Le Voyage du pèlerin
Deuxième étape

Chapitre 16 · 28 min de lecture

Deuxième étape

Je vis donc dans mon songe qu’elles poursuivirent leur chemin, et que le temps leur fut fort agréable.

Alors Christiana se mit à chanter, disant:

Béni soit le jour où je commençai

D’être une pèlerine;

Et béni soit aussi l’homme

Qui m’y a décidée.

Il est vrai que j’ai longtemps tardé

À chercher la vie éternelle;

Mais je cours à présent tant que je puis:

Mieux vaut tard que jamais.

Nos larmes en joie, nos craintes en foi,

Sont changées, on le voit;

Ainsi notre commencement (comme on dit)

Montre ce que sera notre fin.

Or il y avait, de l’autre côté du mur qui bordait le chemin par où Christiana et ses compagnons devaient monter, un jardin; et ce jardin appartenait à celui à qui était ce chien aboyeur dont il a été fait mention plus haut. Et quelques-uns des arbres fruitiers qui poussaient dans ce jardin étendaient leurs branches par-dessus le mur; et comme leurs fruits étaient mûrs, ceux qui les trouvaient les ramassaient et en mangeaient pour leur malheur. Les garçons de Christiana, comme les garçons sont enclins à le faire, charmés par les arbres et par les fruits qui y pendaient, en cueillirent donc et se mirent à manger. Leur mère les gronda de ce qu’ils faisaient, mais les garçons continuèrent quand même.

Eh bien, dit-elle, mes fils, vous faites mal, car ce fruit n’est point à nous; mais elle ne savait pas qu’il appartenait à l’ennemi: je vous le garantis, si elle l’avait su, elle aurait été près de mourir de frayeur. Mais cela passa, et ils poursuivirent leur chemin. Or, quand ils se furent éloignés d’environ deux portées d’arc de l’endroit qui les avait fait entrer dans le chemin, ils aperçurent deux individus de fort mauvaise mine qui descendaient en hâte à leur rencontre. Là-dessus, Christiana et Miséricorde, son amie, se couvrirent de leurs voiles, et continuèrent ainsi leur voyage; les enfants aussi marchaient devant; de sorte qu’à la fin ils se rencontrèrent. Alors ceux qui descendaient à leur rencontre s’approchèrent tout près des femmes, comme s’ils voulaient les embrasser; mais Christiana dit: Arrière, ou passez paisiblement votre chemin, comme vous le devez. Pourtant ces deux-là, comme des hommes qui sont sourds, ne tinrent aucun compte des paroles de Christiana, mais commencèrent à porter la main sur elles: sur quoi Christiana, entrant dans une grande colère, les repoussa à coups de pied. Miséricorde aussi, du mieux qu’elle put, fit ce qu’elle pouvait pour s’en débarrasser. Christiana leur dit encore: Arrière, et allez-vous-en, car nous n’avons point d’argent à perdre, étant pèlerines, comme vous le voyez, et de celles qui vivent de la charité de leurs amis.

Les Hommes de mauvaise mine: Alors l’un des deux hommes dit: Ce n’est pas pour de l’argent que nous vous attaquons; nous sommes venus vous dire que, si vous voulez seulement nous accorder une petite requête que nous allons vous faire, nous ferons de vous des femmes pour toujours.

Christiana: Alors Christiana, devinant ce qu’ils voulaient dire, répondit de nouveau: Nous ne voulons ni écouter, ni considérer, ni accorder ce que vous demanderez. Nous sommes pressées et ne pouvons nous arrêter; notre affaire est une affaire de vie ou de mort. Elle et sa compagne firent donc une nouvelle tentative pour passer outre; mais ils leur barrèrent le chemin.

Les Hommes de mauvaise mine: Et ils dirent: Nous n’en voulons point à votre vie; c’est autre chose que nous voudrions avoir.

Christiana: Oui, dit Christiana, vous voudriez nous avoir corps et âme, car je sais que c’est pour cela que vous êtes venus; mais nous mourrons sur place plutôt que de nous laisser prendre dans des pièges qui mettraient en péril notre bonheur à venir. Et là-dessus toutes deux poussèrent des cris perçants et crièrent: Au meurtre! au meurtre! et se placèrent ainsi sous la protection des lois qui sont établies pour la défense des femmes. Deutéronome 22:25-27. Mais les hommes continuaient d’avancer sur elles, dans le dessein d’avoir le dessus. Elles crièrent donc de nouveau.

