Chapitre 10 · 47 min de lecture
Neuvième étape
Et je m’endormis, et je songeai de nouveau, et je vis les deux mêmes pèlerins qui descendaient les montagnes par la grand-route, en direction de la cité. Or, un peu au-dessous de ces montagnes, sur la gauche, s’étend le pays de la Suffisance; et de ce pays descend, jusque dans le chemin où marchaient les pèlerins, un petit sentier tortueux. Ce fut donc là qu’ils rencontrèrent un jeune garçon fort pimpant, qui sortait de ce pays, et dont le nom était Ignorance. Chrétien lui demanda de quelle contrée il venait et où il allait.
Ignorance: Monsieur, je suis né dans le pays qui s’étend là-bas, un peu sur la gauche, et je vais à la Cité céleste.
Chrétien: Mais comment penses-tu entrer par la porte? Car tu pourrais bien y rencontrer quelque difficulté.
Ignorance: Comme y entrent les autres braves gens, dit-il.
Chrétien: Mais qu’as-tu à présenter à cette porte, pour qu’on te l’ouvre?
Ignorance: Je connais la volonté de mon Seigneur, et j’ai mené une bonne vie; je rends à chacun ce qui lui est dû; je prie, je jeûne, je paie la dîme et je fais l’aumône; et j’ai quitté mon pays pour celui où je vais.
Chrétien: Mais tu n’es pas entré par la porte étroite qui est à l’entrée de ce chemin; tu es venu ici par ce même sentier tortueux; c’est pourquoi je crains, quelque opinion que tu aies de toi-même, qu’au jour des comptes on ne te mette à la charge d’être un voleur et un brigand, au lieu de t’accorder l’entrée de la cité.
Ignorance: Messieurs, vous m’êtes parfaitement étrangers; je ne vous connais pas. Contentez-vous de suivre la religion de votre pays, et je suivrai la religion du mien. J’espère que tout ira bien. Quant à la porte dont vous parlez, tout le monde sait qu’elle est fort loin de notre pays. Je ne pense pas qu’un seul homme de chez nous en sache seulement le chemin; et ils n’ont pas à s’en soucier, qu’ils le sachent ou non, puisque nous avons, comme vous voyez, un beau sentier verdoyant et agréable, qui descend de notre pays et rejoint le chemin par le plus court.
Quand Chrétien vit que l’homme se croyait sage, il dit tout bas à Plein-d’Espoir: « Il y a plus à espérer d’un insensé que de lui. » Proverbes 26:12. Et il ajouta: « Quand l’insensé marche dans un chemin, le sens lui manque, et il montre à chacun qu’il est un fou. » Ecclésiaste 10:3. Eh bien, faut-il causer plus longtemps avec lui, ou le devancer pour l’instant, et le laisser ainsi réfléchir à ce qu’il a déjà entendu, puis l’attendre plus loin, pour voir si, peu à peu, nous pourrons lui faire quelque bien? Alors Plein-d’Espoir dit:
« Qu’Ignorance un moment médite en son cœur
Ce qu’on vient de lui dire, et qu’il n’ait point peur
D’embrasser un bon conseil, de crainte de rester
Ignorant du seul gain qu’il faudrait souhaiter.
Dieu dit que ceux qui n’ont point d’intelligence,
(Bien qu’il les ait formés,) n’auront point de délivrance. »
Plein-d’Espoir: Il ajouta encore: Il n’est pas bon, je pense, de tout lui dire à la fois; passons outre, si tu veux, et nous lui parlerons tout à l’heure, selon qu’il sera capable de l’entendre.
Ils poursuivirent donc tous deux leur route, et Ignorance venait derrière. Quand ils l’eurent un peu dépassé, ils entrèrent dans un sentier très obscur, où ils rencontrèrent un homme que sept démons avaient lié de sept fortes cordes, et qu’ils ramenaient vers la porte qu’ils avaient vue au flanc de la colline. Matthieu 12:45; Proverbes 5:22. Alors le bon Chrétien se mit à trembler, et Plein-d’Espoir, son compagnon, aussi; cependant, tandis que les démons emmenaient l’homme, Chrétien regarda s’il le connaissait, et il pensa que ce pouvait être un certain Volte-Face, qui demeurait dans la ville d’Apostasie. Mais il ne vit pas bien son visage, car il baissait la tête comme un voleur pris sur le fait; mais quand il fut passé, Plein-d’Espoir le suivit des yeux, et aperçut sur son dos un écriteau portant cette inscription: « Professant débauché et apostat damnable. »
Alors Chrétien dit à son compagnon: Je me rappelle maintenant ce qu’on m’a raconté d’une chose arrivée à un homme de bien, par ici. Cet homme s’appelait Petite-Foi; c’était pourtant un homme de bien, et il demeurait dans la ville de Sincère. Voici la chose. À l’entrée de ce passage descend, de la porte du Large-Chemin, un sentier qu’on appelle la ruelle de l’Homme-Mort, à cause des meurtres qui s’y commettent d’ordinaire; et ce Petite-Foi, allant en pèlerinage comme nous le faisons maintenant, s’y assit par hasard et s’endormit. Or il arriva qu’en ce temps-là descendirent par le sentier, de la porte du Large-Chemin, trois robustes coquins, qui s’appelaient Cœur-Lâche, Méfiance et Culpabilité, trois frères; et, apercevant Petite-Foi où il était, ils accoururent au galop. Le brave homme venait justement de s’éveiller et se levait pour reprendre son voyage. Ils arrivèrent donc tous sur lui, et, d’un ton menaçant, lui ordonnèrent de s’arrêter. À ces mots, Petite-Foi devint blanc comme un linge, et n’eut la force ni de combattre ni de fuir. Alors Cœur-Lâche dit: Donne ta bourse! Mais comme il ne se hâtait pas de le faire (car il lui en coûtait de perdre son argent), Méfiance courut à lui, et, lui fourrant la main dans la poche, en tira un sac d’argent. Alors il cria: Au voleur! au voleur! Là-dessus, Culpabilité, d’une grosse massue qu’il tenait à la main, frappa Petite-Foi à la tête, et de ce coup l’étendit à plat sur le sol, où il resta, perdant son sang comme quelqu’un qui va saigner à mort. Pendant tout ce temps, les voleurs se tenaient auprès. Mais à la fin, entendant que quelqu’un venait sur la route, et craignant que ce ne fût un certain Grande-Grâce, qui demeure dans la ville de Bonne-Confiance, ils prirent leurs jambes à leur cou, et laissèrent ce brave homme se tirer d’affaire comme il pourrait. Au bout de quelque temps, Petite-Foi revint à lui, se releva, et parvint tant bien que mal à se traîner sur son chemin. Voilà l’histoire.
Plein-d’Espoir: Mais lui prirent-ils absolument tout ce qu’il avait?
Chrétien: Non; l’endroit où étaient ses joyaux, ils ne le fouillèrent jamais; de sorte qu’il les garda. Mais, à ce qu’on m’a dit, le brave homme fut très affligé de sa perte, car les voleurs lui prirent la plus grande partie de son argent de dépense. Ce qu’ils ne prirent pas, je l’ai dit, c’étaient ses joyaux; il lui restait aussi un peu de menue monnaie, mais à peine assez pour le mener au terme de son voyage. Bien plus (si l’on ne m’a pas mal informé), il fut obligé de mendier en chemin pour se maintenir en vie, car ses joyaux, il ne lui était pas permis de les vendre; mais il eut beau mendier et faire ce qu’il pouvait, il fit, comme on dit, la plus grande partie du reste du chemin le ventre creux. 1 Pierre 4:18.
