Chapitre 3 · 2 h 54 min de lecture · 3 h 45 min d’écoute
Grâce abondante pour le premier des pécheurs ; ou bref récit de l’immense miséricorde de Dieu en Christ envers son pauvre serviteur John Bunyan
GRÂCE ABONDANTE POUR LE PREMIER DES PÉCHEURS ;
OU BREF RÉCIT DE L’IMMENSE MISÉRICORDE DE DIEU EN CHRIST ENVERS SON PAUVRE SERVITEUR JOHN BUNYAN
1. Dans ce récit de l’œuvre miséricordieuse de Dieu sur mon âme, il ne sera pas hors de propos qu’en premier lieu je vous dise, en quelques mots, quelle fut ma naissance et de quelle manière je fus élevé, afin que la bonté et la libéralité de Dieu envers moi en soient d’autant plus exaltées et magnifiées devant les fils des hommes.
2. Quant à mon extraction, elle fut, comme beaucoup le savent, d’une condition basse et sans importance : la maison de mon père était de ce rang qui est le plus humble et le plus méprisé de toutes les familles du pays. Je n’ai donc pas ici, comme d’autres, à me vanter d’un sang noble ou d’une haute naissance selon la chair ; et pourtant, tout bien considéré, je magnifie la Majesté céleste de ce que, par cette porte-là, elle m’a fait entrer dans ce monde, pour avoir part à la grâce et à la vie qui sont en Christ par l’Évangile.
3. Mais malgré la pauvreté et l’obscurité de mes parents, il plut à Dieu de leur mettre au cœur de m’envoyer à l’école, pour apprendre à lire et à écrire ; ce que j’appris en effet, à la mesure des autres enfants de pauvres gens. Toutefois, je le confesse à ma honte, je perdis bientôt le peu que j’avais appris, et cela presque entièrement, et bien longtemps avant que le Seigneur accomplît en mon âme son œuvre de grâce, la conversion.
4. Quant à ma vie naturelle, durant le temps où j’étais sans Dieu dans le monde, elle fut bien selon le train de ce monde, et selon « l’esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion » (Éphésiens 2:2, 3). Je faisais mes délices d’être « tenu captif par le diable pour faire sa volonté » (2 Timothée 2:26). J’étais rempli de toute iniquité, et celle-ci agissait et se montrait si fortement, dans mon cœur comme dans ma vie, et cela dès l’enfance, que j’avais peu d’égaux — surtout vu mon âge, qui était tendre, car j’avais peu d’années — pour maudire, jurer, mentir et blasphémer le saint nom de Dieu.
5. Oui, j’étais si bien établi et enraciné dans ces choses qu’elles étaient devenues pour moi comme une seconde nature ; ce qui, comme je l’ai considéré depuis avec sobriété, offensa tellement le Seigneur que, dès mon enfance, il m’effraya et m’épouvanta par des songes terribles et me terrifia par des visions affreuses. Car souvent, après avoir passé tel ou tel jour dans le péché, j’étais, la nuit dans mon lit, pendant mon sommeil, cruellement tourmenté par la crainte des démons et des esprits méchants qui, à ce que je croyais alors, s’efforçaient sans cesse de m’entraîner avec eux, et dont je ne pouvais jamais me délivrer.
6. À cet âge aussi, j’étais fort tourmenté et troublé par la pensée du jour du jugement, et cela nuit et jour, et je tremblais en pensant aux effroyables tourments du feu de l’enfer ; craignant toujours que mon sort ne fût de me trouver à la fin parmi ces démons et ces esprits infernaux qui sont là liés par les chaînes et les liens des ténèbres éternelles, « pour le jugement du grand jour ».
7. Ces choses, dis-je, alors que je n’étais encore qu’un enfant de neuf ou dix ans, affligeaient tant mon âme qu’au milieu de mes nombreux jeux et de mes vanités enfantines, parmi mes vains compagnons, j’en étais souvent fort abattu et affligé en mon esprit ; et pourtant je ne pouvais lâcher mes péchés. Oui, j’étais alors si accablé par le désespoir d’obtenir la vie et le ciel que je souhaitais souvent, ou qu’il n’y eût point d’enfer, ou que je fusse moi-même un démon — supposant qu’ils n’étaient que des bourreaux —, afin que, s’il fallait absolument que j’aille là, je sois plutôt bourreau que tourmenté moi-même.
8. Quelque temps après, ces songes terribles me quittèrent, et je les oubliai bientôt ; car mes plaisirs en effacèrent vite le souvenir, comme s’ils n’avaient jamais été. Aussi, avec plus d’avidité encore, selon la force de la nature, je lâchai toujours la bride à mes convoitises et je fis mes délices de toute transgression contre la loi de Dieu ; si bien que, jusqu’à mon mariage, je fus le meneur même de toute la jeunesse qui me fréquentait, dans toutes sortes de vices et d’impiétés.
9. Oui, les convoitises et les fruits de la chair avaient pris un tel empire sur ma pauvre âme que, si un miracle de la grâce précieuse ne l’avait empêché, non seulement j’aurais péri sous le coup de la justice éternelle, mais je me serais même exposé aux coups de ces lois qui livrent certains à la disgrâce et à la honte publique devant la face du monde.
10. En ces jours-là, la pensée de la religion m’était fort pénible ; je ne pouvais la supporter ni pour moi-même ni chez les autres ; si bien que, lorsque je voyais quelqu’un lire de ces livres qui traitaient de la piété chrétienne, c’était pour moi comme une prison. Alors je disais à Dieu : « Retire-toi de moi, car je ne veux pas connaître tes voies » (Job 21:14). J’étais alors vide de toute bonne réflexion ; le ciel et l’enfer étaient tous deux hors de ma vue et de ma pensée ; quant au salut et à la damnation, c’était bien ce qui m’occupait le moins. Ô Seigneur, tu connais ma vie, et mes voies ne t’étaient pas cachées.
11. Pourtant je me souviens bien de ceci : bien que je pusse moi-même pécher avec le plus grand plaisir et la plus grande aisance, et prendre plaisir aussi à la bassesse de mes compagnons, même alors, s’il m’arrivait de voir commettre des choses mauvaises par ceux qui faisaient profession de piété, mon esprit en tremblait. Une fois en particulier, au plus fort de ma vanité, entendant jurer un homme qui passait pour religieux, j’en fus si vivement frappé en mon esprit que mon cœur en fut tout endolori.
12. Mais Dieu ne m’abandonna pas entièrement : il me poursuivit encore, non plus maintenant par des convictions, mais par des jugements ; jugements toutefois mêlés de miséricorde. Car une fois je tombai dans une crique de la mer, et j’échappai de justesse à la noyade. Une autre fois, je tombai d’une barque dans la rivière de Bedford, mais la miséricorde me garda encore en vie. De plus, une autre fois, comme j’étais aux champs avec un de mes compagnons, il arriva qu’une vipère traversa la grand-route ; alors, ayant un bâton à la main, je la frappai sur le dos ; et l’ayant étourdie, je lui ouvris de force la gueule avec mon bâton et lui arrachai le dard avec mes doigts ; acte par lequel, si Dieu n’avait été miséricordieux, j’aurais pu, par ma témérité, causer ma propre fin.
13. J’ai encore remarqué ceci avec actions de grâces : lorsque j’étais soldat, je fus désigné, avec d’autres, pour aller assiéger un certain lieu ; mais au moment où j’étais prêt à partir, un homme de la compagnie demanda à y aller à ma place ; j’y consentis, et il prit ma place ; et, arrivé au siège, comme il montait la garde, il reçut une balle de mousquet dans la tête, et mourut.
14. Il y avait là, comme je l’ai dit, des jugements et de la miséricorde ; mais ni les uns ni l’autre n’éveillèrent mon âme à la justice ; c’est pourquoi je continuai de pécher, je devins de plus en plus rebelle envers Dieu, et insouciant de mon propre salut.
15. Bientôt après, je changeai de condition et entrai dans l’état de mariage ; et ce fut une miséricorde pour moi de tomber sur une femme dont le père passait pour pieux. Cette femme et moi, bien que nous nous fussions unis aussi pauvres qu’on peut l’être, n’ayant pas même à nous deux un plat ou une cuiller pour tout ménage, elle avait pourtant ceci pour sa part : The Plain Man’s Pathway to Heaven et The Practice of Piety, que son père lui avait laissés en mourant. Je lisais parfois avec elle dans ces deux livres, et j’y trouvai aussi quelques choses qui me plaisaient assez ; mais pendant tout ce temps, je ne rencontrai aucune conviction. Elle me racontait souvent aussi combien son père avait été un homme pieux, comment il reprenait et corrigeait le vice, tant dans sa maison que parmi ses voisins, et quelle vie stricte et sainte il avait menée en son temps, en paroles comme en actes.
16. Ainsi ces livres, avec ce récit, bien qu’ils n’eussent pas atteint mon cœur pour l’éveiller à mon triste état de péché, firent pourtant naître en moi quelque désir de religion ; si bien que, faute de connaître mieux, je me jetai avec beaucoup d’ardeur dans la religion du temps : à savoir, aller à l’église deux fois par jour, et cela parmi les premiers ; et là, fort dévotement, dire et chanter comme les autres, tout en gardant ma vie mauvaise. Mais avec cela, j’étais si envahi par un esprit de superstition que j’adorais, et cela avec une grande dévotion, absolument tout : le haut lieu, le prêtre, le clerc, les vêtements, l’office, et tout ce qui appartenait à l’église ; tenant pour saint tout ce qui s’y trouvait, et surtout le prêtre et le clerc pour très heureux et, sans aucun doute, grandement bénis, parce qu’ils étaient, à ce que je pensais alors, les serviteurs de Dieu et occupaient le premier rang dans le saint temple, pour y faire son œuvre.
17. Cette idée prit en peu de temps tant de force sur mon esprit que, si j’avais seulement vu un prêtre, si sordide et débauché qu’il fût dans sa vie, je sentais mon esprit s’abaisser devant lui, le révérer et s’attacher à lui ; oui, je pensais que, pour l’amour que je leur portais, les croyant ministres de Dieu, j’aurais pu me coucher à leurs pieds et me laisser fouler par eux, tant leur nom, leur habit et leur fonction m’enivraient et m’ensorcelaient.
18. Après être resté ainsi un temps assez considérable, une autre pensée me vint à l’esprit : celle de savoir si nous étions ou non du peuple d’Israël. Car, trouvant dans les Écritures qu’ils avaient été autrefois le peuple particulier de Dieu, je me disais que, si j’étais de cette race, mon âme devait nécessairement être heureuse. De nouveau, je sentis en moi un grand désir d’être fixé sur cette question, mais je ne savais comment l’être. À la fin, j’interrogeai mon père là-dessus ; il me répondit : non, nous n’en étions pas. Alors mon esprit retomba quant à cette espérance, et il en resta là.
19. Mais pendant tout ce temps, je n’avais aucun sentiment du danger et du mal du péché ; j’étais empêché de considérer que le péché me damnerait, quelle que fût la religion que je suivais, à moins que je ne fusse trouvé en Christ. Bien plus, je ne pensais jamais à lui, ni même à savoir s’il existait ou non. C’est ainsi que l’homme, tant qu’il est aveugle, erre çà et là et ne fait que se fatiguer de vanité, car il ne sait pas le chemin de la ville de Dieu (Ecclésiaste 10:15).
20. Mais un jour, parmi tous les sermons que fit notre curé, il prit pour sujet le jour du sabbat et le mal qu’il y a à le violer, que ce soit par le travail, par les jeux ou autrement. Or j’étais, malgré ma religion, un homme qui prenait grand plaisir à toutes sortes de vices, et c’était surtout ce jour-là que je m’y livrais à cœur joie ; aussi ma conscience fut-elle atteinte par son sermon : je pensai et je crus qu’il avait fait ce sermon tout exprès pour me montrer ma mauvaise conduite. Et à ce moment-là, je sentis ce qu’était la culpabilité, ce que je n’avais jamais senti auparavant, autant que je m’en souvienne ; mais alors, pour le moment, j’en fus fort chargé, et je rentrai chez moi, le sermon fini, avec un grand fardeau sur l’esprit.
21. Cela, sur l’instant, engourdit les nerfs de mes meilleurs plaisirs et me rendit amères mes joies d’autrefois ; mais voici, cela ne dura pas : avant même que j’eusse bien dîné, le trouble commença à s’en aller de mon esprit, et mon cœur reprit son ancien train. Mais oh ! combien j’étais content que ce trouble m’eût quitté et que le feu fût éteint, afin de pouvoir pécher de nouveau sans contrainte ! C’est pourquoi, quand j’eus rassasié la nature par ma nourriture, je chassai le sermon de mon esprit et retournai avec grand plaisir à ma vieille habitude des jeux et des divertissements.
22. Mais le même jour, comme j’étais au milieu d’une partie de bâtonnet, et qu’ayant frappé le bâtonnet une première fois pour le chasser du trou, j’étais sur le point de le frapper une seconde fois, une voix s’élança tout à coup du ciel dans mon âme, et me dit : « Veux-tu laisser tes péchés et aller au ciel, ou garder tes péchés et aller en enfer ? » Je fus alors jeté dans une stupeur extrême ; c’est pourquoi, laissant mon bâtonnet à terre, je levai les yeux au ciel, et ce fut comme si j’avais vu, des yeux de mon intelligence, le Seigneur Jésus abaisser son regard sur moi, comme fort irrité contre moi, et comme s’il me menaçait sévèrement de quelque châtiment terrible pour ces pratiques impies et pour d’autres.
23. À peine avais-je conçu cela dans mon esprit que soudain cette conclusion se fixa sur mon esprit — car le premier avertissement avait remis mes péchés devant ma face — : que j’avais été un grand et terrible pécheur, et qu’il était maintenant trop tard pour moi de rechercher le ciel ; car Christ ne voudrait pas me pardonner ni me faire grâce de mes transgressions. Alors je me mis à réfléchir là-dessus aussi ; et tandis que j’y pensais, craignant qu’il n’en fût ainsi, je sentis mon cœur sombrer dans le désespoir, concluant qu’il était trop tard ; et je résolus donc en moi-même de continuer dans le péché. Car, pensais-je, si les choses en sont là, mon état est assurément misérable : misérable si je quitte mes péchés, et tout aussi misérable si je les suis ; je ne peux qu’être damné, et s’il faut que je le sois, autant être damné pour beaucoup de péchés que pour peu.
24. Je restai ainsi au milieu de mon jeu, devant tous ceux qui étaient alors présents ; mais je ne leur dis rien. Mais, dis-je, ayant tiré cette conclusion, je retournai désespérément à mon jeu ; et je me souviens bien qu’aussitôt cette sorte de désespoir posséda tellement mon âme que je fus persuadé de ne pouvoir jamais trouver d’autre consolation que celle que me procurerait le péché ; car le ciel était déjà perdu, de sorte que je ne devais plus y penser. C’est pourquoi je sentis en moi un grand désir de me rassasier de péché, cherchant toujours quel péché restait à commettre, afin d’en goûter la douceur ; et je me hâtai autant que je le pus de remplir mon ventre de ses friandises, de peur de mourir avant d’avoir assouvi mon désir ; car je le craignais beaucoup. En ces choses, je le proteste devant Dieu, je ne mens point, et je n’invente pas cette manière de parler : c’étaient là réellement, fortement et de tout mon cœur, mes désirs. Que le bon Seigneur, dont la miséricorde est insondable, me pardonne mes transgressions !
25. Et je suis bien convaincu que cette tentation du diable est plus commune parmi les pauvres créatures que beaucoup ne s’en doutent : elle va jusqu’à envahir leur esprit d’une disposition de cœur misérable et cautérisée, et d’un engourdissement de la conscience ; disposition qu’il entretient sans bruit et sournoisement par un tel désespoir que, même si l’âme ne ressent pas grande culpabilité, ils portent pourtant continuellement en eux une secrète conclusion : qu’il n’y a point d’espérance pour eux ; car ils ont aimé les péchés, « c’est pourquoi ils iront après eux » (Jérémie 2:25 ; 18:12).
26. Je continuai donc à pécher avec une grande avidité d’esprit, regrettant toujours de ne pouvoir en être aussi rassasié que je l’aurais voulu. Cela dura environ un mois, ou davantage ; mais un jour, comme je me tenais devant la devanture de la boutique d’un voisin, maudissant et jurant, et faisant le fou à ma manière habituelle, la femme de la maison, assise à l’intérieur, m’entendit ; et bien qu’elle fût elle-même une misérable très dissolue et impie, elle protesta que je jurais et maudissais d’une manière si effroyable qu’elle en tremblait de m’entendre ; elle me dit en outre que j’étais le garçon le plus impie, pour ce qui est de jurer, qu’elle eût jamais entendu de toute sa vie, et qu’en agissant ainsi j’étais capable de gâter toute la jeunesse d’une ville entière, pour peu qu’elle fréquentât ma compagnie.
27. À ce reproche, je fus réduit au silence et couvert d’une honte secrète, et cela aussi, à ce que je pensai, devant le Dieu du ciel ; c’est pourquoi, tandis que je restais là, la tête basse, je souhaitai de tout mon cœur redevenir un petit enfant, afin que mon père m’apprît à parler sans cette mauvaise habitude de jurer ; car, pensais-je, j’y suis tellement accoutumé qu’il est vain pour moi de songer à me réformer, car je croyais que cela ne pourrait jamais se faire.
28. Mais comment cela se fit, je ne le sais pas : dès ce moment, je cessai si bien de jurer que j’en étais moi-même tout émerveillé ; et tandis qu’auparavant je ne savais parler sans placer un juron devant et un autre derrière, pour donner de l’autorité à mes paroles, maintenant je pouvais, sans cela, parler mieux et plus agréablement que je ne l’avais jamais fait. Pendant tout ce temps, je ne connaissais pas Jésus-Christ, et je ne quittais pas non plus mes jeux et mes divertissements.
29. Mais bientôt après, je fis la rencontre d’un pauvre homme qui faisait profession de religion ; il parlait, à ce que je pensais alors, agréablement des Écritures et des choses de la religion. C’est pourquoi, prenant quelque affection et quelque goût à ce qu’il disait, je me mis à ma Bible et commençai à prendre grand plaisir à la lire, mais surtout la partie historique ; car pour les épîtres de Paul et les Écritures de cette nature, je ne pouvais les supporter, étant encore ignorant, tant de la corruption de ma nature que de mon besoin de Jésus-Christ et du prix qu’il a pour me sauver.
30. Je me mis donc à quelque réforme extérieure, tant dans mes paroles que dans ma vie, et je pris les commandements pour mon chemin vers le ciel. Je m’efforçais aussi de garder ces commandements et, à ce que je pensais, je les gardais parfois assez bien, et alors j’avais de la consolation ; mais de temps en temps j’en violais un, et ainsi j’affligeais ma conscience ; mais alors je me repentais, je disais que j’en étais désolé, je promettais à Dieu de mieux faire la prochaine fois, et je retrouvais ainsi du secours ; car je pensais alors plaire à Dieu autant qu’homme d’Angleterre.
31. Je continuai ainsi environ un an ; pendant tout ce temps, nos voisins me tenaient pour un homme très pieux, un homme nouveau et religieux, et s’étonnaient fort de voir un changement si grand et si notable dans ma vie et mes manières ; et il en était bien ainsi, quoique je ne connusse encore ni Christ, ni la grâce, ni la foi, ni l’espérance. Et vraiment, comme je l’ai bien vu depuis, si j’étais mort alors, mon état eût été des plus effroyables. Eh bien, cela, dis-je, dura environ un an ou davantage.
32. Mais, dis-je, mes voisins étaient stupéfaits de cette grande conversion qui m’avait fait passer d’une prodigieuse impiété à quelque chose qui ressemblait à une vie morale ; et vraiment, ils avaient bien de quoi l’être, car ma conversion était aussi grande que si Tom de Bedlam était devenu un homme raisonnable. Alors ils se mirent à me louer, à me recommander et à dire du bien de moi, tant en face que derrière mon dos. Désormais j’étais, disaient-ils, devenu pieux ; désormais j’étais devenu un homme vraiment honnête. Mais oh ! quand j’appris que telles étaient leurs paroles et leur opinion sur moi, cela me plut infiniment. Car, bien que je ne fusse encore qu’un pauvre hypocrite fardé, j’aimais qu’on parlât de moi comme d’un homme vraiment pieux. J’étais fier de ma piété, et tout ce que je faisais, je le faisais pour être vu des hommes ou pour qu’ils disent du bien de moi. Et je continuai ainsi environ un an ou davantage.
33. Or il faut que vous sachiez qu’auparavant j’avais pris grand plaisir à sonner les cloches ; mais, ma conscience commençant à devenir sensible, je pensai que cette pratique n’était que vanité, et je me forçai donc à la quitter ; pourtant mon esprit y aspirait encore. C’est pourquoi j’allais au clocher et je regardais sonner, bien que je n’osasse pas sonner moi-même. Mais je pensai que cela non plus ne convenait pas à la religion ; pourtant je me forçais, et je continuais de regarder. Mais bientôt après, je commençai à penser : Et si l’une des cloches venait à tomber ? Alors je choisis de me tenir sous une maîtresse poutre qui traversait le clocher d’un côté à l’autre, pensant que là je serais en sûreté ; mais ensuite je pensais de nouveau : si la cloche tombait en se balançant, elle pourrait d’abord frapper le mur, puis, rebondissant sur moi, me tuer malgré cette poutre. Cela me fit me tenir à la porte du clocher ; et maintenant, pensais-je, je suis bien assez en sûreté ; car si une cloche venait alors à tomber, je pourrais me glisser dehors, derrière ces murs épais, et être ainsi préservé malgré tout.
34. Ainsi, après cela, j’allais encore les voir sonner, mais je n’allais pas plus loin que la porte du clocher ; mais alors il me vint en tête : Et si le clocher lui-même venait à tomber ? Et cette pensée — il peut tomber, que sais-je ? — tandis que je me tenais là à regarder, ébranlait si continuellement mon esprit que je n’osai plus rester à la porte du clocher, mais fus contraint de fuir, de peur que le clocher ne me tombât sur la tête.
35. Une autre chose était la danse ; je fus une année entière avant de pouvoir y renoncer tout à fait. Mais pendant tout ce temps, quand je pensais avoir gardé tel ou tel commandement, ou avoir fait, en parole ou en acte, quelque chose que je croyais bon, j’avais une grande paix dans ma conscience, et je me disais : Dieu ne peut faire autrement que d’être content de moi maintenant ; oui, pour le dire à ma manière, je pensais que nul homme en Angleterre ne pouvait plaire à Dieu mieux que moi.
36. Mais, pauvre misérable que j’étais, j’ignorais pendant tout ce temps Jésus-Christ, et je cherchais à établir ma propre justice ; et j’y aurais péri, si Dieu, dans sa miséricorde, ne m’avait montré davantage de mon état naturel.
37. Mais un jour, la bonne providence de Dieu me conduisit à Bedford pour y travailler de mon métier ; et dans une des rues de cette ville, j’arrivai à un endroit où trois ou quatre pauvres femmes étaient assises au soleil, sur le pas d’une porte, et parlaient des choses de Dieu. Désireux désormais de les entendre discourir, je m’approchai pour entendre ce qu’elles disaient, car j’étais moi-même devenu un beau parleur en matière de religion ; mais à présent je puis dire : j’entendis, mais je ne compris pas ; car elles étaient bien au-dessus de moi, hors de ma portée. Leur conversation portait sur la nouvelle naissance, l’œuvre de Dieu dans leur cœur, et aussi sur la manière dont elles avaient été convaincues de leur état misérable par nature ; elles disaient comment Dieu avait visité leur âme de son amour dans le Seigneur Jésus, et par quelles paroles et quelles promesses elles avaient été rafraîchies, consolées et soutenues contre les tentations du diable. De plus, elles raisonnaient en particulier sur les suggestions et les tentations de Satan, se racontaient l’une à l’autre celles qui les avaient affligées, et comment elles avaient été soutenues sous ses assauts. Elles parlaient aussi de la misère de leur propre cœur, de leur incrédulité ; et elles dédaignaient, méprisaient et abhorraient leur propre justice, comme souillée et incapable de leur faire aucun bien.
38. Et il me semblait qu’elles parlaient comme si la joie les faisait parler ; elles parlaient avec un tel agrément le langage de l’Écriture, et avec une telle apparence de grâce en tout ce qu’elles disaient, qu’elles étaient pour moi comme si elles avaient trouvé un monde nouveau, comme si elles étaient un peuple qui a sa demeure à part, et qui ne devait pas être compté parmi ses voisins (Nombres 23:9).
39. Là-dessus, je sentis mon propre cœur commencer à trembler, car je soupçonnais que mon état ne valait rien ; je voyais en effet que, dans toutes mes pensées sur la religion et le salut, la nouvelle naissance ne m’était jamais venue à l’esprit, et que je ne connaissais ni la consolation de la Parole et de la promesse, ni la tromperie et la perfidie de mon propre cœur mauvais. Quant aux pensées secrètes, je n’y prêtais aucune attention ; et je ne comprenais pas non plus ce qu’étaient les tentations de Satan, ni comment il fallait y résister et les repousser, etc.