Or, comme elles n’étaient pas loin, comme je l’ai dit, de la porte par laquelle elles étaient entrées, leur voix fut entendue de l’endroit où elles se trouvaient jusque-là: c’est pourquoi quelques-uns de la maison sortirent, et, reconnaissant la voix de Christiana, ils se hâtèrent d’aller à son secours. Mais lorsqu’ils furent arrivés en vue d’elles, les femmes étaient engagées dans une très rude lutte; les enfants aussi se tenaient là en pleurant. Alors celui qui venait à leur secours cria aux brigands: Que faites-vous là? Voulez-vous faire pécher le peuple de mon Seigneur? Il essaya aussi de les saisir, mais ils s’échappèrent par-dessus le mur dans le jardin de l’homme à qui appartenait le gros chien; de sorte que le chien devint leur protecteur. Ce Libérateur s’approcha alors des femmes et leur demanda comment elles allaient. Elles répondirent: Grâce à ton Prince, assez bien; nous avons seulement été quelque peu effrayées: nous te remercions aussi d’être venu à notre aide, sans quoi nous aurions été vaincues.

Le Libérateur: Après quelques paroles encore, ce Libérateur parla ainsi: Je me suis fort étonné que, lorsque vous avez été reçues à la porte là-haut, sachant que vous n’étiez que de faibles femmes, vous n’ayez pas demandé au Seigneur un guide; vous auriez pu alors éviter ces ennuis et ces dangers; car il vous en aurait accordé un.

Christiana: Hélas! dit Christiana, nous étions si saisies par la bénédiction présente que nous avons oublié les dangers à venir. D’ailleurs, qui aurait pu penser que si près du palais du Roi pussent se cacher de si méchantes gens? Assurément, il eût été bon pour nous d’en demander un à notre Seigneur; mais puisque notre Seigneur savait que ce serait pour notre profit, je m’étonne qu’il ne nous en ait pas envoyé un pour nous accompagner.

Le Libérateur: Il n’est pas toujours nécessaire d’accorder ce qu’on ne demande pas, de peur qu’en le faisant on n’en fasse peu de cas; mais quand on sent le besoin d’une chose, elle prend alors, aux yeux de celui qui le sent, l’estime qui lui est proprement due, et par conséquent on en usera ensuite comme il convient. Si mon Seigneur vous avait accordé un guide, vous n’auriez pas déploré votre négligence à n’en point demander comme vous avez maintenant lieu de le faire. Ainsi toutes choses concourent au bien, et servent à vous rendre plus prudentes.

Christiana: Retournerons-nous vers mon Seigneur pour confesser notre folie et lui en demander un?

Le Libérateur: Je lui présenterai moi-même la confession de votre folie. Il n’est pas nécessaire que vous retourniez, car dans tous les lieux où vous arriverez, vous ne manquerez de rien; car dans chacune des demeures de mon Seigneur, qu’il a préparées pour recevoir ses pèlerins, il y a de quoi les munir contre toutes les attaques, quelles qu’elles soient. Mais, comme je l’ai dit, il veut être sollicité par eux, pour le faire pour eux. Ézéchiel 36:37. Et c’est une pauvre chose que celle qui ne vaut pas la peine d’être demandée. Quand il eut ainsi parlé, il retourna à sa place, et les pèlerins poursuivirent leur chemin.

Miséricorde: Alors Miséricorde dit: Quel désenchantement soudain! Je comptais que nous étions hors de tout danger, et que nous ne verrions plus jamais de tristesse.

Christiana: Ton innocence, ma sœur, dit Christiana à Miséricorde, peut beaucoup t’excuser; mais pour moi, ma faute est d’autant plus grande que j’ai vu ce danger avant de sortir de chez moi, et que pourtant je n’y ai pas pourvu quand on pouvait y pourvoir. Je suis fort à blâmer.

Miséricorde: Alors Miséricorde dit: Comment saviez-vous cela avant de quitter votre maison? Je vous prie, expliquez-moi cette énigme.

