Chapitre 14 · 21 min de lecture
Au lecteur
courtois compagnons,
Il y a quelque temps, ce me fut un plaisir, et à vous un profit, de vous raconter le songe que j’eus de Chrétien le pèlerin et de son périlleux voyage vers le pays céleste. Je vous dis aussi alors ce que je vis touchant sa femme et ses enfants, et combien ils répugnaient à partir avec lui en pèlerinage; tellement qu’il fut contraint de faire son chemin sans eux, car il n’osait courir le risque de la destruction qu’il craignait de voir fondre sur lui s’il demeurait avec eux dans la ville de Destruction: c’est pourquoi, comme je vous le montrai alors, il les quitta et s’en alla.
Or il est arrivé que, par la multitude de mes affaires, j’ai été fort empêché et retenu de faire mes voyages accoutumés vers ces contrées d’où il était parti, et je n’ai pu, jusqu’à présent, trouver l’occasion de m’enquérir davantage de ceux qu’il avait laissés derrière lui, afin de vous en rendre compte. Mais ayant eu dernièrement quelque affaire de ce côté-là, j’y redescendis. Et m’étant logé dans un bois, à environ un mille de l’endroit, je m’endormis et je songeai de nouveau.
Et tandis que j’étais dans mon songe, voici, un vieillard de bonne mine passa près de l’endroit où j’étais couché; et comme il devait faire une partie du chemin que je suivais, il me sembla que je me levai et que je m’en allai avec lui. Ainsi, en marchant, comme font d’ordinaire les voyageurs, nous en vînmes, me semblait-il, à converser; et notre entretien tomba sur Chrétien et sur ses voyages; car voici comment je commençai avec le vieillard:
Monsieur, lui dis-je, quelle est cette ville, là en bas, qui s’étend à main gauche de notre chemin?
Alors M. Sagacité (car tel était son nom) répondit: C’est la ville de Destruction, un lieu fort peuplé, mais habité par une espèce de gens très mal disposés et oisifs.
Je pensais bien que c’était cette ville-là, repris-je; j’ai moi-même traversé une fois cette ville, et je sais donc que ce que vous en rapportez est vrai.
M. Sagacité: Trop vrai! Je voudrais pouvoir dire la vérité en disant plus de bien de ceux qui y demeurent.
Eh bien, monsieur, repris-je, je vois que vous êtes un homme bien intentionné, et par conséquent quelqu’un qui prend plaisir à entendre et à raconter ce qui est bon. Dites-moi, je vous prie, n’avez-vous jamais entendu parler de ce qui arriva, il y a quelque temps, à un homme de cette ville (qui s’appelait Chrétien), lequel partit en pèlerinage vers les régions d’en haut?
M. Sagacité: Si j’en ai entendu parler! Oui certes, et j’ai entendu parler aussi des vexations, des tribulations, des combats, des captivités, des cris, des gémissements, des épouvantes et des craintes qu’il rencontra et endura en chemin. D’ailleurs, je dois vous dire que tout notre pays retentit de son nom; il est peu de maisons qui, ayant entendu parler de lui et de ses actions, n’aient recherché et obtenu le récit de son pèlerinage; oui, je crois pouvoir dire que son voyage hasardeux a gagné à ses voies bien des sympathies; car, alors qu’il était ici, tout le monde le traitait de fou, et maintenant qu’il est parti, tous le louent hautement. On dit en effet qu’il vit magnifiquement là où il est: oui, beaucoup de ceux qui sont bien résolus à ne jamais courir ses risques ont pourtant l’eau à la bouche devant ses gains.
Ils peuvent bien penser, repris-je, s’ils pensent quelque chose de vrai, qu’il vit heureux là où il est; car il vit maintenant auprès de la source de la vie, et dans cette source même, et il possède ce qu’il a sans labeur ni tristesse, car nulle peine ne s’y mêle. Mais, je vous prie, que disent de lui les gens?
