George Müller de Bristol
Conduit par Dieu dans une nouvelle sphère

Chapitre 9 · 23 min de lecture · 30 min d’écoute

Conduit par Dieu dans une nouvelle sphère

SI beaucoup de choses dépendent du choix de l’œuvre que nous avons à accomplir et du champ où nous devons l’accomplir, il ne faut pas oublier combien dépendent aussi le moment où elle est entreprise, la manière dont elle est exécutée et les compagnons du labeur. En toutes ces choses, le véritable ouvrier attendra le signe, le regard ou le geste du Maître avant de faire un seul pas.

Nous voici parvenus à une nouvelle bifurcation de la route, où le chemin à suivre commence à devenir plus clair. Le centre futur et permanent de l’œuvre de sa vie est, à ce point, nettement désigné au serviteur de Dieu par la direction divine.

En mars 1832, son ami M. Henry Craik quitta Shaldon pour quatre semaines de travail à Bristol, où M. Müller avait la forte impression que le Seigneur réservait à M. Craik une sphère d’activité plus durable ; mais il ne lui était pas encore venu à l’esprit qu’il serait lui-même un collaborateur dans cette sphère, et qu’il trouverait dans cette même ville le lieu de sa demeure permanente et le centre des activités de sa vie. Dieu conduisit de nouveau l’aveugle par un chemin qu’il ne connaissait pas. La conviction avait cependant grandi en lui que le Seigneur le déliait de Teignmouth ; sans avoir en vue aucun autre champ précis, il sentait que son ministère y touchait à sa fin, et il inclinait à reprendre ses tournées de lieu en lieu, cherchant surtout à amener les croyants à une confiance plus entière en Dieu, à un sentiment plus profond de sa fidélité, et à une étude plus approfondie de sa Parole. Son penchant pour ce ministère itinérant était fortifié par le fait qu’en dehors de Teignmouth sa prédication lui donnait à la fois beaucoup plus de joie et de sentiment de puissance, et attirait davantage d’auditeurs.

Le 13 avril, une lettre de M. Craik, invitant M. Müller à se joindre à son œuvre à Bristol, fit une telle impression sur son esprit qu’il commença à examiner dans la prière si ce n’était pas l’appel de Dieu, et si un champ mieux approprié à ses dons ne s’ouvrait pas devant lui. Le jour du Seigneur suivant, prêchant sur le retour du Seigneur, il parla de l’effet de cette bienheureuse espérance, qui pousse le messager de Dieu à rendre témoignage plus largement et de lieu en lieu, et rappela aux frères qu’il avait refusé de s’engager à demeurer avec eux afin d’être libre, à tout moment, de suivre ailleurs la direction divine.

Le 20 avril, M. Müller partit pour Bristol. Pendant le voyage, il resta muet, n’ayant aucune liberté pour parler de Christ, ni même pour distribuer des traités, et cela le porta à la réflexion. Il vit que ce qu’on appelle « l’œuvre du Seigneur » l’avait entraîné à substituer l’action à la méditation et à la communion. Il avait négligé « l’heure tranquille » avec Dieu, qui fournit à la vie spirituelle à la fois son souffle et son pain. Il n’est pas de leçon plus importante à apprendre pour nous, et pourtant combien nous sommes lents à l’apprendre : rien d’autre ne peut compenser l’absence de moments habituels mis à part pour la méditation pieuse de la parole de Dieu et pour la prière.

Nous sommes enclins à penser, par exemple, que la conversation avec des frères chrétiens et le cours ordinaire de l’activité chrétienne — surtout lorsque nous sommes très occupés à prêcher la Parole et à visiter des âmes en quête ou dans le besoin — compensent la perte de la solitude avec Dieu dans le lieu secret. Nous courons à une réunion publique après quelques minutes à peine de prière personnelle, laissant un temps précieux s’engloutir dans les plaisirs de la société, retenus de nous retirer par une fausse délicatesse, alors que nous excuser pour une communion nécessaire avec Dieu et sa parole eût été peut-être le meilleur témoignage possible auprès de ceux dont la compagnie nous retenait indûment ! Que de fois nous nous précipitons d’un engagement public à un autre sans le moindre intervalle convenable pour renouveler nos forces en nous attendant au Seigneur, comme si Dieu se souciait davantage de la quantité que de la qualité de notre service !

