Le Voyage du pèlerin
Première étape

Chapitre 15 · 14 min de lecture

Première étape

Christiana s’était donc mise en chemin, et Miséricorde l’accompagnait; et tandis qu’elles allaient ainsi, ses enfants étant avec elles, Christiana se mit à parler. Miséricorde, dit Christiana, je tiens pour une faveur inattendue que tu sois sortie de chez toi avec moi pour m’accompagner un peu sur la route.

Miséricorde: Alors la jeune Miséricorde (car elle était encore jeune) répondit: Si je pensais que ce fût de quelque utilité de partir avec vous, je ne remettrais plus jamais les pieds dans la ville.

Christiana: Eh bien, Miséricorde, dit Christiana, lie ton sort au mien. Je sais bien quelle sera la fin de notre pèlerinage: mon mari est en un lieu qu’il ne voudrait pas quitter pour tout l’or des mines d’Espagne. Et toi non plus, tu ne seras pas rejetée, bien que tu ne viennes que sur mon invitation. Le Roi, qui m’a fait appeler, moi et mes enfants, est un Roi qui prend plaisir à la miséricorde. D’ailleurs, si tu le veux, je te prendrai à gages, et tu viendras avec moi comme ma servante. Pourtant tout sera commun entre toi et moi: viens seulement avec moi.

Miséricorde: Mais comment aurai-je l’assurance que je serai reçue, moi aussi? Si seulement je tenais cette espérance de quelqu’un qui en sait quelque chose, je n’hésiterais pas un instant, mais je partirais, aidée de Celui qui peut aider, quelque pénible que fût le chemin.

Christiana: Eh bien, chère Miséricorde, je vais te dire ce que tu feras: viens avec moi jusqu’à la porte étroite, et là je m’informerai encore pour toi; et si tu n’y trouves pas d’encouragement, je consentirai à ce que tu retournes chez toi. Je te payerai aussi de la bonté que tu me témoignes, à moi et à mes enfants, en nous accompagnant comme tu le fais sur la route.

Miséricorde: Alors j’irai jusque-là, et j’accepterai ce qui s’ensuivra; et que le Seigneur fasse que mon sort y tombe selon que le Roi du ciel aura son cœur tourné vers moi.

Christiana fut alors dans la joie, non seulement parce qu’elle avait une compagne, mais aussi parce qu’elle avait amené cette pauvre jeune fille à s’éprendre de son propre salut. Elles poursuivirent donc leur route ensemble, et Miséricorde se mit à pleurer. Alors Christiana lui dit: Pourquoi ma sœur pleure-t-elle ainsi?

Miséricorde: Hélas! dit-elle, qui pourrait ne pas se lamenter, pour peu qu’il considère comme il faut dans quel état et dans quelle condition se trouvent mes pauvres parents qui demeurent encore dans notre ville pécheresse? Et ce qui rend mon chagrin plus lourd encore, c’est qu’ils n’ont personne pour les instruire, ni pour leur dire ce qui doit arriver.

Christiana: La compassion sied aux pèlerins; et tu pleures sur tes amis comme mon bon Chrétien pleura sur moi quand il me quitta. Il se lamentait de ce que je ne voulais ni l’écouter ni faire cas de lui; mais son Seigneur et le nôtre recueillit ses larmes et les mit dans son outre; et maintenant, toi et moi, et ces chers petits que voici, nous en recueillons le fruit et le bienfait. J’espère, Miséricorde, que tes larmes ne seront pas perdues; car la vérité a dit: « Ceux qui sèment avec larmes moissonneront avec chants d’allégresse. » Et: « Celui qui marche en pleurant, quand il porte la semence, revient avec allégresse, quand il porte ses gerbes. » Psaumes 126:5-6.

Alors Miséricorde dit:

« Que le Très-Béni me conduise,

Si telle est sa sainte volonté,

Jusqu’à sa porte, en son bercail,

Jusqu’à sa colline de sainteté.

Et qu’il ne souffre jamais

Que je m’écarte ou dévie

De sa libre grâce et de ses saintes voies,

Quoi qu’il advienne en ma vie.

