suivante, qu’on appelle la vallée de l’Ombre de la mort, où nous arriverons bientôt. Voyez, là-bas se dresse aussi un monument, sur lequel sont gravées cette bataille et la victoire de Chrétien, pour sa gloire dans tous les âges. Et comme il se trouvait juste au bord du chemin devant eux, ils s’en approchèrent et lurent l’inscription, qui était mot pour mot celle-ci:
« Tout près d’ici se livra un combat
Fort étrange, et pourtant très vrai;
Chrétien et Apollyon luttèrent
Chacun pour soumettre l’autre.
L’homme se conduisit si bien en homme
Qu’il mit le démon en fuite;
Et moi, monument, je me dresse
Pour en rendre témoignage. »
Quand ils eurent dépassé cet endroit, ils arrivèrent sur les confins de l’Ombre de la mort. Cette vallée était plus longue que l’autre; c’était aussi un lieu très étrangement hanté par des choses mauvaises, comme beaucoup peuvent en témoigner; mais ces femmes et ces enfants la traversèrent plus aisément, parce qu’ils avaient la lumière du jour, et parce que M. Grand-Cœur était leur conducteur.
Comme ils entraient dans cette vallée, ils crurent entendre un gémissement, comme d’hommes mourants; un très grand gémissement. Ils crurent aussi entendre des paroles de lamentation, prononcées comme par des gens dans un tourment extrême. Ces choses firent trembler les garçons; les femmes aussi devinrent pâles et blêmes; mais leur guide leur dit de prendre courage.
Ils allèrent donc un peu plus loin, et il leur sembla sentir la terre commencer à trembler sous eux, comme s’il y avait là quelque creux; ils entendirent aussi une sorte de sifflement, comme de serpents, mais rien encore ne paraissait. Alors les garçons dirent: Ne sommes-nous pas encore au bout de ce lieu lugubre? Mais le guide leur dit encore de prendre courage et de bien regarder à leurs pieds, de peur, dit-il, que vous ne soyez pris dans quelque piège.
Jacques commença alors à se sentir mal; mais je pense que la cause en était la peur: aussi sa mère lui donna-t-elle un peu de ce flacon de cordial qu’on lui avait donné dans la maison de l’Interprète, et trois des pilules que M. Habile avait préparées, et l’enfant commença à se remettre. Ils allèrent ainsi jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à peu près au milieu de la vallée; alors Christiana dit: Il me semble que je vois là-bas, sur la route devant nous, une chose d’une forme telle que je n’en ai jamais vu. Alors Joseph dit: Mère, qu’est-ce que c’est? Une vilaine chose, mon enfant; une vilaine chose, dit-elle. Mais, mère, à quoi cela ressemble-t-il? dit-il. Cela ressemble à je ne sais quoi, dit-elle; et maintenant ce n’est plus qu’à une petite distance. Puis elle dit: C’est tout près.
Eh bien, dit M. Grand-Cœur, que ceux qui ont le plus peur se tiennent tout près de moi. Le démon s’avança donc, et le conducteur alla à sa rencontre; mais quand il fut arrivé jusqu’à lui, il s’évanouit aux yeux de tous. Alors ils se souvinrent de ce qui leur avait été dit quelque temps auparavant: « Résistez au diable, et il fuira loin de vous. » Jacques 4:7.
Ils poursuivirent donc leur route, un peu réconfortés. Mais ils n’étaient pas allés loin que Miséricorde, regardant derrière elle, vit, à ce qu’il lui sembla, quelque chose qui ressemblait tout à fait à un lion; il venait derrière eux d’un grand pas feutré; il avait une voix creuse et rugissante; et à chaque rugissement qu’il poussait, il faisait retentir la vallée et serrer tous les cœurs, excepté le cœur de celui qui était leur guide. Il s’approcha donc, et M. Grand-Cœur passa derrière et mit tous les pèlerins devant lui. Le lion avançait rapidement, et M. Grand-Cœur se prépara à lui livrer combat. 1 Pierre 5:8-9. Mais quand la bête vit qu’on était résolu à lui résister, elle recula à son tour, et ne vint pas plus loin.