Plein-d’Espoir: Mais n’est-ce pas merveille qu’ils ne lui aient pas pris son certificat, grâce auquel il devait être admis à la porte céleste?
Chrétien: C’est une merveille, en effet; mais ils ne le prirent pas, bien que ce ne fût point grâce à quelque adresse de sa part; car, épouvanté de les voir fondre sur lui, il n’eut ni la force ni l’habileté de rien cacher; si bien que ce fut par une bonne providence, plus que par ses efforts, qu’ils manquèrent ce bien précieux. 2 Timothée 1:12-14; 2 Pierre 2:9.
Plein-d’Espoir: Ce doit être pourtant une consolation pour lui qu’ils ne lui aient pas pris ce joyau.
Chrétien: Ç’aurait pu être une grande consolation pour lui, s’il en avait usé comme il le devait; mais ceux qui m’ont raconté l’histoire m’ont dit qu’il en fit bien peu d’usage pendant tout le reste du chemin, et cela à cause de l’effroi que lui avait causé la perte de son argent. En vérité, il l’oublia pendant une grande partie du reste de son voyage; et de plus, chaque fois qu’il lui revenait à l’esprit et qu’il commençait à s’en consoler, de nouvelles pensées de sa perte l’assaillaient, et ces pensées engloutissaient tout.
Plein-d’Espoir: Hélas! le pauvre homme! Ce ne pouvait être pour lui qu’un grand chagrin.
Chrétien: Un chagrin? Oui, un chagrin véritable! N’en eût-il pas été de même pour chacun de nous, si nous avions été traités comme lui, volés et blessés tout ensemble, et cela en pays étranger, comme il l’était? C’est merveille qu’il ne soit pas mort de chagrin, le pauvre cœur. On m’a dit qu’il sema presque tout le reste du chemin de plaintes lugubres et amères, racontant en outre à tous ceux qui le rattrapaient, ou qu’il rattrapait en chemin, où il avait été volé, et comment; qui étaient ceux qui l’avaient fait, et ce qu’il avait perdu; comment il avait été blessé, et qu’il en avait à peine réchappé.
Plein-d’Espoir: Mais c’est merveille que la nécessité ne l’ait pas poussé à vendre ou à engager quelques-uns de ses joyaux, pour avoir de quoi se soulager dans son voyage.
Chrétien: Tu parles comme quelqu’un qui a encore la coquille sur la tête. Pour quoi les aurait-il engagés? ou à qui les aurait-il vendus? Dans tout le pays où il fut volé, ses joyaux n’étaient d’aucun prix; et il ne désirait pas le soulagement qu’on aurait pu lui procurer de ce côté-là. D’ailleurs, si ses joyaux avaient manqué à la porte de la Cité céleste, il eût été (et il le savait fort bien) exclu de l’héritage qui s’y trouve, et cela eût été pour lui pire que la rencontre et la scélératesse de dix mille voleurs.
Plein-d’Espoir: Pourquoi es-tu si mordant, mon frère? Ésaü vendit son droit d’aînesse, et cela pour un plat de potage, Hébreux 12:16; et ce droit d’aînesse était son plus précieux joyau; et s’il l’a fait, pourquoi Petite-Foi ne l’aurait-il pas fait aussi?
Chrétien: Ésaü vendit en effet son droit d’aînesse, et bien d’autres font de même, et par là s’excluent de la bénédiction principale, comme le fit aussi ce misérable; mais tu dois faire une différence entre Ésaü et Petite-Foi, et aussi entre leurs conditions. Le droit d’aînesse d’Ésaü était une figure; mais les joyaux de Petite-Foi ne l’étaient pas. Le ventre d’Ésaü était son dieu; mais le ventre de Petite-Foi ne l’était pas. Ce qui manquait à Ésaü tenait à son appétit charnel; il n’en était pas ainsi de Petite-Foi. De plus, Ésaü ne voyait pas plus loin que l’assouvissement de ses convoitises: Voici, je m’en vais mourir; à quoi me sert ce droit d’aînesse? dit-il. Genèse 25:32. Mais Petite-Foi, bien que son lot fût de n’avoir qu’une petite foi, fut préservé par cette petite foi de pareilles extravagances, et amené à voir et à estimer ses joyaux plutôt qu’à les vendre, comme Ésaü vendit son droit d’aînesse. Tu ne lis nulle part qu’Ésaü eût la foi, non, pas même un peu; il n’est donc pas étonnant que là où la chair seule domine (comme elle le fait chez l’homme qui n’a point de foi pour lui résister), il vende son droit d’aînesse, et son âme, et tout, et cela au diable de l’enfer; car il en est de ces gens-là comme de l’ânesse sauvage, que nul n’empêche de satisfaire son désir, Jérémie 2:24: quand leur esprit est tourné vers leurs convoitises, il faut qu’ils les aient, quoi qu’il en coûte. Mais Petite-Foi était d’une autre trempe; son esprit était aux choses divines; sa vie était dans les choses spirituelles et d’en haut; à quelle fin donc un homme d’une telle trempe aurait-il vendu ses joyaux (s’il s’était trouvé quelqu’un pour les acheter) afin de remplir son esprit de choses vaines? Un homme donnera-t-il un sou pour se remplir le ventre de foin? ou persuaderas-tu la tourterelle de vivre de charogne, comme le corbeau? Si les hommes sans foi peuvent, pour des convoitises charnelles, engager, hypothéquer ou vendre ce qu’ils ont, et se vendre eux-mêmes par-dessus le marché, ceux qui ont la foi, la foi qui sauve, n’en eussent-ils qu’un peu, ne le peuvent pas. Voilà donc, mon frère, où est ton erreur.
Plein-d’Espoir: Je le reconnais; mais pourtant ta sévère réflexion m’avait presque mis en colère.
Chrétien: Eh quoi! je ne faisais que te comparer à certains oiseaux de l’espèce la plus vive, qui courent çà et là par des sentiers non frayés, la coquille encore sur la tête; mais laisse cela, et considère la question dont nous débattons, et tout ira bien entre toi et moi.
Plein-d’Espoir: Mais, Chrétien, ces trois compères, j’en suis persuadé dans mon cœur, ne sont qu’une bande de lâches; sans cela, crois-tu qu’ils se seraient enfuis comme ils l’ont fait, au bruit de quelqu’un qui venait sur la route? Pourquoi Petite-Foi n’a-t-il pas pris plus de courage? Il aurait pu, ce me semble, soutenir contre eux un assaut, et ne se rendre que lorsqu’il n’y aurait plus eu de remède.
Chrétien: Que ce soient des lâches, beaucoup l’ont dit, mais peu l’ont trouvé tel à l’heure de l’épreuve. Quant à un grand cœur, Petite-Foi n’en avait point; et je m’aperçois, mon frère, que si tu avais été l’homme en cause, tu n’es bon que pour un assaut, et puis pour te rendre. Et vraiment, puisque tu as maintenant tant de hardiesse, quand ils sont loin de nous, s’ils t’apparaissaient comme ils lui apparurent, ils pourraient bien te faire changer d’avis.
Mais considère encore qu’ils ne sont que des voleurs à gages; ils servent sous le roi de l’abîme, qui, au besoin, viendra lui-même à leur aide, et sa voix est comme le rugissement d’un lion. 1 Pierre 5:8. J’ai moi-même été aux prises comme ce Petite-Foi, et j’ai trouvé que c’était une chose terrible. Ces trois scélérats se jetèrent sur moi, et comme je commençais, en chrétien, à leur résister, ils n’eurent qu’à appeler, et leur maître survint. J’aurais, comme on dit, donné ma vie pour un sou, si, par la volonté de Dieu, je n’avais été revêtu d’une armure à toute épreuve. Oui, et pourtant, tout armé que j’étais, j’eus bien de la peine à me conduire en homme: nul ne peut dire ce qui nous attend dans ce combat, sinon celui qui a été lui-même dans la bataille.