Et qu’il rassemble aussi les miens

Que j’ai laissés derrière moi;

Seigneur, fais-les prier d’être à toi,

De tout leur cœur, de tout leur esprit. »

Alors mon vieil ami poursuivit et dit: Mais quand Christiana arriva au bourbier du Découragement, elle commença par s’arrêter court. Car, dit-elle, c’est ici l’endroit où mon cher mari faillit être étouffé dans la boue. Elle s’aperçut aussi que, malgré l’ordre du Roi de rendre ce passage praticable aux pèlerins, il était plutôt pire qu’autrefois. Je demandai donc si cela était vrai. Oui, dit le vieux monsieur, trop vrai; car il en est beaucoup qui se prétendent ouvriers du Roi, et qui disent travailler à réparer les grands chemins du Roi, mais qui apportent de la boue et du fumier au lieu de pierres, et qui gâtent ainsi au lieu de réparer. Ici donc Christiana s’arrêta avec ses garçons. Mais Miséricorde dit: Allons, risquons-nous; prenons garde seulement. Alors elles regardèrent bien où elles posaient le pied, et parvinrent, en chancelant, à passer de l’autre côté.

Christiana faillit pourtant y tomber, et cela non pas une fois ni deux. Or à peine eurent-elles passé qu’il leur sembla entendre des paroles qui leur disaient: « Heureuse celle qui a cru, parce que les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur auront leur accomplissement. » Luc 1:45.

Puis elles se remirent en route; et Miséricorde dit à Christiana: Si j’avais d’aussi bonnes raisons que vous d’espérer un accueil plein d’amour à la porte étroite, je crois qu’aucun bourbier du Découragement ne me rebuterait.

Eh bien, dit l’autre, vous connaissez votre mal, et je connais le mien; et, ma bonne amie, nous aurons toutes assez de maux avant d’arriver au terme de notre voyage. Car peut-on imaginer que des gens qui aspirent à atteindre une gloire aussi excellente que la nôtre, et à qui l’on envie à ce point un tel bonheur, ne rencontrent pas toutes les craintes et tous les pièges, toutes les épreuves et toutes les afflictions dont ceux qui nous haïssent pourront nous assaillir?

Et alors M. Sagacité me laissa achever mon songe tout seul. Il me sembla donc voir Christiana, et Miséricorde, et les garçons, monter tous ensemble jusqu’à la porte. Quand ils y furent arrivés, ils tinrent un court conciliabule sur la manière dont ils devaient s’y prendre pour appeler à la porte, et sur ce qu’il faudrait dire à celui qui leur ouvrirait. Il fut donc convenu que, Christiana étant la plus âgée, ce serait elle qui frapperait pour entrer, et qui parlerait pour les autres à celui qui ouvrirait. Christiana se mit donc à frapper, et, comme son pauvre mari l’avait fait, elle frappa et frappa encore. Mais au lieu d’une voix qui répondît, il leur sembla à tous entendre un chien qui fondait sur eux en aboyant; un chien, et un gros encore; et cela effraya les femmes et les enfants. Ils n’osèrent plus frapper pendant un moment, de peur que le mâtin ne se jetât sur eux. Ils furent donc fort agités et ballottés dans leur esprit, et ne savaient que faire: frapper, ils ne l’osaient, à cause du chien; s’en retourner, ils ne l’osaient pas davantage, de peur que le gardien de cette porte ne les aperçût tandis qu’ils s’en allaient, et ne s’en offensât. À la fin, ils se décidèrent à frapper de nouveau, et frappèrent plus fort que la première fois. Alors le gardien de la porte dit: Qui est là? Le chien cessa donc d’aboyer, et il leur ouvrit.

Alors Christiana fit une profonde révérence et dit: Que notre Seigneur ne s’offense pas contre ses servantes de ce que nous avons frappé à sa porte princière. Alors le gardien dit: D’où venez-vous? Et que désirez-vous?

Christiana répondit: Nous venons d’où est venu Chrétien, et pour le même dessein que lui, c’est-à-dire pour être, s’il vous plaît, admis par grâce, par cette porte, dans le chemin qui mène à la Cité céleste. Et je réponds, mon Seigneur, en second lieu, que je suis Christiana, jadis la femme de Chrétien, qui est maintenant parvenu là-haut.

À ces mots, le gardien de la porte s’étonna, disant: Quoi, elle est maintenant devenue pèlerine, celle qui, il y a peu de temps encore, avait cette vie en horreur? Alors elle inclina la tête et dit: Oui; et ces chers petits que voici le sont aussi.

Alors il la prit par la main, la fit entrer, et dit encore: Laissez venir à moi les petits enfants; et là-dessus il ferma la porte. Cela fait, il appela un trompette qui se tenait en haut, au-dessus de la porte, pour qu’il fêtât Christiana par des acclamations et par le son de la trompette, en signe de joie. Celui-ci obéit donc, sonna, et remplit l’air de ses notes mélodieuses.

