George Müller de Bristol
La préparation du vase d’élection

Chapitre 5 · 20 min de lecture · 26 min d’écoute

La préparation du vase d’élection

L’OUVRIER de Dieu a besoin de s’attendre à lui pour connaître l’œuvre qu’il doit accomplir et le champ où il doit le servir.

À Halle, des disciples mûrs conseillèrent à George Müller d’attendre ainsi, pour le moment et dans le calme, la direction divine, et de ne faire d’ici là aucun pas de plus vers le champ missionnaire. Il se sentit pourtant incapable d’écarter la question, et il était si impatient de la trancher qu’il commit la faute commune de chercher à prendre une décision d’une manière charnelle. Il eut recours au sort, et non seulement au sort, mais au sort tel qu’on le jette dans le giron de la loterie ! En d’autres termes, il tira d’abord au sort en privé, puis acheta un billet d’une loterie royale, comptant que ses pas seraient dirigés, dans une affaire aussi solennelle que le choix d’un champ pour le service de Dieu, par un tour de la « roue de la fortune » ! Si son billet gagnait un lot, il partirait ; sinon, il resterait chez lui. Ayant gagné une petite somme, il accepta donc la chose comme un « signe », et s’adressa aussitôt à la Société missionnaire de Berlin ; mais il ne fut pas accepté, parce que sa demande n’était pas accompagnée du consentement de son père.

Ainsi, tandis que l’homme proposait, une Main plus haute avait disposé. Dieu tint éloigné du champ missionnaire, à ce moment-là, un homme si totalement inapte à son œuvre qu’il n’avait pas même appris cette leçon élémentaire : celui qui veut travailler avec Dieu doit d’abord s’attendre à lui et l’attendre, et, en pareille matière, toute hâte excessive est pire que du temps perdu. Celui qui fit attendre Moïse quarante ans avant de l’envoyer faire sortir Israël captif, qui retira Saul de Tarse trois ans en Arabie avant de l’envoyer comme apôtre aux nations, et qui laissa même son propre Fils trente ans dans l’obscurité avant sa manifestation comme Messie, ce Dieu-là n’est nullement pressé de mettre d’autres serviteurs à l’œuvre. Il dit à toutes les âmes impatientes : « Mon temps n’est pas encore venu, mais votre temps est toujours prêt. »

Par la suite, George Müller n’eut recours au sort que deux fois : une fois à une véritable bifurcation de la route, où le sort lui fit prendre le mauvais embranchement, et plus tard dans une affaire bien plus importante, mais avec un résultat semblable ; dans les deux cas, il constata qu’il avait été égaré, et il abandonna désormais toutes ces méthodes de hasard pour connaître la pensée de Dieu. Il en retint deux leçons, que Dieu, par de nouvelles voies, grava toujours plus profondément en lui :

Premièrement, que le guide sûr, dans toute crise, est la prière de la foi jointe à la parole de Dieu.

Secondement, qu’une incertitude prolongée sur la voie à suivre est une raison de prolonger l’attente.

Il ne faut pas passer légèrement sur ces leçons : elles sont trop précieuses. La chair ne supporte aucun délai, ni dans la décision ni dans l’action ; c’est pourquoi tous les choix charnels sont immatures et prématurés, et toutes les conduites charnelles erronées et dépourvues de spiritualité. Dieu est souvent amené à différer, afin que nous soyons portés à prier ; et même les exaucements sont retardés, afin que l’esprit naturel et charnel soit tenu en bride et que la volonté propre s’incline devant la volonté de Dieu.