Plein-d’Espoir: Soit; mais ils se sont enfuis, tu le vois, dès qu’ils ont seulement supposé qu’un certain Grande-Grâce était sur le chemin.
Chrétien: C’est vrai, ils ont souvent fui, eux et leur maître, dès que Grande-Grâce a seulement paru; et ce n’est pas étonnant, car il est le champion du Roi. Mais je pense que tu feras quelque différence entre Petite-Foi et le champion du Roi. Tous les sujets du Roi ne sont pas ses champions, et ils ne peuvent pas, quand ils sont mis à l’épreuve, accomplir des exploits guerriers comme lui. Est-il raisonnable de penser qu’un petit enfant viendrait à bout de Goliath comme le fit David? ou qu’il y aurait dans un roitelet la force d’un bœuf? Les uns sont forts, les autres faibles; les uns ont une grande foi, les autres une petite: cet homme était du nombre des faibles, c’est pourquoi il eut le dessous.
Plein-d’Espoir: J’aurais voulu que ce fût Grande-Grâce, pour leur bien à eux.
Chrétien: Si ç’avait été lui, il aurait peut-être eu fort à faire; car je dois te dire que, bien que Grande-Grâce soit excellent au maniement de ses armes, et qu’il ait su et sache fort bien s’en tirer avec eux, tant qu’il les tient à la pointe de l’épée, s’ils parviennent à le serrer de près, fût-ce Cœur-Lâche, Méfiance ou l’autre, il s’en faudra de peu qu’ils ne le renversent. Et quand un homme est à terre, tu le sais, que peut-il faire?
Quiconque regarde bien le visage de Grande-Grâce y verra des cicatrices et des entailles qui démontreront aisément ce que je dis. Oui, j’ai entendu dire qu’une fois il déclara (et cela au milieu du combat): Nous désespérions même de conserver la vie. Comme ces robustes coquins et leurs compagnons ont fait gémir, pleurer et rugir David! Oui, Héman, Psaumes 88, et Ézéchias aussi, bien que champions en leur temps, furent contraints de se démener lorsqu’ils furent assaillis par eux; et, malgré tout, ils eurent leur habit rudement étrillé. Pierre, une fois, voulut essayer ce qu’il pourrait faire; mais bien que certains disent de lui qu’il est le prince des apôtres, ils le malmenèrent si bien qu’à la fin ils lui firent peur d’une pauvre servante.
De plus, leur roi est à leur coup de sifflet; il n’est jamais hors de portée de voix; et si jamais ils ont le dessous, il vient, s’il le peut, à leur secours; et c’est de lui qu’il est dit: « C’est en vain qu’on l’attaque avec l’épée; La lance, le javelot, la cuirasse, ne servent à rien. Il regarde le fer comme de la paille, L’airain comme du bois pourri. La flèche ne le met pas en fuite, Les pierres de la fronde sont pour lui du chaume. Il ne voit dans la massue qu’un brin de paille, Il rit au sifflement des dards. » Job 41:17-20. Que peut faire un homme en pareil cas? Il est vrai que si l’on pouvait à tout moment avoir le cheval de Job, et avoir l’adresse et le courage de le monter, on pourrait faire des choses remarquables. « Car son cou est revêtu d’une crinière flottante. Il bondit comme la sauterelle; son fier hennissement répand la terreur. Il creuse le sol et se réjouit de sa force, Il s’élance au-devant des armes; Il se rit de la crainte, il n’a pas peur, Il ne recule pas en face de l’épée. Sur lui retentit le carquois, Brillent la lance et le javelot. Bouillonnant d’ardeur, il dévore la terre, Il ne peut se contenir au bruit de la trompette. Quand la trompette sonne, il dit: En avant! Et de loin il flaire la bataille, La voix tonnante des chefs et les cris de guerre. » Job 39:22-28.
Mais pour de simples fantassins comme toi et moi, ne désirons jamais rencontrer un ennemi, et ne nous vantons pas de pouvoir mieux faire, quand nous entendons parler d’autres qui ont été battus, et ne nous laissons pas chatouiller par la pensée de notre propre vaillance; car de tels hommes ont d’ordinaire le dessous quand ils sont mis à l’épreuve. Témoin Pierre, dont j’ai parlé tout à l’heure: il voulait faire le fanfaron, oui, il le voulait; il voulait, comme son esprit vaniteux le poussait à le dire, faire mieux et tenir plus ferme pour son Maître que tous les hommes; mais qui fut jamais aussi battu et terrassé par ces scélérats que lui?
Quand donc nous entendons dire que de tels vols se commettent sur le grand chemin du Roi, il nous convient de faire deux choses.
1. De sortir armés, et de ne pas manquer de prendre avec nous un bouclier; car ce fut faute de cela que celui qui frappait si vigoureusement sur Léviathan ne put le faire céder; car, en vérité, si le bouclier nous manque, il ne nous craint pas du tout. C’est pourquoi celui qui s’y connaissait a dit: « Prenez par-dessus tout cela le bouclier de la foi, avec lequel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du malin. » Éphésiens 6:16.
2. Il est bon aussi que nous demandions au Roi une escorte, oui, qu’il vienne lui-même avec nous. C’est ce qui fit se réjouir David quand il était dans la vallée de l’Ombre de la mort; et Moïse aimait mieux mourir là où il se tenait que de faire un seul pas sans son Dieu. Exode 33:15.
Ô mon frère, s’il veut seulement marcher avec nous, qu’avons-nous à craindre des myriades qui nous assiègent de toutes parts? Psaumes 3:6-9; 27:1-3. Mais sans lui, les fiers auxiliaires tombent parmi les morts. Ésaïe 10:4.
Pour ma part, je me suis déjà trouvé dans la mêlée; et bien que (par la bonté de Celui qui est le meilleur) je sois, comme tu vois, en vie, je ne puis me vanter d’aucune vaillance. Je serai heureux si je ne rencontre plus de pareils assauts; bien que je craigne que nous ne soyons pas encore hors de tout danger. Toutefois, puisque le lion et l’ours ne m’ont pas encore dévoré, j’espère que Dieu nous délivrera aussi du prochain Philistin incirconcis. Alors Chrétien chanta:
« Pauvre Petite-Foi! tu fus parmi les voleurs?
On t’a dépouillé? Souviens-t’en, toi qui crois,
Et acquiers plus de foi; alors tu seras vainqueur
De dix mille ennemis, sinon, à peine de trois. »
Ils poursuivirent donc leur route, et Ignorance les suivait. Ils marchèrent ainsi jusqu’à un endroit où ils virent un chemin qui venait se joindre au leur, et qui semblait en outre aussi droit que celui qu’ils devaient suivre; et là ils ne surent lequel des deux prendre, car tous deux semblaient droits devant eux: ils s’arrêtèrent donc pour réfléchir. Et tandis qu’ils songeaient au chemin, voici, un homme à la chair noire, mais couvert d’une robe très claire, vint à eux, et leur demanda pourquoi ils se tenaient là. Ils répondirent qu’ils allaient à la Cité céleste, mais qu’ils ne savaient lequel de ces chemins prendre. « Suivez-moi, dit l’homme, c’est là que je vais. » Ils le suivirent donc dans le chemin qui venait de rejoindre la route, et qui peu à peu tourna, et les détourna si loin de la cité où ils désiraient aller, qu’en peu de temps ils lui tournèrent le dos; et pourtant ils le suivaient. Mais bientôt, avant qu’ils s’en fussent aperçus, il les mena tous deux dans l’enceinte d’un filet, où ils furent tous deux si empêtrés qu’ils ne savaient que faire; et là-dessus la robe blanche tomba du dos de l’homme noir. Alors ils virent où ils étaient. Ils restèrent donc là quelque temps à crier, car ils ne pouvaient se dégager.