M. Müller eut ici la grâce de discerner l’un des principaux périls qui guettent l’homme affairé en ce temps de hâte insensée. Il vit que, si nous devons nourrir les autres, il faut que nous soyons nourris nous-mêmes ; et que même les exercices publics et communs de louange et de prière ne peuvent jamais fournir la nourriture qui n’est dispensée au croyant que dans le cabinet — ce lieu retiré, à la porte close et à la fenêtre ouverte, où il rencontre Dieu seul à seul. Dans un chapitre précédent, nous avons rappelé que trois fois, dans la parole de Dieu, nous trouvons une prescription divine pour une prospérité véritable. Dieu dit à Josué : « Que ce livre de la loi ne s’éloigne point de ta bouche; médite-le jour et nuit, pour agir fidèlement selon tout ce qui y est écrit; car c’est alors que tu auras du succès dans tes entreprises, c’est alors que tu réussiras » (Josué 1:8.) Cinq cents ans plus tard, l’auteur inspiré du premier psaume répète la promesse en termes qui ne laissent aucun doute. L’Esprit y dit de celui qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel et qui la médite jour et nuit, qu’« il est comme un arbre planté près d’un courant d’eau, Qui donne son fruit en sa saison, Et dont le feuillage ne se flétrit point: Tout ce qu’il fait lui réussit. » Ici, celui qui étudie avec piété et méditation le livre béni de Dieu est comparé à un arbre toujours vert, planté près de sources d’eau qui ne tarissent jamais ; son fruit ne cesse pas, non plus que sa verdure — et tout ce qu’il fait lui réussit ! Plus de mille ans s’écoulent, et, avant que le Nouveau Testament soit scellé comme achevé, l’Esprit rend une fois de plus, pour l’essentiel, le même bienheureux témoignage : « Celui qui aura plongé les regards dans la loi parfaite, la loi de la liberté, et qui aura persévéré » (c.-à-d. persévéré à regarder — méditant ce qu’il y contemple, de peur d’oublier l’impression reçue dans le miroir de la Parole), « celui-là sera heureux dans son activité » (Jacques 1:25.)

Nous avons donc ici un triple témoignage sur le secret de la vraie prospérité et d’une bénédiction sans mélange : la méditation et la réflexion pieuses sur les Écritures, qui sont tout à la fois un livre de loi, un fleuve de vie et un miroir de soi-même — propres à communiquer la volonté de Dieu, la vie de Dieu et la puissance transformatrice de Dieu. Il commet une erreur fatale, le croyant qui, pour quelque raison que ce soit, néglige l’étude de la parole de Dieu dans la prière. Lire le saint livre de Dieu, s’en servir pour s’examiner soi-même, et le convertir en prière, et ainsi en sainteté de vie, voilà le grand secret de la croissance dans la grâce et dans la piété. L’ouvrier qui travaille pour Dieu doit d’abord être un ouvrier qui travaille avec Dieu : il lui faut avoir de la puissance auprès de Dieu et l’emporter auprès de lui dans la prière, s’il veut avoir de la puissance auprès des hommes et l’emporter auprès d’eux par la prédication ou par toute autre forme de témoignage et de service. À tout prix, assurons-nous de cette préparation suprême à notre œuvre — la préparation de notre propre âme ; et pour cela, il nous faut prendre le temps d’être seuls avec sa parole et son Esprit, afin de rencontrer véritablement Dieu et de comprendre sa volonté et la révélation qu’il fait de lui-même.

