Chapitre 2 · 10 min de lecture · 12 min d’écoute
Introduction pour la défense de tout le reste
La seule excuse possible de ce livre, c’est qu’il répond à un défi. Même un piètre tireur gagne en dignité quand il accepte un duel. Lorsque j’ai publié il y a quelque temps une série d’articles hâtifs mais sincères, sous le titre d’Hérétiques, plusieurs critiques dont j’estime vivement l’intelligence (je citerai tout particulièrement M. G. S. Street) ont déclaré qu’il était bien beau de ma part d’enjoindre à chacun d’affirmer sa théorie du cosmos, mais que je m’étais soigneusement gardé d’appuyer mes préceptes par l’exemple. « Je commencerai à me soucier de ma philosophie, disait M. Street, quand M. Chesterton nous aura donné la sienne. » C’était peut-être une suggestion imprudente à faire à quelqu’un qui n’est que trop disposé à écrire des livres à la moindre provocation. Mais après tout, si M. Street a inspiré et suscité ce livre, il n’est pas obligé de le lire. S’il le lit, il découvrira qu’en ces pages j’ai tenté, d’une manière vague et personnelle, par une suite d’images mentales plutôt que par une chaîne de déductions, d’exposer la philosophie à laquelle j’en suis venu à croire. Je ne l’appellerai pas ma philosophie, car ce n’est pas moi qui l’ai faite. Dieu et l’humanité l’ont faite ; et c’est elle qui m’a fait.
J’ai souvent caressé l’idée d’écrire un roman sur un plaisancier anglais qui, s’étant légèrement trompé dans ses calculs de route, découvrit l’Angleterre en croyant que c’était une île nouvelle des mers du Sud. Je constate toujours, cependant, que je suis soit trop occupé, soit trop paresseux pour écrire ce bel ouvrage ; autant donc en faire cadeau aux fins de l’illustration philosophique. On aura sans doute l’impression générale que l’homme qui débarqua (armé jusqu’aux dents et s’exprimant par signes) pour planter le drapeau britannique sur ce temple barbare qui se révéla être le Pavillon de Brighton se sentit passablement ridicule. Je ne tiens pas ici à nier qu’il eut l’air ridicule. Mais si vous imaginez qu’il se sentit ridicule, ou du moins que le sentiment de sa sottise fut son émotion unique ou dominante, c’est que vous n’avez pas étudié avec assez de délicatesse la riche nature romanesque du héros de cette histoire. Son erreur était vraiment des plus enviables ; et il le savait, s’il était l’homme que je crois. Quoi de plus délicieux que de connaître dans les mêmes quelques minutes toutes les terreurs fascinantes du départ pour l’étranger, jointes à toute la sécurité humaine du retour au foyer ? Quoi de meilleur que d’avoir tout le plaisir de découvrir l’Afrique du Sud sans la répugnante nécessité d’y débarquer ? Quoi de plus glorieux que de se raidir pour découvrir la Nouvelle-Galles du Sud et puis de comprendre, dans un flot de larmes heureuses, que c’était en réalité la bonne vieille Galles du Sud ? Voilà du moins ce qui me paraît être le problème principal des philosophes, et c’est en un sens le problème principal de ce livre. Comment pouvons-nous nous arranger pour être à la fois émerveillés par le monde et pourtant chez nous en lui ? Comment cette bizarre cité cosmique, avec ses citoyens aux pattes innombrables, avec ses lampes monstrueuses et antiques, comment ce monde peut-il nous donner à la fois la fascination d’une ville étrangère et le confort et l’honneur d’être notre propre ville ?
