George Müller de Bristol
La nouvelle naissance et la vie nouvelle

Chapitre 4 · 23 min de lecture · 29 min d’écoute

La nouvelle naissance et la vie nouvelle

LES jours perdus du péché étant désormais passés pour toujours, les jours du ciel sur la terre commencèrent à poindre, et leur éclat alla croissant jusqu’au milieu du jour.

Nous entrons dans la deuxième période de la vie que nous passons en revue. Après vingt années de mauvaises actions, George Müller se convertit à Dieu, et la nature radicale du changement prouve et manifeste de façon frappante la souveraineté de la Grâce toute-puissante. Il avait été gardé au milieu de scènes de péché scandaleux et flagrant, et préservé à travers bien des périls ainsi que deux maladies graves, parce que des desseins divins de miséricorde devaient s’accomplir en lui. Aucune autre explication ne peut rendre compte des faits de manière satisfaisante.

Que ceux qui voudraient expliquer une telle conversion sans faire entrer Dieu en ligne de compte se rappellent qu’elle eut lieu à un moment où ce jeune pécheur était plus insouciant que jamais ; où, depuis des années, il n’avait pas lu la Bible et n’en possédait même pas d’exemplaire ; où il avait rarement assisté à un culte et n’avait encore jamais entendu un seul sermon évangélique ; où aucun croyant ne lui avait jamais dit ce que c’est que de croire au Seigneur Jésus-Christ et de vivre avec l’aide de Dieu et selon sa Parole ; où, en fait, il n’avait aucune idée des premiers éléments de la doctrine de Christ, ni de la vraie nature d’une vie sainte, mais pensait que tous les autres étaient comme lui, sauf dans le degré de dépravation et d’iniquité. Ce jeune homme était ainsi parvenu à l’âge d’homme sans avoir appris cette vérité élémentaire que les pécheurs et les saints diffèrent non en degré, mais en nature ; que si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature ; et pourtant le cœur endurci d’un tel homme, à un tel moment et dans de telles conditions, fut à ce point travaillé par le Saint-Esprit qu’il se trouva soudain introduit dans une sphère de vie nouvelle, avec de nouvelles aptitudes à son atmosphère nouvelle.

La main divine se voit doublement dans cette histoire lorsque, en regardant en arrière, nous voyons que ce fut aussi la période de préparation à l’œuvre de sa vie — préparation d’autant plus mystérieuse qu’il n’avait encore ni idée ni pressentiment de cette œuvre. Au cours des dix années suivantes, nous verrons le divin Potier, pour qui George Müller était un vase d’élection pour le service, façonner et préparer ce vase pour son usage. Chaque pas est un pas de préparation, mais ne peut se comprendre qu’à la lumière que cet avenir projette en arrière sur le ministère unique, auprès de l’Église et du monde, auquel ce nouveau converti était, sans le savoir le moins du monde, mis à part par Dieu, et auquel il allait être si particulièrement consacré.

Un samedi après-midi, vers la mi-novembre 1825, comme ils revenaient d’une promenade, Beta dit à Müller qu’il allait ce soir-là à une réunion dans la maison d’un croyant, où il avait coutume de se rendre le samedi, et où quelques amis se retrouvaient pour chanter, prier, lire la parole de Dieu et un sermon imprimé. Un tel programme n’avait rien qui pût attirer un homme du monde, qui cherchait ses plaisirs quotidiens à la table de jeu et dans la coupe de vin, au bal et au théâtre, et dont les compagnons étaient de jeunes débauchés ; et pourtant George Müller éprouva aussitôt le désir d’aller à cette réunion, sans qu’il eût pu dire pourquoi. Il y avait sans doute en lui un vide conscient que rien n’avait encore comblé, et quelque voix intérieure instinctive lui murmurait qu’il trouverait peut-être là de quoi apaiser la faim de son âme — un je-ne-sais-quoi de rassasiant après quoi il avait, toute sa vie, tâtonné inconsciemment et aveuglément. Il exprima le désir d’y aller, ce que son ami hésita à encourager, de peur qu’un dévot si frivole et si téméraire des plaisirs vicieux ne se sentît mal à l’aise dans une telle assemblée. Il passa cependant prendre le jeune Müller et l’emmena à la réunion.