Si nous cherchons les secrets de la vie qu’a menée George Müller et de l’œuvre qu’il a accomplie, voilà la clef même de tout le mystère ; et avec cette clef, tout croyant peut ouvrir les portes d’une croissance prospère dans la grâce et d’une puissance dans le service. La parole de Dieu est sa PAROLE — l’expression de sa pensée, la révélation de son esprit et de son cœur. Le but suprême de la vie est de connaître Dieu et de le faire connaître ; et comment cela est-il possible tant que nous négligeons le moyen même qu’il a choisi pour nous communiquer cette connaissance ! Christ lui-même, la Parole vivante, se trouve comme enchâssé dans la parole écrite. Notre connaissance de Christ dépend de notre familiarité avec les saintes Écritures, qui sont le reflet de son caractère et de sa gloire — le firmament à travers l’étendue duquel il s’avance comme le Soleil de justice.

Le 22 avril 1832, George Müller monta pour la première fois dans la chaire de la chapelle Gideon. Le fait et la date méritent d’être soigneusement notés, comme le nouveau tournant d’une carrière d’une grande utilité. Désormais, pendant presque exactement soixante-six ans, Bristol allait être inséparablement associé à son nom. S’il avait pu prévoir, en ce jour du Seigneur, quelle œuvre le Seigneur accomplirait par lui dans cette ville ; comment, de ce centre, son influence rayonnerait jusqu’aux extrémités de la terre, et comment, même après son départ, il continuerait à rendre témoignage par les œuvres qui le suivraient, combien son cœur se serait gonflé jusqu’à éclater de sainte gratitude et de louange, — tandis que, dans son humilité, il aurait reculé, saisi de crainte et d’étonnement, devant une responsabilité et une occasion si vastes et si écrasantes !

L’après-midi de ce premier sabbat, il prêcha à la chapelle Pithay un sermon que Dieu bénit de façon manifeste. Parmi ceux qui furent convertis par ce sermon se trouvait un jeune homme, ivrogne notoire. Et, avant le coucher du soleil, M. Müller, qui entendit le soir M. Craik prêcher, était pleinement persuadé que le Seigneur l’avait amené à Bristol dans un dessein, et que c’était là, pour un temps du moins, qu’il devait travailler. Tous deux, lui et son frère Craik, sentirent cependant que Bristol n’était pas le lieu où parvenir à une décision claire, car le jugement risquait d’être indûment faussé sous la pression des sollicitations personnelles ; aussi résolurent-ils de retourner dans leurs champs de travail respectifs, pour y attendre paisiblement du Seigneur la sagesse d’en haut qu’il a promise. Ils partirent pour le Devonshire le premier mai ; mais déjà un frère avait été amené à prendre à sa charge le loyer de la chapelle Bethesda, comme lieu destiné à leurs travaux communs, assurant ainsi un second et spacieux bâtiment pour le culte public.

Une telle bénédiction avait reposé sur ces neuf jours de témoignage commun à Bristol, qu’ils en conclurent tous deux que le Seigneur les y appelait assurément. Le sceau de son approbation avait été mis sur tout ce qu’ils avaient entrepris, et la dernière réunion à la chapelle Gideon, le 29 avril, avait attiré une telle foule que beaucoup durent repartir faute de place.

M. Müller trouva là l’occasion d’exercer l’humilité, car il vit que beaucoup préféraient de beaucoup les dons de son frère aux siens ; pourtant, comme M. Craik ne voulait venir à Bristol qu’avec lui pour compagnon de joug, la grâce de Dieu le rendit capable d’accepter l’humiliation d’être le moins apprécié des deux, et le consola par la pensée que deux valent mieux qu’un, que chacun pourrait peut-être suppléer à quelque manque de l’autre, et qu’ainsi tous deux ensemble seraient d’un plus grand profit et d’une plus grande bénédiction, tant pour les pécheurs que pour les saints — comme l’événement le montra. Cette même grâce de Dieu aida M. Müller à s’élever plus haut — non, disons plutôt à descendre plus bas, et, « par honneur, usez de prévenances réciproques », à se réjouir plutôt qu’à porter envie ; et, comme Jean-Baptiste, à se dire en lui-même : « Un homme ne peut recevoir que ce qui lui a été donné du ciel. » Un esprit si humble reçoit souvent, dès cette vie, sa rémunération. Si profonde que fût l’empreinte de M. Craik sur Bristol, l’influence de M. Müller fut plus profonde et plus étendue encore. Henry Craik étant mort en 1866, l’œuvre de M. Müller s’étendit sur une période beaucoup plus longue ; et comme il lui fut donné de faire de si vastes tournées missionnaires à travers le monde, son témoignage porta bien plus loin. L’homme au cœur humble, qui s’était abaissé pour prendre la dernière place et consentait à rester le plus obscur, fut élevé par Dieu au siège le plus haut et au plus grand trône d’influence.

