George Müller de Bristol
De sa naissance à sa nouvelle naissance

Chapitre 3 · 21 min de lecture · 26 min d’écoute

De sa naissance à sa nouvelle naissance

UNE vie humaine remplie de la présence et de la puissance de Dieu est l’un des dons les plus précieux que Dieu fasse à son Église et au monde.

Les choses invisibles et éternelles semblent à l’homme charnel lointaines et indistinctes, tandis que ce qui est visible et passager lui paraît vif et réel. Dans la pratique, n’importe quel objet de la nature que l’on peut voir ou toucher est ainsi plus réel et plus actuel, pour la plupart des hommes, que le Dieu vivant. Tout homme qui marche avec Dieu, et trouve en lui un secours toujours présent dans la détresse ; qui met ses promesses à l’épreuve de la pratique et les vérifie dans l’expérience réelle ; tout croyant qui, avec la clef de la foi, ouvre les mystères de Dieu et, avec la clef de la prière, ouvre les trésors de Dieu, fournit ainsi au genre humain une démonstration et une illustration de ce fait que « Dieu existe, et qu’il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent ».

George Müller fut un tel argument et un tel exemple incarnés dans une chair humaine. Voici un homme de la même nature que nous, tenté comme nous en toutes choses, mais qui crut Dieu et fut affermi en croyant ; qui pria avec ferveur pour pouvoir mener une vie et accomplir une œuvre qui fussent une preuve convaincante que Dieu exauce la prière et qu’on peut en tout temps se confier en lui sans crainte ; et qui a rendu précisément le témoignage qu’il désirait. Comme Hénoc, il marcha véritablement avec Dieu, et reçut un abondant témoignage qu’il était agréable à Dieu. Et lorsque, le 10 mars 1898, on nous annonça de George Müller qu’« il ne fut plus », nous sûmes que « Dieu l’avait pris » : cela ressemblait plus à un enlèvement qu’à la mort.

Pour ceux qui connaissent la longue histoire de sa vie, et plus encore pour ceux qui le connurent intimement et sentirent la puissance du contact personnel avec lui, il fut l’un des saints les plus mûrs de Dieu, et lui-même une preuve vivante qu’une vie de foi est possible ; que Dieu peut être connu, qu’on peut communier avec lui, le trouver, et qu’il peut devenir un compagnon conscient dans la vie de tous les jours. George Müller a prouvé, pour lui-même et pour tous ceux qui voudront recevoir son témoignage, que, pour ceux qui consentent à prendre Dieu au mot et à soumettre leur moi à sa volonté, il est « le même hier, aujourd’hui, et éternellement » ; que les jours de l’intervention et de la délivrance divines ne sont passés que pour ceux chez qui les jours de la foi et de l’obéissance sont passés ; en un mot, que la prière de la foi opère encore les merveilles que nos pères nous ont racontées des jours d’autrefois.

La vie de cet homme peut sans doute s’étudier au mieux en la divisant en certaines périodes bien marquées, selon lesquelles elle se partage naturellement, quand on considère les événements et les expériences majeurs qui sont comme des signes de ponctuation ou des alinéas,— par exemple :