M. Sagacité: Ce qu’ils disent! Les gens disent de lui d’étranges choses: les uns disent qu’il marche maintenant en vêtements blancs, Apocalypse 3:4; qu’il porte une chaîne d’or à son cou; qu’il a sur la tête une couronne d’or ornée de perles: d’autres disent que les Resplendissants, qui se montrèrent quelquefois à lui durant son voyage, sont devenus ses compagnons, et qu’il est aussi familier avec eux, là où il est, qu’ici un voisin l’est avec un autre. De plus, on affirme avec assurance à son sujet que le Roi du lieu où il est lui a déjà donné une très riche et très agréable demeure à la cour, et que chaque jour il mange et boit, marche et s’entretient avec lui, et reçoit les sourires et les faveurs de celui qui là-haut est le Juge de tous. Zacharie 3:7; Luc 14:14-15. En outre, quelques-uns s’attendent à ce que son Prince, le Seigneur de ce pays, vienne bientôt en ces lieux et demande la raison, s’ils en peuvent donner une, pour laquelle ses voisins firent si peu de cas de lui et le tournèrent tant en dérision, quand ils virent qu’il voulait être pèlerin. Jude 1:14-15.
Car on dit qu’il est maintenant si avant dans l’affection de son Prince, et que son Souverain est si fort touché des outrages qui furent faits à Chrétien lorsqu’il devint pèlerin, qu’il regardera tout cela comme s’il lui avait été fait à lui-même, Luc 10:16; et ce n’est pas merveille, car c’est par amour pour son Prince que Chrétien s’aventura comme il le fit.
Je le crois bien, repris-je; et j’en suis heureux; heureux pour ce pauvre homme, de ce qu’il se repose maintenant de ses travaux, de ce qu’il moissonne à présent avec allégresse le fruit de ses larmes, de ce qu’il est hors de la portée du canon de ses ennemis, et hors d’atteinte de ceux qui le haïssent. Apocalypse 14:13; Psaumes 126:5-6. Je suis heureux aussi que le bruit de ces choses se soit répandu dans ce pays; qui sait si cela ne produira pas quelque bon effet sur quelques-uns de ceux qui sont restés en arrière? Mais, je vous prie, monsieur, tandis que j’y pense, savez-vous quelque chose de sa femme et de ses enfants? Pauvres âmes! Je me demande en moi-même ce qu’ils font.
M. Sagacité: Qui? Christiana et ses fils? Il est probable qu’ils s’en tireront aussi bien que Chrétien lui-même; car, bien qu’ils aient tous fait les insensés au début et qu’ils n’aient voulu d’aucune manière se laisser persuader ni par les larmes ni par les supplications de Chrétien, les réflexions qui suivirent ont merveilleusement agi sur eux: ils ont donc fait leurs paquets et sont partis, eux aussi, sur ses traces.
De mieux en mieux, repris-je: mais quoi! la femme et les enfants, tous ensemble?
M. Sagacité: C’est la vérité: je puis vous rendre compte de l’affaire, car j’étais sur les lieux au moment même, et j’ai parfaitement connu toute l’histoire.
Alors, dis-je, on peut, à ce qu’il paraît, la rapporter comme véritable.
M. Sagacité: Vous pouvez l’affirmer sans crainte: je veux dire qu’ils sont tous partis en pèlerinage, et la bonne femme et ses quatre garçons. Et puisque nous devons, à ce que je vois, faire ensemble un assez long bout de chemin, je vais vous raconter toute l’affaire.
Cette Christiana (car tel fut son nom dès le jour où, avec ses enfants, elle embrassa la vie de pèlerin), après que son mari eut passé le fleuve et qu’elle n’eut plus de nouvelles de lui, sentit ses pensées s’agiter en son esprit. D’abord, parce qu’elle avait perdu son mari, et que le tendre lien qui les unissait était entièrement rompu entre eux. Car vous savez, me dit-il, que la nature ne peut faire moins que d’accabler les vivants de mainte pensée pesante, au souvenir de la perte de ceux qu’ils aimaient. La perte de son mari lui coûta donc bien des larmes. Mais ce ne fut pas tout; car Christiana commença aussi à se demander en elle-même si sa conduite malséante envers son mari n’était pas l’une des causes pour lesquelles elle ne le voyait plus, et pour lesquelles il lui avait été enlevé de cette manière. Et là-dessus lui revinrent en foule à l’esprit toutes ses manières dures, dénaturées et impies envers celui qui lui était si cher; ce qui encombra aussi sa conscience et la chargea de culpabilité. Elle fut en outre fort brisée en se rappelant les gémissements sans repos, les larmes amères et les plaintes que son mari faisait sur lui-même, et comment elle avait endurci son cœur contre toutes ses supplications et ses tendres exhortations à partir avec lui, elle et ses fils; oui, il n’y avait rien de ce que Chrétien lui avait dit ou avait fait devant elle, tout le temps que son fardeau lui pesait sur le dos, qui ne lui revînt comme un éclair et ne lui déchirât l’enveloppe du cœur; surtout ce cri amer qu’il avait poussé: « Que faut-il que je fasse pour être sauvé? » retentissait à ses oreilles de la manière la plus lugubre.