En quelques semaines, la volonté du Seigneur quant à leur nouvelle sphère devint si claire pour ces deux frères que, le 23 mai, M. Müller quitta Teignmouth pour Bristol, suivi le lendemain par M. Craik. À la réunion des croyants, à la chapelle Gideon, ils exposèrent leurs conditions, qui furent acceptées : qu’on les regarderait comme n’acceptant aucun lien fixe avec l’assemblée, prêchant de la manière et pour le temps qui leur paraîtraient conformes à la volonté du Seigneur ; qu’ils ne seraient asservis à aucun règlement parmi eux ; que la location des bancs serait abolie ; et que, comme dans le Devonshire, ils s’attendraient au Seigneur pour pourvoir à tous leurs besoins temporels par les offrandes volontaires de ceux auprès desquels ils exerceraient leur ministère.

En moins d’un mois, la chapelle Bethesda avait été louée pour un an dans des conditions qui ne risquaient d’entraîner aucune dette, et le 6 juillet les réunions y commencèrent, comme à Gideon. Dès le tout début, l’Esprit mit son sceau sur l’œuvre commune de ces deux frères. Dix jours après la réunion d’ouverture à Bethesda, une soirée ayant été fixée pour les âmes en quête, la foule de ceux qui cherchaient conseil fut si grande qu’il fallut plus de quatre heures pour s’occuper des âmes une à une ; et ainsi, de temps à autre, de semblables réunions furent tenues avec le même encouragement.

Le 13 août 1832 fut un jour mémorable. Ce soir-là, à la chapelle Bethesda, M. Müller, M. Craik, un autre frère et quatre sœurs — sept en tout seulement — s’assirent ensemble, s’unissant en communion d’Église « sans aucun règlement, — ne désirant qu’agir selon la lumière qu’il plairait au Seigneur de donner par sa Parole. »

C’est là une inscription très courte et très simple dans le journal de M. Müller, mais elle a une portée des plus solennelles. Elle consigne ce qui fut pour lui une consécration à l’œuvre sacrée d’édifier une Église apostolique simple, sans autre manuel de direction que le Nouveau Testament ; et elle nous introduit en fait dans la TROISIÈME PÉRIODE de sa vie, où il entra pleinement dans l’œuvre pour laquelle Dieu l’avait mis à part. Les étapes suivantes se succédèrent dès lors rapidement. Dieu ayant préparé l’ouvrier et rassemblé les matériaux, l’édifice s’éleva tranquillement et rapidement jusqu’à ce que l’œuvre de sa vie fût achevée.

Le choléra faisait alors rage à Bristol. Ce terrible « fléau de Dieu » parut d’abord vers le milieu de juillet et sévit trois mois ; des réunions de prière se tinrent souvent, et pendant un temps chaque jour, pour implorer la fin de ce châtiment. La mort rôdait partout, le glas des funérailles sonnait presque sans relâche, et une gravité solennelle pesait comme un sombre drap mortuaire sur toute la population. Bien entendu, de nombreuses visites aux malades, aux mourants et aux affligés devinrent nécessaires ; mais il est remarquable que, de tous les enfants de Dieu parmi lesquels travaillaient M. Müller et M. Craik, un seul mourut de cette maladie.

