George Müller de Bristol
Un coup d’œil sur les dons et sur les donateurs

Chapitre 24 · 30 min de lecture · 39 min d’écoute

Un coup d’œil sur les dons et sur les donateurs

IL est Quelqu’un qui est toujours assis vis-à-vis du tronc, regardant les dons qu’on y jette et en pesant impartialement la valeur, estimant les millions du riche et les pites de la veuve, non d’après le montant donné, mais d’après les motifs qui poussent à donner et la mesure du sacrifice de soi accepté pour l’amour du Seigneur.

Les abondantes ressources versées entre les mains de M. Müller venaient aussi bien de ceux qui avaient l’abondance des richesses que de ceux dont la seule abondance était celle d’une pauvreté profonde ; mais les ruisseaux, comme les fleuves, venaient de Dieu. C’est l’un des charmes de cette histoire que d’observer la variété des personnes et des lieux, des sommes d’argent et des formes de secours, qui se rattachent aux dons faits pour l’œuvre du Seigneur ; et l’exacte adaptation entre le besoin et la provision, quant au moment comme quant au montant. Quelques exemples en ont été donnés dans l’ordre historique ; mais, pour avoir une vue plus complète des leçons qu’ils suggèrent, il est utile de classer quelques-uns des exemples frappants et saisissants, qui sont si abondants et qui fournissent de si précieuses indications sur la science et l’art de donner.

De précieuses leçons peuvent être tirées du bel esprit dont firent preuve les donateurs et de l’histoire secrète de leurs dons.

Dans certains cas, les faits ne furent connus que longtemps après, même de M. Müller ; et, une fois connus, ils ne pouvaient être révélés au public tant que les intéressés vivaient encore. Mais, lorsqu’il devint possible et convenable de dévoiler ces choses cachées, elles furent révélées pour la gloire de Dieu et pour le bien des autres, et elles brillent dans les pages de ce récit comme des étoiles au ciel. Paul se réjouissait des offrandes volontaires des disciples de Philippes, non qu’il recherchât les dons, mais le fruit qui abonde pour leur compte ; non que leurs offrandes pourvussent à ses besoins, mais parce qu’elles devenaient « un parfum de bonne odeur, un sacrifice que Dieu accepte, et qui lui est agréable ». Une telle joie remplissait constamment le cœur de M. Müller. Il était chaque jour rafraîchi et fortifié à nouveau par les nombreuses preuves que les dons reçus avaient d’abord été sanctifiés par la prière et le renoncement. Il vivait et respirait dans le parfum d’offrandes de bonne odeur, admis pendant plus de soixante ans à prendre part à la joie du Seigneur lui-même devant les dons joyeux, quoique souvent coûteux, de son peuple. Parce qu’il était identifié à son Maître, le serviteur respirait le doux parfum de ces sacrifices, tandis que leur encens montait des autels du Seigneur vers le ciel. Dès ici-bas, les renoncements de sa propre vie trouvaient leur compensation dans ce ministère, exercé au nom du Seigneur, qui consistait à recevoir et à distribuer ces dons ; et, dit-il, « le Seigneur me fit ainsi sentir dès le commencement que les maisons d’orphelins et l’œuvre étaient À LUI, non À MOI ».

Plus d’un vase de parfum de nard pur de grand prix, brisé sur les pieds du Sauveur, en faveur des orphelins ou pour nourrir du pain de vie des âmes affamées, emplit la maison de l’odeur du parfum, si bien qu’y demeurer, c’était respirer une atmosphère sanctifiée de consécration.

