Chapitre 10 · 28 min de lecture · 36 min d’écoute
Remarques générales sur le récit qui précède
« Au terme de ce récit, je voudrais faire quelques remarques générales sur ce qui me paraît digne d’attention au sujet de l’œuvre de grâce qui se poursuit parmi mon peuple.
I. « Je ne puis m’empêcher de remarquer que, d’une manière générale, depuis ma première venue parmi les Indiens du New Jersey, j’ai été favorisé d’une assistance qui est pour moi peu commune pour prêcher Christ crucifié, et pour faire de lui le centre et le but vers lequel tendaient tous mes discours parmi eux.
« Le but principal et la visée de tous mes discours à ce peuple, durant plusieurs mois de suite (après leur avoir enseigné quelque chose de l’existence et des perfections de Dieu, de la création de l’homme dans un état de droiture et de bonheur, et de l’obligation qui en découlait pour le genre humain de l’aimer et de l’honorer), ont été de les amener à connaître leur état déplorable par nature, en tant que créatures déchues ; leur incapacité à s’en dégager et à s’en délivrer eux-mêmes ; l’entière insuffisance de toute réforme extérieure et de tout amendement de vie, comme de toutes les pratiques religieuses dont ils étaient capables dans cet état, pour les mettre en faveur auprès de Dieu et leur donner part à sa miséricorde éternelle ; puis de leur montrer leur besoin absolu de Christ pour les racheter et les sauver de la misère de leur état de chute ; — de leur découvrir sa pleine suffisance et sa volonté de sauver le premier des pécheurs ; — la gratuité et les richesses de la grâce divine, offerte “sans argent, sans rien payer” à tous ceux qui veulent accepter l’offre ; sur quoi de les presser de se rendre à lui sans délai, dans le sentiment de leur misère et de leur perdition, pour y trouver soulagement et salut éternel ; — et de leur montrer l’abondant encouragement que l’Évangile présente aux pécheurs indigents, perdus et sans ressource, afin de les engager à le faire. J’ai insisté sur ces choses à maintes reprises et longuement, de temps à autre.
« J’ai souvent remarqué avec admiration que, quel que fût le sujet que je traitais, après avoir pris le temps nécessaire pour expliquer et éclairer les vérités qu’il contenait, j’étais conduit naturellement et aisément à Christ comme à la substance de tout sujet. Si je traitais de l’existence et des glorieuses perfections de Dieu, j’étais par là naturellement conduit à parler de Christ comme du seul “chemin qui mène au Père”. — Si j’entreprenais de découvrir la misère déplorable de notre état de chute, il était naturel d’en venir à montrer qu’il fallait que Christ intervienne pour nous, fasse l’expiation de nos péchés et nous rachète de leur puissance. — Si j’enseignais les commandements de Dieu et montrais comment nous les avons violés, cela m’amenait de la façon la plus aisée et la plus naturelle à parler du Seigneur Jésus-Christ et à le recommander comme celui qui avait “glorifié la loi” que nous avions transgressée, et qui était “devenu la fin de la loi, pour la justification de tous ceux qui croient”. Jamais je n’ai trouvé autant de liberté et d’assistance pour faire converger toutes les diverses lignes de mes discours et les faire aboutir en Christ que je l’ai fait souvent parmi ces Indiens.
« Parfois, alors que je pensais ne dire que quelques mots sur un sujet particulier, et que je ne voyais ni occasion ni guère de place pour un développement considérable, il est apparu une telle source de grâce évangélique resplendissant dans ce sujet, ou découlant naturellement de sa juste explication, et Christ a semblé être désigné de telle manière comme la substance de ce que je considérais et expliquais, que j’ai été entraîné d’une façon non seulement aisée et naturelle, convenable et pertinente, mais presque inévitable, à parler de lui, soit de son entreprise, de son incarnation, de sa satisfaction, de son admirable aptitude à l’œuvre de la rédemption de l’homme, soit du besoin infini qu’ont les pécheurs d’avoir part en lui ; ce qui a ouvert la voie à un appel évangélique continu adressé aux âmes qui périssent, les invitant à venir vides et nues, fatiguées et chargées, et à se jeter sur lui.