Chrétien: Alors Chrétien dit à son compagnon: Je vois maintenant que je suis dans l’erreur. Les bergers ne nous avaient-ils pas recommandé de prendre garde au Flatteur? Comme dit le sage, ainsi l’avons-nous éprouvé aujourd’hui: « Un homme qui flatte son prochain Tend un filet sous ses pas. » Proverbes 29:5.
Plein-d’Espoir: Ils nous avaient aussi donné une note d’indications sur le chemin, pour que nous le trouvions plus sûrement; mais nous avons oublié de la lire, et nous ne nous sommes pas gardés des sentiers du destructeur. En cela David fut plus sage que nous, car il dit: « A la vue des actions des hommes, fidèle à la parole de tes lèvres, je me tiens en garde contre la voie du destructeur. » Psaumes 17:4. Ils restèrent ainsi dans le filet à se lamenter. À la fin ils aperçurent un des Resplendissants qui venait vers eux, tenant à la main un fouet fait de petites cordes. Quand il fut arrivé à l’endroit où ils étaient, il leur demanda d’où ils venaient et ce qu’ils faisaient là. Ils lui dirent qu’ils étaient de pauvres pèlerins allant à Sion, mais qu’ils avaient été détournés de leur chemin par un homme noir vêtu de blanc, qui nous a dit, ajoutèrent-ils, de le suivre, car il allait là lui aussi. Alors celui qui tenait le fouet dit: C’est le Flatteur, un faux apôtre, qui s’est déguisé en ange de lumière. Daniel 11:32; 2 Corinthiens 11:13-14. Il déchira donc le filet et fit sortir les deux hommes. Puis il leur dit: Suivez-moi, que je vous remette dans votre chemin. Il les ramena ainsi au chemin qu’ils avaient quitté pour suivre le Flatteur. Puis il les interrogea, disant: Où avez-vous couché la nuit dernière? Ils dirent: Chez les bergers, sur les Montagnes délicieuses. Il leur demanda alors s’ils n’avaient pas reçu des bergers une note d’indications pour le chemin. Ils répondirent: Oui. Mais, dit-il, quand vous étiez arrêtés, n’avez-vous pas tiré votre note pour la lire? Ils répondirent: Non. Il leur demanda: Pourquoi? Ils dirent qu’ils avaient oublié. Il leur demanda encore si les bergers ne leur avaient pas recommandé de prendre garde au Flatteur. Ils répondirent: Oui; mais nous n’imaginions pas, dirent-ils, que cet homme au beau langage fût celui-là. Romains 16:17-18.
Puis je vis dans mon songe qu’il leur ordonna de se coucher à terre; et quand ils l’eurent fait, il les châtia rudement, pour leur enseigner la bonne voie dans laquelle ils doivent marcher, Deutéronome 25:2; 2 Chroniques 6:27; et tout en les châtiant, il disait: « Je reprends et je châtie tous ceux que j’aime. Aie donc du zèle, et repens-toi. » Apocalypse 3:19. Cela fait, il leur dit de poursuivre leur chemin, et de bien prendre garde aux autres indications des bergers. Ils le remercièrent donc de toute sa bonté, et s’en allèrent doucement par le bon chemin, en chantant:
« Venez ici, vous qui suivez le chemin,
Voyez le sort des pèlerins qui s’égarent:
Ils sont pris dans un filet qui les enserre,
Pour avoir oublié le bon conseil trop vite.
Ils furent délivrés, c’est vrai; mais voyez-le bien,
Ils furent fouettés en plus: que ce soit votre avertissement. »
Or, au bout de quelque temps, ils aperçurent de loin quelqu’un qui venait doucement et seul, tout le long de la grand-route, à leur rencontre. Alors Chrétien dit à son compagnon: Voici là-bas un homme qui tourne le dos à Sion, et il vient à notre rencontre.
Plein-d’Espoir: Je le vois; prenons garde à nous maintenant, de peur que ce ne soit encore un Flatteur. Il s’approcha donc de plus en plus, et enfin il les rejoignit. Son nom était Athée, et il leur demanda où ils allaient.
Chrétien: Nous allons à la montagne de Sion.
Alors Athée partit d’un très grand éclat de rire.
Chrétien: Que signifie ton rire?
Athée: Je ris de voir quelles gens ignorants vous êtes, d’entreprendre un voyage si pénible, pour n’avoir vraisemblablement rien d’autre, pour votre peine, que la fatigue du chemin.
Chrétien: Eh quoi, l’ami, penses-tu que nous ne serons pas reçus?
Athée: Reçus! Il n’y a pas en tout ce monde un lieu tel que celui dont vous rêvez.
Chrétien: Mais il y en a un dans le monde à venir.
Athée: Quand j’étais chez moi, dans mon pays, j’ai entendu dire ce que vous affirmez maintenant, et sur ce que j’avais entendu je suis parti pour voir; et voilà vingt ans que je cherche cette cité, mais je n’en trouve pas plus que le premier jour où je me suis mis en route. Ecclésiaste 10:15; Jérémie 17:15.
Chrétien: Nous avons tous deux entendu, et nous croyons, qu’un tel lieu se trouve.
Athée: Si, quand j’étais chez moi, je n’avais pas cru, je ne serais pas venu si loin pour chercher; mais n’ayant rien trouvé (et pourtant j’aurais dû trouver, s’il y avait eu un tel lieu, car je suis allé le chercher plus loin que vous), je m’en retourne, et je chercherai à me réjouir des choses que j’ai rejetées alors, dans l’espoir de ce que je vois maintenant n’être rien.
Chrétien: Alors Chrétien dit à Plein-d’Espoir, son compagnon: Est-il vrai, ce que dit cet homme?
Plein-d’Espoir: Prends garde, c’est un des Flatteurs. Souviens-toi de ce qu’il nous en a déjà coûté une fois pour avoir écouté des gens de cette sorte. Quoi! point de montagne de Sion? N’avons-nous pas vu, des Montagnes délicieuses, la porte de la cité? Et ne devons-nous pas maintenant marcher par la foi? 2 Corinthiens 5:7.
Poursuivons notre chemin, de peur que l’homme au fouet ne nous rattrape encore. C’est toi qui aurais dû m’enseigner cette leçon, que je vais te faire retentir aux oreilles: « Cesse, mon fils, d’écouter l’instruction, Si c’est pour t’éloigner des paroles de la science. » Proverbes 19:27. Je te le dis, mon frère, cesse de l’écouter, et ayons la foi pour sauver notre âme.
Chrétien: Mon frère, je ne t’ai pas posé la question parce que je doutais moi-même de la vérité de notre foi, mais pour t’éprouver, et pour tirer de toi un fruit de la droiture de ton cœur. Quant à cet homme, je sais qu’il est aveuglé par le dieu de ce siècle. Poursuivons notre route, toi et moi, sachant que nous croyons à la vérité, et qu’aucun mensonge ne vient de la vérité. 1 Jean 5:21.
Plein-d’Espoir: Maintenant je me réjouis dans l’espérance de la gloire de Dieu. Ils se détournèrent donc de cet homme; et lui, se moquant d’eux, passa son chemin.