Durant ses égarements de rétrograde, Beta s’était à la fois associé à George Müller et l’avait aidé dans ses mauvaises voies ; mais, au retour du voyage en Suisse, le sentiment de son péché s’était si bien ranimé qu’il l’avait contraint à faire à son père une confession complète ; et, par l’intermédiaire d’un ami chrétien, un certain docteur Richter, ancien étudiant de Halle, il avait fait la connaissance de ce M. Wagner chez qui se tenaient les réunions. Les deux jeunes gens y allèrent donc ensemble, et l’ancien rétrograde fut employé par Dieu pour « ramener un pécheur de la voie où il s’était égaré », pour sauver « une âme de la mort » et couvrir « une multitude de péchés ».

Ce samedi soir fut le tournant de l’histoire et de la destinée de George Müller. Il se trouva en étrange compagnie, dans un cadre inconnu, respirant une atmosphère nouvelle. Sa gaucherie le rendait si incertain de l’accueil qu’on lui ferait qu’il s’excusa d’être venu. Mais il n’oublia jamais la gracieuse réponse du frère Wagner : « Venez aussi souvent qu’il vous plaira ! la maison et le cœur vous sont ouverts. » Il ne savait guère alors ce qu’il apprit plus tard par une bienheureuse expérience : quelle joie remplit et fait tressaillir le cœur des saints en prière quand un malfaiteur tourne ses pas, si timidement que ce soit, vers un lieu de prière !

Tous les assistants s’assirent et chantèrent un cantique. Puis un frère — qui partit plus tard pour l’Afrique avec la Société missionnaire de Londres — tomba à genoux et demanda la bénédiction de Dieu sur la réunion. Cet agenouillement devant Dieu dans la prière fit sur Müller une impression qui ne s’effaça jamais. Il était dans sa vingt et unième année, et pourtant il n’avait jamais encore vu personne prier à genoux, et, bien entendu, il ne s’était jamais lui-même agenouillé devant Dieu,— l’usage prussien étant de se tenir debout pour la prière publique.

On lut un chapitre de la parole de Dieu, et — toutes les réunions où l’on expliquait les Écritures, sauf par un ecclésiastique ordonné, étant frappées d’interdit comme irrégulières — on lut un sermon imprimé. Lorsque, après un autre cantique, le maître de maison pria, George Müller se disait intérieurement : « Je suis beaucoup plus instruit que cet homme sans lettres, mais je ne saurais pas prier aussi bien que lui. » Chose étrange, une joie nouvelle jaillissait déjà dans son âme, dont il n’aurait pu donner plus d’explication que de son inexplicable désir d’aller à cette réunion. Mais il en était ainsi ; et, sur le chemin du retour, il ne put s’empêcher de dire à Beta : « Tout ce que nous avons vu pendant notre voyage en Suisse, et tous nos plaisirs d’autrefois, ne sont rien en comparaison de cette soirée. »

Il ne put se rappeler si, de retour dans sa chambre, il s’agenouilla lui-même pour prier ; mais il n’oublia jamais qu’une paix et un repos nouveaux et étranges vinrent, d’une manière ou d’une autre, le trouver tandis qu’il était couché cette nuit-là. Étaient-ce les ailes de Dieu qui se refermaient sur lui, après toute sa vaine fuite loin du vrai nid au-dessus duquel le divin Aigle voltige sur ses petits ?