Montrer qu’une foi ou une philosophie est vraie de tous les points de vue serait une entreprise trop vaste, même pour un livre bien plus gros que celui-ci ; il faut suivre une seule voie d’argumentation, et voici celle que je me propose de suivre. Je veux présenter ma foi comme répondant tout particulièrement à ce double besoin spirituel, le besoin de ce mélange de familier et d’insolite que la chrétienté a justement nommé le romanesque. Car le mot même de « romanesque » porte en lui le mystère et le sens antique de Rome. Quiconque se met à contester quoi que ce soit devrait toujours commencer par dire ce qu’il ne conteste pas. Outre ce qu’il se propose de prouver, il devrait toujours dire ce qu’il ne se propose pas de prouver. Ce que je ne me propose pas de prouver, ce que je me propose de tenir pour un terrain commun entre moi et n’importe quel lecteur moyen, c’est le caractère désirable d’une vie active et imaginative, pittoresque et pleine d’une curiosité poétique, une vie telle que l’homme occidental, en tout cas, semble l’avoir toujours désirée. Si quelqu’un dit que l’anéantissement vaut mieux que l’existence, ou qu’une existence vide vaut mieux que la variété et l’aventure, alors il n’est pas de ces gens ordinaires à qui je m’adresse. Si quelqu’un préfère le néant, je n’ai rien à lui donner. Mais presque tous ceux que j’ai jamais rencontrés dans cette société occidentale où je vis seraient d’accord avec la proposition générale selon laquelle nous avons besoin de cette vie de romanesque pratique : l’alliance de quelque chose d’étrange et de quelque chose de sûr. Nous avons besoin de regarder le monde de manière à unir une idée d’émerveillement et une idée d’accueil. Nous avons besoin d’être heureux dans ce pays des merveilles sans jamais être simplement à notre aise. C’est cette réussite de mon credo que je poursuivrai principalement dans ces pages.
Mais j’ai une raison particulière d’évoquer l’homme au yacht qui découvrit l’Angleterre. Car cet homme au yacht, c’est moi. C’est moi qui ai découvert l’Angleterre. Je ne vois pas comment ce livre pourrait éviter d’être égotiste ; et je ne vois pas bien (à vrai dire) comment il pourrait éviter d’être ennuyeux. L’ennui me délivrera cependant de l’accusation que je déplore le plus : celle d’être frivole. La simple sophistique légère est justement ce que je méprise le plus au monde, et c’est peut-être un fait salutaire que ce soit précisément ce dont on m’accuse d’ordinaire. Je ne connais rien d’aussi méprisable qu’un simple paradoxe, une simple défense ingénieuse de l’indéfendable. S’il était vrai (comme on l’a dit) que M. Bernard Shaw vivait de paradoxes, il devrait être un vulgaire millionnaire ; car un homme de son activité intellectuelle pourrait inventer un sophisme toutes les six minutes. C’est aussi facile que de mentir, puisque c’est mentir. La vérité, bien sûr, c’est que M. Shaw est cruellement entravé par le fait qu’il ne peut dire aucun mensonge à moins de le croire vrai. Je me trouve soumis au même intolérable esclavage. Je n’ai jamais de ma vie dit quoi que ce soit simplement parce que je le trouvais drôle ; quoique, bien sûr, j’aie eu ma part de vanité humaine ordinaire et que j’aie pu trouver une chose drôle parce que c’est moi qui l’avais dite. C’est une chose que de décrire une entrevue avec une gorgone ou un griffon, une créature qui n’existe pas. C’en est une autre que de découvrir que le rhinocéros existe bel et bien, puis de prendre plaisir au fait qu’il a l’air de ne pas exister. On cherche la vérité, mais il se peut qu’on poursuive d’instinct les vérités les plus extraordinaires. Et j’offre ce livre, avec les sentiments les plus cordiaux, à tous les joyeux drilles qui détestent ce que j’écris et le tiennent (très justement, pour autant que je sache) pour une piètre pitrerie ou une unique plaisanterie lassante.