Bien des années plus tard, en revoyant avec calme le chemin parcouru, George Müller reconnut qu’il avait « couru précipitamment au sort » comme à un moyen plus court de trancher une question douteuse, et que, surtout dans la question de l’appel de Dieu au champ missionnaire, c’était là une chose scandaleusement inconvenante. Il vit aussi combien il était alors inapte à l’œuvre qu’il recherchait : il aurait plutôt dû se demander comment un homme si ignorant, et qui avait tant besoin d’être enseigné, pouvait songer à enseigner les autres ! Bien qu’enfant de Dieu, il n’aurait pu encore donner un exposé ou une explication clairs des vérités les plus élémentaires de l’Évangile. La seule chose nécessaire eût donc été de chercher, par beaucoup de prière et d’étude de la Bible, à acquérir avant tout une connaissance plus profonde et une expérience plus profonde des choses divines. L’impatience même de trancher une affaire si importante lui apparut comme une véritable disqualification pour le vrai service, car elle révélait une inaptitude à supporter les souffrances comme un bon soldat de Jésus-Christ. La patiente attente subit une tension et une usure constantes, qui sont un trait nécessaire de l’épreuve missionnaire, et en particulier de l’épreuve des moissons différées. Celui qui, au départ, ne pouvait souffrir aucun délai pour prendre sa première décision, ni attendre que Dieu fît connaître sa volonté à sa manière et en son temps, n’aurait pas eu, sur le champ de mission, la longue patience du laboureur qui attend le précieux fruit de son labeur, ni affronté avec un esprit tranquille les mille problèmes déroutants de l’œuvre parmi les païens !

De plus, la conviction grandit en lui que, s’il avait pu suivre le sort, son choix eût été l’erreur de sa vie. Son esprit, à cette époque, était tourné vers les Indes orientales comme champ de travail. Pourtant tous les événements ultérieurs montrèrent clairement que le choix de Dieu pour lui était tout autre. Ses offres répétées se heurtèrent à des refus répétés, et, bien qu’en des occasions ultérieures il agît de la manière la plus réfléchie et la plus solennelle, aucune porte ne s’ouvrit : il fut dans chaque cas empêché de donner suite à son honnête dessein. Le sort ne pouvait pas non plus se justifier comme l’indice de son appel final au champ missionnaire, car il avait un objet précis : savoir, non pas si, à quelque moment de sa vie, il devait partir, mais si, à ce moment-là, il devait partir ou rester. Toute la vie ultérieure de George Müller prouva que Dieu avait pour lui un plan entièrement différent, qu’il n’était pas encore prêt à révéler, et que son serviteur n’était pas encore préparé à voir ni à suivre. Si jamais la vie d’un homme fut un plan de Dieu, ce fut assurément celle-ci ; et la direction nette et catégorique du Seigneur, quand elle se fit connaître, n’alla pas dans ce sens. Il destinait George Müller à un champ plus vaste que les Indes, et à un témoignage plus étendu que le message même de l’Évangile aux peuples païens. Il ne lui fut « pas permis » d’aller en « Bithynie », parce que la « Macédoine » attendait son ministère.

Avec une fréquence, une ferveur et une minutie croissantes, George Müller fut amené à exposer à Dieu, dans la prière, toutes les affaires qui pesaient sur son esprit. Cet homme devait être tout particulièrement pour les croyants un modèle d’intercesseur ; aussi Dieu lui donna-t-il dès le début, envers lui-même, une disposition simple et enfantine. En bien des choses, il devait, en connaissance et en force, dépasser l’enfance et devenir un homme, car c’est un signe d’immaturité que d’errer par ignorance et d’être vaincu par faiblesse. Mais dans la foi et dans l’esprit filial, il demeura toujours un petit enfant. M. J. Hudson Taylor nous rappelle avec justesse que si, dans la nature, l’ordre normal de la croissance va de l’enfance à l’âge d’homme, et ainsi à la maturité, dans la grâce le vrai développement se fait perpétuellement à rebours, vers le berceau : nous devons devenir et demeurer de petits enfants, non en perdant, mais plutôt en gagnant l’esprit d’enfance. La virilité la plus mûre du disciple n’est que la perfection de son enfance. Jamais George Müller ne fut si réellement, si vraiment, si pleinement un petit enfant dans toutes ses relations avec son Père qu’en sa quatre-vingt-treizième année.