Au milieu de toute la tristesse et de toute la douleur d’une épidémie mortelle, une petite fille naquit à M. et Mme Müller le 17 septembre 1832. Un doux parfum s’attache à son nom, Lydia, car elle devint l’une des plus pures saintes de Dieu et l’épouse bien-aimée de James Wright. Que nous prévoyons peu, sur le moment, l’avenir d’un nouveau-né qui, comme Samuel, peut être, par le décret de Dieu, établi prophète de l’Éternel, ou mis à part pour quelque sphère de service particulière, comme cette autre Lydie, à qui le Seigneur ouvrit le cœur et qu’il appela à être le noyau de la première Église chrétienne d’Europe.

L’humilité sincère de M. Müller, et la docilité qui accompagne toujours cette grâce inconsciente d’elle-même, trouvèrent un nouvel exercice lorsque les réunions avec les âmes en quête révélèrent que la prédication de son collègue était beaucoup plus employée de Dieu que la sienne pour la conviction et la conversion. Cette découverte le conduisit à un profond examen de soi-même, et il conclut que trois raisons se trouvaient derrière ce fait : premièrement, M. Craik était plus spirituel que lui ; deuxièmement, il priait avec plus d’ardeur pour obtenir la puissance qui convertit ; et troisièmement, il s’adressait plus souvent directement aux inconvertis dans ses prédications publiques. Ces révélations de sa propre insuffisance relative ne s’épuisèrent pas en vains reproches contre lui-même, mais le conduisirent aussitôt à une prière plus instante, à une préparation plus diligente pour s’adresser aux inconvertis, et à des appels plus fréquents adressés à cette catégorie d’auditeurs. Dès lors, la prédication de M. Müller porta le sceau de Dieu tout autant que celle de son frère. Quelle salutaire leçon à apprendre : à tout défaut de notre service il y a une cause, et l’unique remède tout-suffisant est le trône de la grâce, dont nous pouvons nous approcher avec assurance en tout temps de besoin, pour y trouver grâce et secours ! Nous avons déjà noté que M. Müller ne se contenta pas de prier davantage, mais qu’il apporta une diligence et une étude nouvelles à la préparation de discours propres à réveiller les âmes insouciantes. Dans la sphère surnaturelle comme dans la sphère naturelle, il y a une loi de cause et d’effet. L’Esprit de Dieu lui-même n’agit pas sans ordre ni méthode ; il a ses canaux choisis par lesquels il répand la bénédiction. Il n’y a pas de hasard dans le monde spirituel. « L’Esprit souffle où il veut », mais le vent lui-même a ses circuits. Il y a une manière de prêcher propre à produire la conviction et la conversion, et il y en a une autre qui ne l’est pas. Même dans l’usage fidèle de la vérité, il y a place pour le discernement et le choix. Dans l’arsenal de la parole de Dieu se trouvent de nombreuses armes, qui toutes ont leurs usages et leurs emplois divers. Heureux l’ouvrier ou le soldat qui cherche à savoir quel instrument ou quelle arme Dieu destine à chaque travail ou à chaque combat ! Nous devons nous appliquer à demeurer en une telle communion avec sa parole et son Esprit que chacun de nous soit véritablement « un ouvrier qui n’a point à rougir, qui dispense droitement la parole de la vérité. » (2 Tim. 2:15.)

Cette expression, qu’on trouve dans la seconde lettre de Paul à Timothée, est très singulière (ορθοτομουντα τον λογον της αληθειας). Elle semble à peu près équivalente à la locution latine recte viam secare — tracer une route droite — et donne à entendre que le véritable ouvrier de Dieu est semblable à l’ingénieur à qui il est donné de construire une route directe vers un point déterminé. Le cœur et la conscience de l’auditeur sont le point à atteindre, et le but du prédicateur doit être d’user de la vérité de Dieu de manière à répondre le plus directement et le plus efficacement aux besoins de l’auditeur. Il doit éviter tous les détours, toutes les échappatoires, toutes les excuses trompeuses et tous les chemins de traverse de l’argumentation, et chercher, avec l’aide de Dieu, à trouver la route la plus courte, la plus droite et la plus rapide vers les convictions et les résolutions de ceux à qui il parle. Et si le constructeur de routes, avant toute autre démarche, commence par relever soigneusement son terrain et tracer son itinéraire, combien plus le prédicateur doit-il d’abord étudier les besoins de ses auditeurs et les meilleurs moyens d’y répondre avec succès, puis, avec plus de soin et de prière encore, étudier comment appliquer la parole de Dieu et le message de l’Évangile à ces besoins !