Alors elle dit à ses enfants: Mes fils, nous sommes tous perdus. J’ai, par mon péché, éloigné votre père, et il est parti: il aurait voulu nous avoir avec lui, mais je n’ai pas voulu partir moi-même: je vous ai aussi empêchés d’avoir la vie. À ces mots, les garçons fondirent en larmes et s’écrièrent qu’ils voulaient suivre leur père. Oh! dit Christiana, que n’avons-nous eu le bonheur de partir avec lui! Il nous en serait allé bien mieux qu’il n’en ira probablement maintenant. Car, bien que j’aie autrefois follement imaginé, touchant les tourments de votre père, qu’ils venaient d’une folle fantaisie qu’il avait, ou de ce qu’il était envahi d’humeurs mélancoliques, je ne puis maintenant m’ôter de l’esprit qu’ils provenaient d’une autre cause, savoir, que la lumière de la vie lui avait été donnée, Jacques 1:23-25; Jean 8:12; et, à l’aide de cette lumière, à ce que je vois, il a échappé aux pièges de la mort. Proverbes 14:27. Alors ils pleurèrent tous de nouveau et s’écrièrent: Oh! malheureux jour!
La nuit suivante, Christiana eut un songe; et voici, il lui sembla qu’un large parchemin était déroulé devant elle, où était inscrit le compte de toutes ses voies; et ses crimes, lui semblait-il, paraissaient bien noirs contre elle. Alors elle s’écria tout haut dans son sommeil: « Seigneur, sois apaisé envers moi, qui suis un pécheur! » Luc 18:13; et les petits enfants l’entendirent.
Après cela, il lui sembla voir deux êtres fort hideux, debout à son chevet, qui disaient: Que ferons-nous de cette femme? car elle crie miséricorde, éveillée et endormie: si on la laisse continuer comme elle commence, nous la perdrons comme nous avons perdu son mari. C’est pourquoi il nous faut, d’une manière ou d’une autre, chercher à détourner ses pensées de ce qui doit arriver après cette vie; sinon, le monde entier n’empêchera pas qu’elle ne devienne pèlerine.
Elle s’éveilla alors tout en sueur, et un tremblement la saisit: mais au bout de quelque temps elle se rendormit. Et alors il lui sembla voir Chrétien, son mari, dans un lieu de félicité, parmi une multitude d’immortels, une harpe à la main, debout et en jouant devant Celui qui était assis sur un trône, avec un arc-en-ciel autour de sa tête. Elle vit aussi comme s’il inclinait la tête, le visage contre le pavé qui était sous les pieds de son Prince, en disant: « Je rends grâces de tout mon cœur à mon Seigneur et Roi de m’avoir amené en ce lieu. » Alors une troupe de ceux qui se tenaient à l’entour poussa des cris de joie et joua de ses harpes; mais nul homme vivant ne pouvait comprendre ce qu’ils disaient, hormis Chrétien et ses compagnons.
Le lendemain matin, quand elle se fut levée, qu’elle eut prié Dieu et se fut entretenue un moment avec ses enfants, quelqu’un frappa rudement à la porte; elle lui cria: « Si tu viens au nom de Dieu, entre. » Il dit donc: « Amen »; il ouvrit la porte et la salua par ces mots: « Que la paix soit sur cette maison! » Cela fait, il dit: « Christiana, sais-tu pourquoi je suis venu? » Alors elle rougit et trembla; son cœur aussi commença à s’échauffer du désir de savoir d’où il venait et quel message il avait pour elle. Il lui dit donc: « Mon nom est Secret; j’habite avec ceux qui sont en haut. On dit, là où j’habite, que tu aurais le désir d’y aller: on rapporte aussi que tu reconnais le mal que tu as fait autrefois à ton mari en endurcissant ton cœur contre sa voie, et en retenant ces petits dans leur ignorance. Christiana, le Miséricordieux m’a envoyé te dire qu’il est un Dieu prêt à pardonner, et qu’il prend plaisir à multiplier le pardon des offenses. Il veut aussi que tu saches qu’il t’invite à venir en sa présence, à sa table, et qu’il te rassasiera de l’abondance de sa maison et de l’héritage de Jacob, ton père.