40. Ainsi donc, quand j’eus entendu et considéré ce qu’elles disaient, je les quittai et retournai à mon ouvrage ; mais leurs propos et leur conversation me suivirent ; mon cœur aussi voulait demeurer auprès d’elles, car j’étais vivement touché de leurs paroles : d’une part, parce qu’elles me convainquaient qu’il me manquait les vraies marques d’un homme véritablement pieux, et d’autre part, parce qu’elles me convainquaient de l’état heureux et béni de celui qui l’est.
41. C’est pourquoi je m’appliquais souvent à retourner, encore et encore, dans la compagnie de ces pauvres gens, car je ne pouvais m’en tenir éloigné ; et plus j’allais parmi eux, plus je mettais mon état en question. Et, comme je m’en souviens encore, je trouvai bientôt en moi deux choses dont je m’étonnais parfois, surtout en considérant quel misérable aveugle, ignorant, sordide et impie j’étais peu de temps auparavant : l’une était une grande douceur et tendresse de cœur, qui me faisait tomber sous la conviction de ce qu’ils affirmaient d’après l’Écriture ; l’autre, un grand penchant de mon esprit à méditer continuellement là-dessus, et sur toutes les autres bonnes choses que j’entendais ou lisais à tout moment.
42. Par ces choses, mon esprit était désormais si bien tourné qu’il était comme une sangsue à la veine, criant toujours : Donne! Donne! (Proverbes 30:15) ; oui, il était si fixé sur l’éternité et sur les choses qui concernent le royaume des cieux — du moins autant que je les connaissais, quoique, Dieu le sait, je n’en connusse encore que bien peu — que ni les plaisirs, ni les profits, ni les persuasions, ni les menaces ne pouvaient le détacher ou lui faire lâcher prise. Et quoique je puisse le dire avec honte, c’est pourtant une vérité bien certaine : il m’aurait alors été aussi difficile de détourner mon esprit du ciel vers la terre qu’il m’a souvent été difficile depuis de le ramener de la terre vers le ciel.
43. Il est une chose que je ne dois pas omettre. Il y avait dans notre ville un jeune homme auquel mon cœur était attaché plus qu’à aucun autre ; mais comme c’était une créature des plus perverses pour ce qui est de maudire, de jurer et de se livrer à la débauche, je rompis alors avec lui et abandonnai sa compagnie. Mais environ trois mois après l’avoir quitté, je le rencontrai dans un certain chemin et lui demandai comment il allait ; il me répondit, avec ses vieux jurons et ses manières folles, qu’il allait bien. « Mais, Harry, lui dis-je, pourquoi jures-tu et maudis-tu ainsi ? Que deviendras-tu, si tu meurs dans cet état ? » Il me répondit, dans une grande colère : « Que ferait le diable pour avoir de la compagnie, s’il n’y avait pas des gens comme moi ? »
44. Vers ce temps-là, je tombai sur quelques livres des Ranters, publiés par certains de nos compatriotes, livres qui étaient aussi tenus en haute estime par plusieurs anciens professants. J’en lus quelques-uns, mais je ne fus pas capable de porter un jugement sur eux ; c’est pourquoi, tandis que je les lisais et y réfléchissais, me sentant incapable de juger, je me mettais à prier de tout cœur de cette manière : Ô Seigneur, je suis un insensé, et incapable de distinguer la vérité de l’erreur ; Seigneur, ne m’abandonne pas à mon propre aveuglement, ni pour approuver ni pour condamner cette doctrine ; si elle est de Dieu, ne permets pas que je la méprise ; si elle est du diable, ne permets pas que je l’embrasse. Seigneur, en cette affaire, je dépose mon âme à tes pieds seuls ; ne permets pas que je sois trompé, je t’en supplie humblement. J’avais pendant tout ce temps un compagnon religieux et intime, et c’était ce pauvre homme dont j’ai parlé plus haut ; mais vers ce temps-là, lui aussi devint un Ranter des plus diaboliques et s’abandonna à toutes sortes de souillures, surtout à l’impureté ; il niait aussi qu’il y eût un Dieu, un ange ou un esprit, et se moquait de toutes les exhortations à la sobriété. Quand je m’efforçais de reprendre sa méchanceté, il riait d’autant plus, et prétendait qu’il avait passé par toutes les religions sans jamais tomber sur la bonne jusqu’à maintenant. Il me dit aussi que, sous peu, nous verrions tous les professants se tourner vers les voies des Ranters. C’est pourquoi, ayant en abomination ces principes maudits, je quittai sur-le-champ sa compagnie et lui devins aussi étranger que je lui avais été familier auparavant.
45. Cet homme ne fut d’ailleurs pas ma seule tentation ; mais, mon métier s’exerçant à la campagne, il m’arriva de tomber en la compagnie de plusieurs personnes qui, bien qu’elles eussent été autrefois strictes en religion, avaient pourtant été, elles aussi, emportées par ces Ranters. Elles aussi me parlaient de leurs voies et me condamnaient comme légaliste et plongé dans les ténèbres, prétendant qu’elles seules avaient atteint la perfection, qui pouvaient faire ce qu’elles voulaient sans pécher. Oh ! ces tentations convenaient bien à ma chair, car je n’étais qu’un jeune homme, et ma nature était dans sa première vigueur ; mais Dieu, qui m’avait, je l’espère, destiné à de meilleures choses, me garda dans la crainte de son nom et ne permit pas que j’accepte de tels principes. Et béni soit Dieu, qui me mit au cœur de crier à lui pour être gardé et dirigé, me défiant toujours de ma propre sagesse ; car j’ai vu depuis l’effet même de cette prière, en ce qu’il m’a préservé non seulement des erreurs des Ranters, mais aussi de celles qui ont surgi depuis. La Bible m’était précieuse en ces jours-là.
46. Et alors, me sembla-t-il, je commençai à regarder dans la Bible avec des yeux nouveaux, et à la lire comme je ne l’avais jamais fait ; et surtout les épîtres de l’apôtre Paul m’étaient douces et agréables. En vérité, je ne quittais alors jamais la Bible, soit pour la lire, soit pour la méditer, criant toujours à Dieu pour connaître la vérité et le chemin du ciel et de la gloire.
47. Et comme je continuais à lire, je tombai sur ce passage : « à l’un est donnée par l’Esprit une parole de sagesse; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit; à un autre, la foi », etc. (1 Corinthiens 12:8, 9). Et bien que, comme je l’ai vu depuis, le Saint-Esprit entende par cette Écriture des choses extraordinaires en particulier, elle s’attacha pourtant alors à moi avec la conviction qu’il me manquait les choses ordinaires, à savoir cette intelligence et cette sagesse que possédaient les autres chrétiens. Je méditais sur cette parole sans savoir que faire ; ce mot foi surtout me mettait au supplice, car je ne pouvais m’empêcher de me demander parfois si j’avais la foi ou non ; car je craignais que ce manque ne m’exclût de toutes les bénédictions que les autres gens de bien avaient reçues de Dieu. Mais j’avais de la peine à conclure que je n’avais aucune foi en mon âme ; car si je le fais, pensais-je, alors je devrai me tenir vraiment pour un réprouvé.
48. Alors, me dis-je en moi-même, bien que je sois convaincu d’être un ignorant et un sot, et qu’il me manque ces dons bénis de connaissance et d’intelligence que possèdent les autres gens de bien, je conclurai pourtant, à tout hasard, que je ne suis pas tout à fait sans foi, quoique je ne sache pas ce qu’est la foi. Car il me fut montré, et cela, comme je l’ai vu depuis, par Satan, que ceux qui se concluent dans un état sans foi n’ont ni repos ni tranquillité en leur âme ; et j’avais de la peine à tomber tout à fait dans le désespoir.
49. C’est pourquoi, par cette suggestion, je fus pour un temps effrayé de voir mon manque de foi ; mais Dieu ne voulut pas me laisser ainsi ruiner et perdre mon âme : contre cette conclusion aveugle et triste, il fit continuellement naître en moi de tels soupçons — que je pourrais bien me tromper en cela — que je ne pouvais rester content tant que je ne serais pas parvenu à une connaissance certaine de la question : avais-je la foi ou non ? Ceci me revenait toujours à l’esprit : Mais si vraiment tu n’as pas la foi ? Mais comment peux-tu savoir que tu as la foi ? Et, de plus, je voyais avec certitude que, si je ne l’avais pas, j’étais sûr de périr pour toujours.
50. De sorte que, bien que je me fusse efforcé d’abord de passer sur cette affaire de la foi, pourtant, au bout de peu de temps, considérant mieux la chose, je voulus bien me mettre à l’épreuve, pour savoir si j’avais la foi ou non. Mais hélas ! pauvre misérable, j’étais si ignorant et si stupide que je ne savais pas plus comment m’y prendre que je ne saurais aujourd’hui commencer et achever quelque ouvrage d’art rare et ingénieux que je n’ai jamais vu ni considéré.
51. C’est pourquoi, tandis que je réfléchissais ainsi et que j’étais aux abois à ce sujet — car il faut que vous sachiez que je n’avais encore ouvert mon cœur à personne sur cette affaire, mais me contentais d’écouter et de considérer —, le tentateur survint avec son illusion : qu’il n’y avait pour moi aucun moyen de savoir si j’avais la foi, sinon en essayant de faire quelque miracle ; et il alléguait les Écritures qui semblent aller dans ce sens, pour appuyer et fortifier sa tentation. Bien plus, un jour que j’étais entre Elstow et Bedford, la tentation me pressa vivement d’éprouver si j’avais la foi en faisant quelque miracle ; et ce miracle, alors, était celui-ci : je devais dire aux flaques qui se trouvaient dans les ornières du chemin : Séchez-vous ; et aux endroits secs : Devenez des flaques. Et vraiment, une fois, j’étais sur le point de le dire ; mais juste comme j’allais parler, cette pensée me vint à l’esprit : Mais va d’abord derrière cette haie là-bas, et prie Dieu qu’il t’en rende capable. Mais quand j’eus résolu de prier, ceci me pressa vivement : que si je priais, puis revenais essayer de le faire, et que malgré tout rien ne se produisît, alors je pouvais être sûr de n’avoir point de foi, mais d’être un réprouvé et un perdu. Non, pensai-je, s’il en est ainsi, je n’essaierai pas encore, mais j’attendrai un peu plus longtemps.
52. Ainsi je demeurai dans un grand embarras ; car je pensais : si ceux-là seuls avaient la foi qui pouvaient faire des choses si merveilleuses, alors je concluais que, pour le présent, je ne l’avais pas, et que, pour l’avenir, je n’étais pas près de l’avoir jamais. Ainsi j’étais ballotté entre le diable et ma propre ignorance, et si perplexe, surtout à certains moments, que je ne savais que faire.
53. Vers ce temps-là, l’état et le bonheur de ces pauvres gens de Bedford me furent représentés ainsi, dans un songe ou une vision. Je les vis comme assis du côté ensoleillé d’une haute montagne, s’y réchauffant aux agréables rayons du soleil, tandis que moi je grelottais et me recroquevillais dans le froid, affligé par le gel, la neige et les sombres nuées. Il me sembla aussi voir, entre eux et moi, une muraille qui entourait cette montagne ; or, mon âme désirait ardemment passer à travers cette muraille, concluant que, si je le pouvais, j’irais jusqu’au milieu même d’entre eux et que là, moi aussi, je me réconforterais à la chaleur de leur soleil.
54. Je pensai faire le tour de cette muraille, encore et encore, épiant toujours en marchant pour voir si je pourrais trouver quelque chemin ou quelque passage par lequel entrer ; mais pendant un temps je n’en trouvai aucun. À la fin, je vis comme une brèche étroite, semblable à une petite porte dans la muraille, par laquelle je tentai de passer ; mais le passage étant très resserré et étroit, je fis bien des efforts pour entrer, mais tout fut vain, au point que je fus presque épuisé à force de lutter pour entrer. À la fin, avec de grands efforts, il me sembla que je fis d’abord passer ma tête, puis, en me glissant de biais, mes épaules et tout mon corps. Alors je fus extrêmement joyeux : j’allai m’asseoir au milieu d’eux, et je fus ainsi réconforté par la lumière et la chaleur de leur soleil.
55. Or, cette montagne, cette muraille, etc., me furent expliquées ainsi : la montagne signifiait l’Église du Dieu vivant ; le soleil qui brillait sur elle, le rayonnement consolant de sa face miséricordieuse sur ceux qui s’y trouvaient ; la muraille, pensai-je, était la Parole, qui faisait séparation entre les chrétiens et le monde ; et la brèche qui était dans cette muraille, pensai-je, était Jésus-Christ, qui est le chemin vers Dieu le Père (Jean 14:6 ; Matthieu 7:14). Mais comme le passage était merveilleusement étroit, si étroit même que je ne pus y entrer qu’à grand-peine, cela me montrait que nul ne pouvait entrer dans la vie, sinon ceux qui y allaient très sérieusement, et à moins de laisser derrière eux ce monde mauvais ; car il n’y avait de place là que pour le corps et l’âme, mais non pour le corps, l’âme et le péché.
56. Cette image demeura sur mon esprit bien des jours ; pendant tout ce temps, je me voyais dans un état désolé et triste, mais j’étais pourtant poussé à une faim et à un désir véhéments d’être du nombre de ceux qui étaient assis au soleil. Désormais aussi, je priais où que je fusse, à la maison ou dehors, dans la maison ou aux champs, et souvent aussi, le cœur élevé, je chantais ce passage du psaume 51 : « Seigneur, considère ma détresse » ; car je ne savais pas encore où j’en étais.
57. Je ne pouvais pas encore parvenir à une persuasion consolante d’avoir la foi en Christ ; mais au lieu d’en être satisfait, je commençai alors à sentir mon âme assaillie de doutes nouveaux sur mon bonheur futur, surtout de ceux-ci : Étais-je élu ? Mais quoi, si le jour de la grâce était maintenant passé et révolu ?
58. Ces deux tentations m’affligèrent et m’inquiétèrent beaucoup, tantôt l’une, tantôt l’autre. Et d’abord, pour parler de celle qui me faisait mettre en question mon élection, je trouvai en ce temps-là que, bien que je fusse tout en flamme pour trouver le chemin du ciel et de la gloire, et que rien ne pût m’en détourner, cette question pourtant me blessait et me décourageait tellement que j’étais, surtout à certains moments, comme si la force même de mon corps m’eût été enlevée par sa violence et sa puissance. Cette Écriture aussi semblait fouler aux pieds tous mes désirs : « cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Romains 9:16).
59. Avec cette Écriture, je ne savais que faire ; car je voyais clairement qu’à moins que le grand Dieu, dans sa grâce et sa bonté infinies, ne m’eût volontairement choisi pour être un vase de miséricorde, j’aurais beau désirer, soupirer et travailler jusqu’à ce que mon cœur se brise, il n’en pourrait sortir rien de bon. C’est pourquoi ceci me restait toujours attaché : Comment peux-tu savoir que tu es élu ? Et si tu ne l’étais pas ? Qu’arriverait-il alors ?
60. Ô Seigneur, pensai-je, et si vraiment je ne l’étais pas ? Peut-être ne l’es-tu pas, dit le tentateur ; c’est bien possible, en effet, pensai-je. Eh bien, alors, dit Satan, autant vaut renoncer et ne plus lutter ; car si vraiment tu n’es pas élu et choisi de Dieu, il ne saurait être question de ton salut ; « car cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. »
61. Ces choses me poussèrent à bout ; je ne savais que dire, ni comment répondre à ces tentations. À vrai dire, je ne pensais guère que c’était Satan qui m’assaillait ainsi, mais plutôt que c’était ma propre prudence qui me faisait soulever cette question ; car que les élus seuls obtiennent la vie éternelle, je l’admettais de tout cœur et sans scrupule ; mais que je fusse moi-même l’un d’eux, là était toute la question.
62. Ainsi donc, pendant plusieurs jours, je fus grandement assailli et perplexe, et souvent, tandis que je marchais, j’étais près de défaillir là où j’allais, tant mon esprit était abattu. Mais un jour, après avoir été tant de semaines accablé et abattu par là, comme j’étais sur le point de rendre l’âme à toutes mes espérances de jamais parvenir à la vie, cette parole tomba avec poids sur mon esprit : « Considérez les générations anciennes, et voyez : qui s’est jamais confié au Seigneur, et a été confondu ? »
63. J’en fus grandement soulagé et encouragé en mon âme ; car voici comment cette parole me fut expliquée à l’instant même : Commence au début de la Genèse, lis jusqu’à la fin de l’Apocalypse, et vois si tu peux trouver qu’il y ait jamais eu quelqu’un qui se soit confié au Seigneur et ait été confondu. Aussi, rentrant chez moi, j’allai aussitôt à ma Bible pour voir si je pourrais trouver cette parole, ne doutant pas de la trouver bientôt ; car elle était si fraîche, et avec une telle force et une telle consolation sur mon esprit, que c’était comme si elle me parlait.
64. Eh bien, je cherchai, mais je ne la trouvai pas ; seulement elle demeurait sur moi. Alors je demandai d’abord à tel homme de bien, puis à tel autre, s’ils savaient où elle se trouvait ; mais ils ne connaissaient aucun passage de ce genre. Je m’étonnai alors qu’une telle parole eût pu, si soudainement et avec tant de consolation et de force, saisir mon cœur et y demeurer, et que pourtant personne ne pût la trouver ; car je ne doutais pas qu’elle ne fût dans la sainte Écriture.
65. Je continuai ainsi plus d’un an sans pouvoir trouver le passage ; mais à la fin, jetant les yeux dans les livres apocryphes, je le trouvai dans l’Ecclésiastique 2:10. Cela, d’abord, me déconcerta quelque peu ; mais comme, à ce moment-là, j’avais acquis plus d’expérience de l’amour et de la bonté de Dieu, j’en fus moins troublé ; surtout quand je considérai que, bien que cette parole ne fût pas dans les textes que nous appelons saints et canoniques, pourtant, puisqu’elle était la somme et la substance de beaucoup de promesses, il était de mon devoir d’en recevoir la consolation. Et je bénis Dieu pour cette parole, car elle fut pour moi de la part de Dieu : cette parole, encore aujourd’hui, brille parfois devant ma face.
66. Après cela, l’autre doute vint m’assaillir avec force : Mais si le jour de la grâce était passé et révolu ? Si tu avais laissé passer le temps de la miséricorde ? Or, je me souviens qu’un jour, comme je marchais dans la campagne, j’étais fort occupé de cette pensée : Mais si le jour de la grâce est passé ? Et pour aggraver mon trouble, le tentateur présenta à mon esprit ces bonnes gens de Bedford et me suggéra ceci : qu’eux étant déjà convertis, ils étaient tous ceux que Dieu voulait sauver dans ces contrées, et que j’arrivais trop tard, car ils avaient reçu la bénédiction avant ma venue.
67. Alors je fus dans une grande détresse, pensant vraiment qu’il pourrait bien en être ainsi ; c’est pourquoi j’allais çà et là, déplorant mon triste état, me tenant pour bien pire que mille insensés d’être resté si longtemps à l’écart et d’avoir passé tant d’années dans le péché comme je l’avais fait ; et je m’écriais sans cesse : Oh ! si je m’étais tourné plus tôt ! Oh ! si je m’étais tourné il y a sept ans ! J’étais aussi en colère contre moi-même à la pensée de n’avoir pas eu plus de bon sens et d’avoir gaspillé mon temps jusqu’à perdre mon âme et le ciel.
68. Mais quand j’eus été longtemps tourmenté par cette crainte, et que j’étais à peine capable de faire un pas de plus, à peu près à l’endroit même où j’avais reçu mon autre encouragement, ces paroles firent irruption dans mon esprit : « contrains-les d’entrer, afin que ma maison soit remplie » ; « et il y a encore de la place » (Luc 14:22, 23). Ces paroles, mais surtout celles-ci : « Et il y a encore de la place », me furent douces ; car vraiment, je pensai voir par elles qu’il y avait assez de place pour moi dans le ciel ; et de plus, que lorsque le Seigneur Jésus prononça ces paroles, il pensa alors à moi ; et que, sachant que le temps viendrait où je serais affligé par la crainte qu’il ne restât plus de place pour moi dans son sein, il prononça d’avance cette parole et la laissa consignée, afin que j’y trouve du secours contre cette vile tentation. Cela, je le crus alors fermement.
69. Je marchai un bon moment à la lumière et dans l’encouragement de cette parole ; et la consolation en était d’autant plus grande, quand je pensais que le Seigneur Jésus avait pensé à moi il y a si longtemps, et qu’il avait prononcé ces paroles tout exprès pour l’amour de moi ; car je pensais alors vraiment qu’il les avait prononcées exprès, pour m’encourager par elles.
70. Mais je ne fus pas sans tentations de retourner en arrière ; tentations, dis-je, venant à la fois de Satan, de mon propre cœur et de mes connaissances charnelles ; mais je remercie Dieu, elles furent contrebalancées par le sentiment profond de la mort et du jour du jugement, qui demeurait, pour ainsi dire, continuellement devant mes yeux. Je pensais souvent aussi à Nebucadnetsar, dont il est dit qu’il lui avait été donné tous les royaumes de la terre (Daniel 5:19). Pourtant, pensais-je, si ce grand homme a eu toute sa part en ce monde, une seule heure dans le feu de l’enfer lui fera tout oublier. Cette considération me fut d’un grand secours.
71. Vers ce temps-là, je fus presque amené à voir quelque chose touchant les animaux que Moïse déclarait purs et impurs. Je pensai que ces animaux étaient des figures des hommes : les purs, figures de ceux qui étaient le peuple de Dieu ; mais les impurs, figures de ceux qui étaient les enfants du malin. Or, je lisais que les animaux purs ruminaient ; c’est-à-dire, pensai-je, qu’ils nous montrent que nous devons nous nourrir de la Parole de Dieu. Ils avaient aussi le sabot fendu ; je pensai que cela signifiait que nous devons nous séparer, si nous voulons être sauvés, des voies des hommes impies. Et aussi, en lisant plus avant à leur sujet, je trouvai que, même si nous ruminions comme le lièvre, si pourtant nous marchions avec des griffes comme le chien, ou même si nous avions le sabot fendu comme le porc, si pourtant nous ne ruminions pas comme la brebis, nous n’en étions pas moins impurs ; car je pensai que le lièvre était la figure de ceux qui parlent de la Parole, mais marchent dans les voies du péché ; et que le porc était semblable à celui qui se sépare de ses souillures extérieures, mais à qui manque encore la Parole de la foi, sans laquelle il ne pourrait y avoir aucun chemin de salut, si dévot que soit un homme (Deutéronome 14). Après cela, je trouvai, en lisant la Parole, que ceux qui doivent être glorifiés avec Christ dans un autre monde doivent être appelés par lui ici-bas : appelés à avoir part à sa Parole et à sa justice, aux consolations et aux prémices de son Esprit, et à un intérêt particulier dans toutes ces choses célestes qui préparent en vérité l’âme à ce repos et à cette maison de gloire qui est dans le ciel, en haut.
72. Ici encore, je fus dans un très grand arrêt, ne sachant que faire, craignant de ne pas être appelé ; car, pensai-je, si je ne suis pas appelé, qu’est-ce qui pourra alors me faire du bien ? Nul n’hérite du royaume des cieux, sinon ceux qui sont efficacement appelés. Mais oh ! combien j’aimais alors les paroles qui parlaient de la vocation du chrétien ! comme lorsque le Seigneur dit à l’un : « Suis-moi », et à un autre : « Suivez-moi ». Et oh ! pensai-je, s’il voulait me dire la même chose, avec quelle joie je courrais après lui !
73. Je ne puis maintenant exprimer avec quels désirs et quels déchirements de mon âme je criai à Christ pour qu’il m’appelle. Je continuai ainsi quelque temps, tout en flamme d’être converti à Jésus-Christ ; et je voyais aussi, en ce temps-là, une telle gloire dans l’état de converti que je ne pouvais être content sans y avoir part. De l’or ! Si on avait pu l’obtenir avec de l’or, que n’aurais-je pas donné pour cela ! Si j’avais eu le monde entier, je l’aurais donné tout entier dix mille fois pour cela, pour que mon âme fût dans l’état de converti.
74. Comme tous ceux que je croyais être des hommes et des femmes convertis me paraissaient beaux alors ! ils resplendissaient, ils marchaient comme un peuple qui portait sur lui le grand sceau du ciel. Oh ! je voyais qu’un héritage délicieux leur était échu, qu’une belle possession leur était accordée (Psaume 16:6). Mais ce qui me rendait malade, c’était ce que Marc rapporte de Christ : il monta sur la montagne ; il appela ceux qu’il voulut, et ils vinrent auprès de lui (Marc 3:13).