« De même que j’ai été remarquablement poussé et aidé à m’arrêter sur le Seigneur Jésus-Christ et sur la voie du salut par lui dans le cours général de mes discours ici, et que j’ai été parfois étonnamment pourvu d’une matière pertinente touchant sa personne et le dessein de son incarnation, de même j’ai souvent été non moins aidé à trouver une manière avantageuse de découvrir les mystères de la grâce divine, et de représenter les excellences infinies et les “richesses incompréhensibles de Christ”, aussi bien qu’à le recommander à l’acceptation des pécheurs qui périssent. J’ai souvent été rendu capable de représenter la gloire divine, le prix infini et l’amabilité transcendante du grand Rédempteur, la convenance de sa personne et de ce qu’il a acquis pour subvenir aux besoins et répondre aux plus grands désirs des âmes immortelles ; — de découvrir les richesses infinies de sa grâce, et le merveilleux encouragement offert dans l’Évangile aux pécheurs indignes et sans ressource ; — de les appeler, de les inviter et de les supplier de venir se donner à lui et d’être réconciliés avec Dieu par lui ; — de leur adresser des remontrances sur leur négligence envers un être si infiniment aimable et si librement offert ; — et cela d’une telle manière, avec une telle liberté, une telle pertinence, une telle émotion et une telle application à la conscience que, j’en suis sûr, je n’aurais jamais pu y atteindre par moi-même par l’application d’esprit la plus assidue. Fréquemment, en de tels moments, j’ai été étonnamment aidé à adapter mes discours aux capacités de mon peuple, et à les ramener à des tournures si simples et si familières qu’elles les ont rendus intelligibles même à des païens.
« Je ne mentionne pas ces choses pour faire valoir mes propres œuvres ; car je suis sûr d’avoir constaté de temps à autre que je n’avais ni habileté ni sagesse pour ma grande tâche, et que je ne savais comment “choisir des paroles agréables” propres à être adressées à de pauvres païens plongés dans les ténèbres. Mais c’est ainsi que Dieu a bien voulu m’aider à “ne savoir parmi eux autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié”. C’est ainsi que j’ai été rendu capable de leur montrer leur misère sans lui, et de représenter sa parfaite aptitude à les racheter et à les sauver.
« Telle a été la prédication dont Dieu s’est servi pour réveiller les pécheurs et pour propager cette “œuvre de grâce parmi les Indiens”. Il a été remarquable, de temps à autre, que, lorsque j’étais favorisé d’une liberté particulière pour parler du “pouvoir et de la volonté qu’a Christ de sauver les pécheurs” et du “besoin qu’ils avaient d’un tel Sauveur”, il y avait alors la plus grande manifestation de la puissance divine pour réveiller nombre d’âmes insouciantes, faire avancer les convictions commencées et consoler ceux qui étaient dans la détresse.
« Autrefois, en lisant le discours de l’apôtre à Corneille (Actes 10), je me suis parfois étonné de le voir introduire si vite le Seigneur Jésus-Christ dans son sermon, et s’arrêter si entièrement sur lui d’un bout à l’autre, et j’observais qu’en ce point il différait très largement de beaucoup de nos prédicateurs modernes ; mais dernièrement cela ne m’a plus semblé étrange, depuis que Christ m’est apparu comme la substance de l’Évangile et le centre où se rejoignent les diverses lignes de la révélation divine. Je sens pourtant qu’il y a bien des choses qu’il est nécessaire de dire à des personnes plongées dans les ténèbres païennes, afin de préparer la voie à une introduction convenable du nom de Christ et de son entreprise en faveur de l’homme déchu.
II. « Il est digne de remarque que nombre de ces gens ont été amenés à une stricte observance des règles de la morale et de la sobriété, et à l’accomplissement consciencieux des devoirs extérieurs du christianisme, par la puissance et l’influence intérieures de la vérité divine — les doctrines propres de la grâce agissant sur leur esprit —, sans que ces devoirs moraux leur aient été fréquemment répétés et inculqués, ni les vices contraires particulièrement dénoncés et combattus. J’ai déjà exposé quelle a été la teneur générale et la visée de ma prédication parmi ces Indiens, quelles étaient les vérités sur lesquelles j’insistais principalement, et comment j’ai été poussé et rendu capable de m’arrêter de temps à autre sur les doctrines propres de la grâce. Ces doctrines, qui tendaient le plus directement à humilier la créature déchue, à lui montrer la misère de son état naturel, à l’abaisser jusqu’aux pieds de la miséricorde souveraine et à exalter le grand Rédempteur — à découvrir son excellence transcendante et son prix infini, et ainsi à le recommander à l’acceptation du pécheur —, faisaient la matière de ce qui leur était annoncé en public et en particulier, et de temps à autre répété et inculqué.