Ainsi providentiellement retenu loin des Indes, il commença une œuvre précise dans son propre pays, bien qu’il n’eût encore que peu de connaissance réelle de l’art divin de collaborer avec Dieu. Il parlait à d’autres du salut de leur âme, écrivait à d’anciens compagnons de péché, et répandait des traités et des feuilles missionnaires. Ses travaux ne furent pas sans encouragement, bien que ses méthodes fussent parfois maladroites, voire grotesques : ainsi, parlant dans les champs à un mendiant de son besoin de salut, il tenta de vaincre son apathique indifférence en parlant de plus en plus fort, comme si de simples vociférations à ses oreilles pouvaient briser la dureté de son cœur !

En 1826, il tenta pour la première fois de prêcher. Il avait été l’instrument de la conversion au Seigneur d’un maître d’école inconverti, à quelque six milles de Halle ; et ce maître d’école lui demanda de venir aider dans la paroisse un vieux pasteur infirme. Étudiant en théologie, il était libre de prêcher, mais la conscience de son ignorance l’en avait retenu jusque-là. Il pensa cependant qu’en apprenant par cœur le sermon d’un autre, il pourrait être utile aux auditeurs, et il s’y engagea donc. La préparation fut un travail servile, car il lui fallut presque toute une semaine pour mémoriser le sermon ; et la prédication fut un travail sans joie, car il n’y avait rien de cette puissance vivante qui accompagne le message et le témoignage qu’un homme a reçus de Dieu. Sa conscience n’était pas encore assez éclairée pour voir qu’il jouait un rôle mensonger en prêchant comme sien le sermon d’un autre ; et il n’avait pas non plus le discernement spirituel nécessaire pour comprendre que ce n’est pas la manière de Dieu d’établir comme prédicateur un homme qui ne connaît assez ni sa parole, ni la vie de l’Esprit en lui, pour préparer son propre discours. Combien peu, même parmi les prédicateurs, sentent que la prédication est une vocation divine et non une simple profession humaine ; qu’un ministère de la vérité implique le témoignage de l’expérience, et que prêcher le sermon d’un autre, c’est, au mieux, marcher contre nature sur des échasses !

George Müller « vint à bout » de son pénible effort du 27 août 1826, récitant ce sermon appris par cœur à huit heures du matin dans la chapelle de secours, et trois heures plus tard dans l’église paroissiale. Comme on lui demandait de prêcher de nouveau l’après-midi, et qu’il n’avait pas de second sermon appris par cœur, il dut se taire, ou compter sur le Seigneur pour l’aider. Il pensa pouvoir au moins lire le cinquième chapitre de Matthieu et l’expliquer simplement. Mais à peine avait-il commencé la première béatitude qu’il se sentit grandement assisté. Non seulement ses lèvres s’ouvrirent, mais les Écritures s’ouvrirent aussi, son âme s’épanouit, et une paix et une puissance tout à fait inconnues dans les récitations ternes et mécaniques du matin accompagnèrent les explications plus simples de l’après-midi, avec cet avantage de plus qu’il parlait au niveau des gens, et non au-dessus de leurs têtes, son langage familier et ardent captivant leur attention.

De retour à Halle, il se dit : « Voilà la vraie manière de prêcher. » Il craignait pourtant qu’un style d’exposition si simple ne convînt pas aussi bien à une assemblée citadine cultivée et raffinée. Il lui restait à apprendre comment les discours persuasifs de la sagesse humaine font que la croix de Christ est rendue vaine, et comment la simplicité même qui rend la prédication intelligible aux illettrés assure que les plus cultivés la comprendront aussi, tandis que l’inverse n’est pas vrai.