75. Ce passage me fit défaillir et trembler, et pourtant il alluma un feu dans mon âme. Ce qui me faisait trembler, c’était la crainte que Christ n’eût aucune inclination pour moi, car il appela « ceux qu’il voulut ». Mais oh ! la gloire que je voyais dans cet état captivait tellement mon cœur que je ne pouvais guère lire que Christ eût appelé quelqu’un sans souhaiter aussitôt : Que n’étais-je dans leurs habits ! que ne suis-je né Pierre ! que ne suis-je né Jean ! ou que n’étais-je là pour l’entendre quand il les appela ! comme j’aurais crié : Ô Seigneur, appelle-moi aussi ! Mais oh ! je craignais qu’il ne m’appelât pas.
76. Et vraiment, le Seigneur me laissa ainsi bien des mois de suite sans rien me montrer, ni que je fusse déjà appelé, ni que je dusse l’être plus tard. Mais enfin, après beaucoup de temps passé et bien des gémissements vers Dieu pour être rendu participant de la sainte et céleste vocation, cette parole me vint à l’esprit : « Je purifierai leur sang, que je n’avais point purifié ; car l’Éternel réside en Sion » (Joël 3:21). Ces paroles, pensai-je, m’étaient envoyées pour m’encourager à m’attendre encore à Dieu ; elles me signifiaient que, si je ne l’étais pas déjà, le temps pourrait venir où je serais converti à Christ en vérité.
77. Vers ce temps-là, je commençai à m’ouvrir à ces pauvres gens de Bedford et à leur dire mon état. Quand ils l’eurent entendu, ils parlèrent de moi à M. Gifford, qui prit lui-même l’occasion de s’entretenir avec moi ; il était disposé à bien penser de moi, quoique, je crois, sur de bien minces fondements ; mais il m’invita chez lui, où je pourrais l’entendre s’entretenir avec d’autres des voies de Dieu envers l’âme. De tout cela je reçus toujours plus de conviction, et dès lors je commençai à voir quelque chose de la vanité et de la misère intérieure de mon cœur méchant, car jusque-là je n’en savais pas grand-chose ; mais maintenant cela commençait à m’être découvert, et mon cœur se mit aussi à produire le mal comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Je constatai alors clairement que les convoitises et la corruption se manifestaient en moi avec force, en pensées et en désirs mauvais auxquels je ne prenais pas garde auparavant ; mes désirs du ciel et de la vie commencèrent à défaillir. Je constatai aussi qu’alors que mon âme était pleine d’ardeur pour Dieu, mon cœur se mettait maintenant à soupirer après toute vanité insensée ; oui, mon cœur ne se laissait plus porter vers ce qui était bon ; il commençait à se montrer insouciant, tant de mon âme que du ciel ; il traînait désormais sans cesse en arrière, aussi bien pour aller à chaque devoir que dans le devoir même ; il était comme une entrave à la patte d’un oiseau, qui l’empêche de voler.
78. Non, pensai-je, voici que je deviens de pire en pire ; me voici plus loin de la conversion que je ne l’ai jamais été. C’est pourquoi mon âme commença à sombrer profondément, et je me mis à nourrir dans mon cœur un découragement tel qu’il me jeta aussi bas que l’enfer. Eussé-je dû alors être brûlé sur un bûcher, je n’aurais pu croire que Christ eût de l’amour pour moi ; hélas ! je ne pouvais ni l’entendre, ni le voir, ni le sentir, ni goûter aucune des choses qui sont à lui ; j’étais emporté comme par une tempête ; mon cœur voulait demeurer impur ; les Cananéens voulaient rester dans le pays.
79. Parfois je disais mon état au peuple de Dieu ; en l’entendant, ils me prenaient en pitié et me parlaient des promesses ; mais ils auraient aussi bien pu me dire qu’il me fallait toucher le soleil du doigt que de m’exhorter à recevoir la promesse ou à m’y appuyer ; et dès que j’aurais voulu le faire, tout ce que je sentais et éprouvais se dressait contre moi ; et je voyais que j’avais un cœur qui voulait pécher, et qui était sous une loi qui voulait condamner.
80. Ces choses m’ont souvent fait penser à cet enfant que le père amena à Christ, et qui, comme il s’approchait encore de lui, fut jeté par terre par le démon, et tellement agité et déchiré par lui qu’il se roulait en écumant (Luc 9:42 ; Marc 9:20).
81. De plus, en ces jours-là, je trouvais mon cœur fermé au Seigneur et à sa sainte Parole. J’ai vu mon incrédulité mettre, pour ainsi dire, l’épaule contre la porte pour le tenir dehors, et cela au moment même où, avec maint soupir amer, je criais : Bon Seigneur, enfonce-la ; Seigneur, brise ces portes d’airain, romps ces verrous de fer (Psaume 107:16). Pourtant cette parole faisait parfois naître en mon cœur une paisible accalmie : « Je t’ai ceint, avant que tu me connusses » (Ésaïe 45:5).
82. Mais pendant tout ce temps, quant à l’acte même de pécher, je n’avais jamais été plus délicat que maintenant ; je n’osais prendre une épingle ou un bâton, ne fût-il pas plus gros qu’un fétu de paille, car ma conscience était maintenant à vif et souffrait au moindre contact ; je ne savais plus comment dire mes paroles, de peur de les mal placer. Oh ! avec quelle précaution j’allais alors dans tout ce que je faisais ou disais ! Je me trouvais comme sur une fondrière qui tremblait au moindre de mes mouvements ; et j’y étais laissé, abandonné de Dieu et de Christ, de l’Esprit et de toute bonne chose.
83. Mais, je le remarque, bien que j’eusse été un si grand pécheur avant ma conversion, Dieu ne fit jamais beaucoup peser sur moi la culpabilité des péchés de mon ignorance ; il me montra seulement que j’étais perdu si je n’avais pas Christ, parce que j’avais été un pécheur ; je vis qu’il me fallait une justice parfaite pour me présenter sans défaut devant Dieu, et que cette justice ne se trouvait nulle part ailleurs que dans la personne de Jésus-Christ.
84. Mais ma souillure originelle et intérieure, voilà, voilà ce qui était mon fléau et mon affliction ; elle, dis-je, se manifestait sans cesse en moi d’une manière effroyable ; j’en portais la culpabilité jusqu’à la stupeur ; à cause d’elle, j’étais plus repoussant à mes propres yeux qu’un crapaud, et je pensais l’être aussi aux yeux de Dieu ; le péché et la corruption, disais-je, jaillissaient de mon cœur aussi naturellement que l’eau jaillit d’une fontaine. Je pensais maintenant que tout le monde avait un meilleur cœur que moi ; j’aurais échangé mon cœur avec n’importe qui ; je pensais que nul, sinon le diable lui-même, ne pouvait m’égaler en méchanceté intérieure et en souillure d’esprit. À la vue de ma propre bassesse, je tombai donc profondément dans le désespoir ; car je conclus que l’état où j’étais ne pouvait s’accorder avec un état de grâce. À coup sûr, pensai-je, je suis abandonné de Dieu ; à coup sûr je suis livré au diable et à un sens réprouvé ; et je demeurai ainsi longtemps, et même plusieurs années de suite.
85. Tandis que j’étais ainsi affligé par la crainte de ma propre damnation, deux choses m’étonnaient : l’une, quand je voyais des vieillards courir après les choses de cette vie comme s’ils devaient vivre ici-bas toujours ; l’autre, quand je voyais des chrétiens de profession fort affligés et abattus lorsqu’ils subissaient des pertes extérieures, comme celle d’un mari, d’une femme, d’un enfant, etc. Seigneur, pensais-je, que d’agitation pour de si petites choses ! Quelle course après les biens charnels chez les uns, et quel chagrin chez les autres quand ils les perdent ! S’ils peinent tant après les choses de cette vie présente et versent tant de larmes pour elles, combien je suis à plaindre, à prendre en pitié, et combien il faut prier pour moi ! Mon âme se meurt, mon âme court à la damnation. Si seulement mon âme était en bon état, et si seulement j’en étais sûr, oh ! comme je m’estimerais riche, n’eussé-je pour toute bénédiction que du pain et de l’eau ; je tiendrais ces afflictions pour peu de chose, et je les porterais comme de légers fardeaux. « l’esprit abattu, qui le relèvera? »
86. Et bien que je fusse ainsi troublé, ballotté et affligé par la vue, le sentiment et la terreur de ma propre méchanceté, je craignais pourtant de laisser cette vue et ce sentiment quitter tout à fait mon esprit ; car je voyais que, si la culpabilité de la conscience n’était pas ôtée par le bon chemin, c’est-à-dire par le sang de Christ, l’homme devenait pire plutôt que meilleur en perdant son trouble d’esprit. C’est pourquoi, si ma culpabilité pesait lourdement sur moi, je criais pour que le sang de Christ l’ôtât ; et si elle s’en allait sans lui (car le sentiment du péché semblait parfois mourir et disparaître tout à fait), alors je m’efforçais aussi de la ramener sur mon cœur, en mettant devant mon esprit le châtiment du péché dans le feu de l’enfer ; et je criais : Seigneur, ne permets pas qu’elle quitte mon cœur autrement que par le bon chemin, autrement que par le sang de Christ et par l’application de ta miséricorde, par lui, à mon âme ; car ce passage pesait fort sur moi : « sans effusion de sang il n’y a pas de pardon » (Hébreux 9:22). Et ce qui m’en faisait d’autant plus peur, c’est que j’en avais vu certains qui, lorsqu’ils étaient sous les blessures de la conscience, criaient et priaient ; mais, cherchant plutôt un soulagement immédiat à leur trouble que le pardon de leur péché, ils ne se souciaient pas de la manière dont ils perdaient leur culpabilité, pourvu qu’ils la chassent de leur esprit ; et c’est pourquoi, s’en étant défaits par le mauvais chemin, ce trouble ne leur fut pas sanctifié ; mais ils devinrent plus durs, plus aveugles et plus méchants après leur trouble. Cela me faisait peur, et me faisait crier à Dieu d’autant plus, afin qu’il n’en fût pas ainsi pour moi.
87. Et maintenant je regrettais que Dieu m’eût fait homme, car je craignais d’être un réprouvé ; je tenais l’homme non converti pour la plus lamentable de toutes les créatures. Ainsi affligé et ballotté dans mon triste état, je me comptais seul, et plus privé de bénédiction que la plupart des hommes.
88. Oui, je jugeais impossible d’atteindre jamais à une bonté de cœur telle que je puisse remercier Dieu de m’avoir fait homme. L’homme, il est vrai, est par sa création la plus noble de toutes les créatures du monde visible ; mais par le péché il s’est rendu la plus vile. Les bêtes, les oiseaux, les poissons, etc., j’estimais leur condition bienheureuse, car ils n’avaient pas une nature pécheresse ; ils n’étaient pas odieux aux yeux de Dieu ; ils n’iraient pas au feu de l’enfer après la mort ; j’aurais donc pu me réjouir si ma condition avait été semblable à celle de l’un d’eux.
89. Je demeurai longtemps en cet état ; mais quand le temps de la consolation fut venu, j’entendis quelqu’un prêcher sur ces paroles du Cantique des cantiques 4:1 : « Que tu es belle, mon amie, que tu es belle! » Mais ce jour-là, il fit de ces deux mots, « mon amie », son sujet principal ; et, après avoir un peu expliqué le texte, il en tira ces différentes conclusions : 1. Que l’Église, et ainsi toute âme sauvée, est la bien-aimée de Christ, alors même qu’elle est sans amour. 2. La bien-aimée de Christ sans aucune cause. 3. La bien-aimée de Christ quand le monde la hait. 4. La bien-aimée de Christ quand elle est dans la tentation et le délaissement. 5. La bien-aimée de Christ du premier jour au dernier.
90. Mais sur le moment je ne retirai rien de ce qu’il disait ; seulement, quand il en vint à l’application du quatrième point, voici la parole qu’il prononça : S’il est vrai que l’âme sauvée est la bien-aimée de Christ quand elle est dans la tentation et le délaissement, alors, pauvre âme tentée, quand tu es assaillie et affligée par la tentation et par Dieu qui te cache sa face, pense encore à ces deux mots : « mon amie ».
91. Comme je rentrais chez moi, ces mots me revinrent à l’esprit ; et je me souviens bien qu’en entrant, je me dis ainsi dans mon cœur : Que gagnerai-je à penser à ces deux mots ? Cette pensée avait à peine traversé mon cœur que les mots commencèrent à s’embraser ainsi dans mon esprit : « Tu es mon amie, tu es mon amie », vingt fois de suite ; et à mesure qu’ils couraient ainsi dans mon esprit, ils devenaient plus forts et plus chauds, et commençaient à me faire lever les yeux ; mais, étant encore entre l’espérance et la crainte, je répliquai encore dans mon cœur : Mais est-ce vrai ? mais est-ce vrai ? Là-dessus, cette parole tomba sur moi : il ne savait pas « que ce qui se faisait par l’ange fût réel » (Actes 12:9).
92. Alors je commençai à faire place à la parole, qui, avec puissance, fit retentir encore et encore ce son joyeux dans mon âme : Tu es mon amie, tu es mon amie, et rien ne te séparera de mon amour ; et là-dessus, Romains 8:39 me vint à l’esprit. Mon cœur fut alors rempli de consolation et d’espérance, et je pouvais maintenant croire que mes péchés me seraient pardonnés ; oui, j’étais maintenant si saisi par l’amour et la miséricorde de Dieu que, je m’en souviens, je ne savais comment me contenir jusqu’à ce que je fusse rentré chez moi ; je pensais que j’aurais pu parler de son amour et de sa miséricorde envers moi même aux corneilles posées sur les terres labourées devant moi, si elles avaient été capables de me comprendre ; c’est pourquoi je dis dans mon âme avec une grande allégresse : Ah ! si j’avais ici une plume et de l’encre, j’écrirais cela avant d’aller plus loin, car assurément je ne l’oublierai pas d’ici quarante ans ; mais hélas ! en moins de quarante jours, je commençai à tout remettre en question ; ce qui me fit commencer à tout mettre en doute encore.
93. Pourtant, par moments, je fus aidé à croire que c’était une vraie manifestation de grâce envers mon âme, bien que j’en eusse perdu une grande part de la vie et de la saveur. Or, environ une semaine ou quinze jours après, je fus fort poursuivi par ce passage : « Simon, Simon, Satan vous a réclamés » (Luc 22:31). Et parfois il retentissait si fort au-dedans de moi, oui, il m’appelait pour ainsi dire si fort par derrière, qu’une fois, plus que toutes les autres, je tournai la tête par-dessus mon épaule, croyant vraiment que quelqu’un, derrière moi, m’avait appelé ; il me semblait, alors qu’il était fort loin, qu’il appelait si fort ; cela vint, comme je l’ai pensé depuis, pour m’exciter à la prière et à la vigilance ; cela vint m’avertir qu’une nuée et une tempête descendaient sur moi, mais je ne le compris pas.
94. Aussi, à ce qu’il me souvient, la fois où cela m’appela si fort fut la dernière fois que cela retentit à mon oreille ; mais il me semble entendre encore avec quelle voix forte ces mots, Simon, Simon, retentirent à mes oreilles. Je crus vraiment, comme je vous l’ai dit, que quelqu’un m’avait appelé, qui était à un demi-mille derrière moi ; et bien que ce ne fût pas mon nom, cela me fit soudain regarder derrière moi, croyant que celui qui appelait si fort s’adressait à moi.
95. Mais j’étais si insensé et si ignorant que je ne connus pas la raison de ce son, qui, comme je le vis et le sentis bientôt après, était envoyé du ciel comme une alarme, pour m’éveiller et me faire me préparer à ce qui venait ; seulement, cela me faisait méditer et m’étonner en moi-même, me demandant quelle pouvait être la raison pour laquelle ce passage, et de cette manière, si souvent et si fort, continuait de retentir et de résonner à mes oreilles ; mais, comme je l’ai dit, je compris bientôt après le dessein de Dieu en cela.
96. Car environ un mois plus tard, une très grande tempête fondit sur moi, qui me traita vingt fois plus mal que tout ce que j’avais connu auparavant ; elle vint sur moi furtivement, tantôt par un endroit, tantôt par un autre ; d’abord toute ma consolation me fut ôtée, puis les ténèbres s’emparèrent de moi, après quoi des flots entiers de blasphèmes, contre Dieu, contre Christ et contre les Écritures, furent déversés sur mon esprit, à ma grande confusion et à ma grande stupeur. Ces pensées blasphématoires étaient telles qu’elles soulevaient aussi en moi des questions contre l’existence même de Dieu et de son Fils unique bien-aimé : s’il y avait vraiment un Dieu, ou un Christ, ou non ? Et si les saintes Écritures n’étaient pas plutôt une fable et un récit habile que la sainte et pure Parole de Dieu ?
97. Le tentateur m’assaillait aussi beaucoup par ceci : Comment peux-tu savoir si les Turcs n’ont pas d’aussi bonnes Écritures pour prouver que leur Mahomet est le Sauveur que nous pour prouver que notre Jésus l’est ? Et pouvais-je penser que tant de dizaines de milliers d’hommes, dans tant de pays et de royaumes, fussent privés de la connaissance du vrai chemin du ciel, s’il y avait vraiment un ciel, et que nous seuls, qui vivons dans un coin de la terre, en fussions seuls bénis ? Chacun pense que sa religion est la plus juste, Juifs, Maures et païens aussi ! et si toute notre foi, et Christ, et les Écritures, n’étaient, elles aussi, qu’une simple opinion ?
98. Parfois je me suis efforcé de raisonner contre ces suggestions, et de leur opposer quelques-unes des paroles du bienheureux Paul ; mais, hélas ! je sentais vite, quand je le faisais, que des raisonnements comme ceux-ci revenaient sur moi : Bien que nous fassions si grand cas de Paul et de ses paroles, comment pouvais-je savoir si, en réalité, étant un homme subtil et rusé, il ne s’était pas livré à tromper par de puissantes illusions, et s’il ne s’était pas donné toute cette peine et tout ce labeur pour perdre et détruire ses semblables ?
99. Ces suggestions, avec bien d’autres que je ne puis ni n’ose en ce moment exprimer, ni de vive voix ni par écrit, se saisirent de mon esprit de telle façon et accablèrent tellement mon cœur, par leur nombre, leur durée et leur force brûlante, que j’avais l’impression qu’il n’y avait rien d’autre en moi que cela, du matin au soir, et comme si, en vérité, il ne pouvait y avoir place pour rien d’autre ; et je conclus aussi que Dieu, dans une vraie colère contre mon âme, m’avait livré à elles pour être emporté par elles comme par un violent tourbillon.
100. Seulement, au dégoût qu’elles causaient à mon esprit, je sentais qu’il y avait en moi quelque chose qui refusait de les accueillir. Mais cette considération, je ne l’avais que lorsque Dieu me laissait le temps d’avaler ma salive ; sinon, le vacarme, la vigueur et la force de ces tentations noyaient, submergeaient et pour ainsi dire ensevelissaient toutes ces pensées, ou le souvenir même de quoi que ce soit de tel. Tandis que j’étais dans cette tentation, je me trouvais souvent subitement poussé à maudire et à jurer, ou à dire quelque chose de grave contre Dieu, ou contre Christ son Fils, et contre les Écritures.
101. Je pensai alors : À coup sûr, je suis possédé du diable ; à d’autres moments encore, je pensais que j’allais perdre la raison ; car au lieu de louer et de magnifier Dieu le Seigneur avec les autres, si seulement j’entendais parler de lui, aussitôt quelque pensée blasphématoire des plus horribles jaillissait de mon cœur contre lui ; de sorte que, tantôt pensant que Dieu existait, tantôt pensant au contraire qu’il n’y avait rien de tel, je ne pouvais sentir en moi ni amour, ni paix, ni aucune disposition de grâce.
102. Ces choses me plongèrent dans un désespoir très profond ; car je concluais que de telles choses ne pouvaient absolument pas se trouver chez ceux qui aimaient Dieu. Souvent, quand ces tentations me pressaient avec force, je me comparais à un enfant qu’une bohémienne aurait enlevé de force sous son tablier et emporterait loin de ses amis et de son pays ; je donnais parfois des coups de pied, et je criais et hurlais aussi ; mais j’étais comme lié dans les ailes de la tentation, et le vent m’emportait. Je pensais aussi à Saül et au mauvais esprit qui le possédait, et je craignais fort que ma condition ne fût la même que la sienne (1 Samuel 16:14).
103. En ces jours-là, quand j’entendais d’autres parler de ce qu’est le péché contre le Saint-Esprit, alors le tentateur me provoquait tellement à désirer commettre ce péché qu’il me semblait que je ne pourrais, ne devrais ni ne saurais être tranquille avant de l’avoir commis ; nul autre péché ne ferait l’affaire que celui-là ; s’il devait se commettre en prononçant telle parole, alors il m’a semblé que ma bouche allait prononcer cette parole, que je le veuille ou non ; et cette tentation pesait sur moi avec tant de force que souvent j’ai été prêt à mettre ma main sous mon menton pour empêcher ma bouche de s’ouvrir ; et dans ce but aussi j’ai eu, à d’autres moments, la pensée de me jeter la tête la première dans quelque trou à fumier, pour empêcher ma bouche de parler.
104. Alors j’estimais bienheureuse la condition du chien et du crapaud, et je jugeais l’état de toute chose que Dieu avait faite bien meilleur que mon état effroyable, et que celui de mes compagnons ; oui, j’aurais volontiers été dans la condition du chien ou du cheval, car je savais qu’ils n’avaient point d’âme qui dût périr sous le poids éternel de l’enfer à cause du péché, comme la mienne était en passe de le faire. Bien plus, alors même que je voyais cela, le sentais et en étais brisé, ce qui ajoutait à ma douleur, c’était que je ne parvenais pas à trouver en moi un désir de délivrance de toute mon âme. Ce passage aussi déchirait et lacérait mon âme au milieu de ces égarements : « les méchants sont comme la mer agitée, Qui ne peut se calmer, Et dont les eaux soulèvent la vase et le limon. Il n’y a point de paix pour les méchants, dit mon Dieu. »
105. Et maintenant mon cœur était, par moments, extrêmement dur ; si j’avais donné mille livres pour une larme, je n’aurais pu en verser une ; non, et parfois je pouvais à peine désirer en verser une. J’étais fort abattu à la pensée que ce dût être mon lot. Je voyais que certains pouvaient pleurer et se lamenter sur leur péché ; que d’autres encore pouvaient se réjouir et bénir Dieu pour Christ ; que d’autres encore pouvaient tranquillement parler de la Parole de Dieu et s’en souvenir avec joie ; tandis que moi seul j’étais dans l’orage et la tempête. Cela m’accablait fort ; je pensais que ma condition était unique. Je déplorais donc beaucoup mon dur sort ; mais sortir de ces choses ou m’en débarrasser, je ne le pouvais.
106. Tant que dura cette tentation, qui fut d’environ une année, je ne pus assister à aucune des ordonnances de Dieu sans une affliction douloureuse et grande. Oui, c’est alors que j’étais le plus tourmenté par les blasphèmes ; si j’écoutais la Parole, alors l’impureté, les blasphèmes et le désespoir me tenaient là comme captif ; si je lisais, alors il me venait parfois des pensées soudaines de mettre en doute tout ce que je lisais ; d’autres fois encore, mon esprit était si étrangement emporté et occupé d’autres choses que je n’avais ni su, ni remarqué, ni retenu même la phrase que je venais de lire.
107. Dans la prière aussi, j’ai été grandement troublé en ce temps-là ; parfois j’ai pensé que j’allais voir le diable ; bien plus, il m’a semblé le sentir, derrière moi, tirer mes vêtements ; il ne cessait aussi, pendant la prière, de me presser d’en finir : Arrête, dépêche-toi, tu as assez prié, ne reste pas davantage ; et il tirait toujours mon esprit ailleurs. Parfois aussi il jetait en moi des pensées aussi méchantes que celles-ci : qu’il me fallait le prier, lui, ou prier pour lui. J’ai pensé parfois à cette parole : Prosterne-toi, ou : « si tu te prosternes et m’adores » (Matthieu 4:9).
108. De même, lorsque, parce que j’avais eu des pensées errantes pendant ce devoir, je m’efforçais de recueillir mon esprit et de le fixer sur Dieu, alors, avec une grande force, le tentateur s’efforçait de me distraire, de me confondre et de détourner mon esprit, en présentant à mon cœur et à mon imagination la forme d’un buisson, d’un taureau, d’un balai, ou de choses semblables, comme si je devais prier ces choses-là ; et il tenait aussi, à certains moments surtout, mon esprit si attaché à elles qu’il me semblait ne pouvoir penser à rien d’autre, ni prier rien d’autre que ces choses ou d’autres pareilles.