« Là est Chrétien, qui fut ton mari, avec des légions d’autres, ses compagnons, contemplant sans cesse ce visage qui donne la vie à ceux qui le contemplent; et ils seront tous dans la joie quand ils entendront le bruit de tes pas franchir le seuil de ton Père. »
Christiana, à ces mots, fut fort confuse en elle-même et inclina la tête jusqu’à terre. Le visiteur continua et dit: « Christiana, voici encore une lettre pour toi, que je t’apporte de la part du Roi de ton mari. » Elle la prit donc et l’ouvrit; et elle exhalait l’odeur du parfum le plus exquis. Cantique des cantiques 1:3. Elle était aussi écrite en lettres d’or. Le contenu de la lettre était que le Roi voulait qu’elle fît comme avait fait Chrétien, son mari; car c’était le chemin pour parvenir à sa cité et pour demeurer en sa présence dans la joie pour toujours. À cela, la bonne femme fut entièrement vaincue; elle s’écria donc à son visiteur: Monsieur, voulez-vous nous emmener avec vous, moi et mes enfants, afin que nous allions, nous aussi, adorer le Roi?
Alors le visiteur dit: Christiana, l’amer vient avant le doux. Il te faut, comme celui qui t’a précédée, passer par des tribulations pour entrer dans cette Cité céleste. C’est pourquoi je te conseille de faire comme a fait Chrétien, ton mari: va à la porte étroite que tu vois là-bas, par-delà la plaine, car elle se trouve à l’entrée du chemin que tu dois gravir; et je te souhaite un bon voyage. Je te conseille aussi de mettre cette lettre dans ton sein, et de la lire, pour toi-même et pour tes enfants, jusqu’à ce que vous la sachiez par cœur; car c’est l’un des cantiques que tu dois chanter tandis que tu es dans cette maison de ton pèlerinage, Psaumes 119:54; et c’est aussi ce que tu devras remettre à la dernière porte.
Or je vis dans mon songe que ce vieillard, tandis qu’il me contait cette histoire, en paraissait lui-même vivement ému. Il poursuivit encore et dit: Christiana appela donc ses fils auprès d’elle et commença à leur parler ainsi: « Mes fils, comme vous avez pu le remarquer, mon âme a été dernièrement dans une grande épreuve au sujet de la mort de votre père: non que je doute le moins du monde de son bonheur, car je suis maintenant convaincue qu’il est bien. J’ai aussi été fort touchée en pensant à mon propre état et au vôtre, que je crois vraiment misérable par nature. Ma conduite envers votre père dans sa détresse est aussi un grand poids sur ma conscience; car j’ai endurci contre lui et mon propre cœur et le vôtre, et j’ai refusé de partir avec lui en pèlerinage.
La pensée de ces choses me ferait mourir sur l’heure, n’était un songe que j’ai eu la nuit dernière, et n’était l’encouragement que cet étranger m’a donné ce matin. Venez, mes enfants, faisons nos paquets et partons pour la porte qui mène au pays céleste, afin que nous voyions votre père, et que nous soyons avec lui et avec ses compagnons en paix, selon les lois de ce pays-là.
Alors ses enfants fondirent en larmes, de joie de ce que le cœur de leur mère était ainsi disposé. Leur visiteur leur dit donc adieu; et ils commencèrent à se préparer pour se mettre en route.
Mais tandis qu’ils étaient ainsi sur le point de partir, deux femmes, voisines de Christiana, vinrent à sa maison et frappèrent à sa porte. Elle leur dit, comme auparavant: Si vous venez au nom de Dieu, entrez. À cela, les femmes furent stupéfaites; car elles n’avaient pas coutume d’entendre ce langage, ni de le voir tomber des lèvres de Christiana. Elles entrèrent pourtant: mais voici, elles trouvèrent la bonne femme qui se préparait à quitter sa maison.
Elles commencèrent donc et dirent: Voisine, que signifie donc ceci, je vous prie?
Christiana répondit et dit à la plus âgée d’entre elles, qui s’appelait Mme Timorée: Je me prépare pour un voyage.