Je vis alors dans mon songe qu’ils poursuivirent leur route jusqu’à un certain pays dont l’air portait naturellement à l’assoupissement quiconque y entrait en étranger. Et là Plein-d’Espoir commença à devenir fort engourdi et appesanti de sommeil; c’est pourquoi il dit à Chrétien: Je commence maintenant à avoir tellement sommeil que je puis à peine tenir mes yeux ouverts; couchons-nous ici, et faisons un petit somme.
Chrétien: Gardons-nous-en bien, dit l’autre; de peur qu’en dormant nous ne nous réveillions jamais plus.
Plein-d’Espoir: Pourquoi, mon frère? Le sommeil du travailleur est doux; nous pourrions être restaurés si nous faisions un somme.
Chrétien: Ne vous souvenez-vous pas qu’un des bergers nous a recommandé de prendre garde à la Terre enchantée? Il voulait dire par là que nous devions nous garder de dormir: « Ne dormons donc point comme les autres, mais veillons et soyons sobres. » 1 Thessaloniciens 5:6.
Plein-d’Espoir: Je reconnais ma faute; et si j’avais été seul ici, j’aurais, en dormant, couru un danger de mort. Je vois qu’il est vrai, ce que dit le sage: « Deux valent mieux qu’un. » Ecclésiaste 4:9. Jusqu’ici ta compagnie a été pour moi une grâce; et tu recevras une bonne récompense de ta peine.
Chrétien: Eh bien donc, dit Chrétien, pour chasser l’assoupissement en ce lieu, engageons un bon entretien.
Plein-d’Espoir: De tout mon cœur, dit l’autre.
Chrétien: Par où commencerons-nous?
Plein-d’Espoir: Par où Dieu a commencé avec nous. Mais commencez vous-même, s’il vous plaît.
Chrétien: Je vais d’abord vous chanter ce chant:
« Quand les saints s’assoupissent, qu’ils viennent ici
Entendre ces deux pèlerins s’entretenir ainsi;
Oui, qu’ils apprennent d’eux, par tous moyens, comment
Tenir ouverts leurs yeux lourds d’assoupissement.
La communion des saints, si on la conduit bien,
Les garde éveillés, et l’enfer n’y peut rien. »
Alors Chrétien commença, et dit: Je vais vous poser une question. Comment en êtes-vous venu, au commencement, à penser à faire ce que vous faites maintenant?
Plein-d’Espoir: Voulez-vous dire: comment en suis-je venu, au commencement, à me soucier du bien de mon âme?
Chrétien: Oui, c’est ce que je veux dire.
Plein-d’Espoir: Je demeurai longtemps dans les délices de ces choses que l’on voyait et que l’on vendait à notre foire; choses qui, je le crois maintenant, m’auraient noyé dans la perdition et la ruine, si j’y étais demeuré.
Chrétien: Quelles étaient ces choses?
Plein-d’Espoir: Tous les trésors et les richesses du monde. Je prenais aussi grand plaisir aux débauches, aux orgies, à la boisson, aux jurons, au mensonge, à l’impureté, à la profanation du sabbat, et que sais-je encore, tout ce qui tendait à perdre l’âme. Mais je découvris enfin, en entendant et en considérant les choses divines, que j’entendis, en vérité, de votre bouche, comme aussi de celle du bien-aimé Fidèle, qui fut mis à mort pour sa foi et sa sainte vie à la foire de la Vanité, que la fin de ces choses, c’est la mort, Romains 6:21-23; et que c’est à cause de ces choses que la colère de Dieu vient sur les fils de la rébellion. Éphésiens 5:6.
Chrétien: Et fûtes-vous aussitôt saisi par la puissance de cette conviction?
Plein-d’Espoir: Non, je ne voulais pas connaître aussitôt le mal du péché, ni la damnation qui suit quand on le commet; mais je m’efforçai, quand mon esprit commença d’abord à être ébranlé par la Parole, de fermer les yeux à sa lumière.
Chrétien: Mais quelle était la cause de votre conduite envers les premières opérations du bienheureux Esprit de Dieu en vous?
Plein-d’Espoir: Les causes en étaient celles-ci: 1. J’ignorais que ce fût là l’œuvre de Dieu en moi. Je n’avais jamais pensé que c’est en réveillant l’âme au sujet du péché que Dieu commence la conversion d’un pécheur. 2. Le péché était encore fort doux à ma chair, et j’avais de la répugnance à le quitter. 3. Je ne savais comment me séparer de mes anciens compagnons, tant leur présence et leurs actions m’étaient agréables. 4. Les heures où les convictions pesaient sur moi étaient des heures si pénibles et si effrayantes pour mon cœur que je n’en pouvais supporter, non, pas même le souvenir.
Chrétien: Alors, à ce qu’il semble, vous vous débarrassiez parfois de votre trouble?
Plein-d’Espoir: Oui, vraiment; mais il me revenait à l’esprit, et alors j’étais aussi mal, que dis-je, plus mal qu’auparavant.
Chrétien: Eh quoi, qu’est-ce qui ramenait vos péchés à votre esprit?
Plein-d’Espoir: Bien des choses; comme,
1. Si seulement je rencontrais un homme de bien dans les rues; ou,
2. Si j’entendais quelqu’un lire la Bible; ou,
3. Si la tête commençait à me faire mal; ou,
4. Si l’on me disait que quelques-uns de mes voisins étaient malades; ou,
5. Si j’entendais sonner le glas pour quelque mort; ou,
6. Si je pensais à mourir moi-même; ou,
7. Si j’apprenais que la mort subite avait frappé d’autres personnes.
8. Mais surtout quand je pensais à moi-même, et que je devais bientôt paraître en jugement.
Chrétien: Et pouviez-vous à quelque moment, sans peine, vous défaire de la culpabilité du péché, quand elle vous venait par l’un de ces moyens?
Plein-d’Espoir: Non, pas moi; car alors elles avaient plus fortement prise sur ma conscience; et alors, si je pensais seulement à retourner au péché (bien que mon esprit s’en fût détourné), c’était pour moi un double tourment.
Chrétien: Et que fîtes-vous alors?
Plein-d’Espoir: Je pensai qu’il me fallait m’efforcer d’amender ma vie; car autrement, pensais-je, je suis sûr d’être damné.
Chrétien: Et vous efforçâtes-vous de vous amender?
Plein-d’Espoir: Oui, et je fuis non seulement mes péchés, mais aussi la compagnie des pécheurs, et je m’adonnai aux devoirs religieux, comme prier, lire, pleurer sur mes péchés, dire la vérité à mes voisins, etc. Voilà ce que je fis, avec bien d’autres choses, trop nombreuses pour être rapportées ici.
Chrétien: Et vous croyiez-vous alors en bon état?
Plein-d’Espoir: Oui, pour un temps; mais à la fin mon trouble retomba sur moi, et cela par-dessus toutes mes réformes.
Chrétien: Comment cela arriva-t-il, puisque vous étiez maintenant réformé?
Plein-d’Espoir: Plusieurs choses le ramenèrent sur moi, surtout des paroles comme celles-ci: « Toute notre justice est comme un vêtement souillé. » Ésaïe 64:5. « Nulle chair ne sera justifiée par les œuvres de la loi. » Galates 2:16. « Quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles », Luc 17:10; avec beaucoup d’autres semblables. D’où je commençai à raisonner ainsi en moi-même: Si toute ma justice est comme un vêtement souillé; si nul ne peut être justifié par les œuvres de la loi; et si, quand nous avons tout fait, nous sommes encore inutiles, c’est donc folie que de penser gagner le ciel par la loi. Je pensai encore ceci: Si un homme s’endette de cent livres chez le marchand, et qu’ensuite il paie tout ce qu’il prendra; si pourtant sa vieille dette demeure dans le livre sans être rayée, le marchand peut le poursuivre pour cela et le faire jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait payé sa dette.