Or pendant tout ce temps la pauvre Miséricorde se tenait dehors, tremblante et en pleurs, de crainte d’être rejetée. Mais quand Christiana eut obtenu d’entrer, pour elle-même et pour ses garçons, elle se mit à intercéder pour Miséricorde.

Christiana: Et elle dit: Mon Seigneur, j’ai une compagne qui se tient encore dehors, venue ici pour la même raison que moi; elle est fort abattue en son esprit, parce qu’elle vient, à ce qu’elle pense, sans avoir été appelée; tandis que moi, j’ai été appelée à venir par le Roi de mon mari.

Or Miséricorde commençait à s’impatienter fort, et chaque minute lui semblait aussi longue qu’une heure; c’est pourquoi elle devança Christiana, qui aurait intercédé plus longuement pour elle, en frappant elle-même à la porte. Et elle frappa alors si fort qu’elle fit tressaillir Christiana. Alors le gardien de la porte dit: Qui est là? Et Christiana répondit: C’est mon amie.

Il ouvrit donc la porte et regarda dehors; mais Miséricorde était tombée évanouie devant la porte, car elle avait défailli, craignant qu’aucune porte ne lui fût ouverte.

Alors il la prit par la main et dit: Jeune fille, lève-toi, je te le dis.

Oh! monsieur, dit-elle, je défaille; il reste à peine un souffle de vie en moi. Mais il lui répondit que quelqu’un avait dit autrefois: « Quand mon âme était abattue au-dedans de moi, je me suis souvenu de l’Éternel, et ma prière est parvenue jusqu’à toi, dans ton saint temple. » Jonas 2:8. Ne crains point, mais tiens-toi sur tes pieds, et dis-moi pourquoi tu es venue.

Miséricorde: Je suis venue pour une chose à laquelle je n’ai jamais été invitée, comme l’a été mon amie Christiana. Son invitation venait du Roi, et la mienne ne venait que d’elle. C’est pourquoi je crains d’être présomptueuse.

Le Portier: T’a-t-elle priée de venir avec elle jusqu’ici?

Miséricorde: Oui; et, comme mon Seigneur le voit, je suis venue. Et s’il reste quelque grâce et quelque pardon des péchés à distribuer, je supplie que ta pauvre servante y ait part.

Alors il la prit de nouveau par la main, la fit entrer doucement, et dit: Je prie pour tous ceux qui croient en moi, par quelque moyen qu’ils viennent à moi. Puis il dit à ceux qui se tenaient là: Allez chercher quelque chose, et donnez-le à respirer à Miséricorde, pour arrêter ses défaillances. Ils lui apportèrent donc un bouquet de myrrhe, et au bout d’un moment elle revint à elle.

Et maintenant Christiana et ses garçons, et Miséricorde, avaient été reçus par le Seigneur à l’entrée du chemin, et il leur avait parlé avec bonté. Alors ils lui dirent encore: Nous regrettons nos péchés, et nous demandons à notre Seigneur son pardon, et de plus amples instructions sur ce que nous devons faire.

J’accorde le pardon, dit-il, par la parole et par l’acte: par la parole, dans la promesse du pardon; par l’acte, dans la manière dont je l’ai obtenu. Recevez le premier de mes lèvres par un baiser, et l’autre selon qu’il vous sera révélé. Cantique des cantiques 1:2; Jean 20:20.

Je vis alors dans mon songe qu’il leur dit beaucoup de bonnes paroles, dont ils furent grandement réjouis. Il les fit aussi monter au sommet de la porte, et leur montra par quel acte ils avaient été sauvés; et il leur dit en même temps que ce spectacle, ils le reverraient en avançant sur le chemin, pour leur consolation.

Il les laissa donc un moment dans un salon d’été, en bas, où elles se mirent à causer entre elles; et Christiana commença ainsi: Oh! que je suis heureuse que nous soyons entrées ici!

Miséricorde: Vous pouvez bien l’être; mais moi, plus que personne, j’ai lieu de bondir de joie.

Christiana: J’ai pensé un moment, tandis que je me tenais à la porte, parce que j’avais frappé et que personne ne répondait, que toute notre peine avait été perdue, surtout quand ce vilain mâtin aboyait si furieusement contre nous.

Miséricorde: Mais ma pire frayeur, ce fut quand je vis que vous étiez reçue en sa faveur, et que moi, j’étais laissée en arrière. Maintenant, pensai-je, s’accomplit ce qui est écrit: « De deux femmes qui moudront à la meule, l’une sera prise et l’autre laissée. » Matthieu 24:41. J’eus bien de la peine à me retenir de crier: Je suis perdue! Et je n’osais plus frapper; mais quand je levai les yeux vers ce qui était écrit au-dessus de la porte, je repris courage. Je pensai aussi qu’il me fallait ou frapper de nouveau, ou mourir; je frappai donc, mais je ne saurais dire comment, car mon esprit luttait alors entre la vie et la mort.