« Il a plu à Dieu de donner à ces vérités divines une si puissante influence sur l’esprit de ces gens, et de les bénir de telle sorte pour le réveil efficace d’un grand nombre d’entre eux, que leur vie a été promptement réformée, sans que j’aie à insister sur les préceptes de la morale ni à passer du temps en harangues répétées sur les devoirs extérieurs. Il n’y avait d’ailleurs place pour aucune sorte de discours, sinon ceux qui touchaient aux points essentiels de la religion et à la connaissance expérimentale des choses divines, alors qu’il y en avait tant qui demandaient chaque jour — non pas comment ils devaient régler leur conduite extérieure, car des personnes honnêtement disposées à faire leur devoir, une fois connu, peuvent ordinairement être aisément éclairées sur ce point, mais — comment ils échapperaient à la colère qu’ils redoutaient et qu’ils sentaient avoir méritée, — obtiendraient un changement de cœur efficace, — auraient part en Christ, — et parviendraient à la jouissance de la félicité éternelle. De sorte que ma grande tâche était toujours de les amener à mieux voir leur entière perdition en eux-mêmes, la dépravation et la corruption totales de leur cœur ; qu’il n’y avait en eux aucune sorte de bonté, aucune bonne disposition ni aucun bon désir, aucun amour pour Dieu ni aucun plaisir dans ses commandements ; mais qu’au contraire la haine, l’inimitié et toute espèce de méchanceté régnaient en eux : — et en même temps de leur découvrir le remède glorieux et complet préparé en Christ pour les pécheurs qui périssent, et offert gratuitement à ceux qui n’ont aucune bonté propre, aucune œuvre de justice qu’ils aient faite, pour les recommander à Dieu.
« Telle a été la teneur constante de ma prédication ; tel a été mon grand souci et mon effort constant : éclairer l’esprit de manière à toucher dûment le cœur par là même, et, autant que possible, donner aux gens une perception et un sentiment de ces précieuses et importantes doctrines de la grâce, du moins autant que les moyens pouvaient y contribuer. Telles ont été les doctrines, et telle la méthode de prédication, que Dieu a bénies pour le réveil et, j’en ai la confiance, pour la conversion salutaire de nombre d’âmes ; et qui ont servi à produire une remarquable réformation parmi les auditeurs en général.
« Quand ces vérités ont été senties dans le cœur, il n’est plus resté aucun vice non réformé, aucun devoir extérieur négligé. On a rompu avec l’ivrognerie, le vice favori, et c’est à peine si l’on en a connu un seul cas parmi mes auditeurs durant des mois entiers. La pratique abusive des maris et des femmes qui se renvoyaient l’un l’autre pour en prendre d’autres à leur place a été promptement réformée ; si bien qu’il y a trois ou quatre couples qui ont volontairement congédié ceux qu’ils avaient pris injustement, et qui vivent de nouveau ensemble dans l’amour et la paix. On pourrait en dire autant de toutes les autres pratiques vicieuses. La réformation a été générale, et tout cela provenait de l’influence intérieure de la vérité divine sur leur cœur, et non de quelque contrainte extérieure, ni de ce qu’ils avaient entendu ces vices particulièrement dénoncés et combattus à maintes reprises. Il en est quelques-uns que je n’ai jamais même mentionnés ; en particulier celui de la séparation des hommes et de leurs femmes, jusqu’à ce que certains, la conscience réveillée par la parole de Dieu, soient venus d’eux-mêmes se confesser coupables à cet égard. Lorsqu’il m’arrivait de mentionner leurs pratiques mauvaises et les péchés dont ils s’étaient rendus coupables contre la lumière naturelle, ce n’était pas dans le dessein, ni même dans l’espoir, d’opérer par ce moyen une réformation efficace de leurs mœurs extérieures, car je savais que, tant que l’arbre resterait mauvais, le fruit le serait naturellement aussi. Mon dessein était de les amener, en considérant la méchanceté de leur vie, à voir la corruption de leur cœur, et ainsi de les convaincre de la nécessité d’un renouvellement de leur nature, et de les exciter à rechercher avec la plus grande diligence ce grand changement qui, une fois obtenu, je le savais bien, produirait de lui-même une réformation des mœurs extérieures à tous égards.