Car si ce livre est une plaisanterie, c’est une plaisanterie à mes dépens. Je suis l’homme qui, avec la plus extrême audace, a découvert ce qui avait déjà été découvert. S’il y a un élément de farce dans ce qui suit, la farce est à mes propres frais ; car ce livre raconte comment je me suis imaginé être le premier à poser le pied à Brighton, pour découvrir ensuite que j’étais le dernier. Il relate mes aventures d’éléphant à la poursuite de l’évidence. Personne ne peut trouver mon cas plus ridicule que je ne le trouve moi-même ; aucun lecteur ne peut m’accuser ici de chercher à le faire passer pour un sot : le sot de cette histoire, c’est moi, et nul rebelle ne me renversera de mon trône. J’avoue librement toutes les ambitions idiotes de la fin du dix-neuvième siècle. J’ai bel et bien, comme tous les autres petits garçons solennels, tenté d’être en avance sur mon temps. Comme eux, j’ai tenté d’avoir quelque dix minutes d’avance sur la vérité. Et j’ai découvert que j’avais dix-huit cents ans de retard sur elle. Je me suis bel et bien forcé la voix, avec une exagération péniblement juvénile, pour proclamer mes vérités. Et j’ai été puni de la manière la plus juste et la plus drôle, car j’ai gardé mes vérités : seulement, j’ai découvert, non pas qu’elles n’étaient pas des vérités, mais simplement qu’elles n’étaient pas à moi. Quand je m’imaginais seul, j’étais en réalité dans la position ridicule d’un homme soutenu par toute la chrétienté. Il se peut, Dieu me pardonne, que j’aie tenté d’être original ; mais je n’ai réussi qu’à inventer tout seul une copie inférieure des traditions existantes de la religion civilisée. L’homme du yacht croyait être le premier à trouver l’Angleterre ; je croyais être le premier à trouver l’Europe. J’ai bel et bien tenté de fonder une hérésie à moi ; et quand j’y eus mis la dernière touche, je découvris que c’était l’orthodoxie.
Peut-être quelqu’un se divertira-t-il au récit de ce joyeux fiasco. Cela pourrait amuser un ami ou un ennemi de lire comment j’ai peu à peu appris, de la vérité de quelque légende égarée ou de la fausseté de quelque philosophie dominante, des choses que j’aurais pu apprendre dans mon catéchisme — si je l’avais jamais appris. Il y aura ou il n’y aura pas quelque divertissement à lire comment j’ai fini par trouver dans un club anarchiste ou dans un temple babylonien ce que j’aurais pu trouver dans l’église paroissiale la plus proche. Si quelqu’un se divertit d’apprendre comment les fleurs des champs ou les phrases entendues dans un omnibus, les hasards de la politique ou les souffrances de la jeunesse se sont assemblés dans un certain ordre pour produire une certaine conviction d’orthodoxie chrétienne, il pourra éventuellement lire ce livre. Mais il y a en toute chose une division raisonnable du travail. J’ai écrit le livre, et rien au monde ne me déciderait à le lire.
J’ajoute une note purement pédante qui vient, comme une note doit naturellement le faire, au début du livre. Ces essais ne visent qu’à examiner le fait réel que la théologie chrétienne centrale (suffisamment résumée dans le Symbole des apôtres) est la meilleure racine d’énergie et de saine morale. Ils n’entendent pas examiner la question très fascinante mais tout à fait différente de savoir où siège à présent l’autorité habilitée à proclamer ce credo. Quand le mot « orthodoxie » est employé ici, il désigne le Symbole des apôtres, tel que l’entendaient tous ceux qui se disaient chrétiens jusqu’à une date toute récente, ainsi que la conduite historique générale de ceux qui professaient ce credo. Le simple manque de place m’a contraint à m’en tenir à ce que j’ai reçu de ce credo ; je ne touche guère à la question très débattue parmi les chrétiens modernes de savoir d’où nous-mêmes l’avons reçu. Ce n’est pas un traité ecclésiastique, mais une sorte d’autobiographie débraillée. Mais si quelqu’un veut connaître mon opinion sur la nature réelle de l’autorité, M. G. S. Street n’a qu’à me lancer un autre défi, et je lui écrirai un autre livre.
Chapitre 2 terminé
Introduction pour la défense de tout le reste