Chrétien: Bien, et comment vous appliquâtes-vous cela?
Plein-d’Espoir: Eh bien, je raisonnai ainsi en moi-même: Par mes péchés, je me suis fort avancé dans le livre de Dieu, et ma réforme présente n’acquittera pas ce compte; c’est pourquoi je devais encore me demander, malgré tous mes amendements présents: Mais comment serai-je délivré de cette damnation où mes transgressions passées m’ont mis en danger de tomber?
Chrétien: Très bonne application; mais continuez, je vous prie.
Plein-d’Espoir: Une autre chose qui m’a troublé depuis mes récents amendements, c’est que, si j’examine de près le meilleur de ce que je fais maintenant, je vois encore le péché, un péché nouveau, se mêler au meilleur de ce que je fais; de sorte que je suis maintenant forcé de conclure que, malgré la folle opinion que j’avais auparavant de moi-même et de mes devoirs, j’ai commis en un seul jour assez de péchés pour m’envoyer en enfer, quand même ma vie passée aurait été sans reproche.
Chrétien: Et que fîtes-vous alors?
Plein-d’Espoir: Ce que je fis! Je ne savais que faire, jusqu’à ce que j’eusse ouvert mon cœur à Fidèle; car lui et moi nous nous connaissions bien. Et il me dit qu’à moins d’obtenir la justice d’un homme qui n’eût jamais péché, ni ma propre justice, ni toute la justice du monde ne pourraient me sauver.
Chrétien: Et pensâtes-vous qu’il disait vrai?
Plein-d’Espoir: S’il m’avait dit cela quand j’étais content et satisfait de mes propres amendements, je l’aurais traité de fou pour sa peine; mais maintenant que je vois ma propre infirmité, et le péché qui s’attache à mes meilleures œuvres, j’ai été forcé de me ranger à son avis.
Chrétien: Mais pensâtes-vous, quand il vous le suggéra d’abord, qu’il se trouvait un tel homme, dont on pût dire à juste titre qu’il n’avait jamais commis de péché?
Plein-d’Espoir: Je dois avouer que ces paroles me parurent d’abord étranges; mais après m’être un peu plus entretenu avec lui et l’avoir fréquenté davantage, j’en fus pleinement convaincu.
Chrétien: Et lui demandâtes-vous qui était cet homme, et comment vous deviez être justifié par lui?
Plein-d’Espoir: Oui, et il me dit que c’était le Seigneur Jésus, qui demeure à la droite du Très-Haut. Hébreux 10:12-21. Et voici, dit-il, comment vous devez être justifié par lui: en vous confiant en ce qu’il a fait lui-même aux jours de sa chair, et en ce qu’il a souffert quand il fut pendu au bois. Romains 4:5; Colossiens 1:14; 1 Pierre 1:19. Je lui demandai encore comment la justice de cet homme pouvait avoir une telle efficacité qu’elle justifiât un autre devant Dieu. Et il me dit qu’il était le Dieu puissant, et qu’il avait fait ce qu’il avait fait, et subi aussi la mort, non pour lui-même, mais pour moi; à qui ses œuvres, et leur mérite, seraient imputés, si je croyais en lui.
Chrétien: Et que fîtes-vous alors?
Plein-d’Espoir: J’élevai des objections contre ma foi, car je pensais qu’il n’était pas disposé à me sauver.
Chrétien: Et que vous dit alors Fidèle?
Plein-d’Espoir: Il me dit d’aller à lui et de voir. Alors je dis que c’était de la présomption. Il dit: Non; car j’étais invité à venir. Matthieu 11:28. Puis il me donna un livre dicté par Jésus, pour m’encourager à venir plus librement; et il dit, au sujet de ce livre, que chaque iota et chaque trait de lettre en étaient plus fermes que le ciel et la terre. Matthieu 24:35. Alors je lui demandai ce que je devais faire quand je viendrais; et il me dit que je devais supplier à genoux, Psaumes 95:6; Daniel 6:10, de tout mon cœur et de toute mon âme, Jérémie 29:12-13, le Père de me le révéler. Alors je lui demandai encore comment je devais lui adresser mes supplications; et il dit: Va, et tu le trouveras sur un propitiatoire, où il siège toute l’année pour accorder pardon et rémission à ceux qui viennent. Exode 25:22; Lévitique 16:2; Nombres 7:89; Hébreux 4:16. Je lui dis que je ne savais que dire quand je viendrais; et il me dit de parler à peu près ainsi: Ô Dieu, sois apaisé envers moi, qui suis un pécheur, et fais-moi connaître Jésus-Christ et croire en lui; car je vois que, si sa justice n’avait pas existé, ou si je n’ai pas foi en cette justice, je suis entièrement rejeté. Seigneur, j’ai entendu dire que tu es un Dieu miséricordieux, et que tu as ordonné que ton Fils Jésus-Christ fût le Sauveur du monde; et de plus, que tu veux bien le donner à un pauvre pécheur tel que moi — et je suis vraiment un pécheur. Seigneur, saisis donc cette occasion, et magnifie ta grâce dans le salut de mon âme, par ton Fils Jésus-Christ. Amen.
Chrétien: Et fîtes-vous comme il vous avait été ordonné?
Plein-d’Espoir: Oui, encore, et encore, et encore.
Chrétien: Et le Père vous révéla-t-il le Fils?
Plein-d’Espoir: Ni la première fois, ni la deuxième, ni la troisième, ni la quatrième, ni la cinquième, non, ni même la sixième.
Chrétien: Que fîtes-vous alors?
Plein-d’Espoir: Ce que je fis? Eh bien, je ne savais que faire.
Chrétien: N’eûtes-vous pas la pensée de cesser de prier?
Plein-d’Espoir: Oui; cent fois, et encore cent fois.
Chrétien: Et quelle fut la raison pour laquelle vous ne le fîtes pas?
Plein-d’Espoir: Je croyais vrai ce qui m’avait été dit, à savoir que, sans la justice de ce Christ, le monde entier ne pouvait me sauver; et c’est pourquoi, pensai-je en moi-même, si je cesse, je meurs, et je ne puis que mourir devant le trône de la grâce. Et en même temps ceci me vint à l’esprit: « Si elle tarde, attends-la, Car elle s’accomplira, elle s’accomplira certainement. » Habacuc 2:3. Ainsi je continuai à prier jusqu’à ce que le Père m’eût montré son Fils.
Chrétien: Et comment vous fut-il révélé?
Plein-d’Espoir: Je ne le vis pas des yeux de mon corps, mais des yeux de mon entendement, Éphésiens 1:18-19; et voici comment. Un jour j’étais fort triste, plus triste, je crois, qu’à aucun autre moment de ma vie; et cette tristesse venait d’une vue nouvelle de la grandeur et de l’abomination de mes péchés. Et comme je n’attendais alors rien d’autre que l’enfer et la damnation éternelle de mon âme, soudain, à ce qu’il me sembla, je vis le Seigneur Jésus qui, du haut du ciel, abaissait ses regards sur moi et disait: « Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé. » Actes 16:31.