C’était là, en vue du service qui l’attendait, une autre très importante étape de sa préparation. Il devait compter, toute sa vie, parmi les plus simples et les plus scripturaires des prédicateurs. Ce premier essai de la chaire l’amena à prêcher fréquemment, et c’est dans la mesure où sa parole était dans la simplicité à l’égard de Christ qu’il trouva de la joie dans son œuvre et en recueillit une moisson. Le sermon appris par cœur de quelque grand prédicateur pouvait attirer la louange des hommes, mais c’était le simple témoignage de la Parole, et du croyant à la Parole, qui avait la louange de Dieu. Sa prédication n’était pas encore, à cette époque, très reconnue de Dieu par des fruits. Sans doute le Seigneur voyait-il qu’il n’était pas prêt pour la moisson, et à peine pour les semailles : il y avait encore trop peu de prière dans la préparation et trop peu d’onction dans la prédication, et ses travaux restèrent ainsi relativement stériles.

Vers la même époque, il fit un autre pas, peut-être le plus significatif jusque-là par sa portée sur la forme précise de l’œuvre si étroitement liée à son nom. Pendant environ deux mois, il profita du logement gratuit offert aux étudiants en théologie pauvres dans les célèbres Maisons d’orphelins bâties par A. H. Francke. Ce saint homme, professeur de théologie à Halle, mort cent ans auparavant (1727), avait été conduit à fonder un orphelinat dans une entière dépendance de Dieu. À demi inconsciemment, toute l’œuvre de la vie de George Müller à Bristol trouva à la fois son inspiration et son modèle dans l’orphelinat de Francke à Halle. Le bâtiment même où logeait ce jeune étudiant fut pour lui une leçon de choses : une preuve visible, véritable, tangible que le Dieu vivant exauce la prière et peut, en réponse à la seule prière, bâtir une maison pour des enfants orphelins. Cette leçon ne fut jamais perdue, et George Müller entra dans la succession apostolique de ce saint labeur ! Il rappelle souvent combien sa propre œuvre de foi devait à cet exemple de simple confiance en la prière donné par Francke. Sept ans plus tard, il lut sa vie, et fut par là plus encore poussé à le suivre, comme lui-même suivait Christ.

La vie spirituelle de George Müller, en ces premiers jours, fut étrangement inégale. Ainsi, lui qui, étudiant en théologie luthérien, s’essayait à prêcher, suspendit dans sa chambre un crucifix encadré, espérant par là garder à l’esprit les souffrances de Christ et tomber ainsi moins souvent dans le péché. De tels secours, cependant, lui servirent peu ; car, tant qu’il s’appuyait sur ces étais artificiels, il semblait pécher plus souvent encore.

Il se surmenait alors, écrivant parfois quatorze heures par jour, et il en résulta un abattement nerveux qui l’exposa à diverses tentations. Il se risqua dans une confiserie où l’on vendait du vin et de la bière, puis souffrit les reproches de sa conscience pour une conduite si peu digne d’un croyant ; et il se surprit à nourrir des pensées malveillantes et ingrates envers Dieu, qui, au lieu de le frapper du châtiment mérité, multipliait ses tendres compassions.

Il écrivit à une dame titrée, riche et généreuse, pour lui demander un prêt, et reçut la somme exacte qu’il avait demandée, avec une lettre qui n’était pas d’elle, mais d’une autre personne, entre les mains de qui sa lettre était tombée par « une providence particulière », et qui signait « Un adorateur fervent du Sauveur Jésus-Christ ». Tout en étant conduit à envoyer l’argent demandé, l’auteur de la lettre y ajoutait de sages paroles d’avertissement et de conseil, si exactement adaptées au besoin de George Müller qu’il vit clairement la Main supérieure qui avait guidé l’auteur anonyme. Dans cette lettre, il était exhorté à « chercher, par la vigilance et la prière, à être délivré de toute vanité et de toute complaisance envers soi-même », à faire son « but principal de devenir toujours plus humble, fidèle et paisible », et à ne pas être de ceux qui « disent “Seigneur, Seigneur”, mais ne l’ont pas profondément dans leur cœur ». On lui rappelait aussi que « le christianisme ne consiste pas en paroles, mais en puissance, et qu’il doit y avoir de la vie en nous ».