109. Pourtant, par moments, j’avais de Dieu et de la réalité de la vérité de son Évangile des perceptions fortes et touchantes ; mais oh ! comme mon cœur, en ces moments-là, s’épanchait en soupirs inexprimables. Mon âme tout entière était alors dans chaque parole ; je criais à Dieu avec angoisse pour qu’il me fît miséricorde ; mais alors j’étais de nouveau découragé par des imaginations comme celles-ci : je pensais que Dieu se moquait de ces prières, les miennes, disant, et cela en présence des saints anges : Ce pauvre misérable naïf soupire après moi comme si je n’avais rien d’autre à faire de ma miséricorde que de l’accorder à ses pareils. Hélas ! pauvre insensé, comme tu es trompé ; ce n’est pas à des gens comme toi qu’il appartient d’obtenir la faveur du Très-Haut.
110. Puis le tentateur est venu aussi sur moi avec des découragements comme ceux-ci : Tu es bien ardent pour la miséricorde, mais je te refroidirai ; cette disposition ne durera pas toujours ; beaucoup ont été aussi ardents que toi pour un temps, mais j’ai éteint leur zèle. Et là-dessus, tels et tels qui étaient tombés étaient placés devant mes yeux. Alors je craignais d’en faire autant ; mais, pensai-je, je suis content que cela me vienne à l’esprit. Eh bien, je veillerai, et je prendrai garde autant que je le pourrai. Tu auras beau faire, dit Satan, je serai trop fort pour toi ; je te refroidirai insensiblement, par degrés, peu à peu. Que m’importe, dit-il, de mettre sept ans à glacer ton cœur, si je puis y parvenir à la fin ? À force d’être bercé, l’enfant qui pleure finit par s’endormir. Je m’y appliquerai de près, mais j’en viendrai à mes fins. Bien que tu sois brûlant à présent, si je puis t’arracher à ce feu, je t’aurai bientôt refroidi.
111. Ces choses me mirent dans une grande détresse ; car, de même que je ne pouvais pour l’heure me trouver prêt pour une mort immédiate, de même je pensais que vivre longtemps me rendrait plus mal préparé encore ; car le temps me ferait tout oublier, et effacerait de mon esprit et de ma pensée jusqu’au souvenir du mal qu’est le péché, du prix du ciel, et du besoin que j’avais du sang de Christ pour me laver ; mais je rends grâce à Jésus-Christ de ce que ces choses ne me firent pas alors relâcher mes cris, mais m’y poussèrent plutôt davantage, comme celle qui rencontra l’homme adultère (Deutéronome 22:27) ; en ces jours-là, après que j’eus souffert ces choses quelque temps, ce fut pour moi une bonne parole : « j’ai l’assurance que ni la hauteur, ni la profondeur, ni la vie », etc., « ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (Romains 8:38). Et maintenant j’espérais qu’une longue vie ne me perdrait pas et ne me ferait pas manquer le ciel.
112. Pourtant j’eus quelques appuis dans cette tentation, bien que je les aie alors tous mis en question ; ce passage du troisième chapitre de Jérémie, au commencement, fut pour moi quelque chose, et de même la considération du cinquième verset de ce chapitre : bien que nous ayons dit et fait des choses aussi mauvaises que nous l’avons pu, nous devons pourtant crier à Dieu : « Mon père! Tu as été l’ami de ma jeunesse! », et revenir à lui.
113. J’eus aussi une fois un doux aperçu par ce passage de 2 Corinthiens 5:21 : « Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. » Je me souviens aussi qu’un jour, comme j’étais assis dans la maison d’un voisin, très triste à la pensée de mes nombreux blasphèmes, et comme je disais en moi-même : Quel fondement ai-je de penser que moi, qui ai été si vil et si abominable, j’hériterai jamais la vie éternelle ? cette parole vint soudain sur moi : « Que dirons-nous donc à l’égard de ces choses? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » (Romains 8:31). Celle-ci aussi me fut une aide : « car je vis, et vous vivrez aussi » (Jean 14:19). Mais ce n’étaient là que des signes, des touches et de brèves visites, très douces sur le moment ; seulement, elles ne duraient pas ; mais, comme la nappe de Pierre, elles m’étaient soudain enlevées de nouveau au ciel (Actes 10:16).
114. Mais ensuite le Seigneur se révéla à moi plus pleinement et avec plus de grâce ; et, en vérité, il me délivra entièrement, non seulement de la culpabilité que ces choses avaient mise sur ma conscience, mais aussi de leur souillure même ; car la tentation fut ôtée, et je fus remis dans mon bon sens, comme les autres chrétiens.
115. Je me souviens qu’un jour, comme je voyageais dans la campagne, méditant sur la méchanceté et le blasphème de mon cœur, et considérant l’inimitié qu’il y avait en moi contre Dieu, ce passage me vint à l’esprit : il a fait « la paix par lui, par le sang de sa croix » (Colossiens 1:20). Par là il me fut donné de voir, encore, et encore, et encore, ce jour-là, que Dieu et mon âme étaient amis par ce sang ; oui, je vis que la justice de Dieu et mon âme pécheresse pouvaient s’embrasser et se donner un baiser par ce sang. Ce fut pour moi un beau jour ; j’espère ne pas l’oublier.
116. Une autre fois, comme j’étais assis au coin du feu dans ma maison, méditant sur ma misère, le Seigneur me rendit précieuse aussi cette parole : « Ainsi donc, puisque les enfants participent au sang et à la chair, il y a également participé lui-même, afin que, par la mort, il anéantît celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable, et qu’il délivrât tous ceux qui, par crainte de la mort, étaient toute leur vie retenus dans la servitude » (Hébreux 2:14, 15). Je pensai que la gloire de ces paroles pesait alors si fort sur moi que je fus, une fois et deux fois, sur le point de défaillir là où j’étais assis ; non pas de chagrin et de trouble, mais d’une joie et d’une paix solides.
117. En ce temps-là aussi, je fus sous le ministère du saint M. Gifford, dont la doctrine, par la grâce de Dieu, contribua beaucoup à m’affermir. Cet homme s’appliquait beaucoup à délivrer le peuple de Dieu de tous ces défauts et de ces faux repos que, par nature, nous sommes enclins à prendre et à nous faire pour nos âmes. Il nous pressait de prendre bien garde de ne recevoir aucune vérité sur la foi d’autrui — de tel ou tel homme, ou de quelque autre homme que ce soit — mais de crier ardemment à Dieu pour qu’il nous convainque de sa réalité et nous y établisse par son propre Esprit, dans la sainte Parole ; car, disait-il, si vous faites autrement, quand les tentations viendront, si elles viennent avec force, vous qui n’aurez pas reçu ces vérités avec l’évidence du ciel, vous trouverez qu’il vous manque maintenant cette aide et cette force pour résister que vous pensiez autrefois avoir.
118. Cela fut aussi opportun pour mon âme que la pluie de la première et de l’arrière-saison en son temps ; car j’avais éprouvé, et cela par une triste expérience, la vérité de ces paroles qu’il disait ; car j’avais senti que nul ne peut dire, surtout quand il est tenté par le diable, que Jésus-Christ est Seigneur, si ce n’est par le Saint-Esprit. C’est pourquoi je trouvai mon âme, par la grâce, très disposée à s’abreuver de cette doctrine, et inclinée à prier Dieu que, dans aucune des choses qui touchaient à la gloire de Dieu et à mon propre bonheur éternel, il ne me laissât sans la confirmation du ciel ; car je voyais clairement maintenant qu’il y avait une différence immense entre les notions de la chair et du sang et les révélations de Dieu du ciel ; et aussi une grande différence entre la foi qui est feinte, et selon la sagesse humaine, et celle qui vient de ce qu’un homme y est engendré de Dieu (Matthieu 16:15-17 ; 1 Jean 5:1).
119. Mais oh ! comme mon âme fut alors conduite par Dieu de vérité en vérité ! depuis la naissance et le berceau du Fils de Dieu jusqu’à son ascension et à son second avènement du ciel pour juger le monde.
120. En vérité, je trouvai alors, à cet égard, que le grand Dieu était très bon envers moi ; car, autant que je m’en souvienne, il n’y avait rien que je demandais alors à Dieu avec cris de me faire connaître et de me révéler qu’il ne lui plût de le faire pour moi ; je veux dire qu’il n’y avait pas une seule partie de l’Évangile du Seigneur Jésus où je ne fusse conduit avec ordre. Il me semblait voir avec une grande évidence, d’après le récit des quatre évangélistes, l’œuvre merveilleuse de Dieu, qui donna Jésus-Christ pour nous sauver, depuis sa conception et sa naissance jusqu’à son second avènement pour le jugement. Il me semblait que c’était comme si je l’avais vu naître, comme si je l’avais vu grandir, comme si je l’avais vu marcher à travers ce monde, du berceau jusqu’à sa croix ; à laquelle, quand il y vint, je vis aussi avec quelle douceur il se livra pour y être pendu et cloué pour mes péchés et mes mauvaises actions. De même, comme je méditais sur cela, sur sa marche, ceci tomba sur mon esprit : il était destiné à l’immolation (1 Pierre 1:19, 20).
121. Quand j’ai considéré aussi la vérité de sa résurrection, et que je me suis souvenu de cette parole : « Ne me touche pas, Marie », etc., il m’a semblé le voir bondir de joie à l’entrée du tombeau parce qu’il était ressuscité et avait remporté la victoire sur nos redoutables ennemis (Jean 20:17). Je l’ai aussi vu, en esprit, homme à la droite de Dieu le Père, pour moi, et j’ai vu de quelle manière il viendra du ciel pour juger le monde avec gloire, et j’ai été affermi dans ces choses par les passages suivants : Actes 1:9, 10 ; 7:56 ; 10:42 ; Hébreux 7:24 ; 8:3 ; Apocalypse 1:18 ; 1 Thessaloniciens 4:17, 18.
122. Une fois, je fus fort troublé de savoir si le Seigneur Jésus était homme aussi bien que Dieu, et Dieu aussi bien qu’homme ; et vraiment, en ces jours-là, les hommes avaient beau dire ce qu’ils voulaient, à moins de l’avoir reçu avec l’évidence du ciel, tout cela n’était rien pour moi ; je ne me tenais pour établi dans aucune vérité de Dieu. Eh bien, j’étais fort troublé sur ce point, et je ne savais comment en avoir la certitude ; enfin, ce passage du cinquième chapitre de l’Apocalypse me vint à l’esprit : « Et je vis, au milieu du trône et des quatre êtres vivants et au milieu des vieillards, un agneau. » Au milieu du trône, pensai-je, voilà sa divinité ; au milieu des vieillards, voilà son humanité ; mais oh ! il me sembla que cela resplendissait ! ce fut une belle touche, et cela me donna une douce satisfaction. Cet autre passage aussi m’aida beaucoup en cela : « un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera sur son épaule; On l’appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix », etc. (Ésaïe 9:5).
123. De plus, outre ces enseignements de Dieu dans sa Parole, le Seigneur se servit de deux choses pour m’affermir en ces choses : l’une fut les erreurs des Quakers, et l’autre la culpabilité du péché ; car, à mesure que les Quakers s’opposaient à sa vérité, Dieu m’y affermissait d’autant plus, en me conduisant aux passages de l’Écriture qui la soutenaient merveilleusement.
124. Les erreurs que soutenait alors ce peuple étaient : 1. Que les saintes Écritures n’étaient pas la Parole de Dieu. 2. Que tout homme au monde avait l’esprit de Christ, la grâce, la foi, etc. 3. Que Jésus-Christ, en tant que crucifié et mort il y a 1600 ans, n’avait pas satisfait à la justice divine pour les péchés du peuple. 4. Que la chair et le sang de Christ étaient au-dedans des saints. 5. Que les corps des bons et des méchants qui sont ensevelis dans le cimetière ne ressusciteront pas. 6. Que la résurrection est déjà passée pour les hommes de bien. 7. Que cet homme Jésus, qui fut crucifié entre deux brigands sur le mont du Calvaire, au pays de Canaan, près de Jérusalem, n’était pas monté au-dessus des cieux étoilés. 8. Qu’il ne reviendrait pas, ce même Jésus qui mourut par les mains des Juifs, au dernier jour, pour juger en tant qu’homme toutes les nations, etc.
125. Bien d’autres choses viles et abominables étaient en ces jours-là fomentées par eux, ce qui me poussa à sonder plus étroitement les Écritures ; et par leur lumière et leur témoignage, je fus non seulement éclairé, mais grandement affermi et consolé dans la vérité ; et, comme je l’ai dit, la culpabilité du péché m’aida beaucoup, car chaque fois qu’elle venait sur moi, le sang de Christ l’ôtait de nouveau, et encore, et encore, et cela avec douceur, selon les Écritures. Ô amis ! criez à Dieu pour qu’il vous révèle Jésus-Christ ; nul n’enseigne comme lui.
126. Il serait trop long de m’arrêter ici pour vous raconter en détail comment Dieu m’établit dans toutes les choses de Christ, et comment, pour y parvenir, il me conduisit dans ses paroles ; oui, et aussi comment il me les ouvrit, les fit briller devant moi, et me consola encore et encore, tant au sujet de son propre être que de l’être de son Fils, de son Esprit, de sa Parole et de son Évangile.
127. Je vous dirai seulement ceci de nouveau, comme je l’ai dit auparavant : en général, il lui plut d’agir avec moi de cette manière ; d’abord, de permettre que je fusse affligé par la tentation à leur sujet, puis de me les révéler : ainsi, parfois, j’étais sous le poids d’une grande culpabilité pour le péché, écrasé jusqu’à terre, et alors le Seigneur me montrait la mort de Christ ; oui, et il aspergeait tellement ma conscience de son sang que je trouvais, et cela avant de m’en apercevoir, que dans cette conscience où, tout à l’heure encore, régnait et faisait rage la loi, là même reposaient et demeuraient la paix et l’amour de Dieu par Christ.
128. J’avais maintenant, à ce que je pensais, une preuve de mon salut venue du ciel, avec beaucoup de sceaux d’or qui y pendaient tous sous mes yeux ; je pouvais maintenant me souvenir avec consolation de telle manifestation et de telle autre découverte de grâce ; et je soupirais souvent, désirant que le dernier jour fût venu, afin d’être pour toujours embrasé par la vue, la joie et la communion de celui dont la tête fut couronnée d’épines, dont le visage reçut des crachats, dont le corps fut brisé et l’âme offerte en sacrifice pour mes péchés ; car, alors qu’auparavant je restais sans cesse tremblant à l’entrée de l’enfer, il me semblait maintenant en être si loin que je pouvais à peine l’apercevoir en regardant en arrière ; et oh ! pensais-je, que n’ai-je maintenant quatre-vingts ans, afin de mourir bientôt et que mon âme s’en aille au repos !
129. Mais avant d’être ainsi sorti de mes tentations, je désirais fort voir l’expérience de quelque homme pieux d’autrefois, qui eût écrit quelques centaines d’années avant ma naissance ; car ceux qui avaient écrit de nos jours, pensais-je (mais je les prie maintenant de me pardonner), n’avaient écrit que ce que d’autres avaient senti, ou bien s’étaient appliqués, par la force de leur esprit et de leurs talents, à répondre aux objections dont ils voyaient d’autres embarrassés, sans descendre eux-mêmes dans l’abîme. Eh bien, après bien des désirs de ce genre en mon esprit, le Dieu entre les mains de qui sont tous nos jours et toutes nos voies me fit tomber un jour entre les mains un livre de Martin Luther ; c’était son commentaire sur l’épître aux Galates — si vieux, d’ailleurs, qu’il menaçait de tomber en morceaux dès que je le feuilletais. Je fus fort content qu’un livre si ancien me fût tombé entre les mains ; et quand je l’eus parcouru un peu, je trouvai mon état traité dans son expérience si amplement et si profondément que c’était comme si son livre avait été écrit à partir de mon cœur. Cela m’étonna ; car voici ce que je pensais : Cet homme ne pouvait rien savoir de l’état des chrétiens d’aujourd’hui ; il devait nécessairement écrire et dire l’expérience des jours passés.
130. En outre, il traite très gravement dans ce livre de l’origine de ces tentations, à savoir le blasphème, le désespoir et autres semblables, montrant que la loi de Moïse, aussi bien que le diable, la mort et l’enfer, y a une très grande part ; ce qui, d’abord, me sembla fort étrange ; mais, en considérant et en observant, je trouvai qu’il en était bien ainsi. Mais je n’entends rien dire ici de particulier ; seulement ceci, me semble-t-il, je dois le déclarer devant tous les hommes : je préfère ce livre de Martin Luther sur les Galates, excepté la sainte Bible, à tous les livres que j’aie jamais vus, comme le plus propre à une conscience blessée.
131. Et maintenant je trouvais, à ce que je pensais, que j’aimais Christ tendrement ; oh ! il me semblait que mon âme s’attachait à lui, que mes affections s’attachaient à lui ; je sentais pour lui un amour aussi brûlant que le feu ; et maintenant, comme disait Job, je pensais : « Je mourrai dans mon nid » ; mais je découvris bientôt que mon grand amour n’était que bien petit, et que moi qui avais, à ce que je pensais, un amour si brûlant pour Jésus-Christ, je pouvais le laisser aller de nouveau pour une simple bagatelle ; Dieu sait comment nous abaisser, et sait cacher l’orgueil à l’homme. Bientôt après, mon amour fut mis à l’épreuve pour de bon.
132. Car après que le Seigneur m’eut ainsi, de cette manière, délivré avec tant de grâce de cette grande et douloureuse tentation, qu’il m’eut si doucement établi dans la foi de son saint Évangile, et qu’il m’eut donné une si forte consolation et une si bienheureuse évidence du ciel touchant ma part à son amour par Christ, le tentateur revint sur moi, et cela avec une tentation plus grave et plus effroyable qu’auparavant.
133. Et c’était : Vendre et abandonner ce Christ tout béni, l’échanger contre les choses de cette vie, contre n’importe quoi. Cette tentation pesa sur moi l’espace d’une année, et me poursuivit si continuellement que je n’en étais pas délivré un seul jour par mois, non, parfois pas même une heure en bien des jours de suite, sauf quand je dormais.
134. Et bien que, dans mon jugement, je fusse persuadé que ceux qui étaient une fois effectivement en Christ, comme j’espérais, par sa grâce, m’y être vu moi-même, ne pouvaient jamais le perdre pour toujours — car « Les terres ne se vendront point à perpétuité; car le pays est à moi », dit Dieu (Lévitique 25:23) — c’était pourtant pour moi un tourment continuel de penser que j’aurais en moi ne fût-ce qu’une seule pensée de cette sorte contre un Christ, un Jésus, qui avait fait pour moi ce qu’il avait fait ; et pourtant je n’en avais alors presque pas d’autres que de ces pensées blasphématoires.
135. Mais ni mon aversion pour cette pensée, ni aucun désir ou effort pour y résister n’en ébranlaient ou n’en diminuaient le moins du monde la persistance, ni la force et la vigueur ; car elle se mêlait toujours à presque tout ce que je pensais, de telle sorte que je ne pouvais ni manger mon pain, ni me baisser pour ramasser une épingle, ni fendre un bâton, ni jeter les yeux sur ceci ou sur cela, sans que la tentation vînt aussitôt : Vends Christ pour ceci, ou vends Christ pour cela ; vends-le, vends-le.
136. Parfois cela courait dans mes pensées pas moins de cent fois de suite : Vends-le, vends-le, vends-le ; contre quoi, je puis le dire, pendant des heures entières, j’ai été contraint de me tenir comme sans cesse arc-bouté, tendant mon esprit contre elle, de peur que, par hasard, avant que je m’en aperçoive, quelque pensée mauvaise ne s’élève dans mon cœur pour y consentir ; et parfois aussi le tentateur me faisait croire que j’y avais consenti ; alors j’étais comme torturé sur un chevalet pendant des jours entiers.
137. Cette tentation me jetait dans de telles frayeurs, de peur, dis-je, d’y consentir à certains moments et d’en être vaincu, que, par la force même de mon esprit s’efforçant de contredire et de résister à cette méchanceté, mon corps lui-même était mis en action ou en mouvement, poussant ou repoussant de mes mains ou de mes coudes, répondant toujours aussi vite que le destructeur disait : Vends-le ; je ne le ferai pas, je ne le ferai pas, je ne le ferai pas, je ne le ferai pas ; non, pas pour des milliers, des milliers, des milliers de mondes. Je comptais ainsi, de peur qu’au milieu de ces assauts je ne lui accorde un trop bas prix, jusqu’à ce que je ne sache plus guère où j’étais, ni comment me remettre.
138. En ces temps-là, il ne me laissait pas manger mon pain en paix ; mais, voyez-vous, quand j’étais assis à table pour mon repas, il me fallait m’en aller prier ; il me fallait quitter mon repas maintenant, à l’instant même, tant ce diable savait aussi contrefaire la sainteté. Quand j’étais ainsi tenté, je me disais en moi-même : Je suis maintenant à mon repas, laisse-moi finir. Non, disait-il, tu dois le faire maintenant, ou tu déplairas à Dieu et tu mépriseras Christ. C’est pourquoi j’étais fort affligé par ces choses ; et, à cause de la corruption pécheresse de ma nature, m’imaginant que c’étaient là des impulsions venant de Dieu, je refusais de le faire comme si je refusais Dieu ; et alors j’étais aussi coupable, parce que je n’obéissais pas à une tentation du diable, que si j’avais réellement transgressé la loi de Dieu.
139. Mais pour être bref, un matin que j’étais couché dans mon lit, je fus, comme en d’autres moments, très violemment assailli par cette tentation de vendre et d’abandonner Christ ; la suggestion mauvaise courait sans cesse dans mon esprit : Vends-le, vends-le, vends-le, vends-le, vends-le, aussi vite qu’un homme pouvait parler ; à quoi aussi, dans mon esprit, comme en d’autres moments, je répondais : Non, non, pas pour des milliers, des milliers, des milliers, au moins vingt fois de suite. Mais enfin, après une longue lutte, jusqu’à être presque hors d’haleine, je sentis cette pensée traverser mon cœur : Qu’il s’en aille, s’il le veut ! et je crus sentir aussi mon cœur y consentir librement. Oh ! la diligence de Satan ! Oh ! la perversité désespérée du cœur de l’homme !
140. Alors la bataille fut gagnée, et je tombai, comme un oiseau qu’on abat du haut d’un arbre, dans une grande culpabilité et un affreux désespoir. Me levant ainsi de mon lit, je m’en allai, morne, dans les champs ; mais Dieu sait avec un cœur aussi lourd que, je pense, un homme mortel en puisse porter ; et là, pendant deux heures, je fus comme un homme privé de vie, comme désormais au-delà de tout retour, et voué au châtiment éternel.
141. Et en même temps, ce passage s’empara de mon âme : « ni profane comme Ésaü, qui pour un mets vendit son droit d’aînesse. Vous savez que, plus tard, voulant obtenir la bénédiction, il fut rejeté, quoiqu’il la sollicitât avec larmes; car son repentir ne put avoir aucun effet » (Hébreux 12:16, 17).
142. J’étais maintenant comme un homme enchaîné ; je me sentais enfermé pour le jugement à venir ; rien, pendant deux années entières, ne voulait demeurer avec moi que la damnation et l’attente de la damnation ; rien, dis-je, ne voulait demeurer avec moi que cela, hormis quelques rares moments de soulagement, comme vous le verrez dans la suite.
143. Ces paroles étaient pour mon âme comme des chaînes d’airain à mes jambes, et j’en entendis le son continuel pendant plusieurs mois de suite. Mais un jour, vers dix ou onze heures, comme je marchais le long d’une haie, plein de tristesse et de culpabilité, Dieu le sait, et me lamentant sur le dur sort qui voulait qu’une telle pensée se fût élevée en moi, soudain cette parole fondit sur moi : Le sang de Christ efface toute culpabilité. Là-dessus je m’arrêtai en esprit ; et sur cela cette parole me saisit : « le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché » (1 Jean 1:7).
144. Alors je commençai à concevoir la paix dans mon âme, et il me sembla voir le tentateur me jeter un regard oblique et se dérober loin de moi, comme honteux de ce qu’il avait fait. En même temps, mon péché et le sang de Christ me furent ainsi représentés : mon péché, comparé au sang de Christ, n’était pas plus, au regard de ce sang, que cette petite motte ou ce caillou devant moi ne l’est au regard de ce vaste et large champ que je vois ici. Cela me donna un bon encouragement pendant l’espace de deux ou trois heures ; durant ce temps aussi, il me sembla voir, par la foi, le Fils de Dieu souffrant pour mes péchés ; mais, parce que cela ne dura pas, je retombai dans mon esprit sous une culpabilité extrême.
145. Mais ce fut surtout à cause du passage de l’Écriture déjà mentionné, touchant Ésaü qui vendit son droit d’aînesse ; car ce passage restait dans mon esprit tout le long du jour, toute la semaine, oui, toute l’année, et me tenait abattu, de sorte que je ne pouvais d’aucune façon me relever ; car, lorsque je m’efforçais de me tourner vers tel ou tel passage pour trouver du soulagement, cette sentence ne cessait de retentir en moi : « Vous savez que, plus tard, voulant obtenir la bénédiction — car son repentir ne put avoir aucun effet, quoiqu’il la sollicitât avec larmes. »
146. Quelquefois aussi j’étais touché par cette parole de Luc 22:32 : « j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point » ; mais elle ne demeurait pas sur moi ; et je ne pouvais d’ailleurs, quand je considérais mon état, trouver le moindre fondement pour penser que la racine de cette grâce fût en moi, après avoir péché comme je l’avais fait. J’étais alors déchiré et lacéré, dans une triste condition, pendant bien des jours de suite.