« Et de même que tout vice a été réformé lorsqu’ils ont senti la puissance de ces vérités sur leur cœur, de même les devoirs extérieurs du christianisme ont été observés et consciencieusement accomplis sous la même influence intérieure : le culte de famille a été établi et constamment maintenu, sauf chez quelques-uns, arrivés plus récemment, qui avaient peu ressenti cette influence divine. Ce devoir était constamment accompli, même dans certaines familles où il n’y avait que des femmes, et l’on n’aurait guère trouvé une seule personne qui ne prie pas parmi près d’une centaine d’entre eux. Le sabbat était observé sérieusement et religieusement, et les parents prenaient soin de maintenir leurs enfants dans l’ordre en ce jour sacré ; et cela, non parce que je les avais poussés à l’accomplissement de ces devoirs en les leur inculquant fréquemment, mais parce qu’ils avaient senti la puissance de la parole de Dieu sur leur cœur, — avaient pris conscience de leur péché et de leur misère, et ne pouvaient dès lors que prier et se conformer à tout ce qu’ils savaient être leur devoir, d’après ce qu’ils sentaient en eux-mêmes. Quand leur cœur était touché du sentiment de leurs intérêts éternels, ils pouvaient prier avec une grande liberté, aussi bien qu’avec ferveur, sans avoir eu la peine d’apprendre d’abord des formules fixes à cet effet. Quelques-uns d’entre eux, réveillés soudainement dès leur arrivée parmi nous, en sont venus à prier et à crier miséricorde avec la plus grande insistance, sans avoir jamais été instruits du devoir de la prière, ni même une seule fois invités à s’en acquitter.
« Les heureux effets de ces doctrines propres de la grâce sur ce peuple montrent, jusqu’à l’évidence, qu’au lieu d’ouvrir la porte à la licence, comme beaucoup se l’imaginent vainement et l’insinuent calomnieusement, elles ont une tendance directement contraire ; de sorte qu’une application attentive de ces doctrines, une perception et un sentiment de celles-ci, auront l’influence la plus puissante pour le renouvellement et la réformation efficace du cœur comme de la vie.
« L’heureuse expérience, aussi bien que la parole de Dieu et l’exemple de Christ et de ses apôtres, m’a appris que la méthode de prédication la mieux faite pour éveiller chez les hommes le sentiment et la vive appréhension de leur dépravation et de leur misère dans l’état de chute, — pour les exciter à rechercher si ardemment un changement de cœur qu’ils s’enfuient chercher refuge dans la grâce libre et souveraine en Christ, comme dans la seule espérance qui leur soit proposée, — est aussi celle qui a le plus de chances de réussir dans la réformation de leur conduite extérieure. J’ai trouvé que des appels pressants et de solennelles applications de la vérité divine à la conscience frappent à la racine de tout vice ; tandis que des harangues douces et spécieuses sur les vertus morales et les devoirs extérieurs ne feront, au mieux, que couper les branches de la corruption, la racine de tout vice demeurant intacte.
« La vue de l’heureux effet des efforts sincères pour faire pénétrer les vérités divines dans la conscience, et pour en toucher dûment le cœur, m’a souvent rappelé ces paroles de notre Seigneur, qui m’ont semblé pouvoir être une exhortation convenable pour les ministres quant à leur manière de traiter les autres, aussi bien que pour chacun en général à l’égard de lui-même : “Nettoie premièrement l’intérieur de la coupe et du plat, afin que l’extérieur aussi devienne net.” Nettoie, dit-il, l’intérieur, afin que l’extérieur devienne net. Comme s’il avait dit : le seul moyen efficace d’avoir l’extérieur net est de commencer par ce qui est au-dedans ; et si la source est purifiée, les ruisseaux seront naturellement purs. Il est tout à fait certain que, si nous pouvons éveiller chez les pécheurs un vif sentiment de leur souillure et de leur dépravation intérieures — de leur besoin d’un changement de cœur — et les engager ainsi à rechercher la purification intérieure, leur souillure extérieure sera naturellement ôtée, leurs voies vicieuses seront d’elles-mêmes réformées, et leur conversation et leur conduite deviendront régulières.