Il fut profondément ému par ce message que Dieu lui adressait par une personne inconnue, et d’autant plus qu’il lui était parvenu, avec son contenu, au moment où non seulement il s’était rendu coupable d’une conduite indigne d’un disciple, mais où il nourrissait de dures pensées envers son Père céleste. Il sortit se promener seul, et fut si profondément remué par la bonté de Dieu et par sa propre ingratitude qu’il s’agenouilla derrière une haie et, bien que dans une neige profonde d’un pied, s’oublia lui-même une demi-heure dans la louange, la prière et l’abandon de soi.

Pourtant, le cœur humain est si trompeur que, quelques semaines plus tard, il était retombé si bas que, pendant un temps, il fut de nouveau insouciant et sans prière, et qu’un jour il chercha à étouffer la voix de sa conscience dans la coupe de vin. Le Père miséricordieux n’abandonna pas son enfant à la folie et au péché. Lui qui jadis aurait pu aller loin dans la débauche trouvait maintenant que quelques verres de vin étaient plus que suffisants ; son goût pour de tels plaisirs avait disparu, et de même le pouvoir de faire taire le murmure doux et léger de la conscience et de l’Esprit de Dieu.

De telles fluctuations dans l’expérience chrétienne étaient dues en partie à l’absence de fréquentations saintes et de compagnons pieux. Tout disciple a besoin d’aide pour vivre saintement, et ce jeune croyant aspirait à l’élan spirituel que procurent des frères dans la foi animés des mêmes sentiments. Pendant les vacances, il avait trouvé ce rafraîchissement de l’âme à Gnadau, l’établissement morave situé à quelque trois milles de la résidence de son père ; mais Halle même lui offrait peu de secours. Il allait souvent à l’église, mais entendait rarement l’Évangile, et dans cette ville de plus de 30 000 habitants, avec tous ses pasteurs, il ne trouva pas un seul ecclésiastique éclairé. Aussi, quand il pouvait entendre un prédicateur comme le docteur Tholuck, faisait-il dix ou quinze milles à pied pour jouir de ce privilège. Les réunions continuaient chez M. Wagner ; et le soir du jour du Seigneur, quelque six étudiants croyants ou davantage avaient coutume de se réunir ; ces deux assemblées furent des moyens de grâce. À partir de Pâques 1827, et aussi longtemps qu’il demeura à Halle, cette dernière réunion se tint dans sa propre chambre, et elle mérite d’être rangée à côté de ces petites réunions du « Holy Club » du Lincoln College, à Oxford, qui, cent ans auparavant, avaient formé les Wesley et Whitefield pour leur grande carrière. Avant que George Müller quittât Halle, l’assistance à cette réunion hebdomadaire dans sa chambre était montée à vingt personnes.

Ces assemblées furent toujours très simples et primitives. Outre la prière, le chant et la lecture de la parole de Dieu, un ou plusieurs frères exhortaient ou lisaient des extraits de livres pieux. Là, le jeune Müller ouvrait librement son cœur aux autres et, par leurs conseils et leurs prières, fut délivré de bien des pièges.

Une leçon restait encore à apprendre : l’unique source de toute sagesse et de toute force, ce sont les saintes Écritures. Beaucoup de disciples préfèrent en pratique les livres religieux au Livre de Dieu. Il avait certes reconnu que bien des lectures dont trop de soi-disant croyants occupent leur esprit ne sont que de la paille sans valeur, comme les romans français et allemands ; mais il n’avait pas encore pris l’habitude de lire la parole de Dieu chaque jour et méthodiquement, comme il le fit plus tard, presque à l’exclusion de tout autre livre. Dans sa quatre-vingt-douzième année, il dit à l’auteur de ces lignes que, pour chaque page d’une autre lecture, il était sûr d’en lire dix de la Bible. Mais jusqu’à ce jour de novembre 1825 où il rencontra pour la première fois un groupe de disciples en prière, il n’avait jamais, à sa connaissance, lu un seul chapitre du Livre des livres ; et pendant les quatre premières années de sa vie nouvelle, il accorda en pratique aux ouvrages d’hommes non inspirés la préférence sur les oracles vivants.