Que les voies de Dieu sont souveraines dans sa manière d’agir ! Chez un pécheur comme Müller, les théologiens auraient exigé une profonde « œuvre de la loi » comme porte nécessaire d’une vie nouvelle. Pourtant il y avait à ce moment aussi peu de conviction profonde de culpabilité et de condamnation que de connaissance profonde de Dieu et des choses divines ; et c’est peut-être parce qu’il y avait si peu de celle-ci qu’il y avait si peu de celle-là.

Toutes nos théories rigides de la conversion échouent devant de tels faits. Nous avons entendu parler d’une petite fille qui s’était confiée si simplement en Christ pour son salut qu’elle ne pouvait rendre compte d’aucune « œuvre de la loi ». Et comme l’un de ces examinateurs d’autrefois, qui pensaient qu’il ne pouvait y avoir de conversion véritable sans une période de profonde conviction, lui demandait : « Mais, mon enfant, et le bourbier du Découragement ? » elle fit une révérence et dit : « S’il vous plaît, monsieur, je ne suis pas venue par là ! »

Les yeux de George Müller n’étaient encore qu’à demi ouverts, comme s’il voyait des hommes comme des arbres, et qui marchent ; mais Christ avait touché ces yeux. Il connaissait peu le grand Médecin, mais, d’une manière ou d’une autre, il avait touché le bord de son vêtement de grâce, et une force était sortie de celui qui porte cette robe sans couture, et qui répond même au plus faible contact de l’âme qui tâtonne à la recherche du salut. Ainsi nous rencontrons ici une autre preuve de l’infinie variété de l’action de Dieu, laquelle, comme le fait même de cette action, est si merveilleuse. Ce samedi soir de novembre 1825 fut pour ce jeune étudiant de Halle la croisée des chemins. Il avait goûté que le Seigneur est bon, bien qu’il ne pût lui-même rendre compte de ce goût nouveau pour les choses divines, qui lui faisait trouver trop long d’attendre une semaine un autre repas ; si bien que, trois fois avant le samedi suivant, il se rendit chez le frère Wagner, pour y sonder les Écritures avec l’aide des frères.

Nous perdrions l’une des principales leçons de cette histoire si nous passions trop vite sur un événement tel que cette conversion et sur la manière exacte dont elle se produisit, car c’est ici que se trouve le premier grand pas dans la préparation, par Dieu, de l’ouvrier pour son œuvre.

Rien n’est plus merveilleux dans l’histoire que les signes et les preuves indubitables d’une adaptation préalable. Les événements de notre vie ne sont pas des disjecta membra — des fragments épars, décousus et accidentels. Dans le livre de Dieu, tous ces événements furent écrits d’avance, alors qu’il n’existait encore rien d’autre que le plan dans la pensée de Dieu — plan destiné à prendre forme progressivement dans l’histoire réelle — comme le suggère peut-être le Psaume 139:16 (en marge).

Nous voyons des pierres et des poutres apportées sur un chantier — les pierres de différentes carrières et les poutres de divers ateliers — et différents ouvriers y ont travaillé en des temps et des lieux qui excluaient tout contact ou toute coopération consciente. Les conditions s’opposent à toute action concertée d’avance ; et pourtant, sans qu’on ait à tailler ni à couper, la pierre s’ajuste à la pierre et la poutre à la poutre — tenons et mortaises, proportions et dimensions, tout se correspond, si bien que, lorsque l’édifice est achevé, il est aussi parfaitement proportionné et aussi exactement ajusté que s’il avait été entièrement préparé dans un seul atelier et assemblé d’avance pour en faire l’essai. En de telles circonstances, aucun homme sensé ne douterait qu’une seule pensée directrice — un seul architecte et maître d’œuvre — eût conçu cet édifice, si nombreux que fussent les carrières, les ateliers et les ouvriers.