Parmi les premiers donateurs de l’œuvre se trouva une pauvre couturière qui, à la surprise de M. Müller, apporta cent livres. Elle ne gagnait par son travail qu’une moyenne, par semaine, de trois shillings six pence, et elle était en outre faible de corps. Un petit héritage de moins de cinq cents livres, provenant de la succession de sa grand-mère, lui était échu à la mort de son père, selon les dispositions du testament de sa grand-mère. Mais ce père était mort ivrogne et failli, et ses frères et sœurs s’étaient arrangés avec ses créanciers en leur payant cinq shillings par livre. Sa conscience y vit une manière de frustrer les créanciers des trois quarts de leur créance, et, bien qu’ils n’eussent sur elle aucun recours légal, elle leur paya en secret les quinze autres shillings par livre des dettes impayées de son père. De plus, lorsque son frère et ses deux sœurs, qui n’étaient pas convertis, donnèrent chacun cinquante livres à leur mère veuve, elle sentit qu’en enfant de Dieu elle devait donner le double. À ce moment, sa propre part de l’héritage était réduite à un petit reste, et ce fut sur ce reste qu’elle donna les cent livres pour l’œuvre des orphelins !

Comme M. Müller avait pour principe arrêté de ne jamais se saisir avidement d’aucun don, quels que fussent le besoin ou le montant du don, il eut, avant d’accepter cet argent, un long entretien avec cette femme, cherchant à l’empêcher de donner soit par un motif non sanctifié, soit dans une hâte irréfléchie, sans avoir calculé la dépense. En pareil cas, il aurait déshonoré son Maître en acceptant le don, comme si Dieu avait besoin de nos offrandes. Un examen attentif, cependant, ne révéla aucun motif qui ne fût pur et conforme à l’esprit de Christ ; cette femme avait pris sa décision avec calme et après mûre réflexion. « Le Seigneur Jésus, dit-elle, a donné pour moi jusqu’à la dernière goutte de son sang, et je ne lui donnerais pas ces cent livres ? » Celui qui, dans son œuvre pour Dieu, entre en contact avec de tels donateurs y trouve un moyen de grâce.

Cet épisode frappant prête un intérêt touchant aux débuts de l’œuvre des orphelins, et plus encore quand nous suivons plus loin l’histoire de cette humble couturière. Elle avait toujours eu l’habitude de donner, mais si discrètement que, de son vivant, il n’y eut pas six personnes à connaître soit l’héritage, soit ce don. Plus tard, cependant, on découvrit qu’en bien des cas elle avait donné, sans bruit et sans la moindre ostentation, de la nourriture, des vêtements et d’autres secours semblables à des pauvres qui le méritaient. Ses dons étaient si disproportionnés à ses ressources que son petit capital diminua rapidement. M. Müller était naturellement très peu disposé à accepter ce qu’elle apportait, jusqu’à ce qu’il vît que l’amour de Christ la pressait. Il ne put alors faire moins que de recevoir son offrande au nom de son Maître, tandis que, comme le Maître, il s’écriait : « Femme, ta foi est grande ! »

Cinq traits rendaient sa bienfaisance digne d’éloge. D’abord, toutes ces œuvres de charité furent faites en secret et sans aucune ostentation ; aussi fut-elle gardée dans l’humilité, sans être enflée d’orgueil par les applaudissements des hommes ; ses habitudes personnelles de vêtement et de nourriture restèrent aussi simples après son héritage qu’auparavant, et jusqu’à la fin elle travailla de son aiguille pour subvenir à ses besoins ; et, enfin, tandis que ses gains se comptaient en shillings et en pence, ses dons se comptaient en souverains ou en billets de cinq livres, et, une fois, par centaines de livres. Son argent était entièrement épuisé des années avant qu’elle fût rappelée en haut ; mais le Dieu fidèle n’oublia jamais sa promesse : « Je ne te délaisserai point, et je ne t’abandonnerai point. » Jamais laissée dans le besoin, même après que la faiblesse de son corps lui eut interdit de manier plus longtemps l’aiguille, elle ne demanda de secours à aucun être humain, mais, dans toutes ses difficultés, elle en appela à Dieu ; et non seulement elle ne souffrit d’aucun manque, mais, au milieu de grandes souffrances physiques, sa bouche fut remplie de saints cantiques.