« Or, bien que je ne puisse prétendre que la réformation parmi mon peuple découle, dans tous les cas, d’un changement de cœur salutaire, je puis pourtant dire en vérité qu’elle procède d’une vue et d’un sentiment des vérités divines qui ont touché le cœur, et que tous ont eus à un degré plus ou moins grand. Je n’entends pas, par ce que j’ai remarqué ici, représenter la prédication de la morale et l’exhortation pressante à l’accomplissement extérieur du devoir comme entièrement superflues et inutiles, surtout aux époques où la puissance divine accompagne moins les moyens de grâce, et où, faute d’influences intérieures, des contraintes extérieures sont nécessaires. C’est sans doute au nombre des choses qu’il faut faire, sans négliger les autres. Mais ce que je me proposais principalement par cette remarque, c’était de mettre en lumière un simple fait, à savoir que la réformation, la sobriété et l’observance extérieure des règles et des devoirs du christianisme qui se manifestent parmi mon peuple ne sont l’effet d’aucun simple enseignement doctrinal, ni d’une vue purement rationnelle de la beauté de la morale, mais proviennent de la puissance et de l’influence intérieures que les doctrines de la grâce, qui humilient l’âme, ont exercées sur leur cœur.
III. « Il est remarquable que Dieu ait ainsi continué et renouvelé ici les pluies de sa grâce, qu’il ait si promptement établi son royaume visible parmi ce peuple, et qu’il leur ait tant souri dans l’acquisition de la connaissance, tant divine qu’humaine. Il y a maintenant près d’un an qu’a commencé parmi eux cette effusion pleine de grâce de l’Esprit divin ; et bien qu’elle ait souvent semblé décliner et diminuer pendant quelque temps — comme on peut le remarquer dans plusieurs passages de mon journal, où je me suis efforcé de noter les choses exactement telles qu’elles m’apparaissaient de temps à autre —, la pluie a pourtant semblé se renouveler, et l’œuvre de la grâce reprendre vie. Une influence divine semble encore manifestement accompagner les moyens de grâce, à un degré plus ou moins grand, dans la plupart de nos réunions d’exercices religieux ; par là les personnes pieuses sont rafraîchies, fortifiées et affermies, — les convictions ravivées et avancées en bien des cas, et quelques personnes nouvellement réveillées de temps à autre. Il faut reconnaître que, depuis quelque temps, il s’est manifesté en général un déclin plus sensible de cette œuvre ; et l’Esprit divin a semblé, dans une mesure considérable, s’être retiré, surtout quant à son influence réveillante ; si bien que les étrangers venus dernièrement ne sont pas saisis d’inquiétude comme autrefois, et que quelques-uns de ceux qui avaient été très touchés des vérités divines dans le passé paraissent maintenant moins préoccupés. Pourtant, Dieu soit béni, il y a encore une manifestation de la puissance et de la grâce divines, un degré désirable de tendresse, d’affection religieuse et de dévotion dans nos assemblées.
« De même que Dieu a continué et renouvelé pendant quelque temps les pluies de sa grâce parmi ce peuple, de même il a établi avec une rapidité peu commune son royaume visible et s’est rassemblé une Église au milieu d’eux. Quinze personnes, depuis la fin de mon dernier journal, ont fait une profession publique de leur foi, ce qui en fait trente-huit dans l’espace de onze mois, et toutes paraissent avoir connu dans leur cœur une œuvre de grâce spéciale ; je veux dire avoir fait l’expérience non seulement de l’influence réveillante, mais aussi, selon un jugement charitable, de l’influence régénératrice de l’Esprit divin. Il y en a beaucoup d’autres qui sont dans une grave inquiétude pour leur âme et dans de profondes convictions de leur péché et de leur misère, mais qui ne donnent pas encore la preuve décisive qu’on pourrait désirer d’un changement salutaire.