Mais je répondis: Seigneur, je suis un grand, un très grand pécheur; et il répondit: « Ma grâce te suffit. » 2 Corinthiens 12:9. Alors je dis: Mais, Seigneur, qu’est-ce que croire? Et je vis alors, par cette parole: « Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif », Jean 6:35, que croire et venir étaient une seule et même chose; et que celui qui venait, c’est-à-dire qui courait de tout son cœur et de toutes ses affections après le salut par Christ, celui-là croyait vraiment en Christ. Alors les larmes me vinrent aux yeux, et je demandai encore: Mais, Seigneur, un aussi grand pécheur que moi peut-il vraiment être accepté par toi et sauvé par toi? Et je l’entendis dire: « Je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi. » Jean 6:37. Alors je dis: Mais comment, Seigneur, dois-je te considérer en venant à toi, pour que ma foi repose droitement sur toi? Alors il dit: « Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs. » 1 Timothée 1:15. Il est la fin de la loi, pour la justification de tous ceux qui croient. Romains 10:4, et chapitre 4. Il est mort pour nos péchés, et est ressuscité pour notre justification. Romains 4:25. Il nous a aimés, et nous a lavés de nos péchés dans son sang. Apocalypse 1:5. Il est le médiateur entre Dieu et nous. 1 Timothée 2:5. Il est toujours vivant pour intercéder en notre faveur. Hébreux 7:25. De tout cela je conclus que je devais chercher la justice en sa personne, et la satisfaction pour mes péchés dans son sang; que ce qu’il avait fait en obéissant à la loi de son Père, et en se soumettant à la peine qu’elle prescrit, il ne l’avait pas fait pour lui-même, mais pour celui qui voudra l’accepter pour son salut, et en être reconnaissant. Et alors mon cœur fut plein de joie, mes yeux pleins de larmes, et mes affections débordèrent d’amour pour le nom, le peuple et les voies de Jésus-Christ.
Chrétien: C’était là vraiment une révélation de Christ à votre âme. Mais dites-moi en particulier quel effet cela produisit sur votre esprit.
Plein-d’Espoir: Cela me fit voir que le monde entier, malgré toute sa justice, est dans un état de condamnation. Cela me fit voir que Dieu le Père, tout juste qu’il est, peut justement justifier le pécheur qui vient à lui. Cela me rendit tout honteux de l’abomination de ma vie passée, et me confondit par le sentiment de ma propre ignorance; car jamais auparavant il ne m’était venu au cœur une pensée qui m’eût ainsi montré la beauté de Jésus-Christ. Cela me fit aimer une vie sainte, et désirer ardemment faire quelque chose pour l’honneur et la gloire du nom du Seigneur Jésus. Oui, je pensais que, si j’avais maintenant mille gallons de sang dans le corps, je pourrais le verser tout entier pour l’amour du Seigneur Jésus.
Je vis alors dans mon songe que Plein-d’Espoir regarda en arrière, et vit Ignorance, qu’ils avaient laissé derrière eux, qui venait à leur suite. Regardez, dit-il à Chrétien, comme ce jeune homme là-bas s’attarde loin derrière.
Chrétien: Oui, oui, je le vois; il ne se soucie pas de notre compagnie.
Plein-d’Espoir: Mais je crois bien qu’il ne se serait pas fait de mal à marcher de notre pas jusqu’ici.
Chrétien: C’est vrai; mais je vous garantis qu’il pense autrement.
Plein-d’Espoir: Je pense bien qu’il le pense; mais, quoi qu’il en soit, attendons-le. (Ce qu’ils firent.)
Alors Chrétien lui dit: Allons, l’ami; pourquoi restez-vous ainsi en arrière?
Ignorance: Je prends mon plaisir à marcher seul, bien plus encore qu’en compagnie, à moins qu’elle ne me plaise davantage.
Alors Chrétien dit à Plein-d’Espoir (mais tout bas): Ne vous ai-je pas dit qu’il ne se souciait pas de notre compagnie? Mais, quoi qu’il en soit, dit-il, approchez, et passons le temps à converser dans ce lieu solitaire. Puis, adressant la parole à Ignorance, il dit: Allons, comment allez-vous? Où en sont maintenant les choses entre Dieu et votre âme?
Ignorance: Bien, j’espère; car je suis toujours plein de bons mouvements qui me viennent à l’esprit pour me consoler tandis que je marche.
Chrétien: Quels bons mouvements? Dites-les-nous, je vous prie.
Ignorance: Eh bien, je pense à Dieu et au ciel.
Chrétien: Les démons et les âmes damnées en font autant.
Ignorance: Mais j’y pense, et je les désire.
Chrétien: Ainsi font beaucoup de gens qui n’y parviendront vraisemblablement jamais. « L’âme du paresseux a des désirs qu’il ne peut satisfaire. » Proverbes 13:4.
Ignorance: Mais j’y pense, et je quitte tout pour eux.
Chrétien: C’est ce dont je doute; car tout quitter est une chose fort difficile; oui, plus difficile que beaucoup ne s’en doutent. Mais pourquoi, ou par quoi, es-tu persuadé que tu as tout quitté pour Dieu et pour le ciel?
Ignorance: Mon cœur me le dit.
Chrétien: Le sage dit: « Celui qui a confiance dans son propre cœur est un insensé. » Proverbes 28:26.
Ignorance: Cela est dit d’un cœur mauvais; mais le mien est bon.
Chrétien: Mais comment le prouves-tu?
Ignorance: Il me console par l’espérance du ciel.
Chrétien: Cela peut venir de sa tromperie; car le cœur d’un homme peut lui procurer de la consolation dans l’espérance d’une chose qu’il n’a encore aucun fondement d’espérer.
Ignorance: Mais mon cœur et ma vie s’accordent ensemble; et c’est pourquoi mon espérance est bien fondée.
Chrétien: Qui t’a dit que ton cœur et ta vie s’accordent ensemble?
Ignorance: Mon cœur me le dit.
Chrétien: « Demande à mon compère si je suis un voleur. » Ton cœur te le dit! À moins que la parole de Dieu ne rende témoignage en cette matière, tout autre témoignage est sans valeur.
Ignorance: Mais n’est-ce pas un bon cœur que celui qui a de bonnes pensées? et n’est-ce pas une bonne vie que celle qui est conforme aux commandements de Dieu?
Chrétien: Oui, c’est un bon cœur que celui qui a de bonnes pensées, et c’est une bonne vie que celle qui est conforme aux commandements de Dieu; mais c’est une chose, en vérité, d’avoir ces choses, et c’en est une autre de penser seulement qu’on les a.
Ignorance: Dites-moi, je vous prie, qu’appelez-vous de bonnes pensées, et une vie conforme aux commandements de Dieu?
Chrétien: Il y a de bonnes pensées de diverses sortes: les unes nous concernant nous-mêmes, d’autres Dieu, d’autres Christ, et d’autres encore d’autres choses.
Ignorance: Quelles sont les bonnes pensées nous concernant nous-mêmes?
Chrétien: Celles qui s’accordent avec la parole de Dieu.
Ignorance: Quand nos pensées sur nous-mêmes s’accordent-elles avec la parole de Dieu?
Chrétien: Quand nous portons sur nous-mêmes le même jugement que porte la Parole. Pour m’expliquer: la parole de Dieu dit des hommes dans leur état naturel: « Il n’y a point de juste, il n’en est aucun qui fasse le bien. » Elle dit aussi que « toutes les pensées du cœur de l’homme se portent chaque jour uniquement vers le mal ». Genèse 6:5; Romains 3. Et encore: « Les pensées du cœur de l’homme sont mauvaises dès sa jeunesse. » Genèse 8:21. Quand donc nous pensons ainsi de nous-mêmes, en en ayant le sentiment, alors nos pensées sont bonnes, parce qu’elles sont conformes à la parole de Dieu.