Alors ils se remirent en route, et leur conducteur marchait devant eux, jusqu’à ce qu’ils arrivassent à un endroit où une fosse avait été creusée sur toute la largeur du chemin; et avant qu’ils eussent pu se préparer à la franchir, un grand brouillard et des ténèbres tombèrent sur eux, de sorte qu’ils ne pouvaient voir. Alors les pèlerins dirent: Hélas! que ferons-nous maintenant? Mais leur guide répondit: Ne craignez rien, restez en place, et regardez quelle fin sera mise à ceci aussi. Ils s’arrêtèrent donc là, parce que leur chemin était gâté. Alors il leur sembla aussi entendre plus distinctement le bruit et la ruée des ennemis; le feu aussi et la fumée de la fosse étaient beaucoup plus aisés à discerner. Alors Christiana dit à Miséricorde: Maintenant je vois par où mon pauvre mari a passé. J’ai beaucoup entendu parler de ce lieu, mais je n’y étais jamais venue jusqu’à présent. Pauvre homme! il est passé ici tout seul dans la nuit; il a eu la nuit presque tout le long du chemin; et ces démons s’affairaient autour de lui, comme s’ils voulaient le mettre en pièces. Beaucoup en ont parlé; mais nul ne peut dire ce que signifie la vallée de l’Ombre de la mort avant d’y être venu soi-même. Le cœur connaît ses propres chagrins, et un étranger ne saurait partager sa joie. Proverbes 14:10. C’est une chose redoutable que d’être ici.
M. Grand-Cœur: C’est comme travailler sur les grandes eaux, ou comme descendre dans l’abîme. C’est comme être dans le cœur de la mer, et comme descendre jusqu’aux racines des montagnes. On dirait à présent que les barres de la terre nous enferment pour toujours. Mais que ceux qui marchent dans l’obscurité et manquent de lumière se confient dans le nom du Seigneur, et s’appuient sur leur Dieu. Ésaïe 50:10. Pour ma part, comme je vous l’ai déjà dit, j’ai souvent traversé cette vallée, et j’y ai été bien plus durement éprouvé que je ne le suis maintenant; et pourtant vous voyez que je suis vivant. Je ne veux pas me vanter, car je ne suis pas mon propre sauveur; mais j’ai confiance que nous aurons une bonne délivrance. Venez, demandons la lumière à Celui qui peut éclairer nos ténèbres, et qui peut réprimer non seulement ceux-ci, mais tous les Satans de l’enfer.
Ils crièrent donc et prièrent, et Dieu envoya la lumière et la délivrance, car il n’y avait plus d’obstacle sur leur chemin; non, pas même là où tout à l’heure une fosse les avait arrêtés. Pourtant ils n’avaient pas encore traversé la vallée. Ils continuèrent donc d’avancer, et rencontrèrent de grandes puanteurs et des odeurs répugnantes, qui les incommodèrent fort. Alors Miséricorde dit à Christiana: Il n’est pas aussi agréable d’être ici qu’à la porte, ou chez l’Interprète, ou dans la maison où nous avons logé en dernier.
Oh! mais, dit l’un des garçons, il n’est pas si terrible de passer par ici que d’y demeurer toujours; et, autant que je sache, l’une des raisons pour lesquelles nous devons prendre ce chemin pour aller à la maison qui nous est préparée, c’est que notre demeure nous en soit plus douce.
Bien dit, Samuel, reprit le guide; tu viens de parler en homme. Eh bien, si jamais je sors d’ici, dit le garçon, je crois que j’estimerai la lumière et le bon chemin plus que je ne l’ai jamais fait de toute ma vie. Alors le guide dit: Nous serons bientôt dehors.
Ils avancèrent donc, et Joseph dit: Ne pouvons-nous pas encore voir le bout de cette vallée? Alors le guide dit: Prenez garde à vos pieds, car nous allons bientôt être au milieu des pièges. Ils prirent donc garde à leurs pieds, et continuèrent d’avancer; mais les pièges leur donnèrent beaucoup de peine. Or, quand ils furent arrivés au milieu des pièges, ils aperçurent un homme jeté dans le fossé à main gauche, la chair toute déchirée et lacérée. Alors le guide dit: C’est un certain Étourdi, qui suivait ce chemin; il est là depuis longtemps. Il y avait avec lui un certain Prends-Garde, quand il fut pris et tué; mais celui-ci échappa de leurs mains. Vous ne sauriez imaginer combien il en périt par ici; et pourtant les hommes sont assez follement téméraires pour se mettre légèrement en pèlerinage, et pour venir sans guide. Pauvre Chrétien! ce fut merveille qu’il en réchappât ici; mais il était aimé de son Dieu; il avait aussi, pour sa part, un bon courage, sans quoi il n’aurait jamais pu le faire.