Christiana: Eh bien, je vais te le dire. Avant que j’eusse mis le pied hors de ma porte, une nuit que j’étais couchée dans mon lit, j’eus un songe à ce sujet; car il me sembla voir deux hommes, aussi semblables à ceux-ci que personne au monde pourrait l’être, se tenir au pied de mon lit, complotant comment ils pourraient empêcher mon salut. Je vais te dire leurs propres paroles. Ils disaient (c’était au temps de mes angoisses): Que ferons-nous de cette femme? car elle crie, éveillée et endormie, pour obtenir le pardon: si on la laisse continuer comme elle commence, nous la perdrons comme nous avons perdu son mari. Cela, tu le vois, aurait dû me faire prendre garde, et me faire pourvoir à ce danger quand on pouvait y pourvoir.

Miséricorde: Eh bien, dit Miséricorde, de même que par cette négligence l’occasion nous est donnée de contempler nos propres imperfections, de même notre Seigneur en a pris occasion pour manifester les richesses de sa grâce; car, comme nous le voyons, il nous a poursuivies d’une bonté que nous n’avions pas demandée, et il nous a délivrées, de son pur bon plaisir, des mains de ceux qui étaient plus forts que nous.

Ainsi donc, quand elles eurent encore passé un peu de temps à causer, elles approchèrent d’une maison qui se trouvait sur le chemin, laquelle maison avait été bâtie pour le soulagement des pèlerins, comme vous le trouverez plus amplement raconté dans la première partie de ces récits du Voyage du pèlerin. Elles s’avancèrent donc vers la maison (la maison de l’Interprète); et quand elles arrivèrent à la porte, elles entendirent dans la maison un grand bruit de conversation. Alors elles prêtèrent l’oreille, et entendirent, à ce qu’il leur sembla, nommer Christiana par son nom; car il faut que vous sachiez que le bruit de son départ en pèlerinage avec ses enfants l’avait précédée. Et cela leur était d’autant plus agréable qu’on avait appris qu’elle était la femme de Chrétien, cette femme qui naguère avait eu tant de répugnance à entendre parler de pèlerinage. Elles demeurèrent donc là sans bouger, et entendirent les bonnes gens du dedans faire l’éloge de celle qu’ils ne se doutaient guère être à la porte. Enfin Christiana frappa, comme elle l’avait fait auparavant à la porte étroite. Or, quand elle eut frappé, une jeune fille vint à la porte, l’ouvrit, regarda, et voici, il y avait là deux femmes.

La Jeune Fille: Alors la jeune fille leur dit: À qui voulez-vous parler en ce lieu?

Christiana: Christiana répondit: Nous avons appris que ce lieu est un lieu privilégié pour ceux qui sont devenus pèlerins, et nous qui sommes maintenant à cette porte, nous en sommes: c’est pourquoi nous te prions de nous laisser avoir part à ce pour quoi nous sommes venues en ce moment; car le jour, comme tu le vois, est fort avancé, et il nous en coûterait d’aller plus loin cette nuit.

La Jeune Fille: Dites-moi, je vous prie, quel est votre nom, afin que je le dise à mon Seigneur qui est à l’intérieur.

Christiana: Mon nom est Christiana; j’étais la femme de ce pèlerin qui, il y a quelques années, passa par ce chemin, et voici ses quatre enfants. Cette jeune fille est aussi ma compagne, et elle va, elle aussi, en pèlerinage.

Innocente: Alors Innocente (car c’était son nom) courut à l’intérieur et dit à ceux de la maison: Devinez-vous qui est à la porte? C’est Christiana avec ses enfants et sa compagne, qui attendent tous d’être reçus ici. Alors ils sautèrent de joie, et allèrent le dire à leur Maître. Il vint donc à la porte, et, la regardant, il dit: Es-tu cette Christiana que Chrétien, cet homme de bien, laissa derrière lui quand il embrassa la vie de pèlerin?

Christiana: Je suis cette femme qui eut le cœur assez dur pour mépriser les angoisses de son mari, et qui le laissa poursuivre seul son voyage; et voici ses quatre enfants; mais maintenant je suis venue, moi aussi, car je suis convaincue qu’il n’y a pas d’autre chemin droit que celui-ci.

L’Interprète: Alors s’accomplit ce qui est écrit de l’homme qui dit à son fils: « Va travailler aujourd’hui dans ma vigne. Il répondit: Je ne veux pas. Ensuite, il se repentit, et il alla. » Matthieu 21:29.

Christiana: Alors Christiana dit: Ainsi soit-il: Amen. Que Dieu fasse de cette parole une vérité en moi, et m’accorde d’être trouvée par lui, à la fin, sans tache et irrépréhensible dans la paix.