Il en est de même de l’histoire de vie que nous écrivons. Les matériaux qui devaient être bâtis en un seul édifice de service venaient de mille sources et furent façonnés par bien des mains ; mais il y avait une convenance mutuelle et une commune adaptation au but visé qui prouvent que celui dont la pensée et le plan embrassent les siècles avait un dessein suprême auquel tous les agents humains contribuaient sans le savoir. La crainte respectueuse que suscite cette vision de l’ouvrage de Dieu grandira en nous à mesure que nous regarderons sous les simples événements humains et au-delà d’eux, pour voir la main divine façonner et assembler tous ces événements et toutes ces expériences en apparence décousus en une seule œuvre de vie.

Par exemple, qu’avons-nous trouvé comme premier pas, première étape de l’histoire spirituelle de George Müller ? Dans une petite réunion de croyants, où pour la première fois il vit un enfant de Dieu prier à genoux, il trouva le premier accès auprès d’un Dieu qui pardonne. Remarquons-le : cet homme allait désormais être singulièrement et particulièrement associé à de simples assemblées scripturaires de croyants, selon le modèle le plus primitif et le plus apostolique — réunions de prière et de louange, de lecture et d’explication de la Parole, telles qu’on en tenait sans doute dans la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc — assemblées destinées principalement et avant tout aux croyants, tenues partout où l’on pouvait trouver un local, sans qu’on fît aucun cas des édifices consacrés et sans absolument aucun attrait profane ou esthétique. De telles assemblées allaient être si étroitement liées à toute la vie, à toute l’œuvre et à tout le témoignage de George Müller qu’elles en deviendraient inséparables de son nom ; et ce fut dans une assemblée de ce genre que, la veille de sa mort, il indiqua son dernier cantique et fit sa dernière prière.

Bien plus, la prière, à genoux, aussi bien dans le secret que dans une telle communion de croyants, allait être désormais le grand secret central de la sainteté de sa vie et de la sainteté de son service. C’est sur cette pierre angulaire de la prière que toute l’œuvre de sa vie allait être bâtie. De sir Henry Lawrence, les soldats indigènes avaient coutume de dire, durant la révolte de Lucknow, que, « lorsqu’il avait levé deux fois les yeux vers le ciel, une fois vers la terre, puis caressé sa barbe, il savait ce qu’il avait à faire ». Et l’on peut bien dire de George Müller qu’il allait être, pendant plus de soixante-dix ans, l’homme qui, de façon manifeste, levait les yeux vers le ciel pour apprendre ce qu’il avait à faire. La prière pour obtenir une direction divine directe dans chaque crise, grande ou petite, allait être le secret de toute sa carrière. Y a-t-il quelque hasard dans la manière exacte dont il fut d’abord conduit à Dieu, et dans le caractère précis des scènes qui furent ainsi marquées d’un intérêt et d’une importance si durables ?

Cette pensée d’un plan divin, qui se trouve ainsi mise en relief en ce point, nous allons la voir singulièrement illustrée, à mesure que nous observerons comment pierre après pierre et poutre après poutre sont apportées sur le chantier, et toutes si exactement ajustées les unes aux autres qu’on n’entend le bruit d’aucun outil humain pendant que se bâtit l’œuvre de cette vie.

Il va de soi qu’un homme qui avait été si débauché et si prodigue devait au moins, dès sa conversion, commencer à mener une vie changée. Non que les anciens péchés aient été abandonnés tous d’un coup, car une transformation aussi totale exige une connaissance plus profonde de la parole et de la volonté de Dieu que George Müller n’en avait encore. Mais au-dedans de lui une Puissance nouvelle, qui sépare et qui sanctifie, était à l’œuvre. Il éprouvait du dégoût pour les plaisirs coupables et pour ses anciens compagnons ; il cessa entièrement de fréquenter les tavernes, et une langue menteuse sentit autour d’elle des liens nouveaux et étranges. Une garde fut placée à la porte de ses lèvres, et chaque parole qui en sortait pouvait être interpellée, si bien que les vieilles habitudes d’un langage sans frein furent arrêtées et corrigées.