Au début de l’année 1833, des lettres de missionnaires de Bagdad pressèrent MM. Müller et Craik de les rejoindre dans leurs travaux en ce champ lointain, et accompagnaient l’invitation de traites de deux cents livres pour les frais de voyage. Deux semaines de recherche dans la prière de la pensée du Seigneur les amenèrent cependant à une décision claire de ne pas partir — choix qu’ils ne regrettèrent jamais, et qui n’est rapporté ici que pour que la biographie soit complète, et pour montrer de quelle manière chaque nouvel appel au service était pesé et tranché.

Nous arrivons maintenant à une autre étape de l’entrée de M. Müller dans l’œuvre complète de sa vie. En février 1832, il avait commencé à lire la biographie d’A. H. Francke, le fondateur des maisons d’orphelins de Halle. Comme cette vie et cette œuvre furent sans aucun doute employées de Dieu pour faire de lui un instrument semblable dans un service apparenté, et pour façonner jusqu’aux méthodes de sa philanthropie, une brève esquisse de la carrière de Francke pourra être utile.

August H. Francke était un compatriote de Müller. Vers 1696, à Halle, en Prusse, il avait entrepris la plus grande œuvre en faveur des enfants pauvres qui existât alors dans le monde. Il se confia en Dieu, et celui en qui il se confiait ne lui fit pas défaut, mais l’aida abondamment d’un bout à l’autre.

Les établissements, qui ressemblaient plutôt à une grande rue qu’à un bâtiment, furent construits, et environ deux mille enfants orphelins y furent logés, nourris, vêtus et instruits. Pendant une trentaine d’années, tout se poursuivit sous les yeux mêmes de Francke, jusqu’en 1727, où il plut au Maître d’appeler son serviteur à monter plus haut ; et après son départ, son gendre, animé du même esprit, en devint le directeur. Deux cents ans ont passé, et ces maisons d’orphelins existent toujours et poursuivent leur noble but.

Il suffit de considérer ces faits et de comparer à l’œuvre de Francke à Halle les monuments que George Müller a élevés sur Ashley Down à un Dieu qui exauce la prière, pour voir que, dans l’ensemble, la seconde œuvre ressemble à la première au point d’en être, à bien des égards, la réplique. M. Müller commença son œuvre des orphelins un peu plus de cent ans après la mort de Francke ; il finit par loger, nourrir, vêtir et instruire plus de deux mille orphelins année après année ; il dirigea personnellement l’œuvre pendant plus de soixante ans — deux fois plus longtemps que Francke n’avait dirigé la sienne — et, à sa mort, il laissa de même son gendre, animé du même esprit, pour lui succéder comme seul directeur de l’œuvre. Il est à peine besoin d’ajouter que, ayant commencé son entreprise, comme Francke, dans la seule dépendance de Dieu, le fondateur des maisons d’orphelins de Bristol ne se confia, du commencement à la fin, qu’en lui seul.

Il est très remarquable de voir comment, lorsque Dieu prépare un ouvrier pour un service déterminé, il le fait souvent sortir des sentiers battus pour l’engager dans un chemin qui lui est tout particulier, au moyen de quelque biographie frappante, ou par le contact avec quelque autre serviteur vivant qui accomplit une œuvre semblable et manifeste l’esprit qui doit le guider s’il veut connaître un vrai succès. La méditation de la vie et de l’œuvre de Francke amena tout naturellement cet homme, qui avait faim d’une utilité plus large, à penser davantage aux pauvres petits abandonnés sans foyer qui l’entouraient, et à se demander s’il ne pourrait pas, lui aussi, imaginer sous le regard de Dieu quelque moyen de pourvoir à leurs besoins ; et, tandis qu’il méditait, le feu s’embrasa.