M. Müller rapporte que le premier legs vint d’un cher garçon qui mourut dans la foi. Pendant sa dernière maladie, il avait reçu en cadeau quelques pièces d’argent neuves ; et il demanda que ce don, son seul trésor en argent, fût envoyé pour les orphelins. Avec une tendresse touchante, M. Müller ajoute que ce précieux petit legs de six shillings six pence et un demi-penny, reçu le 15 septembre 1837, fut le premier qu’ils eussent jamais reçu. Ceux qui estiment tous les dons à leur valeur en argent ne peuvent guère comprendre combien un tel legs fut le bienvenu ; mais, pour un homme comme lui, ce petit don, légué par l’un des petits de Christ et représentant tout ce qu’il possédait, était d’un prix inestimable.

En mai 1842, une montre en or et sa chaîne arrivèrent, accompagnées d’un court billet dont le contenu laisse entrevoir les possibilités de service qui s’ouvrent à nous par la limitation volontaire de besoins artificiels ou imaginaires. Voici ce billet : « Un pèlerin n’a pas besoin d’une montre comme celle-ci pour être heureux ; une montre de moindre qualité suffira pour lui montrer avec quelle rapidité le temps s’envole, et combien vite il se hâte vers ce Canaan où le temps ne sera plus : c’est donc à vous de faire de ceci ce qui vous semblera bon. C’est le dernier vestige de la vanité terrestre ; et, tant que je suis dans le corps, puissé-je être gardé de toute idolâtrie ! »

En mars 1884, M. Müller reçut une contribution d’une personne qui, dans un esprit semblable, avait pu la porter au-dessus de tous ses dons précédents par la vente de bijoux mis de côté conformément à 1 Pierre 3:3. Que de parures superflues, portées par des disciples, pourraient être sacrifiées avec bénédiction pour l’amour du Seigneur ! La seule parure qui soit d’un grand prix à ses yeux brillerait d’un éclat bien plus vif si elle était la seule portée.

Un autre exemple de l’art de tout faire servir se vit dans le cas d’un donateur qui envoya une boîte contenant quatre vieilles pièces d’une couronne, dont l’histoire était curieuse. Elles avaient été le présent d’un fiancé à sa fiancée le jour de leurs noces ; et celle-ci, répugnant à dépenser le premier cadeau de son mari, les garda jusqu’au jour où elle les transmit, comme souvenirs de famille, à ses quatre petits-enfants. Elles furent ainsi enfin placées à intérêt, après avoir amassé pendant bien des années la « rouille » d’une oisiveté et d’une inutilité de trésor caché. Le fiancé et la fiancée ne prévoyaient guère que ces pièces, après plus de cent ans, sortiraient de leur cachette pour être mises au service du Seigneur. Peu de gens ont jamais calculé ce que perd toute bonne cause du simple fait que l’argent est retiré de la circulation. Ces quatre pièces d’une couronne, si elles avaient été placées avec soin de manière à doubler de valeur, à intérêts composés, tous les dix ans, se seraient accrues jusqu’à mille livres pendant les années où elles étaient restées dormantes !

Un don fut envoyé, comme offrande au Seigneur, au lieu de servir à acheter une bague de fiançailles, par deux croyants qui désiraient que leurs vies fussent unies par le lien le plus élevé, l’amour réciproque pour le Seigneur qui n’a point épargné son propre sang pour eux.

Une autre fois arriva une boîte contenant une veste de satin neuve, achetée depuis peu, mais sacrifiée parce qu’elle était un piège pour l’orgueil. Ce renoncement marqua une époque, car désormais la propriétaire résolut de ne dépenser pour sa toilette que le nécessaire, et de ne plus gaspiller l’argent du Seigneur en vêtements coûteux. Les croyants éclairés regardent toutes choses comme appartenant inaliénablement à Dieu, et, même lorsqu’ils détournent volontairement leur argent vers des canaux sacrés plutôt qu’égoïstes, ils se souviennent encore qu’ils ne lui donnent que ce qui est à lui ! « Le petit enfant est fier de pouvoir laisser tomber l’argent dans le tronc après que son père lui en a fourni le moyen et lui a dit de le faire ; et ainsi les enfants de Dieu sont parfois tentés de croire qu’ils donnent de leur propre bien, et de s’enorgueillir de leurs dons, oubliant le Père divin qui nous donne tout ce que nous avons et qui nous ordonne de tout lui rendre. »