Ignorance: Je ne croirai jamais que mon cœur soit aussi mauvais.
Chrétien: C’est pourquoi tu n’as jamais eu de ta vie une seule bonne pensée à ton sujet. Mais laisse-moi poursuivre. Comme la Parole porte un jugement sur nos cœurs, ainsi elle porte un jugement sur nos voies; et quand les pensées de nos cœurs et de nos voies s’accordent avec le jugement que la Parole porte sur les uns et les autres, alors les unes et les autres sont bonnes, parce qu’elles s’y accordent.
Ignorance: Expliquez votre pensée.
Chrétien: Eh bien, la parole de Dieu dit que les voies de l’homme sont des voies tortueuses, non pas bonnes, mais perverses; elle dit qu’elles sont naturellement hors du bon chemin, et qu’elles ne l’ont pas connu. Psaumes 125:5; Proverbes 2:15; Romains 3:12. Or, quand un homme pense ainsi de ses voies, je dis, quand il le pense avec sentiment et avec humiliation de cœur, alors il a de bonnes pensées de ses propres voies, parce que ses pensées s’accordent maintenant avec le jugement de la parole de Dieu.
Ignorance: Quelles sont les bonnes pensées concernant Dieu?
Chrétien: Comme je l’ai dit à notre sujet, c’est quand nos pensées sur Dieu s’accordent avec ce que la Parole dit de lui; c’est-à-dire quand nous pensons à son être et à ses attributs comme la Parole l’a enseigné, de quoi je ne puis maintenant discourir tout au long. Mais pour parler de lui par rapport à nous: nous avons de justes pensées de Dieu quand nous pensons qu’il nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes, et qu’il peut voir du péché en nous quand et là où nous n’en pouvons voir aucun; quand nous pensons qu’il connaît nos pensées les plus intimes, et que notre cœur, avec toutes ses profondeurs, est toujours à découvert devant ses yeux; et aussi quand nous pensons que toute notre justice est une puanteur à ses narines, et qu’ainsi il ne peut souffrir de nous voir nous tenir devant lui avec quelque assurance, même dans nos meilleures œuvres.
Ignorance: Pensez-vous que je sois assez fou pour penser que Dieu ne voit pas plus loin que moi, ou que je voudrais venir à Dieu avec mes meilleures œuvres?
Chrétien: Eh bien, que penses-tu donc en cette matière?
Ignorance: Eh bien, pour être bref, je pense que je dois croire en Christ pour être justifié.
Chrétien: Comment! tu penses devoir croire en Christ, alors que tu ne vois pas que tu as besoin de lui! Tu ne vois ni tes infirmités originelles ni tes infirmités actuelles; mais tu as de toi-même et de ce que tu fais une opinion telle qu’elle montre clairement que tu n’as jamais vu la nécessité de la justice personnelle de Christ pour te justifier devant Dieu. Comment donc peux-tu dire: Je crois en Christ?
Ignorance: Je crois bien assez, malgré tout.
Chrétien: Comment crois-tu?
Ignorance: Je crois que Christ est mort pour les pécheurs; et que je serai justifié devant Dieu et délivré de la malédiction, parce qu’il agréera dans sa grâce mon obéissance à ses lois. Ou bien ainsi: Christ rend mes devoirs religieux agréables à son Père par la vertu de ses mérites, et ainsi je serai justifié.
Chrétien: Laisse-moi répondre à cette confession de ta foi.
1. Tu crois d’une foi imaginaire; car cette foi n’est décrite nulle part dans la Parole.
2. Tu crois d’une foi fausse; car elle ôte la justification à la justice personnelle de Christ pour l’appliquer à la tienne.
3. Cette foi fait de Christ le justificateur, non de ta personne, mais de tes actions; et de ta personne à cause de tes actions, ce qui est faux.
4. C’est pourquoi cette foi est trompeuse, telle qu’elle te laissera sous la colère au jour du Dieu tout-puissant: car la vraie foi justifiante pousse l’âme, consciente de son état de perdition par la loi, à chercher refuge dans la justice de Christ (laquelle justice n’est pas un acte de grâce par lequel il rend, pour la justification, ton obéissance agréable à Dieu, mais son obéissance personnelle à la loi, en faisant et en souffrant pour nous ce que la loi exigeait de nous); c’est cette justice, dis-je, que la vraie foi accepte; et l’âme, abritée sous le pan de son manteau, et présentée par elle sans tache devant Dieu, est acceptée et absoute de la condamnation.
Ignorance: Quoi! voudriez-vous que nous nous confiions en ce que Christ, en sa propre personne, a fait sans nous? Cette idée lâcherait la bride à nos convoitises et nous permettrait de vivre à notre guise: car qu’importe comment nous vivons, si nous pouvons être justifiés de tout par la justice personnelle de Christ, dès que nous le croyons?
Chrétien: Ignorance est ton nom, et tel est ton nom, tel tu es: cette réponse même démontre ce que je dis. Tu ignores ce qu’est la justice qui justifie, et tu ignores tout autant comment mettre ton âme, par la foi en elle, à l’abri de la terrible colère de Dieu. Oui, tu ignores aussi les vrais effets de la foi qui sauve en cette justice de Christ, qui sont d’incliner et de gagner le cœur à Dieu en Christ, de lui faire aimer son nom, sa parole, ses voies et son peuple, et non pas ce que tu t’imagines dans ton ignorance.
Plein-d’Espoir: Demandez-lui si jamais Christ lui a été révélé du ciel.
Ignorance: Quoi! vous êtes un homme à révélations! Je crois, moi, que tout ce que vous dites, vous et tous les autres, sur ce sujet, n’est que le fruit de cervelles dérangées.
Plein-d’Espoir: Eh bien, l’ami, Christ est tellement caché en Dieu aux conceptions naturelles de la chair qu’il ne peut être connu d’une manière salutaire par aucun homme, à moins que Dieu le Père ne le lui révèle.
Ignorance: C’est là votre foi, mais non la mienne; pourtant la mienne, je n’en doute pas, vaut bien la vôtre, quoique je n’aie pas dans la tête autant de lubies que vous.
Chrétien: Permettez-moi de placer un mot. Vous ne devriez pas parler si légèrement de ce sujet: car voici ce que j’affirme hardiment, comme l’a fait mon bon compagnon: nul ne peut connaître Jésus-Christ que par la révélation du Père; oui, et la foi aussi, par laquelle l’âme saisit Christ (si elle est droite), doit être opérée par l’infinie grandeur de sa puissance, Matthieu 11:27; 1 Corinthiens 12:3; Éphésiens 1:17-19; et l’œuvre de cette foi, je le vois bien, pauvre Ignorance, tu l’ignores. Réveille-toi donc, vois ta propre misère, et fuis vers le Seigneur Jésus; et par sa justice, qui est la justice de Dieu (car il est lui-même Dieu), tu seras délivré de la condamnation.
Ignorance: Vous allez si vite que je ne puis vous suivre; allez devant: il faut que je reste un peu en arrière.
Alors ils dirent:
« Eh bien, Ignorance, seras-tu toujours insensé,
Méprisant un bon conseil dix fois donné?
Si tu le refuses encore, tu sauras
Avant longtemps le mal que ce refus te vaudra.
Souviens-toi à temps, l’ami: plie, et n’aie pas peur;
Un bon conseil, bien reçu, sauve: écoute-le donc de bon cœur.
Mais si tu le méprises encore, c’est toi,
Ignorance, qui perdras, je t’en réponds, crois-moi. »
Chapitre 10 terminé
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