147. Alors, le cœur triste et inquiet, je me mis à considérer la nature et la grandeur de mon péché, et à chercher dans la Parole de Dieu si je pourrais apercevoir en quelque endroit une parole de promesse ou quelque sentence encourageante où trouver du soulagement. Je commençai donc à considérer ce troisième chapitre de Marc : tous les péchés seront pardonnés aux fils des hommes, et les blasphèmes qu’ils auront proférés. Ce passage, me semblait-il au premier abord, contenait une promesse large et glorieuse pour le pardon des offenses graves ; mais, en le considérant de plus près, je pensai qu’il fallait plutôt l’entendre comme se rapportant principalement à ceux qui, étant encore dans leur état naturel, avaient commis les choses qui y sont mentionnées ; et non pas à moi, qui non seulement avais reçu la lumière et la miséricorde, mais qui, après cela et contrairement à cela, avais fait aussi peu de cas de Christ que je l’avais fait.
148. Je craignis donc que ce péché odieux qui était le mien ne fût ce péché impardonnable dont il parle là en ces termes : « mais quiconque blasphémera contre le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon: il est coupable d’un péché éternel » (Marc 3:29). Et j’ajoutais d’autant plus foi à cela, à cause de cette sentence de l’épître aux Hébreux : « Vous savez que, plus tard, voulant obtenir la bénédiction, il fut rejeté, quoiqu’il la sollicitât avec larmes; car son repentir ne put avoir aucun effet. » Et cela restait toujours attaché à moi.
149. J’étais maintenant à la fois un fardeau et un objet de terreur pour moi-même ; jamais je n’avais su comme alors ce que c’est que d’être las de la vie et pourtant d’avoir peur de mourir. Oh ! avec quelle joie j’aurais été alors n’importe qui, sauf moi-même ! N’importe quoi, sauf un homme ! et dans n’importe quelle condition, sauf la mienne ! car rien ne me traversait plus souvent l’esprit que cette pensée : il m’était impossible d’obtenir le pardon de ma transgression et d’être sauvé de la colère à venir.
150. Et je me mis alors à travailler à rappeler le temps passé, souhaitant mille et mille fois que le jour fût encore à venir où je serais tenté d’un tel péché, et concluant, avec une grande indignation contre mon cœur et contre tous les assauts, que j’aurais préféré être mis en pièces plutôt que d’être trouvé consentant. Mais, hélas ! ces pensées, ces souhaits et ces résolutions venaient maintenant trop tard pour me secourir ; la pensée avait traversé mon cœur, Dieu m’avait laissé aller, et j’étais tombé. Oh ! pensais-je, « Que ne puis-je être comme aux mois du passé, Comme aux jours où Dieu me gardait » (Job 29:2) !
151. Puis, de nouveau, répugnant à périr et ne le voulant pas, je me mis à comparer mon péché à celui des autres, pour voir si je trouverais que l’un de ceux qui ont été sauvés eût fait ce que j’avais fait. Je considérai ainsi l’adultère et le meurtre de David, et je trouvai que c’étaient des crimes très odieux, et commis eux aussi après qu’il eut reçu la lumière et la grâce ; mais, en y réfléchissant, je m’aperçus que ses transgressions n’étaient que des transgressions contre la loi de Moïse, dont le Seigneur Christ pouvait le délivrer avec l’assentiment de sa Parole ; mais la mienne était contre l’Évangile, oui, contre le Médiateur de l’Évangile : j’avais vendu mon Sauveur.
152. Alors, de nouveau, j’étais comme écartelé sur la roue, quand je considérais qu’outre la culpabilité qui me possédait, je fusse à ce point vide de grâce, à ce point ensorcelé. Quoi ! pensais-je, faut-il que ce soit ce péché-là et nul autre ? Faut-il que ce soit le grand péché (Psaume 19:14) ? Faut-il que le malin touche mon âme (1 Jean 5:18) ? Oh ! quels aiguillons je trouvais dans toutes ces sentences !
153. Quoi ! pensais-je, n’y a-t-il qu’un seul péché qui soit impardonnable ? Un seul péché qui place l’âme hors de la portée de la miséricorde de Dieu, et faut-il que j’en sois coupable ? Faut-il que ce soit celui-là ? N’y a-t-il, parmi tant de millions de péchés, qu’un seul péché pour lequel il n’y ait point de pardon, et faut-il que je le commette ? Oh ! malheureux péché ! Oh ! malheureux homme ! Ces choses brisaient et confondaient tellement mon esprit que je ne savais que faire ; je pensais, par moments, qu’elles me feraient perdre la raison ; et toujours, pour aggraver ma misère, cette parole me courait dans l’esprit : « Vous savez que, plus tard, voulant obtenir la bénédiction, il fut rejeté ». Oh ! nul ne connaît les terreurs de ces jours-là, sinon moi seul.
154. Après cela, j’en vins à considérer le péché de Pierre, qu’il commit en reniant son Maître ; et, en vérité, de tous ceux que je pus trouver, c’était celui qui se rapprochait le plus du mien ; car il avait renié son Sauveur, comme moi, et cela après avoir reçu la lumière et la miséricorde ; oui, et même après avoir été averti. Je considérai aussi qu’il l’avait fait une fois, puis deux, et cela après avoir eu le temps de réfléchir entre-temps. Mais, bien que j’eusse rassemblé toutes ces circonstances afin de trouver, s’il était possible, quelque secours, je considérai de nouveau que son péché n’était qu’un reniement de son Maître, tandis que le mien était la vente de mon Sauveur. Je pensai donc en moi-même que j’étais plus près de Judas que de David ou de Pierre.
155. Ici encore mon tourment s’enflammait et m’accablait ; oui, il me broyait pour ainsi dire en poussière, de discerner la préservation de Dieu envers les autres, tandis que moi, je tombais dans le piège ; car, en considérant ainsi les péchés des autres hommes et en les comparant aux miens, je voyais clairement comment Dieu les avait préservés, malgré leur méchanceté, et comment il ne les avait pas laissés devenir, comme il m’avait laissé le devenir, un fils de perdition.
156. Mais oh ! combien mon âme estimait alors la préservation dont Dieu entourait son peuple ! Ah ! avec quelle sûreté je les voyais marcher, ceux que Dieu avait entourés d’une haie ! Ils étaient sous son soin, sa protection et sa providence particulière ; bien qu’ils fussent par nature tout aussi mauvais que moi, cependant, parce qu’il les aimait, il ne voulait pas souffrir qu’ils tombassent hors de la portée de la miséricorde ; mais quant à moi, j’étais perdu, je l’avais fait ; il ne voulait ni me préserver ni me garder, mais il souffrait que je tombe comme j’étais tombé, parce que j’étais un réprouvé. Alors ces passages bénis qui parlaient de Dieu gardant son peuple brillaient devant moi comme le soleil, non pour me consoler, mais pour me montrer l’état et l’héritage bienheureux de ceux que le Seigneur avait bénis.
157. Je vis alors que, comme Dieu avait la main dans toutes les providences et dispensations qui atteignaient ses élus, ainsi il avait la main dans toutes les tentations qu’ils avaient de pécher contre lui, non pour les pousser au mal, mais pour choisir pour eux leurs tentations et leurs épreuves ; et aussi pour les livrer, pour un temps, à de tels péchés seulement qui ne les détruiraient pas, mais les humilieraient ; qui ne les mettraient pas hors d’atteinte, mais les placeraient sur le chemin du renouvellement de sa miséricorde. Mais oh ! quel amour, quel soin, quelle bonté et quelle miséricorde je voyais alors se mêler aux plus sévères et aux plus terribles de toutes les voies de Dieu envers son peuple ! Il laissait tomber David, Ézéchias, Salomon, Pierre et d’autres, mais il ne les laissait pas tomber dans le péché impardonnable, ni en enfer pour leur péché. Oh ! pensais-je, voilà les hommes que Dieu a aimés ; voilà les hommes que Dieu, bien qu’il les châtie, garde en sûreté auprès de lui, et ceux qu’il fait demeurer à l’ombre du Tout-Puissant. Mais toutes ces pensées ne faisaient qu’ajouter pour moi la tristesse, le chagrin et l’horreur, car tout ce à quoi je pensais alors me tuait. Si je pensais à la manière dont Dieu gardait les siens, cela me tuait. Si je pensais à la manière dont je tombais moi-même, cela me tuait. De même que toutes choses concouraient au bien et à l’avantage de ceux qui étaient appelés selon son dessein, ainsi je pensais que toutes choses concouraient à mon dommage et à ma ruine éternelle.
158. Puis, de nouveau, je me mis à comparer mon péché à celui de Judas, afin de trouver, s’il était possible, que le mien différait de celui qui, en vérité, est impardonnable. Et oh ! pensais-je, s’il en différait, ne fût-ce que de l’épaisseur d’un cheveu, quelle heureuse condition serait celle de mon âme ! Et, en y réfléchissant, je trouvai que Judas avait commis le sien de propos délibéré, tandis que le mien était contraire à ma prière et à mes efforts ; de plus, le sien avait été commis avec beaucoup de préméditation, mais le mien dans une précipitation effrayante, tout à coup ; pendant tout ce temps, j’étais chassé çà et là comme la sauterelle, et poussé de l’angoisse à la douleur, entendant toujours à mes oreilles le bruit de la chute d’Ésaü et de ses terribles conséquences.
159. Cependant cette considération au sujet de Judas et de son péché fut pour moi, pendant quelque temps, un petit soulagement ; car je voyais que, quant aux circonstances, je n’avais pas transgressé aussi honteusement que lui. Mais cela s’en alla bientôt de nouveau, car je pensai en moi-même qu’il pouvait y avoir plus d’une manière de commettre le péché impardonnable ; je pensai aussi qu’il pouvait y avoir des degrés dans ce péché comme dans les autres transgressions ; si bien que, pour autant que je pouvais encore le percevoir, mon iniquité pouvait être de celles qui ne seraient jamais pardonnées.
160. J’avais souvent honte, alors, de ressembler à un homme aussi hideux que Judas ; je pensais aussi combien je serais odieux à tous les saints au jour du jugement ; à tel point que je pouvais à peine voir un homme de bien, dont je croyais qu’il avait une bonne conscience, sans sentir mon cœur trembler devant lui tant que j’étais en sa présence. Oh ! je voyais maintenant quelle gloire il y a à marcher avec Dieu, et quelle miséricorde c’était d’avoir une bonne conscience devant lui.
161. Vers ce temps-là, je fus fort tenté de me satisfaire en adoptant quelque fausse opinion : qu’il n’y aurait point de jour du jugement, que nous ne ressusciterions pas, et que le péché n’était pas une chose si grave ; le tentateur me suggérant ceci : Car, même si ces choses étaient vraies, croire le contraire te procurerait du soulagement pour le moment. Si tu dois périr, ne te tourmente pas tant à l’avance ; chasse de ton esprit les pensées de damnation, en le remplissant de ces conclusions dont les athées et les Ranters ont coutume de se servir pour se soutenir.
162. Mais oh ! quand de telles pensées me traversaient le cœur, comme la mort et le jugement se trouvaient alors à un pas, pour ainsi dire, devant mes yeux ! Il me semblait que le juge se tenait à la porte ; j’étais comme si c’était déjà arrivé ; de sorte que de telles choses ne pouvaient trouver aucun accueil. Mais il me semble voir par là que Satan usera de n’importe quel moyen pour tenir l’âme éloignée de Christ ; il n’aime pas un esprit réveillé ; la sécurité, l’aveuglement, les ténèbres et l’erreur sont le royaume même et la demeure du malin.
163. Je trouvais maintenant difficile de prier Dieu, parce que le désespoir m’engloutissait ; je pensais être chassé loin de Dieu comme par une tempête, car toujours, lorsque je criais à Dieu pour obtenir miséricorde, cette pensée survenait : Il est trop tard, je suis perdu, Dieu m’a laissé tomber, non pour me corriger, mais pour me condamner ; mon péché est impardonnable ; et je sais, au sujet d’Ésaü, comment, après avoir vendu son droit d’aînesse, il voulut recevoir la bénédiction, mais fut rejeté. Vers ce temps-là, je tombai sur cette terrible histoire d’un mortel misérable, Francis Spira ; un livre qui fut pour mon esprit troublé comme du sel frotté sur une plaie fraîche ; chaque phrase de ce livre, chaque gémissement de cet homme, avec toutes ses autres actions dans ses douleurs — ses larmes, ses prières, ses grincements de dents, ses mains qu’il se tordait, ses contorsions, sa langueur et son dépérissement sous cette main puissante de Dieu qui était sur lui — étaient comme des couteaux et des poignards dans mon âme ; surtout cette sentence de lui m’épouvantait : L’homme connaît le commencement du péché, mais qui en bornera les suites ? Alors la sentence précédente, comme la conclusion de tout, retombait de nouveau, comme une foudre brûlante,
sur ma conscience : « Vous savez que, plus tard, voulant obtenir la bénédiction, il fut rejeté, quoiqu’il la sollicitât avec larmes; car son repentir ne put avoir aucun effet. »
164. Alors je fus saisi d’un très grand tremblement, à tel point que, parfois, pendant des journées entières, je sentais mon corps même, aussi bien que mon esprit, trembler et chanceler sous le sentiment du terrible jugement de Dieu qui devait tomber sur ceux qui ont commis ce péché très redoutable et impardonnable. Je sentais aussi, à cause de cette terreur, une telle oppression et une telle brûlure à l’estomac qu’il me semblait, à certains moments surtout, que mon sternum allait se fendre en deux ; alors je pensais à ce qui est dit de Judas, qui, en tombant la tête la première, se rompit par le milieu, et dont toutes les entrailles se répandirent (Actes 1:18).
165. Je craignais aussi que ce ne fût là la marque que le Seigneur mit sur Caïn : une crainte et un tremblement continuels, sous la lourde charge de culpabilité dont il l’avait chargé pour le sang de son frère Abel. Ainsi je me tordais, je me contorsionnais et je me recroquevillais sous le fardeau qui était sur moi ; et ce fardeau m’oppressait tellement que je ne pouvais ni me tenir debout, ni marcher, ni rester couché, en repos ou en paix.
166. Pourtant cette parole me revenait quelquefois à l’esprit : Il a reçu des dons pour les rebelles (Psaume 68:19). « Les rebelles », pensais-je ; eh bien, ce sont assurément ceux qui ont été autrefois soumis à leur prince, ceux-là mêmes qui, après avoir juré soumission à son gouvernement, ont pris les armes contre lui ; et c’est là, pensais-je, ma condition même : autrefois je l’aimais, je le craignais, je le servais ; mais maintenant je suis un rebelle ; je l’ai vendu, j’ai dit : Qu’il s’en aille, s’il le veut ; mais il a pourtant des dons pour les rebelles, et alors pourquoi pas pour moi ?
167. J’y pensais quelquefois, et je travaillais à m’en saisir, afin d’en tirer quelque rafraîchissement, si petit fût-il ; mais en cela aussi je manquai mon désir ; j’étais poussé de force au-delà ; j’étais comme un homme que l’on mène au lieu de l’exécution, et qui passe justement devant l’endroit où il voudrait se glisser et se cacher, mais ne le peut pas.
168. De plus, après avoir ainsi considéré en particulier les péchés des saints et trouvé que le mien les dépassait, je me mis à raisonner ainsi en moi-même : Supposons que je mette tous leurs péchés ensemble, et le mien seul en face d’eux, ne trouverais-je pas alors quelque encouragement ? Car si le mien, bien que plus grand qu’aucun d’eux pris un à un, n’était cependant qu’égal à tous ensemble, alors il y a de l’espoir ; car ce sang qui a assez de vertu pour laver tous les leurs a aussi assez de vertu pour effacer le mien, même si celui-ci est tout aussi grand, sinon plus grand, que tous les leurs. Ici encore, je considérais le péché de David, de Salomon, de Manassé, de Pierre et des autres grands coupables ; et je m’efforçais aussi, autant que je le pouvais en toute honnêteté, d’aggraver et de grossir leurs péchés par diverses circonstances ; mais, hélas ! tout cela était vain.
169. Je pensais en moi-même que David avait versé le sang pour couvrir son adultère, et cela par l’épée des fils d’Ammon ; œuvre qui ne pouvait s’accomplir sans persévérance et sans dessein délibéré, ce qui aggravait grandement son péché. Mais alors cela se retournait contre moi : Ah ! mais ce n’étaient là que des péchés contre la loi, et pour les en sauver un Jésus fut envoyé ; mais le tien est un péché contre le Sauveur, et qui te sauvera de cela ?
170. Puis je pensais à Salomon, et à la manière dont il pécha en aimant des femmes étrangères, en se détournant vers leurs idoles, en leur bâtissant des temples, et en faisant cela après avoir reçu la lumière, dans sa vieillesse, après avoir reçu une grande miséricorde ; mais la même conclusion qui m’avait retranché dans la considération précédente me retranchait dans celle-ci ; à savoir, que tous ces péchés n’étaient que des péchés contre la loi, pour lesquels Dieu avait pourvu un remède ; mais moi, j’avais vendu mon Sauveur, et il ne restait plus de sacrifice pour le péché.
171. J’ajoutais alors aux péchés de ces hommes ceux de Manassé : comment il bâtit des autels aux idoles dans la maison du Seigneur ; il observait aussi les temps, pratiquait les enchantements, avait affaire aux magiciens, était lui-même magicien, avait ses esprits familiers, brûla ses enfants dans le feu en sacrifice aux démons, et fit ruisseler les rues de Jérusalem du sang des innocents. Ce sont là, pensais-je, de grands péchés, des péchés couleur de sang ; mais cela se retournait de nouveau contre moi : Aucun d’eux n’est de la nature du tien ; tu t’es séparé de Jésus, tu as vendu ton Sauveur.
172. Cette seule considération me tuait toujours le cœur : Mon péché était directement contre mon Sauveur ; et cela à ce point que j’avais dit de lui dans mon cœur : Qu’il s’en aille, s’il le veut. Oh ! il me semblait que ce péché était plus grand que les péchés d’un pays, d’un royaume, ou du monde entier ; aucun péché pardonnable, ni tous ensemble, ne pouvait égaler le mien ; le mien les surpassait tous.
173. Alors je sentais mon esprit fuir Dieu comme on fuit la face d’un juge redoutable ; et pourtant c’était là mon tourment : je ne pouvais échapper à sa main : « C’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant » (Hébreux 10:31). Mais bénie soit sa grâce ! cette parole de l’Écriture, dans ces fuites de pécheur, m’appelait comme en courant après moi : « J’efface tes transgressions comme un nuage, Et tes péchés comme une nuée; Reviens à moi, Car je t’ai racheté » (Ésaïe 44:22). Cela, dis-je, me venait à l’esprit lorsque je fuyais la face de Dieu ; car je fuyais sa face, c’est-à-dire que mon esprit et mon âme fuyaient devant lui ; à cause de sa majesté, je ne pouvais le supporter ; alors le texte criait : « Reviens à moi, Car je t’ai racheté. » En vérité, cela me faisait m’arrêter un peu et, pour ainsi dire, regarder par-dessus mon épaule, derrière moi, pour voir si je pourrais discerner que le Dieu de grâce me suivait, un pardon à la main ; mais je ne l’avais pas plus tôt fait que tout était de nouveau obscurci et assombri par cette sentence : « Vous savez que, plus tard, voulant obtenir la bénédiction, quoiqu’il la sollicitât avec larmes; car son repentir ne put avoir aucun effet. » Aussi ne pouvais-je revenir, mais je fuyais, bien que par moments elle criât : « Reviens, reviens », comme si elle me hélait. Mais je craignais de m’y attacher, de peur qu’elle ne vînt pas de Dieu ; car l’autre, comme je l’ai dit, retentissait toujours dans ma conscience : « Vous savez que, plus tard, voulant obtenir la bénédiction, il fut rejeté », etc.
174. Une fois, comme j’allais et venais dans la boutique d’un homme de bien, me lamentant sur moi-même dans mon état triste et lugubre, m’affligeant par l’horreur de moi-même à cause de cette pensée méchante et impie ; déplorant aussi ce dur sort qui était le mien, d’avoir commis un si grand péché ; craignant fort de ne pas être pardonné ; priant aussi en mon cœur que, si ce péché qui était le mien différait de celui contre le Saint-Esprit, le Seigneur me le montrât. Et comme j’étais sur le point de sombrer de frayeur, soudain il y eut, comme s’il s’était précipité par la fenêtre, un bruit de vent sur moi, mais très agréable, et comme si j’entendais une voix qui disait : As-tu jamais refusé d’être justifié par le sang de Christ ? Et en même temps toute ma vie et toute ma profession passée me furent ouvertes en un instant, et il me fut donné de voir que je ne l’avais pas fait de propos délibéré ; aussi mon cœur répondit-il en gémissant : Non. Alors tomba sur moi, avec puissance, cette parole de Dieu : « Gardez-vous de refuser d’entendre celui qui parle » (Hébreux 12:25). Cela produisit dans mon esprit une étrange emprise ; cette parole apporta la lumière avec elle, et commanda le silence dans mon cœur à toutes ces pensées tumultueuses qui, auparavant, avaient coutume, comme des chiens de l’enfer sans maître, de rugir, de mugir et de faire en moi un bruit hideux. Elle me montra aussi que Jésus-Christ avait encore pour moi une parole de grâce et de miséricorde, qu’il n’avait pas, comme je l’avais craint, tout à fait abandonné et rejeté mon âme ; oui, c’était une sorte de réprimande pour mon penchant au désespoir ; une sorte de menace, si je ne risquais pas mon salut sur le Fils de Dieu, malgré mes péchés et leur énormité. Mais quant à porter un jugement sur cette étrange dispensation, je ne savais ce que c’était ; d’où elle venait, je ne le savais pas. Je n’ai pas encore pu, en vingt ans, m’en faire une opinion ; je pensais alors ce que je répugnerais à dire ici. Mais en vérité, ce vent soudain et impétueux fut comme si un ange était venu sur moi ; mais je laisserai et cela et le salut jusqu’au jour du jugement ; je dis seulement ceci : il commanda un grand calme dans mon âme, il me persuada qu’il pouvait y avoir de l’espérance ; il me montra, comme je le pensais, ce qu’était le péché impardonnable, et que mon âme avait encore le bienheureux privilège de fuir vers Jésus pour obtenir miséricorde. Mais, je le dis, au sujet de cette dispensation, je ne sais pas encore qu’en dire ; ce fut aussi, en vérité, la raison pour laquelle, au début, je n’en parlai pas dans le livre ; je la laisse maintenant encore à la réflexion des hommes de jugement sain. Je ne fais pas reposer le poids de mon salut sur elle, mais sur le Seigneur Jésus, dans la promesse ; cependant, puisque je dévoile ici mes choses secrètes, j’ai pensé qu’il ne serait peut-être pas tout à fait inopportun de laisser aussi paraître ceci, bien que je ne puisse maintenant rapporter la chose comme je l’éprouvai alors. Cela dura, dans sa saveur, environ trois ou quatre jours, puis je recommençai à me défier et à désespérer.
175. C’est pourquoi ma vie restait toujours suspendue dans le doute devant moi, sans que je sache de quel côté je pencherais ; je trouvais seulement que mon âme désirait ceci : se jeter aux pieds de la grâce par la prière et la supplication. Mais oh ! qu’il m’était dur, à présent, d’avoir le front de prier pour obtenir miséricorde ce Christ contre qui j’avais si vilement péché ! C’était une rude tâche, dis-je, que d’oser le regarder en face, lui contre qui j’avais si vilement péché ; et, en vérité, j’ai trouvé qu’il est aussi difficile de venir à Dieu par la prière, après s’être éloigné de lui, que de faire quoi que ce soit d’autre. Oh ! la honte qui m’accompagnait alors ! surtout lorsque je pensais : je vais maintenant le prier pour obtenir miséricorde, lui que j’avais si peu estimé il y a si peu de temps ! J’avais honte, oui, j’étais même confondu, parce que cette infamie avait été commise par moi ; mais je voyais qu’il n’y avait pour moi qu’un seul chemin : il me fallait aller à lui, m’humilier devant lui et le supplier que, dans sa merveilleuse miséricorde, il eût pitié de moi et fît miséricorde à ma misérable âme pécheresse.