Dès le 12 juin 1833, alors qu’il n’avait pas encore vingt-huit ans, la flamme intérieure commença à trouver une issue dans un projet qui fut le premier pas en avant vers son œuvre des orphelins. Il lui vint à l’esprit de rassembler, vers huit heures chaque matin, les enfants pauvres des rues, de leur donner un morceau de pain pour leur déjeuner, puis, pendant environ une heure et demie, de leur apprendre à lire ou de leur lire les saintes Écritures ; et plus tard de rendre le même service aux pauvres adultes et âgés. Il commença aussitôt à nourrir de trente à quarante de ces personnes, assuré que, à mesure que leur nombre augmenterait, la provision du Seigneur augmenterait aussi. Ayant ouvert son cœur à M. Craik, il fut conduit vers un local qui pouvait contenir cent cinquante enfants et qu’on pouvait louer pour dix shillings par an, ainsi que vers un frère âgé qui se chargerait volontiers de l’enseignement.

Des obstacles imprévus empêchèrent cependant la réalisation de ce plan. Le travail qui pesait déjà sur M. Müller et M. Craik, l’augmentation rapide du nombre de ceux qui venaient demander de la nourriture, et la gêne causée aux voisins par ces foules de désœuvrés qui s’attroupaient dans les rues et traînaient çà et là par bandes — telles furent quelques-unes des raisons pour lesquelles on abandonna cette méthode. Mais la pensée et le but essentiels ne furent jamais perdus de vue : Dieu avait planté une semence dans le sol du cœur de M. Müller, qui devait bientôt lever dans l’œuvre des orphelins et dans l’Institution pour la connaissance des Écritures, avec ses nombreuses branches et ses fruits qui s’étendirent au loin.

De temps à autre, un regard en arrière sur la manière dont le Seigneur l’avait conduit encourageait son cœur, tandis qu’il regardait vers des chemins inconnus et des scènes encore inéprouvées. Il note à cette époque — la fin de l’année 1833 — que, durant les quatre années écoulées depuis qu’il avait commencé à se confier au Seigneur seul pour ses besoins temporels, il n’avait manqué de rien. Il avait reçu durant la première année cent trente livres, durant la deuxième cent cinquante et une, durant la troisième cent quatre-vingt-quinze, et durant la dernière deux cent soixante-sept — le tout en offrandes volontaires, et sans avoir jamais demandé un penny à aucun être humain. Il ne s’était tourné que vers le Seigneur, et pourtant il avait reçu non seulement de quoi pourvoir à ses besoins, mais une provision croissante, d’année en année. Il remarqua néanmoins aussi qu’à la fin de chaque année il lui restait très peu de chose, sinon rien, et que beaucoup lui était venu par des canaux étranges, de lieux très éloignés et de personnes qu’il n’avait jamais vues. Il observa encore que, dans chaque cas, la provision correspondait au besoin, selon qu’il était plus grand ou moindre. Il consigne soigneusement, pour le profit d’autrui, que, lorsque les demandes de secours étaient nombreuses, le grand Pourvoyeur se montra capable et désireux d’envoyer du secours en proportion.* Les voies de la conduite divine qu’il avait ainsi éprouvées dans les premières années de sa vie de confiance se marquèrent et s’amplifièrent dans toute son expérience ultérieure, et les leçons apprises durant ces quatre premières années le préparèrent à d’autres, enseignées dans la même école de Dieu et par le même Maître.

* Vol. I, p. 105.

Ainsi Dieu avait amené son serviteur, par un chemin qu’il ne connaissait pas, au lieu même et à la sphère de l’œuvre la plus vaste et la plus durable de sa vie. Il avait façonné et formé le vase qu’il s’était choisi, et nous allons voir maintenant à quels desseins d’une utilité universelle ce vase de terre allait servir, et combien manifestement cette grande puissance devait être attribuée à Dieu, et non à l’homme.

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