1. De sa naissance à sa nouvelle naissance, ou conversion : 1805-1825.

2. De sa conversion à son entrée pleine et entière dans l’œuvre de sa vie : 1825-35.

3. De ce moment à la période de ses tournées missionnaires : 1835-75.

4. Du commencement à la fin de ces tournées : 1875-92.

5. De la fin de ses tournées à sa mort : 1892-98.

Ainsi la première période couvrirait vingt années ; la deuxième, dix ; la troisième, quarante ; la quatrième, dix-sept ; et la dernière, six. Si inégales qu’elles soient en durée, chacune forme une sorte d’époque, marquée par certains traits saillants et caractéristiques qui servent à la distinguer et rendent ses leçons particulièrement importantes et mémorables. Par exemple, la première période est celle des jours perdus du péché, dont la grande leçon est l’amertume et la vanité d’une vie de désobéissance. Dans la deuxième, on peut suivre les remarquables étapes de la préparation à la grande œuvre de sa vie. La troisième embrasse l’accomplissement effectif de la mission divine qui lui fut confiée. Puis, pendant dix-sept ou dix-huit ans, nous le voyons porter dans toutes les parties de la terre son témoignage universel rendu à Dieu ; et les six dernières années furent employées par Dieu à adoucir et à mûrir son caractère chrétien. Durant ces années, il fut laissé dans une solitude particulière, mais cela ne fit que le faire s’appuyer davantage sur la compagnie divine, et ceux qui furent mis avec lui dans le contact le plus intime remarquèrent qu’il avait, plus que jamais auparavant, l’esprit tourné vers le ciel, et que la grâce de l’Éternel, son Dieu, était sur lui.

On peut passer rapidement sur la première période, car elle ne couvre que les années gaspillées d’une jeunesse et d’une première maturité pécheresses et débauchées. Elle n’offre d’intérêt qu’en ce qu’elle illustre la souveraineté de cette Grâce qui surabonde jusque envers le premier des pécheurs. Qui peut lire l’histoire de ces vingt années et parler encore de la piété comme d’un produit de l’évolution ? Dans son cas, au lieu d’une évolution, il y eut plutôt une révolution, aussi marquée et aussi complète qu’on en ait peut-être jamais vu dans les annales du salut. Si lord George Lyttelton ne pouvait expliquer la conversion de Saul de Tarse que par une puissance surnaturelle, qu’aurait-il pensé de la transformation de George Müller ! Saul avait pour lui une conscience, si égarée qu’elle fût, et une moralité, si pharisaïque qu’elle fût. George Müller péchait ouvertement contre l’honnêteté et la décence les plus élémentaires, et toute sa première carrière fut une révolte, non seulement contre Dieu, mais contre son propre sens moral. Si Saul était un transgresseur endurci, combien George Müller devait-il être insensible !

Il était originaire de Prusse, né à Kroppenstaedt, près de Halberstadt, le 27 septembre 1805. Moins de cinq ans plus tard, ses parents s’établirent à Heimersleben, à quelque quatre milles de là, où son père fut nommé percepteur des contributions indirectes ; ils déménagèrent de nouveau quelque onze ans plus tard à Schoenebeck, près de Magdebourg, où celui-ci avait obtenu un autre poste.

George Müller ne reçut pas de véritable éducation de la part de ses parents. La préférence que son père lui témoignait fut nuisible à lui-même comme à son frère, comme dans la famille de Jacob, et engendra jalousie et éloignement. On mettait trop libéralement de l’argent entre les mains de ces garçons, dans l’espoir qu’ils apprendraient à l’employer et à l’épargner ; mais il en résulta plutôt un gaspillage insouciant et vicieux, car cet argent devint la source de bien des péchés d’enfance et de complaisance pour soi. Pire encore, lorsqu’on leur demandait de rendre compte de leur gestion, ils recouraient au mensonge et à la tromperie pour couvrir leurs dépenses inconsidérées. Le jeune George trompait systématiquement son père, soit par de fausses inscriptions de ce qu’il avait reçu, soit par de fausses déclarations sur ce qu’il avait dépensé ou ce qui lui restait. Quand ses ruses étaient découvertes, le châtiment qui suivait n’amenait aucun amendement ; il n’avait d’autre effet que de lui faire inventer des stratagèmes de ruse et de fraude plus ingénieux encore. Comme le jeune Spartiate, George Müller ne tenait pas pour une faute de voler, mais seulement de laisser découvrir son larcin.

Le bref récit qu’il fait lui-même de son enfance montre un très méchant garçon, et il ne cherche aucunement à le déguiser. Avant l’âge de dix ans, il était un voleur invétéré et un tricheur consommé ; même les fonds publics confiés à son père n’étaient pas à l’abri de ses mains. Les soupçons firent tendre un piège dans lequel il tomba : on compta soigneusement une somme d’argent et on la plaça là où il la trouverait et aurait l’occasion de la voler. Il la prit et la cacha sous son pied, dans son soulier ; mais, comme on le fouilla et qu’on trouva l’argent, il devint clair à qui l’on pouvait attribuer les diverses sommes qui avaient disparu auparavant.