Ils approchaient alors de la fin de ce chemin; et juste à l’endroit où Chrétien avait vu la caverne quand il passa, en sortit Massue, un géant. Ce Massue avait coutume de perdre les jeunes pèlerins par ses sophismes; et il appela Grand-Cœur par son nom, et lui dit: Combien de fois vous a-t-on défendu de faire ces choses? Alors M. Grand-Cœur dit: Quelles choses? Quelles choses! reprit le géant; vous savez bien quelles choses: mais je vais mettre fin à votre métier.
Mais, je vous prie, dit M. Grand-Cœur, avant d’en venir aux mains, sachons pourquoi nous devons nous battre. Cependant les femmes et les enfants se tenaient là tout tremblants, et ne savaient que faire. Le géant reprit: Vous pillez le pays, et vous le pillez par la pire des rapines. Ce ne sont là que des généralités, dit M. Grand-Cœur; venez-en aux faits particuliers, l’ami.
Alors le géant dit: Tu pratiques le métier de voleur d’enfants; tu ramasses des femmes et des enfants, et tu les emmènes dans un pays étranger, pour l’affaiblissement du royaume de mon maître. Mais Grand-Cœur répondit alors: Je suis serviteur du Dieu des cieux; mon affaire est de persuader les pécheurs de se repentir. J’ai ordre de faire tous mes efforts pour faire passer hommes, femmes et enfants des ténèbres à la lumière et de la puissance de Satan à Dieu; et si c’est bien là le sujet de ta querelle, battons-nous dès que tu voudras.
Alors le géant s’avança, et M. Grand-Cœur alla à sa rencontre; et tout en marchant il tira son épée; mais le géant avait une massue. Sans plus de façons, ils en vinrent donc aux mains, et au premier coup le géant fit tomber M. Grand-Cœur sur un genou. À cette vue, les femmes et les enfants poussèrent des cris. Mais M. Grand-Cœur, se relevant, frappa autour de lui avec toute sa vigueur, et fit au géant une blessure au bras. Il combattit ainsi l’espace d’une heure, avec une telle ardeur que le souffle sortait des narines du géant comme la vapeur sort d’un chaudron qui bout.
Alors ils s’assirent pour se reposer; mais M. Grand-Cœur se mit à prier. Les femmes et les enfants, eux, ne firent que soupirer et pleurer tout le temps que dura le combat.
Quand ils se furent reposés et eurent repris haleine, ils en revinrent tous deux aux mains; et M. Grand-Cœur, d’un coup, jeta le géant à terre. Non, arrête, laisse-moi me relever, dit celui-ci; et M. Grand-Cœur le laissa loyalement se relever. Ils reprirent donc le combat, et il s’en fallut de bien peu que le géant ne fendît le crâne de M. Grand-Cœur avec sa massue.
M. Grand-Cœur, voyant cela, court sur lui dans toute l’ardeur de son esprit, et le perce sous la cinquième côte. Là-dessus le géant commença à défaillir, et ne put plus soutenir sa massue. Alors M. Grand-Cœur redoubla son coup, et abattit la tête du géant de dessus ses épaules. Alors les femmes et les enfants se réjouirent, et M. Grand-Cœur aussi loua Dieu de la délivrance qu’il avait opérée.
Quand cela fut fait, ils dressèrent ensemble une colonne, y fixèrent la tête du géant, et écrivirent au-dessous, en lettres que les passants pouvaient lire:
« Celui qui portait cette tête était un homme
Qui maltraitait les pèlerins;
Il leur barrait la route, il n’épargnait personne,
Mais il les outrageait tous;
Jusqu’au jour où moi, Grand-Cœur, je me levai
Pour être aux pèlerins un guide;
Jusqu’au jour où je m’opposai
À celui qui était leur ennemi. »
Chapitre 19 terminé
Cinquième étape