L’Interprète: Mais pourquoi te tiens-tu ainsi à la porte? Entre, fille d’Abraham; nous parlions de toi à l’instant même, car la nouvelle nous est déjà parvenue que tu es devenue pèlerine. Venez, enfants, entrez; viens, jeune fille, entre. Il les fit donc tous entrer dans la maison.

Quand elles furent à l’intérieur, on les invita à s’asseoir et à se reposer; ce qu’ayant fait, ceux qui servaient les pèlerins dans la maison entrèrent dans la salle pour les voir. Et l’un sourit, et un autre sourit, et tous sourirent de joie de ce que Christiana était devenue pèlerine. Ils regardèrent aussi les garçons; ils leur caressèrent le visage de la main, en signe du bon accueil qu’ils leur faisaient; ils se montrèrent aussi pleins d’affection envers Miséricorde, et leur souhaitèrent à tous la bienvenue dans la maison de leur Maître.

Au bout de quelque temps, comme le souper n’était pas prêt, l’Interprète les conduisit dans ses salles Significatives, et leur montra ce que Chrétien, le mari de Christiana, avait vu quelque temps auparavant. Elles virent donc là l’homme dans la cage, l’homme et son songe, l’homme qui se fraya un chemin à travers ses ennemis, et le portrait du plus grand de tous, avec le reste de ces choses qui avaient été alors si profitables à Chrétien.

Cela fait, et après que Christiana et sa compagnie eurent quelque peu digéré ces choses, l’Interprète les prend de nouveau à part, et les mène d’abord dans une salle où se trouvait un homme qui ne pouvait regarder qu’en bas, un râteau à fumier à la main. Il y avait aussi quelqu’un au-dessus de sa tête, tenant à la main une couronne céleste, qui lui offrait cette couronne en échange de son râteau; mais l’homme ne levait pas les yeux et n’y prenait point garde, mais ramassait vers lui avec son râteau les pailles, les petits bâtons et la poussière du plancher.

Alors Christiana dit: Je crois comprendre un peu ce que cela signifie; car c’est là l’image d’un homme de ce monde: n’est-ce pas, bon monsieur?

L’Interprète: Tu as bien dit, répondit-il; et son râteau à fumier représente son esprit charnel. Et si tu le vois s’appliquer plutôt à ramasser des pailles, des bâtons et la poussière du plancher qu’à faire ce que lui dit celui qui l’appelle d’en haut, la couronne céleste à la main, c’est pour montrer que le ciel n’est qu’une fable pour certains, et que les choses d’ici-bas sont tenues pour les seules choses solides. Et si l’on t’a montré aussi que l’homme ne pouvait regarder qu’en bas, c’est pour te faire savoir que les choses terrestres, quand elles exercent leur puissance sur l’esprit des hommes, emportent entièrement leur cœur loin de Dieu.

Christiana: Alors Christiana dit: Oh! délivre-moi de ce râteau à fumier. Proverbes 30:8.

L’Interprète: Cette prière, dit l’Interprète, est restée de côté si longtemps qu’elle en est presque rouillée: « Ne me donne point de richesses », c’est à peine la prière d’un homme sur dix mille. Des pailles, des bâtons et de la poussière, voilà, pour la plupart, les grandes choses que l’on recherche aujourd’hui.

Là-dessus Christiana et Miséricorde pleurèrent et dirent: Ce n’est, hélas! que trop vrai.

Quand l’Interprète leur eut montré cela, il les mena dans la plus belle salle de la maison; c’était une salle fort magnifique. Il les invita donc à regarder tout autour, et à voir si elles pouvaient y trouver quelque chose de profitable. Alors elles regardèrent tout autour, et encore tout autour; car il n’y avait rien à voir qu’une très grosse araignée sur le mur, et elles ne la remarquèrent pas.

Miséricorde: Alors Miséricorde dit: Monsieur, je ne vois rien; mais Christiana garda le silence.

L’Interprète: Mais, dit l’Interprète, regarde encore. Elle regarda donc encore, et dit: Il n’y a rien ici qu’une vilaine araignée, qui se tient par les mains au mur. Alors il dit: N’y a-t-il qu’une seule araignée dans toute cette vaste salle? Alors les larmes vinrent aux yeux de Christiana, car c’était une femme prompte à comprendre; et elle dit: Oui, Seigneur, il y en a ici plus d’une; oui, et des araignées dont le venin est bien plus funeste que celui qui est en elle. L’Interprète la regarda alors avec bienveillance, et dit: Tu as dit la vérité. Cela fit rougir Miséricorde, et les garçons se couvrirent le visage; car tous commençaient maintenant à comprendre l’énigme.