Son père désirait le faire instruire pour l’état ecclésiastique, et avant ses onze ans il fut envoyé à l’école classique de la cathédrale de Halberstadt, pour y être préparé à l’université. Qu’un tel garçon ait été délibérément mis à part pour une charge et une vocation aussi sacrées, par un père qui connaissait ses travers et ses fautes morales, semble incroyable ; mais, là où existe une Église d’État, le ministère de l’Évangile tend à être traité comme une profession humaine plutôt que comme une vocation divine ; ainsi les critères d’aptitude tombent souvent au bas niveau séculier, et le but principal devient ce qu’on appelle le « bénéfice », dont la jouissance, hélas, n’est que trop souvent indépendante d’une vie sainte.

Dès lors, les études du garçon se mêlèrent à la lecture de romans et à diverses complaisances vicieuses. Le jeu de cartes et même les boissons fortes s’emparèrent de lui. La nuit où sa mère était mourante, son garçon de quatorze ans titubait ivre dans les rues ; et même la mort de sa mère ne parvint ni à arrêter sa course perverse ni à réveiller sa conscience endormie. Et — comme il doit toujours arriver quand de tels avertissements solennels ne rendent pas meilleur — il ne fit qu’empirer.

Lorsqu’il eut atteint l’âge de la confirmation, il dut suivre le cours d’instruction religieuse préparatoire ; mais, comme ce n’était pour lui qu’une simple formalité, accomplie dans un esprit insouciant, un nouveau faux pas fut fait : les choses sacrées furent traitées comme profanes, et la conscience s’endurcit d’autant plus. À la veille même de la confirmation et de sa première approche de la table du Seigneur, il se rendit coupable de péchés grossiers ; et la veille, lorsqu’il se rendit chez l’ecclésiastique pour la « confession des péchés » d’usage, il conçut et exécuta une autre fraude éhontée, en retenant pour lui les onze douzièmes des droits de confirmation que son père lui avait confiés !

C’est dans de telles dispositions d’esprit et avec de telles habitudes de vie que George Müller fut confirmé, au temps de Pâques 1820, et devint communiant. Confirmé, en vérité ! mais dans le péché ; non seulement immoral et non régénéré, mais si ignorant des rudiments mêmes de l’Évangile de Christ qu’il n’aurait pas su exposer à une âme en quête les simples termes du plan du salut. Il y avait, il est vrai, autour de ces actes graves et sacrés, une vague solennité qui laissa une impression passagère et conduisit à de superficielles résolutions de mener une vie meilleure ; mais il n’y avait aucun sentiment réel du péché ni de la repentance envers Dieu, et aucune dépendance d’une force plus haute : or, sans cela, les efforts pour s’amender soi-même ne se montrent jamais d’aucune valeur et ne produisent aucun résultat durable.

L’histoire de cette enfance perverse offre bien peu de variété, sinon celle du péché et du crime. C’est un long récit de mauvaises actions et du chagrin qu’elles amènent. Un jour, ayant gaspillé tout son argent sans compter, il fut poussé par la faim à voler un morceau de pain grossier à un soldat qui logeait dans la même maison que lui ; et, se rappelant longtemps après cette heure de détresse extrême, il s’écria : « Quelle chose amère que le service de Satan, même en ce monde ! »

Lorsque son père s’établit à Schoenebeck, en 1821, il demanda à être envoyé à l’école de la cathédrale de Magdebourg, espérant secrètement rompre ainsi avec les pièges du péché et ses compagnons vicieux et trouver, dans un cadre nouveau, de l’aide pour se réformer lui-même. Il n’était donc pas sans aspirer, au moins de temps à autre, à un amendement moral ; mais il commit de nouveau l’erreur commune et fatale de méconnaître la Source de toute amélioration véritable. « Dieu n’était dans aucune de ses pensées. » Il découvrit que quitter un lieu pour un autre, ce n’était pas laisser son péché derrière soi, car il s’emmenait lui-même.