Cette Timorée était la fille de celui qui rencontra Chrétien sur la colline Difficulté et qui voulait le faire retourner en arrière par crainte des lions.
Timorée: Pour quel voyage, je vous prie?
Christiana: Pour suivre mon bon mari. Et là-dessus elle se mit à pleurer.
Timorée: J’espère bien que non, ma bonne voisine; je vous en prie, pour l’amour de vos pauvres enfants, ne vous perdez pas d’une manière si peu digne d’une femme.
Christiana: Non, mes enfants viendront avec moi; pas un d’eux ne veut rester en arrière.
Timorée: Je me demande du fond du cœur quelle chose ou quelle personne vous a mis cette idée en tête!
Christiana: Ô voisine, si seulement vous en saviez autant que moi, je ne doute pas que vous ne partiez avec moi.
Timorée: Je te prie, quelle connaissance nouvelle as-tu donc acquise, qui détache ainsi ton esprit de tes amis, et qui te pousse à t’en aller on ne sait où?
Christiana: Alors Christiana répondit: J’ai été cruellement affligée depuis que mon mari m’a quittée; mais surtout depuis qu’il a passé le fleuve. Mais ce qui me trouble le plus, c’est ma conduite revêche envers lui quand il était dans sa détresse. D’ailleurs, je suis maintenant comme il était alors; rien ne me contentera que de partir en pèlerinage. J’ai rêvé la nuit dernière que je le voyais. Oh! si mon âme était avec lui! Il habite en la présence du Roi du pays; il est assis et mange avec lui à sa table; il est devenu le compagnon des immortels, et il a maintenant reçu pour y habiter une maison auprès de laquelle le plus beau palais de la terre, si on l’y compare, ne me paraît qu’un fumier. 2 Corinthiens 5:1-4. Le Prince de ce lieu m’a aussi envoyé chercher, avec promesse de me faire bon accueil si je vais à lui; son messager était ici tout à l’heure, et il m’a apporté une lettre qui m’invite à venir. Et sur ce, elle tira sa lettre, la leur lut, et leur dit: Que direz-vous maintenant à cela?
Timorée: Oh! quelle folie s’est emparée de toi et de ton mari, pour vous jeter ainsi dans de telles difficultés! Tu as entendu, j’en suis sûre, ce que ton mari a rencontré, pour ainsi dire dès le premier pas qu’il fit sur son chemin, comme notre voisin Obstiné peut encore en témoigner, car il alla avec lui; oui, et Flexible aussi, jusqu’au moment où, en hommes sages, ils eurent peur d’aller plus loin. Nous avons aussi appris, par-dessus le marché, comment il rencontra les lions, Apollyon, l’Ombre de la mort et bien d’autres choses. Et tu ne dois pas oublier non plus le danger qu’il courut à la foire de la Vanité. Car si lui, tout homme qu’il était, fut réduit à une telle extrémité, que pourras-tu faire, toi qui n’es qu’une pauvre femme? Considère aussi que ces quatre doux petits sont tes enfants, ta chair et tes os. C’est pourquoi, quand même tu serais assez téméraire pour te perdre toi-même, du moins, pour l’amour du fruit de tes entrailles, reste à la maison.
Mais Christiana lui dit: Ne me tente pas, ma voisine: j’ai maintenant entre les mains un prix pour acquérir un gain, et je serais une folle de la plus grande espèce si je n’avais pas le cœur de saisir l’occasion. Et quant à toutes ces tribulations que, selon vous, je dois probablement rencontrer en chemin, loin de me décourager, elles montrent que je suis dans le vrai. L’amer doit venir avant le doux, et cela même rendra le doux plus doux encore. C’est pourquoi, puisque vous n’êtes pas venue dans ma maison au nom de Dieu, comme je l’ai dit, je vous prie de vous en aller et de ne pas me troubler davantage.