Alors l’Interprète dit encore: « L’araignée saisit avec les mains », comme vous le voyez, « et se trouve dans les palais des rois. » Proverbes 30:28. Et pourquoi cela est-il rapporté, sinon pour vous montrer que, si pleins que vous soyez du venin du péché, vous pouvez néanmoins, par la main de la Foi, saisir la meilleure salle de la maison du Roi là-haut, et y demeurer?

Christiana: J’avais pensé, dit Christiana, à quelque chose de ce genre; mais je ne pouvais pas du tout me le figurer. Je pensais que nous étions comme des araignées, et que nous avions l’air de vilaines créatures, en quelque belle salle que nous fussions; mais que par cette araignée, cette créature venimeuse et de méchante mine, nous dussions apprendre comment exercer la foi, cela ne m’était pas venu à l’esprit; et pourtant elle a saisi avec ses mains, et, comme je le vois, elle demeure dans la plus belle salle de la maison. Dieu n’a rien fait en vain.

Alors tous semblèrent être dans la joie; mais les larmes leur venaient aux yeux; toutefois ils se regardèrent les uns les autres, et s’inclinèrent aussi devant l’Interprète.

Il les conduisit dans une autre salle, où il y avait une poule et des poussins, et les invita à observer un moment. Or l’un des poussins alla à l’auge pour boire, et chaque fois qu’il buvait, il levait la tête et les yeux vers le ciel. Voyez, dit-il, ce que fait ce petit poussin, et apprenez de lui à reconnaître d’où vous viennent vos bienfaits, en les recevant les yeux levés en haut. Et encore, dit-il, observez et regardez: elles firent donc attention, et s’aperçurent que la poule avait une quadruple manière d’agir envers ses poussins: 1. Elle avait un appel ordinaire, et celui-là, elle l’a tout le long du jour. 2. Elle avait un appel particulier, et celui-là, elle ne l’avait que de temps en temps. 3. Elle avait un chant pour couver. Matthieu 23:37. Et 4. Elle avait un cri d’alarme.

Maintenant, dit-il, comparez cette poule à votre Roi, et ces poussins à ceux qui lui obéissent; car, tout comme elle, il a lui-même ses manières d’agir envers son peuple. Par son appel ordinaire, il ne donne rien; par son appel particulier, il a toujours quelque chose à donner; il a aussi une voix pour couver ceux qui sont sous son aile; et il a un cri d’alarme, pour donner l’alerte quand il voit venir l’ennemi. J’ai choisi, mes bien-aimées, de vous mener dans la salle où sont de telles choses, parce que vous êtes des femmes, et qu’elles sont faciles pour vous.

Christiana: Et, monsieur, dit Christiana, faites-nous voir, je vous prie, encore autre chose. Il les mena donc à l’abattoir, où un boucher tuait une brebis; et voici, la brebis était tranquille, et recevait la mort avec patience. Alors l’Interprète dit: Vous devez apprendre de cette brebis à souffrir et à supporter les torts sans murmures ni plaintes. Voyez avec quelle tranquillité elle reçoit la mort, et comment, sans résister, elle se laisse arracher la peau par-dessus les oreilles. Votre Roi vous appelle ses brebis.

Après cela, il les conduisit dans son jardin, où il y avait une grande variété de fleurs; et il dit: Voyez-vous toutes ces fleurs? Christiana répondit: Oui. Alors il dit encore: Voyez, les fleurs diffèrent en hauteur, en qualité, en couleur, en parfum et en vertu; et quelques-unes valent mieux que d’autres; et là où le jardinier les a plantées, elles demeurent, et ne se querellent pas les unes avec les autres.

Puis il les mena dans son champ, qu’il avait semé de froment et d’autres grains; mais quand elles regardèrent, les épis avaient tous été coupés, et il ne restait que la paille. Il dit encore: Cette terre a été fumée, labourée et ensemencée; mais que ferons-nous de la récolte? Alors Christiana dit: Brûlez-en une partie, et faites du fumier du reste. Alors l’Interprète dit encore: C’est du fruit, vous le voyez, que vous cherchez; et faute de fruit, vous condamnez cela au feu, et à être foulé aux pieds par les hommes: prenez garde de ne pas vous condamner vous-mêmes en cela.