Son père, avec un étrange aveuglement, le laissa surveiller divers travaux de transformation dans sa maison de Heimersleben, en s’arrangeant pour qu’il lise entre-temps les classiques avec le pasteur du lieu, le révérend docteur Nagel. Étant ainsi pour un temps son propre maître, il vit la tentation lui ouvrir toutes grandes ses portes. On lui permit de recouvrer les sommes dues par les débiteurs de son père, et il recourut de nouveau à la fraude, dépensant de fortes sommes de cet argent et cachant qu’elles avaient été payées.

En novembre 1821, il se rendit à Magdebourg et à Brunswick, où l’attirait sa passion pour une jeune catholique romaine qu’il y avait rencontrée peu après sa confirmation. Durant cette absence, il fit pas après pas sur le chemin de la complaisance coupable. D’abord, en mentant à son précepteur, il obtint son consentement à son départ ; puis vinrent une semaine de péché à Magdebourg et la dilapidation des ressources de son père dans un hôtel coûteux de Brunswick. Son argent épuisé, il alla chez un oncle jusqu’à ce qu’on le congédiât ; puis, dans un autre hôtel dispendieux, il accumula des dettes si bien que, sommé de payer, il dut laisser en gage ses meilleurs vêtements, échappant de justesse à l’arrestation. Ensuite, à Wolfenbuttel, il tenta de nouveau la même manœuvre audacieuse, jusqu’au jour où, n’ayant plus rien à laisser en gage, il s’enfuit ; mais cette fois il fut pris et mis en prison. Ce garçon de seize ans était déjà menteur et voleur, escroc et ivrogne, habile seulement au crime, compagnon de malfaiteurs condamnés, et lui-même dans une cellule de malfaiteur. Quelques jours plus tard, un voleur partagea cette cellule ; et ces deux-là conversèrent en compagnons de vol, se racontant l’un à l’autre leurs aventures ; et le jeune Müller, pour ne pas être en reste, inventa des histoires mensongères de scélératesse afin de se faire passer pour le plus fameux des deux !

Dix ou douze jours se passèrent dans cette misérable compagnie, jusqu’à ce qu’un désaccord fît tomber entre eux un silence maussade. Ainsi s’écoulèrent vingt-quatre sombres journées, du 18 décembre 1821 jusqu’au 12 janvier suivant, pendant toutes lesquelles George Müller resta enfermé en prison, et pendant une partie desquelles il sollicita comme une faveur la compagnie d’un voleur.

Son père apprit sa honte et envoya de l’argent pour régler ses notes d’hôtel et les autres « frais », et pour payer son retour à la maison. Pourtant sa perversité était si opiniâtre que, passant de la cellule d’un détenu à la confrontation avec un père outragé mais indulgent, il choisit pour compagnon de voyage un homme ouvertement débauché.

Il fut sévèrement châtié par son père et sentit qu’il devait faire quelque effort pour rentrer dans ses bonnes grâces. Il étudia donc avec ardeur et prit des élèves en arithmétique, en allemand, en français et en latin. Cette réforme extérieure plut tant à son père qu’il oublia bientôt, autant qu’il les pardonna, ses mauvaises actions ; mais, cette fois encore, ce ne fut que le dehors de la coupe et du plat qui fut nettoyé : le cœur secret restait méchant par-dessus tout, et toute sa vie, telle que Dieu la voyait, était une abomination.

George Müller commença alors à forger ce qu’il appela plus tard « toute une chaîne de mensonges ». Lorsque son père ne voulut plus consentir à ce qu’il restât à la maison, il partit, prétendument pour Halle, la ville universitaire, afin d’y passer un examen, mais en réalité pour Nordhausen, afin d’y solliciter son admission au gymnase. Il évitait Halle parce qu’il redoutait sa discipline sévère, et prévoyait que la contrainte lui serait doublement pénible au contact constant de jeunes gens de sa connaissance qui, étudiants à l’université, jouiraient de bien plus de liberté que lui. De retour à la maison, il essaya de cacher cette fraude à son père ; mais, juste avant qu’il ne reparte pour Nordhausen, la vérité fut connue, ce qui rendit nécessaires de nouveaux maillons à cette chaîne de mensonges, pour expliquer sa désobéissance et sa tromperie systématiques. Son père, bien qu’irrité, lui permit d’aller à Nordhausen, où il demeura d’octobre 1822 jusqu’à Pâques 1825.