« Depuis le temps où, à ce qu’on m’a appris, certains d’entre eux assistaient à une fête idolâtre et à un sacrifice en l’honneur des démons, jusqu’au moment où ils se sont assis à la table du Seigneur, à l’honneur de Dieu, j’en ai la confiance, il ne s’est pas écoulé plus d’une année entière. Assurément, le petit troupeau de Christ ici, si soudainement rassemblé du milieu des païens, peut dire à juste titre, dans le langage de l’Église d’autrefois : “L’Éternel a fait pour nous de grandes choses; Nous sommes dans la joie.”
« Une grande bonté de Dieu s’est aussi manifestée dans leur acquisition de la connaissance, tant en matière de religion que dans les affaires de la vie ordinaire. Une merveilleuse soif de connaissance chrétienne a régné parmi eux en général, avec un ardent désir d’être instruits dans les doctrines et les mœurs chrétiennes. Cela les a portés à poser beaucoup de questions aussi pertinentes qu’importantes, dont les réponses ont beaucoup contribué à éclairer leur esprit et à accroître leur connaissance des choses divines. Ils m’ont interrogé sur nombre des doctrines que j’ai exposées, afin d’en acquérir plus de lumière et de compréhension, et ils en ont manifesté de temps à autre une bonne intelligence par leurs réponses aux questions qui leur étaient posées dans mes leçons de catéchisme.
« Ils m’ont également interrogé sur la manière convenable de prier aussi bien que sur la matière de la prière, et sur les expressions qu’il convient d’employer dans cet exercice religieux ; et ils se sont donné de la peine pour accomplir ce devoir avec intelligence. — Ils se sont aussi donné de la peine, et se sont montrés remarquablement doués, pour apprendre à chanter des airs de psaumes, et ils sont maintenant capables de chanter avec un bon degré de bienséance dans le culte de Dieu. — Ils ont également acquis une connaissance utile considérable des affaires de la vie ordinaire ; de sorte qu’ils paraissent maintenant des créatures raisonnables, propres à la société humaine, affranchies de cette rudesse sauvage et de cette stupidité brutale qui les rendaient fort désagréables dans leur état païen.
« Ils semblent avoir l’ambition de connaître à fond la langue anglaise, et pour cela ils la parlent souvent entre eux. Beaucoup d’entre eux ont fait de bons progrès dans son acquisition depuis ma venue parmi eux ; de sorte que la plupart peuvent comprendre une partie considérable de mes discours, et certains l’essentiel, sans interprète, étant habitués à mes tournures simples et familières, bien qu’ils ne puissent guère comprendre les autres ministres.
« Comme ils sont désireux d’instruction et étonnamment aptes à la recevoir, la divine Providence leur a souri quant aux moyens propres à les y conduire. Les tentatives faites pour établir une école parmi eux ont réussi, et une Providence bienveillante leur a envoyé un maître d’école dont je puis dire à juste titre que je ne connais “personne qui partage mes sentiments, pour prendre sincèrement à cœur leur situation”. Il a généralement trente ou trente-cinq enfants dans son école ; et quand il tenait une école du soir, comme il l’a fait tant que la longueur des soirées le permettait, quinze ou vingt adultes, mariés et célibataires, y assistaient.
« Les enfants apprennent avec une facilité surprenante ; si bien que leur maître me dit qu’il n’a jamais eu d’école anglaise qui, en général, apprît aussi vite. Il n’y en avait pas plus de deux sur trente, bien que certains fussent très petits, qui n’aient appris toutes les lettres de l’alphabet dans les trois jours qui ont suivi son entrée en fonctions ; et plusieurs, dans ce même laps de temps, ont appris à épeler de façon appréciable. Certains d’entre eux, en moins de cinq mois, ont appris à lire avec aisance dans le Psautier ou le Nouveau Testament.
« Ils sont instruits deux fois par semaine dans le catéchisme, le mercredi et le samedi. Quelques-uns d’entre eux, depuis la fin de février, époque où ils ont commencé, en ont appris par cœur plus de la moitié ; et la plupart y ont fait quelques progrès.