176. Ce que le tentateur apercevant, il me suggéra fortement que je ne devais pas prier Dieu ; car la prière n’était pour personne dans mon cas, et elle ne pouvait non plus me faire de bien, parce que j’avais rejeté le Médiateur, par qui toute prière est agréée de Dieu le Père, et sans qui nulle prière ne peut parvenir en sa présence. C’est pourquoi, prier maintenant, ce n’est qu’ajouter péché sur péché ; oui, prier maintenant, puisque Dieu t’a rejeté, c’est le plus court chemin pour l’irriter et l’offenser plus que tu ne l’as jamais fait.
177. Car Dieu, disait-il, est las de toi depuis plusieurs années déjà, parce que tu n’es pas des siens ; tes braillements à ses oreilles n’ont pas été pour lui une voix agréable ; et c’est pourquoi il t’a laissé commettre ce péché, afin que tu sois entièrement retranché ; et tu veux encore prier ? Voilà ce que le diable me pressait de croire, et il me mettait sous les yeux ce passage des Nombres où Moïse dit aux enfants d’Israël que, parce qu’ils n’avaient pas voulu monter pour posséder le pays quand Dieu le voulait, Dieu les en exclut pour toujours, bien qu’ils eussent prié avec larmes de pouvoir y entrer (Nombres 14:36, 37, etc.).
178. Comme il est dit en un autre endroit (Exode 21:14), l’homme qui pèche avec présomption sera arraché de l’autel de Dieu pour qu’il meure ; comme le fut Joab par le roi Salomon, lorsqu’il pensait y trouver un refuge (1 Rois 2:28, etc.). Ces passages me serraient très douloureusement ; pourtant, mon cas étant désespéré, je pensai en moi-même : Je ne puis que mourir ; et s’il doit en être ainsi, on dira du moins qu’un tel homme mourut aux pieds de Christ, en prière. C’est ce que je fis, mais avec une grande difficulté, Dieu le sait ; et cela parce qu’en même temps cette parole au sujet d’Ésaü se dressait toujours devant mon cœur, comme une épée flamboyante, pour garder le chemin de l’arbre de vie, de peur que je n’en goûte et ne vive. Oh ! qui sait combien je trouvai difficile de venir à Dieu dans la prière !
179. Je demandai aussi les prières du peuple de Dieu pour moi, mais je craignais que Dieu ne leur donnât pas le cœur de le faire ; oui, je tremblais dans mon âme à la pensée que l’un ou l’autre d’entre eux me dirait bientôt que Dieu leur avait adressé les paroles qu’il adressa jadis au prophète au sujet des enfants d’Israël : « Et toi, n’intercède pas en faveur de ce peuple », car je les ai rejetés (Jérémie 11:14). Ainsi : Ne prie pas pour lui, car je l’ai rejeté. Oui, je pensais qu’il l’avait déjà murmuré à quelques-uns d’entre eux, seulement ils n’osaient pas me le dire, et je n’osais pas non plus le leur demander, de peur que, s’il en était ainsi, cela ne me mette tout à fait hors de moi. L’homme connaît le commencement du péché, disait Spira, mais qui en bornera les suites ?
180. Vers ce temps-là, je saisis une occasion d’ouvrir mon cœur à un vieux chrétien et je lui exposai tout mon cas ; je lui dis aussi que je craignais d’avoir commis le péché contre le Saint-Esprit ; et il me dit qu’il le pensait aussi. Je ne trouvai donc là qu’une froide consolation ; mais, en m’entretenant encore un peu avec lui, je m’aperçus que, tout homme de bien qu’il fût, il était étranger aux grands combats contre le diable. C’est pourquoi je retournai à Dieu, comme je le pus, pour implorer encore sa miséricorde.
181. Alors aussi le tentateur commença à se moquer de moi dans ma misère, disant que, puisque je m’étais ainsi séparé du Seigneur Jésus et que je l’avais provoqué à la colère, lui qui se serait tenu entre mon âme et la flamme du feu dévorant, il n’y avait plus qu’un seul moyen : prier Dieu le Père d’être le Médiateur entre son Fils et moi, afin que nous soyons de nouveau réconciliés, et que je puisse avoir en lui ce bienfait béni dont jouissaient ses saints bienheureux.
182. Alors ce passage de l’Écriture saisit mon âme : Mais sa résolution est arrêtée; qui s’y opposera? Oh ! je voyais qu’il serait aussi facile de le persuader de faire un nouveau monde, une nouvelle alliance ou une nouvelle Bible, outre celle que nous avons déjà, que de prier pour une telle chose. C’eût été vouloir le persuader que ce qu’il avait déjà fait n’était que folie, et le presser de changer, oui, d’annuler, toute la voie du salut ; et alors cette parole me déchirait l’âme : « Il n’y a de salut en aucun autre; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Actes 4:12).
183. Désormais les paroles les plus libres, les plus pleines et les plus gracieuses de l’Évangile étaient pour moi le plus grand des tourments ; oui, rien ne m’affligeait autant que la pensée de Jésus-Christ, le souvenir d’un Sauveur ; parce que je l’avais rejeté, cela me remettait en mémoire l’infamie de mon péché et ce qu’il m’avait fait perdre ; rien ne tenaillait ma conscience comme cela. Chaque fois que je pensais au Seigneur Jésus, à sa grâce, à son amour, à sa bonté, à sa bienveillance, à sa douceur, à sa mansuétude, à sa mort, à son sang, à ses promesses et à ses exhortations bénies, à ses consolations et à ses réconforts, cela me traversait l’âme comme une épée ; car toujours, à ces considérations que je faisais sur le Seigneur Jésus, ces pensées se frayaient une place dans mon cœur : Oui, c’est là ce Jésus, le Sauveur plein d’amour, le Fils de Dieu, dont tu t’es séparé, que tu as dédaigné, méprisé et outragé. C’est là le seul Sauveur, le seul Rédempteur, le seul qui pût aimer les pécheurs au point de les laver de leurs péchés dans son propre sang très précieux ; mais tu n’as ni part ni lot en ce Jésus, tu l’as rejeté loin de toi, tu as dit dans ton cœur : Qu’il s’en aille, s’il le veut. Maintenant donc, tu es séparé de lui ; tu t’es toi-même séparé de lui. Contemple donc sa bonté, mais toi, n’y aie point de part. Oh ! pensais-je, qu’ai-je perdu ! De quoi me suis-je séparé ! De quoi ai-je déshérité ma pauvre âme ! Oh ! c’est une chose triste que d’être détruit par la grâce et la miséricorde de Dieu ; de voir l’Agneau, le Sauveur, devenir un lion et un destructeur (Apocalypse 6). Je tremblais aussi, comme je l’ai dit, à la vue des saints de Dieu, surtout de ceux qui l’aimaient grandement et qui faisaient leur affaire de marcher continuellement avec lui en ce monde ; car, par leurs paroles, leur conduite et toutes leurs marques de tendresse et de crainte de pécher contre leur précieux Sauveur, ils condamnaient mon âme, la chargeaient de culpabilité, et lui ajoutaient aussi une affliction et une honte continuelles. Leur crainte était sur moi, et je tremblais devant les Samuels de Dieu (1 Samuel 16:4).
184. Alors aussi le tentateur recommença à se moquer de mon âme d’une autre manière, disant que Christ, en vérité, avait pitié de mon cas et était affligé de ma perte ; mais que, puisque j’avais péché et transgressé comme je l’avais fait, il ne pouvait d’aucune façon me secourir ni me sauver de ce que je craignais ; car mon péché n’était pas de la nature de ceux pour qui il avait saigné et était mort, et il n’avait pas non plus été compté parmi ceux qui furent mis à sa charge quand il fut pendu au bois. C’est pourquoi, à moins qu’il ne descendît du ciel et ne mourût de nouveau pour ce péché, quoiqu’il eût, en vérité, grande pitié de moi, je ne pouvais tirer de lui aucun bienfait. Ces choses peuvent paraître ridicules à d’autres, aussi ridicules qu’elles l’étaient en elles-mêmes, mais pour moi c’étaient des pensées extrêmement tourmentantes ; chacune d’elles augmentait ma misère : que Jésus-Christ eût assez d’amour pour avoir pitié de moi alors qu’il ne pouvait me secourir ; et je ne pensais pas que la raison pour laquelle il ne pouvait me secourir fût que ses mérites étaient faibles, ou que sa grâce et son salut étaient déjà épuisés pour les autres, mais que sa fidélité à ses menaces ne lui permettait pas d’étendre sa miséricorde jusqu’à moi. De plus, je pensais, comme je l’ai déjà laissé entendre, que mon péché n’était pas dans les limites de ce pardon qui est renfermé dans une promesse ; et s’il n’y était pas, alors je savais avec certitude qu’il était plus facile que le ciel et la terre passent, que pour moi d’avoir la vie éternelle. De sorte que le fondement de toutes ces craintes venait d’une ferme croyance que j’avais en la stabilité de la sainte Parole de Dieu, et aussi de ce que j’étais mal informé sur la nature de mon péché.
185. Mais oh ! combien cela ajoutait à mon affliction, de m’imaginer que je serais coupable d’un péché tel qu’il n’était pas mort pour lui. Ces pensées me confondaient, m’emprisonnaient et me fermaient tellement l’accès à la foi que je ne savais que faire ; mais oh ! pensais-je, s’il voulait redescendre ! Oh ! si l’œuvre de la rédemption de l’homme était encore à accomplir par Christ ! Comme je le prierais et le supplierais de compter et de mettre ce péché au nombre de ceux pour lesquels il est mort ! Mais ce passage de l’Écriture me terrassait comme mort : « Christ ressuscité des morts ne meurt plus; la mort n’a plus de pouvoir sur lui » (Romains 6:9).
186. Ainsi, par les assauts étranges et inhabituels du tentateur, mon âme, comme un vaisseau brisé, était poussée comme par les vents, et jetée tantôt la tête la première dans le désespoir, tantôt sur l’alliance des œuvres, tantôt dans le souhait que la nouvelle alliance et ses conditions fussent, pour autant que je m’y croyais concerné, détournées d’un autre côté et changées. Mais en tout cela je n’étais que comme ceux qui se heurtent contre les rochers : plus brisé, plus dispersé et plus déchiré. Oh ! les imaginations, les épouvantes, les craintes et les terreurs insoupçonnées que produit une application entière de la culpabilité, livrée au désespoir ! C’est là l’homme qui avait « sa demeure dans les sépulcres » avec les morts ; c’est-à-dire toujours criant et « se meurtrissant avec des pierres » (Marc 5:2-5). Mais je le dis, tout est vain ; le désespoir ne le consolera pas, l’ancienne alliance ne le sauvera pas ; non, le ciel et la terre passeront avant qu’un seul iota ou un seul trait de lettre de la Parole et de la loi de grâce vienne à tomber ou soit ôté. Voilà ce que je voyais, voilà ce que je sentais, et sous quoi je gémissais ; pourtant j’en retirai cet avantage, à savoir une confirmation plus grande de la certitude de la voie du salut, et de ce que les Écritures étaient la Parole de Dieu ! Oh ! je ne puis maintenant exprimer ce que je vis et sentis alors de la fermeté de Jésus-Christ, le rocher du salut de l’homme ; ce qui avait été fait ne pouvait être défait, ni augmenté, ni changé. Je voyais bien que le péché peut chasser l’âme au-delà de Christ, à savoir le péché qui est impardonnable ; mais malheur à celui qui était ainsi chassé, car la Parole le laisserait dehors.
187. Ainsi je sombrais toujours, quoi que je pense ou que je fasse. Un jour donc, je me rendis à pied dans une ville voisine, je m’assis sur un banc dans la rue, et je tombai dans une très profonde méditation sur l’état très redoutable où mon péché m’avait amené ; et, après avoir longtemps songé, je levai la tête, mais il me sembla voir comme si le soleil qui brille dans les cieux refusait à regret de donner sa lumière, et comme si les pierres mêmes de la rue et les tuiles des maisons se dressaient contre moi ; il me semblait qu’elles s’étaient toutes liguées pour me bannir du monde ; elles m’avaient en horreur, et j’étais indigne d’habiter parmi elles ou d’avoir part à leurs bienfaits, parce que j’avais péché contre le Sauveur. Oh ! combien chaque créature était alors plus heureuse que moi ! car elles demeuraient fermes et gardaient leur place, mais moi, j’étais perdu, perdu sans retour.
188. Alors, éclatant dans l’amertume de mon âme, je me dis à moi-même, avec un douloureux soupir : Comment Dieu peut-il consoler un misérable tel que moi ? Je ne l’eus pas plus tôt dit que ceci me revint, comme un écho répond à une voix : Ce péché ne mène point à la mort. Sur quoi je fus comme si l’on m’avait relevé du tombeau, et je m’écriai de nouveau : Seigneur, comment as-tu pu trouver une telle parole ? car j’étais rempli d’admiration devant la justesse et aussi devant l’imprévu de cette sentence ; la justesse de la parole, l’à-propos du moment où elle vint, la puissance, la douceur, la lumière et la gloire qui l’accompagnaient, tout cela me parut merveilleux. J’étais maintenant, pour un temps, hors de doute sur ce qui m’avait auparavant tant fait douter ; mes craintes, auparavant, étaient que mon péché ne fût pas pardonnable, et qu’ainsi je n’eusse aucun droit de prier, de me repentir, etc., ou que, si je le faisais, cela ne me serait d’aucun avantage ni d’aucun profit. Mais maintenant, pensais-je, si ce péché ne mène point à la mort, alors il est pardonnable ; c’est pourquoi j’ai là un encouragement à venir à Dieu, par Christ, pour obtenir miséricorde, et à regarder la promesse du pardon comme ce qui se tient les bras ouverts pour me recevoir, aussi bien que les autres. Ce fut donc un grand soulagement pour mon esprit, à savoir que mon péché était pardonnable, que ce n’était pas le péché qui mène à la mort (1 Jean 5:16-17). Nul, sinon ceux qui savent par leur propre expérience ce qu’était mon trouble, ne peut dire quel soulagement cette considération apporta à mon âme ; ce fut pour moi une délivrance de mes liens d’autrefois, et un abri contre ma tempête d’autrefois. Il me semblait maintenant me tenir sur le même terrain que les autres pécheurs, et avoir autant de droit qu’aucun d’eux à la Parole et à la prière.
189. Maintenant, dis-je, j’espérais que mon péché n’était pas impardonnable, mais qu’il pouvait y avoir pour moi l’espoir d’obtenir le pardon. Mais oh ! comme Satan se démenait alors pour me faire retomber ! Mais il ne put d’aucune façon y parvenir, ni ce jour-là ni la plus grande partie du lendemain, car cette sentence se tenait comme un poteau de moulin dans mon dos ; pourtant, vers le soir du lendemain, je sentis cette parole commencer à me quitter et à me retirer son soutien, et ainsi je retournai à mes anciennes craintes, mais avec beaucoup de dépit et d’humeur chagrine, car je redoutais la douleur du désespoir ; et ma foi ne pouvait plus retenir cette parole.
190. Mais le jour suivant, au soir, étant sous le poids de nombreuses craintes, j’allai chercher le Seigneur ; et tandis que je priais, je criai, et mon âme cria vers lui en ces termes, avec de grands cris : — Ô Seigneur, je t’en supplie, montre-moi que tu m’as aimé d’un amour éternel (Jérémie 31:3). Je ne l’eus pas plus tôt dit que, avec douceur, ceci me revint, comme un écho ou une résonance : « Je t’aime d’un amour éternel. » Alors j’allai me coucher en paix ; et quand je m’éveillai le lendemain matin, cette parole était toute fraîche dans mon âme — et je la crus.
191. Mais le tentateur ne me laissa pas encore ; car ce ne put être moins d’une centaine de fois que, ce jour-là, il s’efforça de rompre ma paix. Oh ! les combats et les luttes que je rencontrai alors, tandis que je m’efforçais de me tenir à cette parole ! Celle d’Ésaü me volait au visage comme l’éclair. J’étais quelquefois en haut et en bas vingt fois en une heure ; pourtant Dieu me soutint et garda mon cœur attaché à cette parole, d’où je tirai aussi, pendant plusieurs jours de suite, beaucoup de douceur et de bonnes espérances de pardon ; car voici comment cela me fut rendu clair : Je t’ai aimé pendant que tu commettais ce péché, je t’ai aimé auparavant, je t’aime encore, et je t’aimerai à jamais.
192. Pourtant je voyais que mon péché était des plus barbares, un crime immonde, et je ne pouvais que conclure, avec une grande honte et une grande stupeur, que j’avais horriblement outragé le saint Fils de Dieu ; c’est pourquoi je sentis mon âme l’aimer et le plaindre grandement, et mes entrailles s’émouvoir pour lui ; car je voyais qu’il était toujours mon Ami, et qu’il me rendait le bien pour le mal ; oui, l’amour et l’affection qui brûlaient alors en moi pour mon Seigneur et Sauveur Jésus-Christ produisirent en ce temps-là un désir si fort et si ardent de me venger de moi-même pour l’outrage que je lui avais fait que, pour dire ce que je pensais alors, si j’avais eu mille gallons de sang dans les veines, je les aurais alors librement tous répandus au commandement et aux pieds de mon Seigneur et Sauveur.
193. Et comme j’étais ainsi à méditer et à étudier, considérant comment aimer le Seigneur et lui exprimer mon amour, cette parole vint sur moi : « Si tu gardais le souvenir des iniquités, Éternel, Seigneur, qui pourrait subsister? Mais le pardon se trouve auprès de toi, Afin qu’on te craigne » (Psaume 130:3-4). C’étaient là de bonnes paroles pour moi, surtout la dernière partie, à savoir que le pardon se trouve auprès du Seigneur, afin qu’il soit craint ; c’est-à-dire, comme je le compris alors, afin qu’il soit aimé et révéré ; car voici comment cela me fut rendu clair : le grand Dieu attachait un si haut prix à l’amour de ses pauvres créatures que, plutôt que de se passer de leur amour, il voulait pardonner leurs transgressions.
194. Et alors s’accomplit sur moi cette parole, dont je fus aussi rafraîchi : Alors ils rougiront et seront confus, « et ils n’ouvriront plus la bouche à cause de leur honte, quand je leur pardonnerai tout ce qu’ils ont fait, dit le Seigneur, l’Éternel » (Ézékiel 16:63). Ainsi mon âme fut en ce temps-là, et, comme je le pensais alors, pour toujours, mise en liberté et délivrée d’être de nouveau affligée par ma culpabilité et ma stupeur d’autrefois.
195. Mais avant que beaucoup de semaines se fussent écoulées, je recommençai à perdre courage, craignant que, malgré tout ce dont j’avais joui, je ne fusse encore trompé et perdu à la fin ; car cette considération s’imposa fortement à mon esprit : quelque consolation et quelque paix que je pense pouvoir tirer de la parole de la promesse de vie, cependant, à moins que l’on ne puisse trouver dans mon rafraîchissement une concordance et un accord avec les Écritures, j’aurais beau en penser ce que je voudrais et m’y tenir aussi fermement que possible, je ne trouverais rien de tel à la fin ; « l’Écriture ne peut être anéantie » (Jean 10:35).
196. Alors mon cœur recommença à souffrir et à craindre de rencontrer une déception à la fin ; c’est pourquoi je me mis, avec tout le sérieux possible, à examiner ma consolation passée, et à considérer si quelqu’un qui avait péché comme je l’ai fait pouvait se fier avec assurance à la fidélité de Dieu exprimée dans ces paroles par lesquelles j’avais été consolé et sur lesquelles je m’étais appuyé. Mais alors ces paroles me furent remises en mémoire : « Car il est impossible que ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don céleste, qui ont eu part au Saint-Esprit, qui ont goûté la bonne parole de Dieu et les puissances du siècle à venir, et qui sont tombés, soient encore renouvelés et amenés à la repentance » (Hébreux 6:4-6). « Car, si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés, mais une attente terrible du jugement et l’ardeur d’un feu qui dévorera les rebelles » (Hébreux 10:26-27). Et même « comme Ésaü, qui pour un mets vendit son droit d’aînesse. Vous savez que, plus tard, voulant obtenir la bénédiction, il fut rejeté, quoiqu’il la sollicitât avec larmes; car son repentir ne put avoir aucun effet » (Hébreux 12:16-17) .
197. Alors la parole de l’Évangile fut arrachée de mon âme, de sorte qu’il n’y avait plus dans la Bible ni promesse ni encouragement pour moi ; et alors cette parole agissait sur mon esprit pour m’affliger : « Israël, ne te livre pas à la joie, à l’allégresse, comme les peuples » (Osée 9:1). Car je voyais bien qu’il y avait sujet de se réjouir pour ceux qui s’attachaient à Jésus ; mais quant à moi, je m’étais retranché par mes transgressions, et je ne m’étais laissé ni prise pour le pied ni prise pour la main parmi tous les appuis et tous les soutiens de la précieuse parole de vie.
198. Et vraiment, je me sentais alors sombrer dans un gouffre, comme une maison dont le fondement est détruit ; je me comparais, dans cette condition, à un enfant tombé dans un bief de moulin, qui, bien qu’il puisse tant bien que mal se débattre et patauger dans l’eau, doit pourtant mourir à la fin dans cette condition, parce qu’il ne peut trouver de prise ni pour la main ni pour le pied. Dès que ce nouvel assaut se fut attaché à mon âme, ce passage de l’Écriture me vint au cœur : « C’est pour bien des jours » (Daniel 10:14). Et je trouvai en effet qu’il en était ainsi ; car je ne pus être délivré ni ramené à la paix avant que près de deux ans et demi se fussent entièrement écoulés. C’est pourquoi ces paroles, bien qu’en elles-mêmes elles tendissent au découragement, étaient pourtant parfois pour moi, qui craignais que cette condition ne fût éternelle, comme un secours et un rafraîchissement.
199. Car, pensais-je, bien des jours, ce n’est pas toujours ; bien des jours auront une fin ; c’est pourquoi, puisque je devais être affligé non pas peu de jours, mais bien des jours, j’étais pourtant heureux que ce ne fût que pour bien des jours. Ainsi, dis-je, je pouvais parfois me reprendre et me venir en aide à moi-même ; car, dès que ces paroles me vinrent pour la première fois à l’esprit, je sus que mon trouble serait long ; pourtant cela n’arrivait que par moments, car je ne pouvais pas toujours y penser, ni toujours en être secouru, même quand j’y pensais.
200. Or, tandis que ces passages de l’Écriture étaient devant moi et remettaient le péché à ma porte, cette parole du dix-huitième chapitre de Luc, avec d’autres, m’encouragea à la prière. Alors le tentateur me pressa de nouveau très durement, suggérant que ni la miséricorde de Dieu ni le sang de Christ ne me concernaient en rien, et qu’ils ne pouvaient me secourir pour mon péché ; qu’il était donc vain de prier. Pourtant, pensai-je, je prierai. Mais, dit le tentateur, ton péché est impardonnable. Eh bien, dis-je, je prierai. Cela ne sert à rien, dit-il. Pourtant, dis-je, je prierai. J’allai donc prier Dieu ; et pendant que j’étais en prière, je prononçai des paroles à peu près en ce sens : Seigneur, Satan me dit que ni ta miséricorde ni le sang de Christ ne suffisent pour sauver mon âme ; Seigneur, t’honorerai-je davantage en croyant que tu le veux et que tu le peux ? ou l’honorerai-je, lui, en croyant que tu ne le veux ni ne le peux ? Seigneur, je voudrais t’honorer en croyant que tu le veux et que tu le peux.
201. Et comme j’étais ainsi devant le Seigneur, ce passage de l’Écriture se fixa dans mon cœur : « Ô homme, ta foi est grande » (Matthieu 15:28), comme si quelqu’un m’avait frappé dans le dos tandis que j’étais à genoux devant Dieu. Pourtant je ne pus croire que c’était là une prière de foi qu’environ six mois plus tard ; car je ne pouvais penser que j’eusse la foi, ni qu’il y eût une parole sur laquelle je puisse exercer ma foi ; c’est pourquoi j’étais toujours comme retenu dans les mâchoires du désespoir, et j’allais çà et là en pleurant, dans une triste condition, criant : Sa bonté est-elle tout à fait épuisée ? Sa bonté est-elle à jamais épuisée? Et je pensais parfois, au moment même où je gémissais ainsi, que ces paroles semblaient poser la question de savoir s’il en était ainsi ou non ; pourtant je craignais fort qu’il en fût ainsi.
202. Je ne désirais alors rien tant que d’être tiré de doute sur cette question ; et, comme je souhaitais ardemment savoir s’il y avait vraiment de l’espoir pour moi, ces paroles vinrent rouler dans mon esprit : « Le Seigneur rejettera-t-il pour toujours? Ne sera-t-il plus favorable? Sa bonté est-elle à jamais épuisée? Sa parole est-elle anéantie pour l’éternité? Dieu a-t-il oublié d’avoir compassion? A-t-il, dans sa colère, retiré sa miséricorde? » (Psaumes 77:8-10). Et tout le temps qu’elles me roulaient dans l’esprit, il me semblait recevoir encore cette réponse : C’est une question de savoir s’il l’a fait ou non ; peut-être ne l’a-t-il pas fait. Oui, l’interrogation me paraissait porter en elle l’affirmation certaine qu’en effet il ne m’avait pas rejeté et ne me rejetterait pas ainsi, mais qu’il me serait favorable ; que sa parole n’était pas anéantie, qu’il n’avait pas oublié d’avoir compassion, et qu’il ne retirerait pas dans sa colère sa miséricorde. Il y avait aussi sur mon cœur, au même moment, quelque chose que je ne puis plus me rappeler aujourd’hui, et qui, avec ce texte, adoucit mon cœur et me fit conclure que sa bonté n’était peut-être pas tout à fait épuisée, ni épuisée à jamais.