À cette époque, il traduisait en allemand, pour l’imprimer, un roman français, espérant employer le produit de son travail à un voyage à Paris, etc. D’abord, il renonça au projet de ce voyage d’agrément ; puis la question se posa de savoir s’il ne devait pas renoncer aussi au travail lui-même. Soit que ses convictions ne fussent pas claires, soit que son courage moral fût insuffisant, il poursuivit la traduction du roman. Elle fut achevée, mais jamais publiée. Des obstacles providentiels empêchèrent ou retardèrent la vente et la publication du manuscrit, jusqu’à ce qu’une vision spirituelle plus claire lui eût montré que toute l’affaire n’était pas le produit de la foi et qu’elle était donc péché ; de sorte qu’il ne voulut ni vendre ni imprimer le roman, mais le brûla — autre pas significatif, car ce fut son premier acte courageux de renoncement à soi-même, en obéissance à la voix de l’Esprit — et une autre pierre, une autre poutre, se trouva ainsi prête pour l’édifice à venir.

Il commença alors à mener, dans différentes directions, un bon combat contre le mal. Bien qu’encore faible et souvent vaincu par la tentation, il ne « demeurait » pas habituellement « dans le péché », et n’offensait pas Dieu sans en éprouver la tristesse selon Dieu. Les péchés publics devinrent moins fréquents, et les péchés secrets moins séduisants. Il lisait la parole de Dieu, priait souvent, aimait ses condisciples, recherchait les assemblées de l’Église pour de justes motifs, et se rangea hardiment du côté de son nouveau Maître, au prix de l’opprobre et des railleries de ses camarades d’étude.

Le pas suivant, bien marqué, de George Müller dans son nouveau chemin fut la découverte du prix de la parole de Dieu.

Au début, il n’eut qu’un simple aperçu des mines profondes de richesses qu’il explora plus tard. Mais toute l’histoire de sa vie gravite tellement autour de certains grands textes que, chaque fois qu’ils paraîtront dans ce récit, ils devront être imprimés en capitales pour marquer leur importance. Et, de tous, ce « petit évangile » de Jean 3:16 est le premier, car c’est par lui qu’il trouva un plein salut :

« DIEU A TANT AIMÉ LE MONDE QU’IL A DONNÉ SON FILS UNIQUE, AFIN QUE QUICONQUE CROIT EN LUI NE PÉRISSE POINT, MAIS QU’IL AIT LA VIE ÉTERNELLE. »

Dans ces paroles, il entrevit pour la première fois la raison profonde du plan du salut : pourquoi et comment le Seigneur Jésus-Christ a porté lui-même nos péchés en son corps sur le bois, comme notre Substitut et notre Garant souffrant, et comment ses souffrances à Gethsémané et au Golgotha ont rendu à jamais inutile que le pécheur repentant et croyant porte lui-même son iniquité et meure pour elle.

Comprendre véritablement ce fait, c’est le commencement d’une foi vraie et salutaire — ce que l’Esprit appelle « saisir ». Celui qui croit et sait que Dieu l’a ainsi aimé le premier se trouve aimer Dieu en retour ; et la foi, agissante par la charité, purifie le cœur, transforme la vie et triomphe du monde.

Il en fut ainsi de George Müller. Il trouva dans la parole de Dieu un grand fait : l’amour de Dieu en Christ. C’est la foi, non le sentiment, qui saisit ce fait ; puis le sentiment vint tout naturellement, sans qu’on l’eût attendu ni recherché. L’amour de Dieu en Christ le pressa d’aimer en retour — d’un amour infiniment indigne, il est vrai, de celui auquel il répondait, mais qui lui fournissait une impulsion nouvelle, inconnue jusque-là. Ce que toutes les injonctions de son père, ses châtiments, ses supplications, avec tous les pressants commandements de sa propre conscience, les motifs d’opportunité et les résolutions d’amendement répétées, avaient totalement échoué à produire, l’amour de Dieu le poussa à le faire et l’en rendit capable : renoncer à une vie de complaisance coupable envers lui-même. Il apprit ainsi de bonne heure cette double vérité qu’il aima plus tard passionnément enseigner aux autres : dans le sang de l’Agneau de Dieu, qui fait l’expiation, se trouve la Source à la fois du pardon et de la purification. Que nous cherchions le pardon du péché ou la puissance sur le péché, l’unique source et l’unique secret se trouvent dans l’œuvre de Christ pour nous.