Pendant ces deux ans et demi, il étudia les classiques, le français, l’histoire, etc., en logeant chez le directeur du gymnase. Sa conduite s’améliora au point qu’il gagna la faveur de ses maîtres et fut cité en exemple aux autres garçons ; on lui permit même d’accompagner le directeur dans ses promenades, pour converser avec lui en latin. À cette époque, il étudiait avec acharnement, se levant à quatre heures du matin toute l’année, et s’appliquant à ses livres jusqu’à dix heures du soir.

Néanmoins, de son propre aveu, derrière toute cette correction de façade se cachaient le péché secret et un éloignement complet de Dieu. Ses vices lui valurent une maladie qui le retint treize semaines dans sa chambre. Il n’était pas dépourvu d’un penchant religieux, qui le porta à lire des livres tels que les œuvres de Klopstock ; mais il ne se souciait pas de la parole de Dieu, et il n’éprouvait aucun scrupule à fouler aux pieds la loi de Dieu. Dans sa bibliothèque, qui comptait alors environ trois cents volumes, il n’y avait pas de Bible. Cicéron et Horace, Molière et Voltaire, il les connaissait et les estimait ; mais des saintes Écritures il était grossièrement ignorant, et aussi indifférent à leur égard qu’il en était ignorant. Deux fois par an, selon l’usage établi, il allait à la sainte cène, comme les autres qui avaient passé l’âge de la confirmation, et il ne pouvait, en ces occasions, échapper tout à fait aux impressions religieuses. Quand le pain et le vin consacrés touchaient ses lèvres, il lui arrivait de faire le serment de se corriger, et de s’abstenir pendant quelques jours de certains péchés publics ; mais il n’y avait aucune vie spirituelle pour agir comme une force au-dedans, et ses vœux étaient oubliés presque aussitôt que faits. Le vieux Satan était trop fort pour le jeune Müller ; et, lorsque les violentes passions de sa nature mauvaise se déchaînaient, ses résolutions et ses efforts étaient aussi impuissants à le retenir que l’étaient les cordes neuves qui liaient Samson à le contenir lorsqu’il s’éveilla de son sommeil.

On a peine à croire que ce jeune homme de vingt ans pût mentir sans rougir et avec un air de parfaite candeur. Quand la dissipation l’entraîna dans le bourbier des dettes, et que sa pension ne suffisait pas à l’en tirer, il recourut de nouveau aux inventions mensongères les plus ingénieuses. Il prétendit que l’argent gaspillé en vivant dans la débauche lui avait été volé par effraction ; et, pour mener à bien la tromperie, il étudia un rôle d’acteur. Forçant les serrures de sa malle et de son étui à guitare, il courut à demi vêtu dans la chambre du directeur en feignant l’effroi, déclarant qu’il avait été victime d’un vol ; et il excita une telle pitié que des amis firent une collecte pour couvrir ses prétendues pertes. Le soupçon s’éveilla cependant qu’il avait joué la comédie, et il ne regagna jamais la confiance du directeur ; et, bien qu’il n’eût même alors aucun sentiment du péché, la honte d’avoir été pris en flagrant délit d’une telle bassesse et d’une telle hypocrisie lui fit fuir toute rencontre avec la femme du directeur, qui, pendant sa longue maladie, l’avait soigné comme une mère.

Tel était l’homme qui fut non seulement admis avec honneur comme étudiant à l’université, mais accepté comme candidat au saint ministère, avec l’autorisation de prêcher dans l’Église établie luthérienne. Cet étudiant en théologie ne savait rien de Dieu ni du salut, et ignorait même le plan évangélique de la grâce qui sauve. Il sentait le besoin d’une vie meilleure, mais aucun motif pieux ne le gouvernait. La réforme de sa conduite était une affaire de pure opportunité : persévérer dans la débauche finirait par le démasquer, et aucune paroisse ne voudrait de lui pour pasteur. Pour obtenir une « cure » avantageuse et un bon « bénéfice », il lui fallait acquérir des connaissances en théologie, passer un bon examen et jouir au moins d’une réputation convenable. La prudence mondaine le poussait à s’appliquer d’une part à ses études, et d’autre part à se réformer lui-même.