Puis, comme ils rentraient du dehors, ils aperçurent un petit rouge-gorge qui tenait une grosse araignée dans son bec. L’Interprète dit alors: Regardez ici. Ils regardèrent donc, et Miséricorde s’étonna; mais Christiana dit: Quelle honte pour un si joli petit oiseau que le rouge-gorge, lui qui est d’ailleurs, plus que bien d’autres, un oiseau qui aime entretenir une sorte de familiarité avec les hommes! J’aurais cru que ces oiseaux vivaient de miettes de pain ou d’autres choses aussi inoffensives: je l’aime moins que je ne faisais.

L’Interprète répondit alors: Ce rouge-gorge est un emblème très propre à représenter certains qui font profession de piété; car, à les voir, ils sont, comme ce rouge-gorge, jolis de chant, de couleur et d’allure. Ils semblent aussi avoir un très grand amour pour ceux qui font sincèrement profession de piété, et désirer, plus que toute autre chose, s’associer avec eux et être en leur compagnie, comme s’ils pouvaient vivre des miettes de l’homme de bien. Ils prétendent aussi que c’est pour cela qu’ils fréquentent la maison des gens pieux et les assemblées du Seigneur; mais quand ils sont seuls, ils peuvent, comme le rouge-gorge, attraper et engloutir des araignées; ils peuvent changer de nourriture, boire l’iniquité et avaler le péché comme l’eau.

Lorsqu’ils furent donc rentrés dans la maison, comme le souper n’était pas encore prêt, Christiana désira de nouveau que l’Interprète leur montrât ou leur dît quelques autres choses profitables.

Alors l’Interprète commença et dit: Plus la truie est grasse, plus elle désire la fange; plus le bœuf est gras, plus il va gaiement à l’abattoir; et plus l’homme sensuel est en bonne santé, plus il est enclin au mal. Il y a chez les femmes un désir d’être mises proprement et avec élégance; et c’est une chose convenable que d’être parée de ce qui est d’un grand prix devant Dieu. Il est plus facile de veiller une nuit ou deux que de rester debout toute une année; de même il est plus facile de bien commencer à faire profession de foi que de tenir bon jusqu’à la fin comme on le doit. Tout patron de navire, dans la tempête, jettera volontiers par-dessus bord ce qui a le moins de valeur dans le vaisseau; mais qui jettera d’abord ce qu’il y a de meilleur? Nul, sinon celui qui ne craint pas Dieu. Une seule voie d’eau fait sombrer un navire, et un seul péché perd un pécheur. Celui qui oublie son ami est ingrat envers lui; mais celui qui oublie son Sauveur est sans pitié pour lui-même. Celui qui vit dans le péché, et qui espère le bonheur dans l’au-delà, est semblable à celui qui sème de l’ivraie et pense remplir sa grange de froment ou d’orge. Si un homme veut bien vivre, qu’il fasse venir à lui son dernier jour, et qu’il en fasse toujours son compagnon. Les chuchotements et le changement de pensées prouvent que le péché est dans le monde. Si le monde, dont Dieu fait peu de cas, est estimé par les hommes une chose d’un tel prix, que sera le ciel, que Dieu recommande? Si la vie qui est accompagnée de tant de peines nous coûte tant à quitter, que sera la vie d’en haut? Tout le monde vantera la bonté des hommes; mais qui est-ce qui est touché, comme il le devrait, de la bonté de Dieu? Nous nous mettons rarement à table sans manger et laisser des restes. De même il y a en Jésus-Christ plus de mérite et de justice que le monde entier n’en a besoin.

Quand l’Interprète eut fini, il les emmène de nouveau dans son jardin, et les conduisit vers un arbre dont l’intérieur était tout pourri et rongé, et qui pourtant croissait et avait des feuilles. Alors Miséricorde dit: Que signifie ceci? Cet arbre, dit-il, dont l’extérieur est beau et dont l’intérieur est pourri, est ce à quoi l’on peut comparer beaucoup de ceux qui sont dans le jardin de Dieu; qui de leur bouche parlent hautement en faveur de Dieu, mais qui en réalité ne feront rien pour lui; dont les feuilles sont belles, mais dont le cœur n’est bon à rien qu’à servir d’amadou dans le briquet du diable.