L’année nouvelle, 1826, fut vraiment une année nouvelle pour cette âme nouveau-née. Il se mit alors à lire des journaux missionnaires, qui allumèrent dans son cœur une flamme nouvelle. Il ressentit un ardent désir — encore peu éclairé — d’être lui-même un messager auprès des nations, et la prière fréquente approfondit et confirma cette impression. À mesure que sa connaissance du champ mondial s’élargissait, les faits nouveaux touchant le dénuement et la désolation des peuples païens devinrent comme un aliment qui nourrissait cette flamme de l’esprit missionnaire.

Un attachement charnel faillit pourtant, pour un temps, éteindre ce feu de Dieu en lui. Il s’éprit d’une jeune femme de son âge, qui faisait profession d’être croyante, et qu’il avait rencontrée aux réunions du samedi soir ; mais il avait lieu de penser que ses parents ne consentiraient pas à la laisser partir pour une vie missionnaire, et il commença, à demi inconsciemment, à mettre en balance son désir ardent de servir et sa passion pour une créature. L’inclination, hélas, l’emporta sur le devoir. La prière perdit sa puissance et fut pour un temps presque abandonnée, avec un déclin correspondant de la joie. Son cœur se détourna du champ missionnaire, et en fait de tout service qui exige le renoncement. Six semaines se passèrent dans cet état de déclin spirituel ; alors Dieu prit un étrange moyen de ramener le rétrograde.

Un jeune frère, Hermann Ball, riche, cultivé, à qui ce monde offrait toutes les perspectives les plus prometteuses pour l’attirer, fit un grand sacrifice. Il choisit la Pologne comme champ de travail, et l’œuvre parmi les Juifs comme sa mission, refusant de rester chez lui pour se reposer dans le nid douillet d’une aisance luxueuse et complaisante envers lui-même. Ce choix fit sur le jeune Müller une profonde impression. Il fut contraint d’y comparer sa propre conduite. Pour l’amour passionné d’une jeune femme, il avait abandonné l’œuvre vers laquelle il se sentait attiré par Dieu, et était devenu à la fois sans joie et sans prière ; un autre jeune homme, que bien plus de choses attiraient vers le monde, avait, pour un service de renoncement parmi des Juifs polonais méprisés, renoncé à tous les plaisirs et à tous les trésors du monde. Hermann Ball agissait et choisissait comme le fit Moïse dans la crise de son histoire, tandis que lui, George Müller, agissait et choisissait plutôt comme ce profane Ésaü, lorsque pour un mets il troqua son droit d’aînesse. Il en résulta un nouveau renoncement : il renonça à la jeune fille qu’il aimait, et abandonna une liaison qui s’était formée sans la foi ni la prière et s’était révélée une source d’éloignement de Dieu.

Nous notons ici un autre pas nouveau et significatif dans la préparation à l’œuvre de sa vie — un pas en avant décisif, qui devint un modèle pour toute la suite de sa vie. Pour la deuxième fois, une décision pour Dieu lui avait coûté un renoncement marqué. La première fois, il avait brûlé son roman ; à présent, sur le même autel, il livrait au feu dévorant une passion humaine qui exerçait sur lui une influence profane. Selon la mesure de la lumière qu’il avait reçue jusque-là, George Müller était pleinement et sans réserve donné à Dieu, et marchait donc dans la lumière. Il n’eut pas longtemps à attendre la rémunération, car le sourire de Dieu le dédommagea de la perte d’un amour humain, et la paix de Dieu fut sienne parce que le Dieu de paix était avec lui.