« Ils sont également instruits dans le devoir de la prière secrète ; la plupart s’en acquittent constamment soir et matin, et ont grand soin d’avertir leur maître s’ils soupçonnent l’un de leurs petits camarades d’école de négliger cet exercice religieux.
IV. « Il mérite d’être noté, à la louange de la grâce souveraine, qu’au milieu d’une si grande œuvre de conviction — de tant d’inquiétude et d’affection religieuse — il n’y a eu aucune prédominance, ni même aucune manifestation considérable, de fausse religion — échauffements de l’imagination, zèle immodéré ou orgueil spirituel ; et qu’il y a eu très peu de cas de conduite déréglée et scandaleuse parmi ceux qui ont paru sérieux.
« Cette œuvre de grâce s’est, pour l’essentiel, poursuivie avec un étonnant degré de pureté, exempte de tout mélange corrompu. Leur inquiétude religieuse a généralement été raisonnable et juste, et provenait du sentiment de leurs péchés et du déplaisir divin auquel ils les exposaient, aussi bien que de leur entière incapacité à se délivrer eux-mêmes de la misère qu’ils sentaient et redoutaient. S’il y a eu, en quelque cas, une apparence d’inquiétude et de trouble d’esprit chez des personnes qui ne savaient pas pourquoi, il n’y a pourtant eu aucune prédominance d’une telle chose ; et à vrai dire, je ne connais guère de cas de cette nature. — Il est très remarquable que, bien que l’inquiétude de bien des personnes convaincues de leur état de perdition ait été très grande et très pressante, je n’aie pourtant jamais vu, dans un seul cas, rien de semblable au désespoir l’accompagner. Ils ont eu le sentiment le plus vif de leur perdition en eux-mêmes ; ils ont été amenés à abandonner tout espoir de se délivrer par eux-mêmes ; ils ont éprouvé une grande détresse et une grande angoisse d’âme ; et pourtant, aux moments de la plus grande extrémité, il n’y a eu chez aucun d’eux aucune apparence de désespoir, — rien qui les ait découragés ou empêchés en quoi que ce soit d’user avec la plus grande diligence de tous les moyens propres à leur conversion et à leur salut. Il est donc évident que les personnes ne courent pas, dans le trouble spirituel, ce danger d’être poussées au désespoir que le monde en général est prompt à imaginer, sauf dans les cas de mélancolie profonde et habituelle.
« La consolation que les personnes ont obtenue après leurs détresses a également paru, en général, solide, bien fondée et conforme à l’Écriture ; elle provenait d’une illumination spirituelle et surnaturelle de l’esprit, — d’une vue des choses divines, dans une certaine mesure, telles qu’elles sont, — d’une complaisance de l’âme dans les perfections divines, — et d’une satisfaction particulière dans la voie du salut par la grâce libre et souveraine dans le grand Rédempteur.
« Leurs joies ont semblé naître de vues et de considérations variées des choses divines, bien qu’au fond les mêmes. Certains qui, sous la conviction, semblaient livrer les plus rudes combats et éprouver les plus violents soulèvements du cœur contre la souveraineté divine, ont paru, à la première aube de leur consolation, se réjouir d’une manière particulière de cette perfection divine : — et ont été ravis de penser qu’eux-mêmes et toutes choses étaient dans la main de Dieu, et qu’il disposerait d’eux “exactement comme il lui plairait”.
« D’autres qui, juste avant de recevoir la consolation, avaient été remarquablement accablés du sentiment de leur perdition et de leur pauvreté, qui s’étaient vus pour ainsi dire tomber dans une perdition sans remède, ont été d’abord plus particulièrement ravis à la vue de la gratuité et des richesses de la grâce divine, et de l’offre du salut faite aux pécheurs qui périssent “sans argent, sans rien payer”.
« Certains ont paru d’abord se réjouir surtout de la sagesse de Dieu, manifestée dans la voie du salut par Christ ; elle leur apparaissait alors comme “la route nouvelle et vivante”, une voie à laquelle ils n’avaient jamais pensé, et dont ils n’avaient eu aucune juste idée jusqu’à ce qu’elle leur fût ouverte par l’influence spéciale de l’Esprit divin. Quelques-uns d’entre eux, à la vue vive et spirituelle de cette voie du salut, se sont étonnés de leur folie passée à chercher le salut par d’autres voies, et de n’avoir jamais vu auparavant cette voie du salut qui leur paraissait maintenant si simple et si facile, en même temps que si excellente.