Or le souper était prêt, la table dressée, et tous les mets servis; ils s’assirent donc et mangèrent, après que l’un d’eux eut rendu grâces. Et l’Interprète avait coutume de régaler de musique pendant les repas ceux qui logeaient chez lui; les musiciens jouèrent donc. Il y avait aussi quelqu’un qui chantait, et il avait une fort belle voix. Voici quel était son chant:

« Le Seigneur seul est mon appui,

Et c’est lui qui me nourrit;

Comment donc pourrais-je manquer

De ce qui m’est nécessaire? »

Quand le chant et la musique eurent pris fin, l’Interprète demanda à Christiana ce qui l’avait d’abord poussée à embrasser ainsi la vie de pèlerin. Christiana répondit: D’abord, la perte de mon mari me revint à l’esprit, et j’en fus affligée de tout mon cœur; mais tout cela n’était qu’affection naturelle. Puis, après cela, les angoisses et le pèlerinage de mon mari me revinrent à l’esprit, et aussi la manière grossière dont je m’étais conduite envers lui à ce sujet. Alors la culpabilité s’empara de mon esprit, et m’aurait entraînée dans l’étang, si fort à propos je n’avais eu un songe sur le bonheur de mon mari, et reçu une lettre que m’envoyait le Roi du pays où demeure mon mari, pour que j’aille vers lui. Le songe et la lettre ensemble agirent si fortement sur mon esprit qu’ils me contraignirent à prendre ce chemin.

L’Interprète: Mais n’as-tu rencontré aucune opposition avant de sortir de chez toi?

Christiana: Si, une de mes voisines, une certaine Mme Timorée: elle était parente de celui qui aurait voulu persuader mon mari de revenir en arrière, par peur des lions. Elle aussi me traita de folle pour ce qu’elle appelait mon entreprise désespérée; elle fit aussi valoir tout ce qu’elle put pour m’en décourager, les épreuves et les peines que mon mari avait rencontrées en chemin; mais je surmontai tout cela assez bien. Mais un songe que j’eus de deux individus de mauvaise mine, qui, me semblait-il, complotaient comment me faire échouer dans mon voyage, voilà ce qui m’a beaucoup troublée: oui, cela me revient sans cesse à l’esprit, et me fait craindre tous ceux que je rencontre, de peur qu’ils ne viennent à ma rencontre pour me faire du mal et me détourner de mon chemin. Oui, je puis bien le dire à mon Seigneur, quoique je ne veuille pas que tout le monde le sache: entre ce lieu-ci et la porte par laquelle nous sommes entrées dans le chemin, nous avons été toutes deux si rudement assaillies que nous avons été contraintes de crier au meurtre; et les deux qui nous ont ainsi attaquées ressemblaient aux deux que j’avais vus dans mon songe.

Alors l’Interprète dit: Ton commencement est bon; ta fin s’accroîtra grandement. Puis il s’adressa à Miséricorde et lui dit: Et toi, qu’est-ce qui t’a poussée à venir ici, mon cœur?

Miséricorde: Alors Miséricorde rougit et trembla, et resta quelque temps silencieuse.

L’Interprète: Alors il dit: Ne crains pas, crois seulement, et dis ce que tu as dans l’esprit.

Miséricorde: Elle commença donc et dit: En vérité, monsieur, c’est mon manque d’expérience qui me fait désirer de garder le silence, et c’est aussi ce qui me remplit de la crainte de rester en arrière à la fin. Je ne puis parler de visions et de songes, comme mon amie Christiana; et je ne sais pas non plus ce que c’est que de pleurer pour avoir refusé le conseil de ceux qui étaient de bons parents.

L’Interprète: Qu’est-ce donc, chère âme, qui t’a décidée à faire ce que tu as fait?