De nouveau il essuya une défaite, car il n’avait pas encore trouvé l’unique source et l’unique secret de toute force. À peine était-il entré à Halle que ses résolutions se montrèrent fragiles comme une toile d’araignée, incapables de le retenir loin des complaisances vicieuses. Il s’abstint, il est vrai, des rixes de rue et des duels, parce qu’ils auraient restreint sa liberté ; mais il ne connaissait encore aucun frein moral. Son argent fut bientôt dépensé ; il emprunta jusqu’à ne plus trouver personne pour lui prêter, puis mit en gage sa montre et ses vêtements.

Il ne pouvait qu’être malheureux, car il était évident vers quel terme de pauvreté et de misère, de déshonneur et de honte, mènent de tels sentiers. La prudence le pressait à grands cris d’abandonner ses mauvaises actions, mais la piété n’avait encore aucune voix dans sa vie. Il alla cependant jusqu’à choisir pour ami un jeune homme, ancien camarade d’école, nommé Beta, dont le sérieux tranquille pourrait, espérait-il, affermir sa propre conduite. Mais il s’appuyait sur un roseau cassé, car Beta était lui-même un rétrograde. Il tomba de nouveau malade. Dieu lui fit « porter la peine des fautes de sa jeunesse ». Au bout de quelques semaines, il alla mieux, et une fois encore sa conduite prit l’apparence d’une amélioration.

Le véritable ressort de toute vie bien réglée faisait encore défaut, et le péché éclata bientôt en complaisances impies. George Müller était passé maître dans l’ingéniosité du vice. Ce qui lui restait, il le mit en gage pour se procurer de l’argent, et, avec Beta et deux autres, il fit une excursion d’agrément de quatre jours en voiture, puis projeta un plus long voyage dans les Alpes. Des obstacles se dressaient, car l’argent et les passeports manquaient ; mais la fertilité de son imagination balaya tous ces obstacles. Des lettres falsifiées, censées venir de leurs parents, procurèrent des passeports à la petite troupe, et des livres mis en gage fournirent l’argent. Quarante-trois jours se passèrent en voyage, surtout à pied ; et durant ce voyage George Müller, qui tenait, comme Judas, la bourse commune, se montra, comme lui, un voleur, car il s’arrangea pour faire payer à ses compagnons un tiers de ses propres dépenses.

La petite troupe était de retour à Halle avant la fin de septembre, et George Müller rentra chez lui passer le reste de ses vacances. Pour rendre compte de façon plausible à son père de l’emploi de sa pension, une nouvelle chaîne de mensonges fut aisément imaginée. Si vite et si tristement toutes ses bonnes résolutions furent-elles de nouveau rompues.

Lorsqu’il fut de retour à Halle, il était loin de se douter que le temps était venu où il allait devenir un homme nouveau en Jésus-Christ. Il allait trouver Dieu, et cette découverte allait détourner dans un lit nouveau tout le cours de sa vie. Si l’on a retracé, non sans répugnance, le péché et la misère de ces vingt années, c’est uniquement pour montrer plus clairement que sa conversion fut une œuvre surnaturelle, inexplicable sans Dieu. Il n’y avait assurément rien en lui-même qui pût « faire évoluer » un tel résultat, ni rien non plus dans son « milieu ». Dans cette ville universitaire, il n’existait aucune force naturelle capable d’opérer une révolution de caractère et de conduite telle que celle qu’il connut. Douze cent soixante étudiants y étaient rassemblés, dont neuf cents étudiants en théologie ; et pourtant, même parmi ces derniers, bien que tous eussent la permission de prêcher, pas un sur cent, dit-il, ne « craignait le Seigneur » réellement. Le formalisme avait supplanté la religion pure et sans tache, et chez beaucoup d’entre eux l’immoralité et l’incrédulité se cachaient derrière une profession de piété. Assurément, un tel homme, dans un tel entourage, ne pouvait subir aucun changement radical de caractère et de vie sans l’intervention de quelque puissance souveraine venue du dehors et d’en haut ! Quelle était cette force, et comment elle agit sur lui et en lui, c’est ce que nous allons voir maintenant.

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