203. Une autre fois, je m’en souviens, je fus de nouveau fort en peine de cette question : le sang de Christ suffisait-il à sauver mon âme ? Je demeurai dans ce doute depuis le matin jusque vers sept ou huit heures du soir ; et enfin, alors que j’étais pour ainsi dire tout épuisé par la crainte qu’il ne s’appliquât pas à moi, ces paroles retentirent soudain au-dedans de mon cœur : Il peut. Mais il me sembla que ce mot, « peut », m’était dit d’une voix si forte ; il m’apparut comme un mot si grand, il semblait écrit en si grandes lettres, et il donna à ma crainte et à mon doute une telle secousse — je veux dire pendant le temps qu’il demeura avec moi, qui fut d’environ un jour — que je n’en reçus jamais de pareille de toute ma vie, ni avant ni après (Hébreux 7:25).
204. Mais un matin, comme j’étais de nouveau en prière, tremblant dans la crainte qu’aucune parole de Dieu ne pût me secourir, ce fragment de phrase fondit sur moi : « Ma grâce suffit. » Là-dessus il me sembla sentir quelque appui, comme s’il pouvait y avoir de l’espoir. Mais, oh ! quelle bonne chose c’est que Dieu envoie sa parole ! Car environ quinze jours auparavant, je regardais ce même passage, et je pensais alors qu’il ne pouvait approcher de mon âme pour la consoler ; aussi jetai-je mon livre avec dépit. Je pensais alors qu’il n’était pas assez large pour moi ; non, pas assez large ; mais à présent c’était comme s’il avait des bras de grâce si grands qu’ils pouvaient non seulement m’enfermer, moi, mais bien d’autres encore.
205. Ces paroles me soutinrent, non toutefois sans des combats extrêmes, pendant sept ou huit semaines ; car ma paix entrait et sortait, parfois vingt fois par jour : la consolation à l’instant, et le trouble aussitôt après ; la paix à l’instant, et, avant que j’eusse fait deux cents pas, aussi plein de crainte et de culpabilité que jamais cœur en put contenir. Et ce n’était pas seulement de temps à autre, mais toute mon expérience de ces sept semaines ; car cette parole sur la suffisance de la grâce, et celle d’Ésaü cédant son droit d’aînesse, étaient comme une paire de balances dans mon esprit : tantôt un plateau l’emportait, tantôt l’autre ; et selon celui qui l’emportait, j’avais la paix ou le trouble.
206. C’est pourquoi je priais toujours Dieu qu’il fît entrer plus pleinement cette Écriture dans mon cœur, c’est-à-dire qu’il m’aidât à m’appliquer la phrase entière, car je ne le pouvais pas encore : ce qu’il donnait, je le recueillais ; mais je ne pouvais aller plus loin, car jusque-là elle m’aidait seulement à espérer qu’il pouvait y avoir miséricorde pour moi : « Ma grâce suffit » ; et bien qu’elle n’allât pas plus loin, elle répondait à ma question précédente, à savoir qu’il y avait de l’espoir ; pourtant, parce que le « te » manquait, je n’étais pas satisfait, et je priais Dieu pour cela aussi. Or, un jour que j’étais dans une assemblée du peuple de Dieu, plein de tristesse et de terreur, car mes craintes me reprenaient avec force, et comme je pensais que mon âme n’en allait pas mieux, mais que mon cas était des plus tristes et des plus effrayants, ces paroles fondirent soudain sur moi avec une grande puissance : « Ma grâce te suffit, ma grâce te suffit, ma grâce te suffit », trois fois de suite ; et, oh ! il me sembla que chaque mot était pour moi un mot puissant, comme « ma », et « grâce », et « te », et « suffit » ; ils étaient alors, et ils sont encore parfois, bien plus grands que les autres.
207. À ce moment-là, mon intelligence fut tellement éclairée que ce fut comme si j’avais vu le Seigneur Jésus abaisser du ciel ses regards sur moi à travers les tuiles du toit, et m’adresser ces paroles. Cela me renvoya chez moi tout en pleurs ; cela me brisa le cœur, me remplit de joie et m’abaissa jusqu’à la poussière. Seulement, cela ne resta pas longtemps avec moi, je veux dire dans cette gloire et cette consolation rafraîchissante ; pourtant cela demeura en moi plusieurs semaines, et m’encouragea à espérer. Mais aussitôt que cette action puissante se fut retirée de mon cœur, l’autre parole touchant Ésaü revint sur moi comme auparavant ; si bien que mon âme fut de nouveau suspendue comme dans une paire de balances, tantôt en haut et tantôt en bas, tantôt en paix, et bientôt de nouveau dans la terreur.
208. Je continuai ainsi pendant de nombreuses semaines, tantôt consolé, tantôt tourmenté ; et, à certains moments surtout, mon tourment était très cruel, car toutes ces Écritures de l’épître aux Hébreux déjà nommées m’étaient mises devant les yeux comme les seules sentences qui me tiendraient hors du ciel. Puis je me mettais de nouveau à me repentir que cette pensée m’eût jamais traversé ; je me disais aussi en moi-même : Eh quoi ! combien y a-t-il d’Écritures contre moi ? Il n’y en a que trois ou quatre ; et Dieu ne peut-il pas passer outre, et me sauver malgré elles toutes ? D’autres fois encore je pensais : Oh ! s’il n’y avait pas ces trois ou quatre paroles, comme je pourrais être consolé ! Et à certains moments je pouvais à peine m’empêcher de souhaiter qu’elles ne fussent pas dans le Livre.
209. Puis il me semblait voir Pierre, et Paul, et Jean, et tous les écrivains sacrés me regarder avec mépris et se moquer de moi, comme s’ils me disaient : Toutes nos paroles sont vérité, l’une a autant de force que l’autre. Ce n’est pas nous qui t’avons retranché, c’est toi qui t’es rejeté toi-même ; il n’y a aucune de nos sentences que tu doives saisir, sinon celles-ci et celles qui leur ressemblent : « il est impossible ; il ne reste plus de sacrifice pour les péchés » (Hébreux 6). Et : « mieux valait pour eux n’avoir pas connu » la volonté de Dieu, « que de se détourner, après l’avoir connue, du saint commandement qui leur avait été donné » (2 Pierre 2:21). « Car l’Écriture ne peut être anéantie. »
210. Ces Écritures, je le voyais, devaient être, comme les anciens de la ville de refuge, les juges de ma cause et de moi-même, tandis que je me tenais, le vengeur du sang sur les talons, tremblant à leur porte pour être délivré ; et, avec mille craintes et mille défiances, je redoutais qu’ils ne me ferment la porte pour toujours (Josué 20:3-4).
211. J’étais ainsi confondu, ne sachant que faire ni comment trouver satisfaction sur cette question : les Écritures pouvaient-elles s’accorder pour le salut de mon âme ? Je tremblais devant les apôtres ; je savais que leurs paroles étaient vraies, et qu’elles devaient demeurer à jamais.
212. Et je me souviens qu’un jour, comme j’étais en diverses dispositions d’esprit, et que je considérais que ces dispositions suivaient toujours la nature des différentes Écritures qui me venaient à l’esprit — si c’était celle de la grâce, j’étais tranquille ; si c’était celle d’Ésaü, j’étais tourmenté —, je me dis : Seigneur, si ces deux Écritures se rencontraient à la fois dans mon cœur, je me demande laquelle des deux aurait le dessus sur moi. Il me sembla alors que j’avais un ardent désir qu’elles vinssent toutes deux ensemble sur moi ; oui, je le demandai à Dieu.
213. Eh bien, deux ou trois jours après, c’est bien ce qu’elles firent : elles s’abattirent toutes deux sur moi en même temps, et travaillèrent et luttèrent étrangement en moi pendant quelque temps ; à la fin, celle du droit d’aînesse d’Ésaü commença à faiblir, à se retirer et à s’évanouir, et celle de la suffisance de la grâce l’emporta, avec paix et joie. Et comme je méditais sur cette chose, cette Écriture me vint droit au cœur : « La miséricorde triomphe du jugement » (Jacques 2:13).
214. Ce fut pour moi un sujet d’étonnement ; pourtant, en vérité, je suis porté à croire que cela venait de Dieu ; car la parole de la loi et de la colère doit céder la place à la parole de la vie et de la grâce ; parce que, bien que la parole de condamnation soit glorieuse, la parole de vie et de salut la surpasse de beaucoup en gloire (2 Corinthiens 3:8-12 ; Marc 9:5-7). Et aussi parce que Moïse et Élie doivent tous deux disparaître, et laisser Christ et ses saints seuls.
215. Cette Écriture visita aussi très doucement mon âme : « je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi » (Jean 6:37). Oh ! quelle consolation j’ai tirée de cette parole, « je ne mettrai pas dehors » ! comme pour dire : en aucune façon, pour aucune raison, quoi qu’il ait fait. Mais Satan s’efforçait de toutes ses forces de m’arracher cette promesse, me disant que Christ ne parlait pas de moi ni de mes pareils, mais de pécheurs d’un rang moins élevé, qui n’avaient pas fait ce que j’avais fait. Mais je lui répondais à mon tour : Satan, il n’y a dans cette parole aucune exception de ce genre ; mais « celui qui vient », celui-là, n’importe lequel : « je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi ». Et je me souviens bien encore que, de toutes les ruses dont Satan usa pour m’ôter cette Écriture, jamais il ne me posa seulement cette question : Mais viens-tu comme il faut ? Et j’ai pensé que la raison en était qu’il croyait que je savais fort bien ce que c’était que de venir comme il faut ; car je voyais que venir comme il faut, c’était venir tel que j’étais, un pécheur vil et impie, et me jeter aux pieds de la miséricorde, en me condamnant moi-même pour mon péché. Si jamais, de toute ma vie, Satan et moi avons lutté pour une parole de Dieu, ce fut pour cette bonne parole de Christ ; lui à un bout, et moi à l’autre. Oh ! quel combat nous menâmes ! C’est pour cette parole de Jean, dis-je, que nous tirâmes et luttâmes ainsi ; il tirait et je tirais ; mais, Dieu soit loué, j’eus le dessus sur lui, j’en tirai quelque douceur.
216. Mais malgré tous ces secours et ces bénies paroles de grâce, celle d’Ésaü vendant son droit d’aînesse troublait encore par moments ma conscience ; car, bien que j’eusse été très doucement consolé, et cela tout juste auparavant, quand elle me revenait à l’esprit, elle me faisait craindre de nouveau ; je ne pouvais m’en débarrasser tout à fait, elle était avec moi chaque jour. C’est pourquoi je m’y pris alors d’une autre manière : je me mis à considérer la nature de cette pensée blasphématoire ; je veux dire, en prenant les mots dans leur sens le plus large, et en leur donnant leur force et leur portée naturelles, à chacun d’eux. Quand j’eus ainsi considéré la chose, je trouvai que, pris loyalement, ils revenaient à ceci : que j’avais librement laissé le Seigneur Jésus-Christ à son choix, d’être mon Sauveur ou non ; car les paroles mauvaises étaient celles-ci : Qu’il s’en aille, s’il le veut. Alors cette Écriture me donna de l’espoir : « Je ne te délaisserai point, et je ne t’abandonnerai point » (Hébreux 13:5). Ô Seigneur, dis-je, mais moi, je t’ai délaissé. Alors elle répondit de nouveau : « Mais moi, je ne te délaisserai point. » De cela aussi je rends grâces à Dieu.
217. Pourtant je craignais terriblement qu’il ne me délaissât, et je trouvais extrêmement difficile de me fier à lui, vu que je l’avais tant offensé. J’aurais été extrêmement heureux que cette pensée ne me fût jamais venue, car alors, pensais-je, j’aurais pu m’appuyer sur sa grâce avec bien plus d’aisance et de liberté. Je vois qu’il en était de moi comme des frères de Joseph : la culpabilité de leur propre méchanceté les remplissait souvent de la crainte que leur frère ne finît par les mépriser (Genèse 50:15-17).
218. Mais, de toutes les Écritures que j’avais rencontrées jusque-là, celle du vingtième chapitre de Josué fut pour moi la plus grande consolation, celle qui parle du meurtrier qui devait s’enfuir pour trouver refuge. Et si le vengeur du sang poursuit le meurtrier, alors, dit Moïse, ceux qui sont les anciens de la ville de refuge ne livreront point le meurtrier entre ses mains, parce que c’est sans le vouloir qu’il a tué son prochain, et sans avoir été auparavant son ennemi. Oh ! béni soit Dieu pour cette parole ! J’étais convaincu que j’étais le meurtrier ; et que le vengeur du sang me poursuivait, je le sentais avec une grande terreur ; il restait seulement à rechercher si j’avais le droit d’entrer dans la ville de refuge. Je trouvai donc que celui qui s’était mis en embuscade pour verser le sang ne le pouvait pas : ce n’était pas le meurtrier volontaire, mais celui qui l’avait fait sans le vouloir, celui qui avait versé le sang par mégarde ; non par dépit, ni par rancune, ni par malice — celui qui l’avait versé sans le vouloir, celui-là même qui n’avait pas été auparavant l’ennemi de son prochain. C’est pourquoi :
219. Je pensai que j’étais vraiment l’homme qui devait entrer, parce que j’avais tué mon prochain sans le vouloir, et sans avoir été auparavant son ennemi. Je n’avais pas été auparavant son ennemi ; non, je le priais, je craignais de pécher contre lui ; oui, et contre cette tentation mauvaise j’avais lutté pendant une année entière auparavant ; oui, et même quand elle traversa mon cœur, ce fut bien malgré moi : c’est pourquoi je pensai que j’avais le droit d’entrer dans cette ville, et que les anciens, qui sont les apôtres, ne devaient pas me livrer. Ce fut donc pour moi une grande consolation, et cela me donna un solide fondement d’espérance.
220. Pourtant, comme j’étais devenu très pointilleux — car ma douleur m’avait mis en un tel état que je ne savais quel terrain était assez sûr pour me porter —, j’avais une question sur laquelle mon âme désirait fort être éclairée : est-il possible qu’une âme qui a vraiment commis le péché irrémissible reçoive encore après cela de Dieu, par Christ, la moindre véritable consolation spirituelle ? Après y avoir beaucoup réfléchi, je trouvai que la réponse était : Non, elles ne le pouvaient pas, et cela pour les raisons suivantes :
221. Premièrement, parce que ceux qui ont commis ce péché-là sont exclus de toute part au sang de Christ ; et, en étant exclus, ils sont nécessairement privés du moindre fondement d’espérance, et ainsi de toute consolation spirituelle ; car pour eux « il ne reste plus de sacrifice pour les péchés » (Hébreux 10:26). Deuxièmement, parce qu’ils n’ont aucune part à la promesse de la vie ; il ne leur sera jamais pardonné, « ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir » (Matthieu 12:32). Troisièmement, le Fils de Dieu les exclut aussi de toute part à sa bénie intercession, ayant à jamais honte de les reconnaître, tant devant son saint Père que devant les saints anges dans le ciel (Marc 8:38).
222. Quand j’eus considéré cette affaire avec beaucoup de réflexion, et que je ne pus que conclure que le Seigneur m’avait consolé, et cela après ce péché mauvais qui était le mien, il me sembla que j’osais me hasarder à approcher de ces Écritures si effrayantes et si terribles qui m’avaient pendant tout ce temps si fort épouvanté, et sur lesquelles, à vrai dire, j’osais à peine auparavant jeter les yeux ; oui, j’avais eu cent fois bien de la peine à m’empêcher de souhaiter qu’elles ne fussent pas dans la Bible, car je pensais qu’elles me feraient périr ; mais à présent, dis-je, je commençai à prendre quelque courage pour m’en approcher de près, pour les lire, les considérer, et peser leur portée et leur tendance.
223. Lorsque je commençai à le faire, je trouvai que leur visage avait changé ; car elles ne me regardaient plus d’un air aussi sévère qu’il m’avait semblé auparavant. Et d’abord je vins au sixième chapitre de l’épître aux Hébreux, tremblant pourtant de crainte qu’il ne me frappât ; et, l’ayant considéré, je trouvai que la chute dont il est question là est une défection totale ; c’est-à-dire, selon que je le compris, un abandon et un reniement absolu de l’Évangile de la rémission des péchés par Christ ; car c’est par ces choses que l’apôtre commence son argumentation (v. 1-3). Deuxièmement, je trouvai que cette défection doit être publique, aux yeux mêmes du monde, de manière à « exposer Christ publiquement à l’ignominie ». Troisièmement, je trouvai que ceux qu’il avait là en vue étaient à jamais enfermés par Dieu dans l’aveuglement, l’endurcissement et l’impénitence : il est impossible qu’ils soient encore renouvelés et amenés à la repentance. Par tous ces détails je trouvai, à la louange éternelle de Dieu, que mon péché n’était pas le péché dont il est question en cet endroit.
Premièrement, je reconnus que j’étais tombé, mais non pas tombé dans la défection, c’est-à-dire hors de la profession de la foi en Jésus pour la vie éternelle. Deuxièmement, je reconnus que j’avais exposé Jésus-Christ à la honte par mon péché, mais non à une ignominie publique ; je ne l’avais pas renié devant les hommes, ni condamné devant le monde comme un être inutile. Troisièmement, je ne trouvai pas non plus que Dieu m’eût enfermé, ou qu’il m’eût refusé de venir, bien que je trouvasse que c’était, en vérité, une rude besogne que de venir à lui par la tristesse et la repentance. Béni soit Dieu pour sa grâce insondable.
224. Puis je considérai le passage du dixième chapitre de l’épître aux Hébreux, et je trouvai que le péché volontaire dont il est fait mention n’est pas n’importe quel péché volontaire, mais celui qui rejette Christ, et ensuite ses commandements aussi. Deuxièmement, que ce péché doit aussi être commis publiquement, devant deux ou trois témoins, pour répondre à ce que dit la loi (v. 28). Troisièmement, que ce péché ne peut être commis sans un grand outrage fait à l’Esprit de la grâce, en méprisant à la fois ce qui détourne de ce péché et ce qui exhorte au contraire. Mais le Seigneur sait que, bien que ce péché qui était le mien fût diabolique, il n’allait pourtant pas jusque-là.
225. Et quant au passage du douzième chapitre de l’épître aux Hébreux, touchant Ésaü vendant son droit d’aînesse, bien que ce fût là ce qui me tuait et se dressait contre moi comme une lance, je considérai pourtant à présent, premièrement, que le sien n’était pas une pensée soudaine, contraire au travail continuel de son esprit, mais une pensée consentie et mise en pratique, et cela après quelque délibération (Genèse 25). Deuxièmement, ce fut une action publique et ouverte, devant son frère au moins, sinon devant beaucoup d’autres ; ce qui rendait son péché d’une nature bien plus odieuse qu’il ne l’aurait été autrement. Troisièmement, il continua à faire peu de cas de son droit d’aînesse : « Il mangea et but, puis s’en alla. C’est ainsi qu’Ésaü méprisa le droit d’aînesse » (v. 34). Oui, vingt ans après, on le trouva qui le méprisait encore : « Ésaü dit: Je suis dans l’abondance, mon frère; garde ce qui est à toi » (Genèse 33:9).
226. Maintenant, quant à ceci, qu’Ésaü chercha une occasion de repentance, voici ce que je pensai : premièrement, ce n’était pas pour le droit d’aînesse, mais pour la bénédiction ; cela ressort clairement de l’apôtre, et Ésaü lui-même fait la distinction : « Il a enlevé mon droit d’aînesse (c’est-à-dire autrefois), et voici maintenant qu’il vient d’enlever ma bénédiction » (Genèse 27:36). Deuxièmement, cela étant ainsi considéré, je revins à l’apôtre pour voir quelle pouvait être la pensée de Dieu, selon le langage et le sens du Nouveau Testament, touchant le péché d’Ésaü ; et, autant que je pus le concevoir, voici quelle était la pensée de Dieu : le droit d’aînesse signifiait la régénération, et la bénédiction l’héritage éternel ; car c’est ce que l’apôtre semble indiquer : « Qu’il n’y ait personne de profane comme Ésaü, qui pour un mets vendit son droit d’aînesse » ; comme s’il disait : Qu’il n’y ait parmi vous personne qui rejette tous ces bénis commencements que Dieu a présentement mis en lui en vue d’une nouvelle naissance, de peur qu’ils ne deviennent comme Ésaü, et ne soient rejetés plus tard, quand ils voudraient hériter la bénédiction.
227. Car il en est beaucoup qui, au jour de la grâce et de la miséricorde, méprisent les choses qui sont véritablement le droit d’aînesse au ciel, et qui pourtant, quand paraîtra le jour décisif, crieront aussi fort qu’Ésaü : « Seigneur, Seigneur, ouvre-nous! » ; mais alors, de même qu’Isaac ne voulut pas revenir sur sa parole, Dieu le Père ne le voudra pas non plus, mais il dira : Ceux-ci, je les ai bénis, oui, et ils seront bénis ; mais quant à vous, retirez-vous de moi, vous tous, ouvriers d’iniquité (Genèse 27:33 ; Luc 13:25-27).
228. Quand j’eus ainsi considéré ces Écritures, et que j’eus trouvé que les comprendre de cette façon n’allait pas contre les autres Écritures, mais s’accordait avec elles, cela ajouta encore à mon encouragement et à ma consolation, et porta aussi un grand coup à cette objection, à savoir que l’Écriture ne pouvait s’accorder pour le salut de mon âme. Et il ne restait plus maintenant que la queue de la tempête, car le tonnerre était passé au-delà de moi ; il ne restait que quelques gouttes qui, de temps à autre, tombaient encore sur moi ; mais parce que mes frayeurs et mes angoisses passées avaient été très cruelles et très profondes, il m’arrivait encore souvent ce qui arrive à ceux qu’un incendie a épouvantés : je croyais que chaque voix criait : Au feu, au feu ! le moindre attouchement blessait ma conscience sensible.
229. Mais un jour, comme je traversais un champ, et cela avec quelques heurts sur ma conscience, craignant que tout ne fût pas encore en règle, soudain cette sentence tomba sur mon âme : Ta justice est dans le ciel ; et en même temps il me sembla voir, avec les yeux de mon âme, Jésus-Christ à la droite de Dieu ; là, dis-je, est ma justice ; de sorte que, où que je fusse, ou quoi que je fisse, Dieu ne pouvait dire de moi : Il lui manque ma justice, car elle était là, juste devant lui. Je vis aussi, de plus, que ce n’était pas ma bonne disposition de cœur qui rendait ma justice meilleure, ni ma mauvaise disposition qui la rendait pire ; car ma justice était Jésus-Christ lui-même, le même hier, aujourd’hui, et éternellement (Hébreux 13:8).
230. Alors mes chaînes tombèrent vraiment de mes jambes ; je fus délivré de mon affliction et de mes fers ; mes tentations s’étaient enfuies ; si bien que, depuis ce moment, ces Écritures de Dieu si redoutables cessèrent de me troubler ; alors aussi je rentrai chez moi plein de joie, à cause de la grâce et de l’amour de Dieu. Quand je fus rentré, je cherchai si je pourrais trouver cette sentence : Ta justice est dans le ciel ; mais je ne pus trouver une telle parole ; c’est pourquoi mon cœur commença à défaillir de nouveau ; seulement, ceci me fut remis en mémoire : lui qui, « de par Dieu, a été fait pour nous sagesse, justice et sanctification et rédemption » ; par cette parole je vis que l’autre sentence était vraie (1 Corinthiens 1:30).
231. Car par cette Écriture je vis que l’homme Jésus-Christ, en tant qu’il est distinct de nous quant à sa présence corporelle, est ainsi notre justice et notre sanctification devant Dieu. Je vécus donc là quelque temps, très doucement en paix avec Dieu par Christ. Oh ! me semblait-il, Christ ! Christ ! il n’y avait rien que Christ devant mes yeux. Je ne m’attachais plus seulement à regarder séparément tel ou tel bienfait de Christ, comme son sang, sa sépulture ou sa résurrection, mais je le considérais comme un Christ tout entier ! Comme celui en qui tous ces bienfaits, et toutes ses autres vertus, relations, offices et opérations se rencontraient, et cela tandis qu’il était assis à la droite de Dieu dans le ciel.