Un don de deux mille livres, le 29 janvier 1872, était accompagné d’une lettre où l’auteur confessait que la possession de ses biens lui avait causé beaucoup de troubles d’esprit, et qu’il s’en était défait parce qu’il était convaincu que le Seigneur « ne trouvait pas bon » qu’il possédât tant, et avait par conséquent permis que cette possession fût une malédiction plutôt qu’une bénédiction. L’attachement aux possessions entraîne toujours une malédiction, et les richesses extérieures deviennent ainsi une source de pauvreté intérieure. Il est douteux qu’aucun enfant de Dieu ait jamais thésaurisé sans perdre quelque chose de ses progrès et de ses jouissances spirituels. L’avarice est l’un des vices les plus bas et les plus destructeurs ; elle transforme un homme à la ressemblance de la monnaie qu’il adore, le rendant dur, froid, métallique et insensible, si bien que, comme on l’a dit plaisamment, il tombe dans son cercueil « en tintant ».

Dieu estime ce que nous donnons d’après ce que nous gardons, car il est possible de donner de fortes sommes tout en en réservant de bien plus fortes encore, si bien qu’il n’y a aucun renoncement possible. Un tel don au Seigneur ne nous coûte rien.

En 1853, un frère dans le Seigneur tira de sa poche un rouleau de billets de banque, s’élevant à cent dix livres, et le mit dans la main de M. Müller ; c’était plus de la moitié de toute sa fortune terrestre. Un tel don est un exemple de sacrifice de soi sur une grande échelle, et il apporte une bénédiction correspondante.

Les motifs qui inspiraient les dons étaient souvent singulièrement instructifs. En octobre 1857, un don vint d’un négociant chrétien qui, ayant subi une lourde perte d’argent, désirait sanctifier sa perte par un don à l’œuvre du Seigneur. Peu après, une autre offrande fut remise par un jeune homme, en souvenir reconnaissant de ce que, vingt-cinq ans auparavant, M. Müller avait prié sur lui, alors enfant, pour que Dieu le convertît. Un autre don encore, de trois mille cinq cents livres, lui parvint en 1858, avec une lettre déclarant que le donateur s’était proposé, en outre, de donner à l’œuvre des orphelins la première place dans son testament, mais qu’il avait maintenant compris qu’il valait bien mieux être son propre exécuteur testamentaire et donner toute la somme de son vivant. Quel immense avantage en résulterait, tant pour les donateurs que pour les causes qu’ils se proposent de servir, si ce principe était généralement adopté ! Il y a « loin de la coupe » du testateur « aux lèvres » du légataire. Même une rédaction défectueuse d’un testament a souvent fait perdre ou mis en échec l’intention d’un legs. M. Müller dut avertir les donateurs éventuels que rien de ce qui était compté comme bien immobilier ne pouvait faire l’objet d’un legs à des institutions charitables, pas même l’argent prêté sur des biens immobiliers ou provenant de ceux-ci d’une autre manière quelconque. Ces conditions n’existent plus, mais elles montrent avec quelle facilité un testament peut souvent être rendu nul, et le dessein d’un legs mis en échec.

Bien des donateurs furent conduits à envoyer des offrandes de reconnaissance pour des malheurs évités ou détournés : par exemple, pour un cheval malade, condamné par le vétérinaire, mais qui se rétablit en réponse à la prière. Un autre donateur, qui s’était cassé le bras gauche, envoie l’expression de sa reconnaissance envers Dieu de ce que ce n’était pas le bras droit, ou quelque partie plus vitale, comme la tête ou le cou.