Toute source nouvelle de joie intérieure réclame un canal pour s’épancher ; aussi se sentit-il poussé à rendre témoignage. Il écrivit à son père et à son frère pour leur dire son heureuse expérience, les suppliant de chercher et de trouver en Dieu un semblable repos, persuadé qu’ils n’avaient qu’à connaître le chemin qui mène à une telle joie pour être tout aussi impatients de s’y engager. Mais une réponse irritée fut tout ce que sa lettre obtint.

Vers la même époque, le célèbre docteur Tholuck occupa la chaire de professeur de théologie à Halle, et l’arrivée d’un homme si pieux dans la faculté attira des étudiants pieux d’autres établissements d’enseignement, et élargit ainsi le cercle des frères croyants de George Müller, qui, par la grâce, l’aidèrent beaucoup. Naturellement, l’esprit missionnaire se ranima, et avec une ferveur si accrue qu’il demanda à son père la permission de se joindre à quelque institution missionnaire d’Allemagne. Son père fut non seulement très mécontent, mais profondément déçu, et l’accabla de reproches très durs à supporter. Il rappela à George tout l’argent qu’il avait dépensé pour son éducation, dans l’espoir qu’il l’en rembourserait en obtenant un « bénéfice » qui assurerait à son père un foyer confortable et de quoi vivre dans sa vieillesse ; et, dans un accès de colère, il s’écria qu’il ne le regarderait plus comme son fils.

Puis, voyant ce fils inébranlable dans sa tranquille fermeté, il changea de ton, et des menaces passa aux larmes et aux supplications, bien plus difficiles à repousser que les reproches. Le résultat de cet entretien fut un troisième pas significatif dans la préparation de son fils à la mission de sa vie. Sa résolution de suivre la direction du Seigneur à tout prix demeura entière, mais il vit clairement alors qu’il ne pourrait être indépendant des hommes qu’en étant plus entièrement dépendant de Dieu, et que désormais il ne devait plus recevoir d’argent de son père. Accepter un tel soutien impliquait l’obéissance aux désirs de celui-ci, car il lui semblait manifestement mal de compter sur lui pour les frais de sa formation, alors qu’il n’avait ni la perspective ni l’intention de répondre à ses attentes connues. S’il vivait de l’argent de son père, il était tacitement tenu de réaliser ses projets et de rechercher un bon bénéfice comme ecclésiastique dans son pays. Ainsi, de bonne heure, George Müller apprit cette précieuse leçon : il faut préserver son indépendance si l’on ne veut pas mettre en péril son intégrité.

Dieu conduisait son serviteur, dès sa jeunesse, à se reposer sur lui pour ses besoins temporels. Ce pas ne fut pas franchi sans qu’il en coûtât, car les deux années qu’il lui restait à passer à l’université exigeraient plus de dépenses qu’aucune période précédente. Mais c’est aussi de bonne heure qu’il trouva en Dieu un Pourvoyeur fidèle et un Ami dans le besoin. Peu après, certains messieurs américains, dont trois étaient professeurs de collège,* se trouvant à Halle et désirant apprendre l’allemand, furent engagés par le docteur Tholuck à prendre George Müller comme précepteur ; et la rémunération des leçons qu’il leur donnait et des cours qu’il rédigeait pour eux fut si large que tous ses besoins furent plus que satisfaits. Ainsi encore, au début de sa vie, fut écrit en grandes lettres dans les chambres de sa mémoire un autre texte d’or de la parole de Dieu :

« CRAIGNEZ L’ÉTERNEL, VOUS SES SAINTS!
CAR RIEN NE MANQUE À CEUX QUI LE CRAIGNENT. »
(Psaume 34:10.)

* L’un d’eux était le révérend Charles Hodge, devenu plus tard si connu comme professeur au séminaire théologique de Princeton, etc.

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