« D’autres encore ont eu une vue plus générale de la beauté et de l’excellence de Christ, et ont eu l’âme ravie par la perception de sa gloire divine, qui dépassait inexprimablement tout ce qu’ils avaient jamais conçu auparavant, sans toutefois distinguer en particulier aucune des perfections divines ; de sorte que, bien que leurs consolations aient semblé naître de vues et de considérations variées des gloires divines, c’étaient pourtant des vues spirituelles et surnaturelles de ces gloires, et non des imaginations sans fondement, qui étaient la source de leurs joies et de leurs consolations.
« Il faut pourtant reconnaître que, lorsque cette œuvre est devenue si universelle et si prépondérante, et a acquis un tel crédit et une telle estime parmi les Indiens que Satan semblait n’avoir guère de prise pour la combattre sous son propre vêtement, il s’est alors déguisé “en ange de lumière”, et a fait de vigoureuses tentatives pour introduire des mouvements tumultueux des passions à la place de véritables convictions de péché, et des notions imaginaires et fantaisistes de Christ, comme apparaissant à l’œil de l’esprit sous une forme humaine et dans certaines postures particulières, etc., à la place de révélations spirituelles et surnaturelles de sa gloire et de son excellence divines, ainsi que bien d’autres illusions. J’ai lieu de penser que, si ces choses avaient trouvé faveur et encouragement, il y aurait eu ici une moisson très considérable de convertis de cette sorte.
« L’orgueil spirituel s’est aussi manifesté en divers cas. Certaines personnes, dont les sentiments avaient été fortement excités, semblaient dès lors très désireuses d’être tenues pour véritablement touchées par la grâce ; et, lorsque je ne pouvais m’empêcher de leur exprimer mes craintes au sujet de leur état spirituel, elles ont laissé voir un ressentiment considérable. Il est aussi apparu chez un ou deux d’entre eux une ambition malséante d’être les docteurs des autres. Ainsi Satan a été ici, comme ailleurs, un adversaire actif. Mais, Dieu soit béni, bien que quelque chose de cette nature soit apparu, rien de tel n’a prévalu, ni même fait le moindre progrès considérable. Mon peuple est maintenant averti de ces choses ; il sait que Satan s’est ainsi déguisé “en ange de lumière” lors de la première saison de la grande effusion de l’Esprit divin, aux jours des apôtres, et que quelque chose de cette nature, à un degré plus ou moins grand, a accompagné presque tous les réveils et toutes les propagations remarquables de la vraie religion depuis lors. Ils ont si bien appris à distinguer l’or des scories que le crédit de celles-ci “est foulé aux pieds comme la boue des rues” ; et, comme il est naturel que ce genre de choses meure avec son crédit, il n’en reste maintenant presque plus trace parmi eux.
« De même qu’il n’y a eu parmi mon peuple aucune prédominance d’échauffements déréglés, de notions imaginaires, d’orgueil spirituel et d’illusions sataniques, de même il y a eu très peu de cas de conduite scandaleuse et déréglée parmi ceux qui ont fait profession de sérieux, ou même en ont eu l’apparence. Je ne connais pas plus de trois ou quatre de ces personnes qui se soient rendues coupables d’une faute publique depuis leur premier contact avec le christianisme ; et je n’en connais aucune qui persiste dans rien de tel. Peut-être la remarquable pureté de cette œuvre sous ce dernier rapport, son exemption de fréquents cas de scandale, est-elle due pour beaucoup à sa pureté sous le premier rapport, son exemption des mélanges corrompus d’orgueil spirituel, d’exaltation désordonnée et d’illusion, qui préparent naturellement le terrain aux pratiques scandaleuses.
« Puisse cette œuvre bénie, dans sa puissance et sa pureté, prévaloir parmi les pauvres Indiens d’ici, et s’étendre ailleurs, jusqu’à ce que leurs tribus les plus lointaines voient le salut de Dieu ! Amen. »
Chapitre 10 terminé
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