232. C’était glorieux pour moi de voir son exaltation, ainsi que la valeur et l’efficace de tous ses bienfaits, et cela pour cette raison : désormais je pouvais détourner les yeux de moi-même pour les porter sur lui, et estimer que toutes ces grâces de Dieu qui étaient maintenant vertes en moi n’étaient encore que comme ces piécettes fêlées et ces pièces de quatre sous et demi que les riches portent dans leur bourse, tandis que leur or est dans leurs coffres à la maison ! Oh ! je voyais que mon or était dans mon coffre à la maison ! En Christ, mon Seigneur et mon Sauveur ! Maintenant Christ était tout : toute ma sagesse, toute ma justice, toute ma sanctification et toute ma rédemption.
233. De plus, le Seigneur me fit aussi entrer dans le mystère de l’union avec le Fils de Dieu : je lui étais uni, j’étais chair de sa chair et os de ses os, et c’était alors une douce parole pour moi que celle d’Éphésiens 5:30. Par là aussi ma foi en lui, comme étant ma justice, fut d’autant plus affermie ; car si lui et moi étions un, alors sa justice était la mienne, ses mérites les miens, sa victoire aussi la mienne. Je pouvais maintenant me voir à la fois au ciel et sur la terre : au ciel par mon Christ, par mon chef, par ma justice et ma vie, bien que sur la terre par mon corps ou ma personne.
234. Je vis alors que Jésus-Christ était regardé par Dieu, et devait aussi être regardé par nous, comme cette personne commune ou publique en qui tout le corps de ses élus doit toujours être considéré et compté : que nous avons accompli la loi par lui, que nous sommes ressuscités des morts par lui, que nous avons remporté la victoire sur le péché, la mort, le diable et l’enfer, par lui ; quand il mourut, nous mourûmes ; et de même pour sa résurrection. « Que tes morts revivent! Que mes cadavres se relèvent! » dit-il (Ésaïe 26:19). Et encore : « Il nous rendra la vie dans deux jours; Le troisième jour il nous relèvera, Et nous vivrons devant lui » (Osée 6:2) ; ce qui est maintenant accompli par le fait que le Fils de l’homme s’est assis à la droite de la Majesté dans les cieux, selon ce qui est dit aux Éphésiens : il « nous a ressuscités ensemble, et nous a fait asseoir ensemble dans les lieux célestes, en Jésus-Christ » (Éphésiens 2:6).
235. Ah ! ces bénies considérations et ces Écritures, avec bien d’autres de même nature, étincelaient en ces jours-là à mes yeux, de sorte que j’ai sujet de dire : « Louez l’Éternel! Louez Dieu dans son sanctuaire! Louez-le dans l’étendue, où éclate sa puissance! Louez-le pour ses hauts faits! Louez-le selon l’immensité de sa grandeur! » (Psaumes 150:1-2).
236. Vous ayant ainsi donné, en peu de mots, un avant-goût de la tristesse et de l’affliction par lesquelles passa mon âme, sous la culpabilité et la terreur où me plongea cette pensée mauvaise qui était la mienne ; et vous ayant aussi fait toucher quelque chose de ma délivrance, et de la douce et bénie consolation que je trouvai ensuite — consolation qui demeura environ une année dans mon cœur, à mon inexprimable émerveillement —, je vais maintenant, si Dieu le veut, avant d’aller plus loin, vous dire en un mot ou deux quelle fut, à mon avis, la cause de cette tentation ; et aussi, après cela, quel profit elle apporta finalement à mon âme.
237. Quant aux causes, j’estimai qu’elles étaient principalement deux, et de ces deux-là je fus profondément convaincu pendant tout le temps que cette épreuve pesa sur moi. La première fut que, lorsque je fus délivré de la tentation qui avait précédé, je ne continuai pas à prier Dieu de me garder des tentations à venir ; car bien que, je puis le dire en vérité, mon âme fût beaucoup en prière avant que cette épreuve ne me saisît, je priais alors seulement, ou du moins principalement, pour être délivré des troubles présents, et pour de nouvelles découvertes de son amour en Christ ; ce qui, je le vis ensuite, n’était pas suffisant : j’aurais dû prier aussi le grand Dieu de me garder du mal à venir.
238. Je fus rendu profondément sensible à cela par la prière du saint homme David, qui, alors qu’il jouissait d’une miséricorde présente, priait pourtant Dieu de le retenir du péché et de la tentation à venir : « Alors, dit-il, je serai intègre, innocent de grands péchés » (Psaumes 19:14). Par cette parole même je fus blessé et condamné tout au long de cette longue tentation.
239. Il y avait aussi une autre parole qui me condamnait fort pour ma folie, pour avoir négligé ce devoir (Hébreux 4:16) : « Approchons-nous donc avec assurance du trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être secourus dans nos besoins. » Je ne l’avais pas fait, et c’est pourquoi il me fut permis de pécher et de tomber ainsi, selon ce qui est écrit : « Priez, afin que vous ne tombiez pas en tentation. » Et en vérité, cette chose même pèse encore aujourd’hui sur moi d’un tel poids et m’inspire une telle crainte que je n’ose, quand je viens devant le Seigneur, me relever de mes genoux avant de l’avoir supplié de m’accorder secours et miséricorde contre les tentations à venir ; et je t’en conjure, lecteur, apprends à te garder de ma négligence, par l’affliction que j’ai endurée pour cela avec tristesse pendant des jours, des mois et des années.
240. Une autre cause de cette tentation fut que j’avais tenté Dieu ; et voici de quelle manière je le fis. Un jour que ma femme était enceinte, et avant que son terme fût venu, des douleurs, comme celles d’une femme en travail, la saisirent avec force et violence, comme si elle allait aussitôt accoucher et mettre au monde un enfant avant terme. Or c’était précisément le temps où j’avais été si fortement tenté de mettre en doute l’existence de Dieu ; c’est pourquoi, tandis que ma femme était couchée près de moi et criait, je dis, mais dans le plus grand secret qu’on puisse imaginer, ne faisant que penser en mon cœur : Seigneur, si tu veux maintenant ôter à ma femme cette triste affliction, et faire qu’elle n’en soit plus tourmentée cette nuit — et ses douleurs étaient justement alors sur elle —, je saurai que tu peux discerner les pensées les plus secrètes du cœur.
241. Je ne l’eus pas plus tôt dit en mon cœur que ses douleurs lui furent ôtées, et qu’elle tomba dans un profond sommeil ; et elle continua ainsi jusqu’au matin. Je m’en étonnai grandement, ne sachant que penser ; mais après être resté éveillé un bon moment, et ne l’entendant plus crier, je m’endormis aussi. Puis, quand je m’éveillai le matin, cela me revint à l’esprit : ce que j’avais dit en mon cœur la nuit précédente, et comment le Seigneur m’avait montré qu’il connaissait mes pensées secrètes ; ce qui fut pour moi un grand sujet de stupeur pendant plusieurs semaines.
242. Eh bien, environ un an et demi plus tard, cette pensée mauvaise et coupable dont j’ai parlé plus haut traversa mon cœur mauvais, cette pensée même : Que Christ s’en aille, s’il le veut ; et quand je fus tombé sous la culpabilité de cette pensée, le souvenir de mon autre pensée, et de son effet, me revenait aussi avec cette riposte, qui portait en même temps un reproche : Maintenant tu peux voir que Dieu connaît les pensées les plus secrètes du cœur.
243. Et avec cela me revint à l’esprit ce qui se passa entre le Seigneur et son serviteur Gédéon : comment, parce que Gédéon avait tenté Dieu avec sa toison, tantôt mouillée et tantôt sèche, alors qu’il aurait dû croire et s’en remettre à sa parole, le Seigneur l’éprouva ensuite au point de l’envoyer contre une multitude innombrable d’ennemis, et cela, selon toute apparence extérieure, sans force ni secours (Juges 6 et 7). C’est ainsi qu’il me traita, et cela justement, car j’aurais dû croire sa parole, et non pas mettre un « si » devant la toute-science de Dieu.
244. Et maintenant, pour vous montrer quelque chose des avantages que je retirai aussi de cette tentation : premièrement, par elle je fus amené à posséder continuellement dans mon âme un sentiment tout à fait merveilleux, tant de l’existence et de la gloire de Dieu que de son Fils bien-aimé. Dans la tentation qui avait précédé, mon âme était troublée par l’incrédulité, le blasphème, l’endurcissement du cœur, des questions sur l’existence de Dieu, sur Christ, sur la vérité de la Parole et sur la certitude du monde à venir ; alors, dis-je, j’étais grandement assailli et tourmenté par l’athéisme ; mais à présent il en allait autrement : à présent Dieu et Christ étaient continuellement devant ma face, non pas, il est vrai, pour me consoler, mais pour m’inspirer un effroi et une terreur extrêmes. La gloire de la sainteté de Dieu me brisait alors en morceaux ; et les entrailles et la compassion de Christ me brisaient comme sur la roue ; car je ne pouvais le considérer autrement que comme un Christ perdu et rejeté, et ce souvenir était pour moi comme un continuel brisement de mes os.
245. Les Écritures aussi étaient maintenant pour moi des choses merveilleuses ; je voyais que leur vérité et leur certitude étaient les clefs du royaume des cieux : ceux que les Écritures favorisent doivent hériter la félicité, mais ceux qu’elles combattent et condamnent doivent périr à jamais. Oh ! cette parole : « Car l’Écriture ne peut être anéantie », déchirait l’enveloppe de mon cœur ; et cette autre aussi : « Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » Je voyais maintenant que les apôtres étaient les anciens de la ville de refuge (Josué 20:4) : ceux qu’ils devaient recevoir étaient reçus pour la vie ; mais ceux qu’ils excluaient devaient être mis à mort par le vengeur du sang.
246. Oh ! une seule sentence de l’Écriture affligeait et terrifiait davantage mon esprit — je veux dire ces sentences qui se dressaient contre moi, comme parfois je pensais qu’elles le faisaient toutes —, davantage, dis-je, qu’une armée de quarante mille hommes qui serait venue contre moi. Malheur à celui contre qui les Écritures se tournent !
247. Par cette tentation je fus amené à voir dans la nature des promesses plus loin que je ne l’avais jamais fait ; car, comme j’étais alors couché tout tremblant sous la main puissante de Dieu, continuellement déchiré et mis en pièces par les tonnerres de sa justice, cela me fit, d’un cœur attentif et d’un œil vigilant, avec un grand sérieux, tourner chaque feuillet, et considérer avec beaucoup de soin, mêlé de tremblement, chaque sentence, avec sa force et sa portée naturelles.
248. Par cette tentation aussi je fus fortement détourné de ma folle habitude d’autrefois, qui était d’écarter la parole de promesse quand elle me venait à l’esprit ; car à présent, bien que je ne pusse tirer de la promesse la consolation et la douceur que j’en avais tirées à d’autres moments, oui, comme un homme qui coule, je m’accrochais à tout ce que je voyais. Autrefois je pensais que je ne devais pas toucher à la promesse à moins d’en sentir la consolation ; mais à présent il n’était plus temps d’agir ainsi : le vengeur du sang me poursuivait de trop près.
249. Aussi étais-je heureux à présent de m’accrocher à cette parole, que je craignais pourtant de n’avoir aucun fondement ni aucun droit de m’approprier ; et même de m’élancer dans le sein de cette promesse dont je craignais pourtant qu’elle ne me fermât son cœur. Maintenant aussi je m’efforçais de prendre la Parole telle que Dieu l’avait posée, sans restreindre la force naturelle d’une seule de ses syllabes. Oh ! que ne voyais-je pas maintenant dans ce bienheureux sixième chapitre de Jean : « je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi » (v. 37). Je commençai alors à considérer en moi-même que Dieu avait, pour parler, une bouche plus grande que je n’avais de cœur pour concevoir. Je pensai aussi en moi-même qu’il ne disait pas ses paroles à la hâte, ou dans une ardeur irréfléchie, mais avec une sagesse et un jugement infinis, et en toute vérité et fidélité.
250. En ces jours-là, souvent au plus fort de mes angoisses, je me jetais en me débattant vers la promesse, comme font vers le sol ferme les chevaux encore enlisés dans la boue, concluant, quoique comme un homme presque privé de sa raison par la crainte : Je me reposerai et m’appuierai sur ceci, et j’en laisserai l’accomplissement au Dieu du ciel qui l’a faite. Oh ! que de fois mon cœur a tiré contre Satan pour ce sixième chapitre de Jean ! Je ne cherchais pas maintenant, comme à d’autres moments, principalement la consolation — quoique, oh ! combien elle m’eût été bienvenue ! Mais une parole, une parole où appuyer une âme lasse, afin de ne pas sombrer à jamais ! voilà ce que je cherchais.
251. Oui, souvent, alors que je me portais vers la promesse, il m’a semblé que le Seigneur allait rejeter mon âme pour toujours. J’étais souvent comme si je m’étais jeté sur les piques, et comme si le Seigneur m’avait repoussé, comme avec une épée flamboyante, pour m’empêcher d’approcher de lui. Alors je pensais à Esther, qui alla présenter sa requête au roi contrairement à la loi (Esther 4:16). Je pensais aussi aux serviteurs de Ben-Hadad, qui allèrent vers leurs ennemis, des cordes sur la tête, pour implorer miséricorde (1 Rois 20:31). La femme cananéenne aussi, qui ne voulut pas se laisser décourager, bien que Christ l’eût appelée chien (Matthieu 15:21-28), et l’homme qui alla emprunter du pain à minuit (Luc 11:5-8), furent pour moi de grands encouragements.
252. Jamais je ne vis ces hauteurs et ces profondeurs de grâce, d’amour et de miséricorde comme je les vis après cette tentation. De grands péchés font jaillir une grande grâce ; et là où la culpabilité est la plus terrible et la plus violente, là la miséricorde de Dieu en Christ, quand elle est montrée à l’âme, paraît la plus haute et la plus puissante. Quand Job eut traversé sa captivité, il eut « le double de tout ce qu’il avait possédé » (Job 42:10). Béni soit Dieu pour Jésus-Christ notre Seigneur. Je pourrais faire ici bien d’autres observations, mais je veux être bref, et c’est pourquoi je les omettrai pour cette fois ; et je prie Dieu que mes malheurs inspirent à d’autres la crainte d’offenser, de peur qu’eux aussi ne soient contraints de porter le joug de fer comme je l’ai porté.
J’eus deux ou trois fois, au moment de ma délivrance de cette tentation ou vers ce temps-là, de si étranges appréhensions de la grâce de Dieu que je pouvais à peine les supporter ; c’était si démesurément étonnant, quand je pensais qu’elle pouvait m’atteindre, que je crois vraiment que si ce sentiment était demeuré longtemps sur moi, il m’aurait rendu incapable de vaquer à mes affaires.
253. Je vais maintenant poursuivre en vous faisant le récit d’autres conduites du Seigneur à mon égard, de ses dispensations envers moi en diverses autres saisons, et des tentations que je rencontrai alors. Je commencerai par ce que je rencontrai quand je me joignis pour la première fois à la communion du peuple de Dieu à Bedford. Après que j’eus exposé à l’Église mon désir de marcher avec eux dans l’ordre et les ordonnances de Christ, et que j’eus aussi été admis par eux, comme je pensais à cette bénie ordonnance de Christ que fut son dernier repas avec ses disciples avant sa mort, cette Écriture : « faites ceci en mémoire de moi » (Luc 22:19), devint pour moi une parole très précieuse ; car par elle le Seigneur descendit sur ma conscience en me découvrant sa mort pour mes péchés ; et, à ce que je sentis alors, ce fut comme s’il me plongeait dans la vertu de cette mort. Mais voici : il n’y avait pas longtemps que je participais à cette ordonnance, que de violentes et tristes tentations m’y assaillirent en tout temps, tant pour blasphémer l’ordonnance que pour souhaiter quelque chose de funeste à ceux qui en mangeaient alors ; si bien que, de peur d’être à un moment quelconque coupable de consentir à ces pensées mauvaises et effrayantes, j’étais contraint de m’appliquer tout le temps à prier Dieu de me garder de tels blasphèmes, et aussi à crier à Dieu de bénir le pain et la coupe pour eux, tandis qu’ils passaient de bouche en bouche. La raison de cette tentation, ai-je pensé depuis, fut que je ne m’en étais pas approché d’abord, pour y participer, avec la révérence qui convenait.
254. Je continuai ainsi pendant trois quarts d’année, sans jamais pouvoir trouver repos ni soulagement ; mais à la fin le Seigneur visita mon âme par cette même Écriture par laquelle mon âme avait été visitée auparavant ; et depuis lors j’ai été d’ordinaire très bien et très consolé en participant à cette bénie ordonnance, et j’y ai, je l’espère, discerné le corps du Seigneur comme rompu pour mes péchés, et reconnu que son précieux sang a été versé pour mes transgressions.
255. Une fois que j’inclinais quelque peu à la consomption, je fus, vers le printemps, soudain et violemment saisi d’une grande faiblesse dans mon homme extérieur, au point que je pensai ne pas pouvoir vivre. Alors je recommençai à me livrer à un sérieux examen de mon état et de ma condition pour l’avenir, et de mes preuves pour ce monde béni à venir ; car c’a été, j’en bénis le nom de Dieu, ma coutume ordinaire, toujours, et surtout au jour de l’affliction, de m’efforcer de garder clairement devant mes yeux ma part à la vie à venir.
256. Mais je n’eus pas plus tôt commencé à rappeler à ma mémoire mon expérience passée de la bonté de Dieu envers mon âme, que vint affluer dans mon esprit une multitude innombrable de mes péchés et de mes transgressions, parmi lesquels ceux qui m’affligeaient le plus à ce moment étaient ceux-ci : mon engourdissement, ma lourdeur et ma froideur dans les saints devoirs ; les égarements de mon cœur, ma lassitude en toutes bonnes choses, mon manque d’amour pour Dieu, pour ses voies et pour son peuple ; avec, au bout de tout cela, cette question : Sont-ce là les fruits du christianisme ? sont-ce là les marques d’un homme béni ?
257. À la vue de ces choses ma maladie redoubla, car maintenant j’étais malade dans mon homme intérieur ; mon âme était accablée de culpabilité ; maintenant aussi mon expérience passée de la bonté de Dieu envers moi me fut entièrement ôtée de l’esprit, et cachée comme si elle n’avait jamais existé ni jamais été vue. Mon âme était maintenant cruellement serrée entre ces deux considérations : Vivre, je ne le puis pas ; mourir, je ne l’ose pas. Alors je sombrai et je tombai en mon esprit, et j’étais sur le point de tout tenir pour perdu ; mais comme je marchais de long en large dans la maison, en homme qui est dans l’état le plus misérable, cette parole de Dieu saisit mon cœur : Vous êtes « gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ » (Romains 3:24). Mais oh ! quel changement elle opéra en moi !
258. Je fus alors comme un homme réveillé de quelque sommeil et de quelque rêve agités ; et, prêtant l’oreille à cette sentence céleste, ce fut comme si je l’entendais ainsi expliquée : Pécheur, tu penses qu’à cause de tes péchés et de tes infirmités je ne puis sauver ton âme ; mais voici, mon Fils est près de moi, c’est sur lui que je regarde, et non sur toi, et je te traiterai selon le plaisir que je prends en lui. Là-dessus mon esprit fut grandement éclairé, et je fus amené à comprendre que Dieu pouvait justifier un pécheur à tout moment ; il lui suffisait de regarder Christ et de nous imputer ses bienfaits, et l’œuvre était aussitôt faite.
259. Et comme je méditais ainsi, cette Écriture aussi vint avec une grande puissance sur mon esprit : « il nous a sauvés, non à cause des œuvres de justice que nous aurions faites, mais selon sa miséricorde », etc. (Tite 3:5 ; 2 Timothée 1:9). Alors je fus élevé en haut ; je me vis dans les bras de la grâce et de la miséricorde ; et alors qu’auparavant j’avais peur de penser à l’heure de la mort, maintenant je m’écriais : Que je meure ! Maintenant la mort était aimable et belle à mes yeux ; car je voyais que nous ne vivrons jamais vraiment avant d’être partis pour l’autre monde. Oh ! me semblait-il, cette vie n’est qu’un sommeil en comparaison de celle d’en haut. En ce temps-là aussi je vis dans ces mots : « héritiers de Dieu » (Romains 8:17), plus que je ne pourrai jamais l’exprimer tant que je vivrai en ce monde. « Héritiers de Dieu » ! Dieu lui-même est la portion des saints. Cela, je le vis et je m’en émerveillai, mais je ne puis vous dire ce que je vis.
260. De nouveau, une autre fois que j’étais très malade et faible, pendant tout ce temps aussi le tentateur m’assaillit fortement — car je trouve qu’il est fort porté à assaillir l’âme quand elle commence à s’approcher du tombeau ; c’est alors son occasion —, s’efforçant de me cacher mon expérience passée de la bonté de Dieu, et mettant aussi devant moi les terreurs de la mort et le jugement de Dieu ; si bien qu’à ce moment, par la crainte de me perdre pour toujours si je venais à mourir alors, j’étais comme un mort avant que la mort fût venue, et c’était comme si je me sentais déjà descendre dans la fosse ; il me semblait, dis-je, qu’il n’y avait pas d’autre chemin : c’était en enfer que je devais aller. Mais voici, juste au milieu de ces craintes, ces paroles touchant les anges qui portèrent Lazare dans le sein d’Abraham fondirent sur moi, comme pour dire : Il en sera ainsi de toi quand tu quitteras ce monde. Cela ranima doucement mon esprit, et m’aida à espérer en Dieu ; et quand j’y eus médité un moment avec consolation, cette parole tomba avec un grand poids sur mon esprit : « O mort, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon? » (1 Corinthiens 15:55). Là-dessus je fus rétabli à la fois de corps et d’esprit, car ma maladie disparut aussitôt, et je repris avec consolation mon travail pour Dieu.
261. Une autre fois, alors que tout juste auparavant j’étais en assez bon état, l’esprit plein de saveur, il tomba soudain sur moi un grand nuage de ténèbres, qui me cacha tellement les choses de Dieu et de Christ que ce fut comme si je ne les avais jamais vues ni connues de ma vie ; mon âme fut aussi tellement envahie par une disposition d’esprit insensible et sans cœur que je ne pouvais sentir mon âme se mouvoir ni s’élancer vers la grâce et la vie par Christ ; c’était comme si mes reins étaient brisés, ou comme si mes mains et mes pieds avaient été liés ou attachés avec des chaînes. En ce temps-là aussi je sentis une certaine faiblesse saisir mon homme extérieur, ce qui rendait l’autre affliction d’autant plus lourde et plus pénible pour moi.
262. Après être resté dans cet état environ trois ou quatre jours, comme j’étais assis au coin du feu, je sentis soudain cette parole retentir dans mon cœur : Il faut que j’aille à Jésus. Là-dessus mes ténèbres et mon athéisme d’auparavant s’enfuirent, et les bénies choses du ciel furent placées sous mes yeux. Tandis que j’étais ainsi saisi par cette soudaine surprise : Femme, dis-je, y a-t-il une Écriture comme celle-ci : Il faut que j’aille à Jésus ? Elle répondit qu’elle ne savait pas ; c’est pourquoi je restai assis, méditant toujours, pour voir si je pourrais me rappeler un tel passage ; je n’étais pas resté assis plus de deux ou trois minutes que vinrent fondre sur moi ces mots : « des myriades qui forment le chœur des anges » ; et en même temps le douzième chapitre de l’épître aux Hébreux, touchant la montagne de Sion, fut placé devant mes yeux (v. 22-24).
263. Alors, avec joie, je dis à ma femme : Oh ! maintenant je sais, je sais ! Cette nuit-là fut pour moi une bonne nuit ; j’en ai eu peu de meilleures. Je désirais la compagnie de quelques-uns du peuple de Dieu, afin de pouvoir leur communiquer ce que Dieu m’avait montré. Christ fut un Christ précieux pour mon âme cette nuit-là ; je pouvais à peine rester couché dans mon lit, à cause de la joie, de la paix et du triomphe que j’avais par Christ. Cette grande gloire ne demeura pas sur moi jusqu’au matin ; pourtant ce douzième chapitre de l’épître aux Hébreux (Hébreux 12:22-24) fut pour moi une Écriture bénie pendant bien des jours de suite après cela.
264. Voici ces paroles : « vous vous êtes approchés de la montagne de Sion, de la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, des myriades qui forment le chœur des anges, de l’assemblée des premiers-nés inscrits dans les cieux, du juge qui est le Dieu de tous, des esprits des justes parvenus à la perfection, de Jésus qui est le médiateur de la nouvelle alliance, et du sang de l’aspersion qui parle mieux que celui d’Abel. » Par cette bénie sentence le Seigneur me conduisit encore et encore, d’abord vers telle parole, puis vers telle autre, et il me montra une gloire merveilleuse en chacune d’elles. Ces paroles aussi ont souvent été depuis ce temps un grand rafraîchissement pour mon esprit. Béni soit Dieu de ce qu’il a eu pitié de moi.
Chapitre 3 terminé
Grâce abondante pour le premier des pécheurs ; ou bref récit de l’immense miséricorde de Dieu en Christ envers son pauvre serviteur John Bunyan