Christiana: Vous ne sauriez dire comment vous avez frappé? Je suis sûre que vos coups étaient si pressants que leur seul bruit m’a fait tressaillir; je crois n’avoir jamais entendu frapper ainsi de toute ma vie; j’ai cru que vous alliez entrer de vive force, ou emporter le royaume d’assaut. Matthieu 11:12.

Miséricorde: Hélas! qui, se trouvant dans mon cas, aurait pu faire autrement? Vous avez vu que la porte était fermée devant moi, et qu’il y avait par là un chien des plus cruels. Qui, dis-je, étant aussi craintive que moi, n’aurait pas frappé de toutes ses forces? Mais, je vous prie, qu’a dit mon Seigneur de ma rudesse? N’était-il pas fâché contre moi?

Christiana: Quand il a entendu votre tapage, il a eu un sourire merveilleusement candide; je crois que ce que vous avez fait lui a bien plu, car il n’a donné aucun signe du contraire. Mais je m’étonne en mon cœur qu’il garde un tel chien: si je l’avais su auparavant, je n’aurais pas eu assez de courage pour m’aventurer de la sorte. Mais maintenant que nous sommes entrées, nous sommes entrées, et j’en suis heureuse de tout mon cœur.

Miséricorde: Je lui demanderai, si vous le voulez bien, la prochaine fois qu’il descendra, pourquoi il garde dans sa cour un si vilain mâtin; j’espère qu’il ne le prendra pas en mauvaise part.

Faites-le, dirent les enfants, et persuadez-le de le faire pendre; car nous avons peur qu’il ne nous morde quand nous partirons d’ici.

Enfin il redescendit vers elles, et Miséricorde tomba devant lui la face contre terre, l’adora, et dit: « Que mon Seigneur agrée le sacrifice de louange que je lui offre maintenant, l’hommage de mes lèvres. »

Il lui dit donc: Que la paix soit avec toi; relève-toi. Mais elle demeura la face contre terre, et dit: « Tu es trop juste, Éternel, pour que je conteste avec toi; je veux néanmoins t’adresser la parole sur tes jugements. » Jérémie 12:1. Pourquoi gardes-tu dans ta cour un chien si cruel, qu’à sa vue des femmes et des enfants comme nous sont prêts à s’enfuir de ta porte par frayeur?

Il répondit et dit: Ce chien a un autre maître; il est d’ailleurs tenu enfermé sur le terrain d’un autre, et mes pèlerins ne font qu’entendre ses aboiements. Il appartient au château que vous voyez là-bas, au loin, mais il peut venir jusqu’aux murs de ce lieu-ci. Il a effrayé bien des pèlerins honnêtes, et les a poussés du pire vers le meilleur, par la grande voix de ses rugissements. À vrai dire, celui à qui il appartient ne le garde point par bienveillance envers moi ni envers les miens, mais dans le dessein d’empêcher les pèlerins de venir à moi, et de leur faire craindre de venir frapper à cette porte pour entrer. Quelquefois aussi il s’est échappé, et a déchiré quelques-uns de ceux que j’aimais; mais pour le présent je supporte tout avec patience. Je donne aussi à mes pèlerins un secours opportun, en sorte qu’ils ne soient pas livrés à son pouvoir, pour qu’il fasse d’eux ce que sa nature de chien le pousserait à faire. Mais quoi, toi que j’ai rachetée, je pense que, l’eusses-tu su d’avance aussi bien que possible, tu n’aurais pas eu peur d’un chien. Les mendiants qui vont de porte en porte courent le risque des cris, des aboiements, et même des morsures d’un chien, plutôt que de perdre une aumône espérée; et un chien, un chien dans la cour d’un autre, un chien dont je fais tourner les aboiements au profit des pèlerins, empêcherait-il quelqu’un de venir à moi? Je les délivre des lions, et ma bien-aimée du pouvoir du chien. Psaumes 22:21-22.

Miséricorde: Alors Miséricorde dit: Je confesse mon ignorance; j’ai parlé de ce que je ne comprenais pas; je reconnais que tu fais tout à merveille.

Christiana: Alors Christiana se mit à parler de leur voyage, et à s’informer du chemin. Il leur donna donc à manger, leur lava les pieds, et les mit dans le chemin de ses pas, ainsi qu’il avait fait auparavant pour son mari.

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