Une fois né en lui un vrai goût pour les Écritures, il ne put comprendre comment il avait jamais pu traiter le Livre de Dieu avec une telle négligence. Il lui paraissait évident que, Dieu ayant daigné se faire Auteur, en inspirant de saints hommes pour écrire les Écritures, il y communiquerait les vérités les plus vitales ; que son message embrasserait tout ce qui concerne le bien de l’homme, et que, par conséquent, sous la double impulsion du devoir et du plaisir, nous devrions nous tourner d’instinct et d’habitude vers la Bible. De plus, à mesure qu’il lisait et étudiait ce Livre de Dieu, il se sentait admis à une connaissance de plus en plus intime de l’Auteur. Durant les vingt dernières années de sa vie, il le lut attentivement d’un bout à l’autre quatre ou cinq fois par an, avec le sentiment croissant que sa connaissance de Dieu s’en trouvait rapidement accrue.

Il est étrange qu’un vrai croyant puisse négliger de tels motifs d’étudier la Bible. Ruskin, écrivant « Des trésors des rois », parle de l’ambition universelle de « s’élever dans la vie », ce qui veut dire « entrer dans la bonne société ». Que d’obstacles on rencontre pour obtenir d’être présenté aux grands et aux hommes de bien de ce monde, et même alors pour avoir accès auprès d’eux, pour obtenir une audience des rois et des reines de la société humaine ! Et pourtant nous est ouverte une société de gens du tout premier rang, qui nous recevront et converseront avec nous aussi longtemps qu’il nous plaira, quelles que soient notre ignorance, notre pauvreté ou notre humble condition : la société des auteurs ; et la clef qui ouvre leur salle d’audience particulière, ce sont leurs livres.

Ainsi écrit Ruskin, et tout cela est admirablement vrai ; mais combien peu, même parmi les croyants, apprécient le privilège d’avoir accès, par sa parole, au grand Auteur de l’univers ! Pauvres et riches, grands et petits, ignorants et savants, jeunes et vieux, tous sont également les bienvenus dans la salle d’audience du Roi des rois. La connaissance la plus intime de Dieu est possible à une condition : que nous sondions ses saintes Écritures avec prière et avec constance, et que nous traduisions en obéissance ce que nous y trouvons. À celui qui médite ainsi jour et nuit la loi de Dieu, qui plonge et continue de plonger ses regards dans la loi parfaite, la loi de la liberté, la promesse est unique, et se trouve dans les deux Testaments : « Tout ce qu’il fait lui réussit » ; « celui-là sera heureux dans son activité ». (Comp. Ps. 1:3 ; Jos. 1:8 ; Jacq. 1:25.)

Dès que George Müller eut trouvé cette fontaine de délices et de succès, il but habituellement à cette source d’eau vive. Plus tard, il déplora d’être resté si longtemps dans l’enfance spirituelle, avec son ignorance et son impuissance, faute d’avoir de bonne heure puisé à ce trésor de sagesse et de force divines. Aussi longtemps et dans la mesure où sa croissance dans la connaissance de Dieu fut ainsi arrêtée, sa croissance dans la grâce fut entravée de même. Sa marche intime avec Dieu commença au moment où il apprit qu’une telle marche se fait toujours à la lumière de cette parole inspirée dont Dieu déclare qu’elle est, pour l’âme obéissante, « une lampe à ses pieds et une lumière sur son sentier ». Celui qui veut entretenir une communion intime avec le Seigneur doit trouver habituellement dans les Écritures la grand-route de cette communion. L’aristocratie de Dieu, sa noblesse, les princes de son royaume, ce ne sont pas les sages, les puissants et les gens de haute naissance de la terre, mais souvent les pauvres, les faibles, les méprisés des hommes, qui demeurent en sa présence et communient pieusement avec lui par sa parole inspirée.

Heureux ceux qui ont ainsi appris à se servir de la clef qui donne libre accès, non seulement aux trésors du Roi, mais au Roi lui-même !

Page 1 / 1 · 20 min restantes dans le chapitre
Précédent Suivant