Miséricorde: Eh bien, quand notre amie que voici faisait ses paquets pour quitter notre ville, moi et une autre, nous allâmes par hasard la voir. Nous frappâmes donc à la porte et entrâmes. Quand nous fûmes à l’intérieur, voyant ce qu’elle faisait, nous lui demandâmes ce que cela voulait dire. Elle nous dit qu’on l’avait mandée pour aller vers son mari; et alors elle se mit à nous raconter comment elle l’avait vu en songe, demeurant dans un lieu merveilleux, parmi des immortels, portant une couronne, jouant de la harpe, mangeant et buvant à la table de son Prince, et lui chantant des louanges pour l’avoir amené là, etc. Or il me sembla, pendant qu’elle nous racontait ces choses, que mon cœur brûlait au-dedans de moi. Et je dis en mon cœur: Si cela est vrai, je quitterai mon père et ma mère, et le pays de ma naissance, et j’irai, si je le puis, avec Christiana. Je lui demandai donc plus amplement si ces choses étaient vraies, et si elle voulait bien me laisser aller avec elle; car je voyais maintenant qu’on ne pouvait plus demeurer dans notre ville sans danger de ruine. Pourtant je partis le cœur gros; non que j’eusse de la répugnance à partir, mais parce que tant de mes parents restaient derrière. Et je suis venue de tout le désir de mon cœur, et j’irai, si je le puis, avec Christiana, vers son mari et son Roi.

L’Interprète: Ton départ est bon, car tu as ajouté foi à la vérité; tu es une Ruth, qui, par amour pour Naomi et pour le Seigneur son Dieu, quitta son père et sa mère et le pays de sa naissance, pour sortir et aller vers un peuple qu’elle ne connaissait point auparavant. « Que l’Éternel te rende ce que tu as fait, et que ta récompense soit entière de la part de l’Éternel, le Dieu d’Israël, sous les ailes duquel tu es venue te réfugier! » Ruth 2:11-12.

Le souper était fini, et l’on fit les préparatifs pour la nuit; les femmes furent couchées chacune à part, et les garçons ensemble. Or, quand Miséricorde fut au lit, elle ne put dormir de joie, parce que la crainte de manquer le but à la fin était maintenant plus éloignée d’elle qu’elle ne l’avait jamais été. Elle resta donc couchée à bénir et à louer Dieu, qui lui avait accordé une telle faveur.

Le matin, ils se levèrent avec le soleil, et se préparèrent au départ; mais l’Interprète voulut qu’ils demeurassent encore un peu; car, dit-il, il faut que vous partiez d’ici en bon ordre. Puis il dit à la jeune fille qui leur avait ouvert la première: Prends-les et mène-les dans le jardin, au bain, et là lave-les et nettoie-les de la souillure qu’ils ont contractée en voyageant. Alors Innocente, la jeune fille, les prit et les conduisit dans le jardin, et les amena au bain; elle leur dit alors qu’il fallait qu’ils s’y lavassent et fussent nets, car c’est ainsi que son Maître voulait que fissent les femmes qui s’arrêtaient à sa maison en allant en pèlerinage. Ils entrèrent donc et se lavèrent, oui, elles et les garçons, tous; et ils sortirent de ce bain non seulement propres et nets, mais aussi fort ranimés et fortifiés dans leurs membres. De sorte que, quand ils rentrèrent, ils avaient bien meilleure mine que lorsqu’ils étaient sortis pour se laver.

Quand ils furent revenus du bain et du jardin, l’Interprète les prit, les regarda et leur dit: « Belle comme la lune. » Puis il fit apporter le sceau dont on avait coutume de sceller ceux qui avaient été lavés dans son bain. On apporta donc le sceau, et il mit sa marque sur eux, afin qu’ils fussent reconnus dans les lieux où ils avaient encore à aller. Or le sceau était le contenu et le résumé de la Pâque que les enfants d’Israël mangèrent, Exode 13:8-10, quand ils sortirent du pays d’Égypte; et la marque fut mise entre leurs yeux. Ce sceau ajouta grandement à leur beauté, car c’était un ornement pour leur visage. Il ajouta aussi à leur gravité, et rendit leur air plus semblable à celui des anges.

Alors l’Interprète dit encore à la jeune fille qui servait ces femmes: Va au vestiaire, et apporte des vêtements pour ces gens. Elle alla donc et apporta des vêtements blancs, et les déposa devant lui; il leur commanda alors de s’en revêtir: c’était du fin lin, éclatant, pur. Quand les femmes furent ainsi parées, elles semblaient être un sujet de crainte l’une pour l’autre; car elles ne pouvaient voir en elles-mêmes la gloire que chacune avait, alors qu’elles pouvaient la voir chez l’autre. Elles commencèrent donc à estimer chacune l’autre au-dessus d’elle-même. Car: Vous êtes plus belle que moi, disait l’une; et: Vous êtes plus gracieuse que moi, disait une autre. Les enfants aussi restaient stupéfaits de voir en quelle parure elles avaient été mises.

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