Alors Timorée l’injuria et dit à sa compagne: Venez, voisine Miséricorde, laissons-la à elle-même, puisqu’elle méprise nos conseils et notre compagnie. Mais Miséricorde demeura perplexe et ne put si promptement se rendre à l’avis de sa voisine; et cela pour une double raison. 1. Ses entrailles étaient émues pour Christiana. Elle se dit donc en elle-même: Si ma voisine veut à toute force s’en aller, je ferai un bout de chemin avec elle pour l’aider. 2. Ses entrailles étaient émues pour sa propre âme; car ce que Christiana avait dit avait pris quelque prise sur son esprit. C’est pourquoi elle se dit encore en elle-même: Je veux m’entretenir davantage avec cette Christiana; et si je trouve vérité et vie dans ce qu’elle dira, moi aussi, de tout mon cœur, je partirai avec elle. Miséricorde commença donc à répondre ainsi à sa voisine Timorée:
Miséricorde: Voisine, je suis bien venue avec vous voir Christiana ce matin; et puisqu’elle fait, comme vous le voyez, ses derniers adieux au pays, je pense marcher un peu avec elle par cette matinée ensoleillée, pour l’aider à se mettre en chemin. Mais elle ne lui dit rien de sa seconde raison et la garda pour elle.
Timorée: Bien, je vois que vous avez envie de faire la folle, vous aussi; mais prenez garde à temps et soyez sage: tant que nous sommes hors du danger, nous en sommes dehors; mais quand nous y sommes, nous y sommes.
Mme Timorée retourna donc à sa maison, et Christiana se mit en route. Mais quand Timorée fut rentrée chez elle, elle envoie chercher quelques-unes de ses voisines, savoir: Mme Yeux-de-Chauve-Souris, Mme Inconsidérée, Mme Tête-Légère et Mme Ne-Sait-Rien. Quand elles furent arrivées chez elle, elle se met à raconter l’histoire de Christiana et de son projet de voyage. Et voici comment elle commença son récit:
Timorée: Voisines, n’ayant pas grand-chose à faire ce matin, je suis allée rendre visite à Christiana; et quand je suis arrivée à la porte, j’ai frappé, comme vous savez que c’est notre coutume; et elle a répondu: Si vous venez au nom de Dieu, entrez. Je suis donc entrée, pensant que tout allait bien; mais une fois entrée, je l’ai trouvée qui se préparait à quitter la ville, elle et aussi ses enfants. Je lui ai donc demandé ce que cela signifiait. Et elle m’a dit, en bref, qu’elle avait maintenant résolu de partir en pèlerinage, comme avait fait son mari. Elle m’a parlé aussi d’un songe qu’elle avait eu, et de ce que le Roi du pays où se trouve son mari lui avait envoyé une lettre pour l’inviter à s’y rendre.
Alors Mme Ne-Sait-Rien dit: Eh quoi, croyez-vous qu’elle partira?
Timorée: Oui, partir, elle partira, quoi qu’il en advienne; et je crois le savoir à ceci: c’est que ce qui était mon grand argument pour la persuader de rester à la maison (savoir, les tribulations qu’elle rencontrerait probablement en chemin) est pour elle un grand argument pour la pousser à se mettre en route. Car elle m’a dit en propres termes: L’amer va avant le doux; oui, et puisqu’il en est ainsi, cela rend le doux plus doux encore.
Mme Yeux-de-Chauve-Souris: Oh! la femme aveugle et insensée! dit-elle; ne profitera-t-elle pas de l’exemple des afflictions de son mari? Pour ma part, je vois bien que, s’il était ici de nouveau, il se tiendrait content d’avoir la peau sauve et ne courrait jamais tant de risques pour rien.
Mme Inconsidérée répliqua aussi, disant: Qu’on chasse de la ville ces folles extravagantes: bon débarras, pour ma part, dis-je, que son départ; si elle restait où elle demeure et gardait cette idée, qui pourrait vivre en paix près d’elle? car elle sera ou morose, ou mauvaise voisine, ou elle parlera de choses qu’aucune personne sensée ne peut supporter. C’est pourquoi, pour ma part, je ne regretterai jamais son départ; qu’elle s’en aille, et que de meilleures gens viennent à sa place: le monde n’a jamais bien tourné depuis que ces fous fantasques y habitent.
Alors Mme Tête-Légère ajouta ce qui suit: Allons, laissons là ce genre de propos. J’étais hier chez Madame Lascive, où nous étions gaies comme des jeunes filles. Car qui pensez-vous qui s’y trouvait, sinon moi et Mme Aime-la-Chair, et trois ou quatre autres, avec Mme Luxure, Mme Souillure et quelques autres encore: nous y avons eu de la musique et de la danse, et tout ce qu’il fallait pour combler le plaisir. Et j’ose dire que la maîtresse de maison elle-même est une dame admirablement bien élevée, et que M. Luxure est un fort joli garçon.
Chapitre 14 terminé
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