Les offrandes étaient doublement précieuses à cause de l’infatigable fidélité de Dieu, qui manifestement les suscitait, et qui ne cessait de parler au cœur de milliers de personnes, les amenant à donner avec tant d’abondance et de constance qu’aucun besoin ne demeurait sans réponse. En 1859, les dépenses de l’œuvre étaient si grandes que, si l’on avait reçu cinquante livres chaque jour, pendant les trois cent soixante-cinq jours de l’année, le revenu n’aurait pas été plus que suffisant. Pourtant, de manières étonnamment variées et nombreuses, et de personnes et de lieux non moins nombreux et divers, les dons arrivèrent. Pas un donateur sur vingt n’était personnellement connu de M. Müller, et aucun de tous ceux qui contribuaient n’avait jamais été sollicité ; et pourtant, jusqu’en novembre 1858, plus de six cent mille livres avaient déjà été reçues, en sommes allant de huit mille cent livres jusqu’à un seul farthing.

Des circonstances uniques, liées à certains dons, les rendaient remarquables. Tandis que M. Müller se reposait à Ilfracombe, en septembre 1865, un monsieur lui remit une somme d’argent, en lui racontant en même temps les faits qui avaient amené ce don. C’était un homme d’affaires laborieux, enclin à douter de la réalité des choses spirituelles, et qui avait fortement mis en question la vérité du récit des prières exaucées qu’il avait lu sous la plume de M. Müller. Mais, devant cette histoire simple et droite, il ne put demeurer en repos dans ses doutes, et il finit par se proposer une épreuve pour savoir si, oui ou non, Dieu était vraiment avec M. Müller, comme celui-ci le déclarait. Il désirait acheter une certaine propriété si elle était estimée à un prix raisonnable ; et il résolut que, s’il l’obtenait au bas prix qu’il s’était fixé, il lui donnerait cent livres. Il fit présenter une offre en son nom ; mais, curieux d’apprendre au plus tôt l’issue de son entreprise, il se rendit lui-même au lieu de la vente, et fut surpris de voir la propriété effectivement adjugée à son propre prix. Stupéfait de ce qu’il regardait comme une preuve que Dieu agissait réellement avec M. Müller et pour lui, il résolut d’aller en personne lui remettre la somme, et de faire ainsi sa connaissance et de voir l’homme dont Dieu exauçait les prières. Ne l’ayant pas trouvé à Bristol, il l’avait suivi jusqu’à Ilfracombe.

Après avoir entendu son histoire et appris qu’il venait d’une certaine localité, M. Müller fit remarquer combien souvent Dieu prouvait sa manière étrange d’agir sur l’esprit de personnes qui lui étaient tout à fait inconnues, et de les amener à envoyer des dons ; et il ajouta : « J’ai reçu, il y a peu de temps, une lettre d’un homme de loi de votre voisinage même, qui me demandait la formule exacte d’un legs, parce qu’un de ses clients, dont il ne donnait pas le nom, désirait laisser mille livres à l’œuvre des orphelins. » Il se trouva que l’homme avec qui il s’entretenait alors était ce client anonyme qui, convaincu que ses doutes étaient mal fondés, avait décidé de pourvoir à ce legs.

En août 1884, un frère chrétien des États-Unis vint voir M. Müller. Il lui apprit combien il avait été béni de Dieu par la lecture de son témoignage publié sur la fidélité de Dieu ; et que, étant entré, par la mort de sa sœur, en possession de quelques biens, il avait traversé la mer afin de voir les maisons d’orphelins et de connaître leur fondateur par lui-même, et de lui remettre pour l’œuvre du Seigneur la totalité de cet héritage, environ sept cents livres.

Dix-sept jours plus tard seulement, une lettre accompagnant un don apporta une nouvelle joie au cœur de M. Müller. Elle venait du mari de l’une des orphelines qui, dans sa dix-septième année, avait quitté l’établissement, et à qui M. Müller lui-même, à son départ, avait donné les deux premiers volumes des rapports. Son mari les avait lus avec plus de profit spirituel qu’aucun autre livre, excepté le Livre des livres, et sa foi en avait été grandement fortifiée. Comme il était prédicateur laïque dans l’Église méthodiste libre, les saintes impulsions qu’il avait ainsi reçues furent employées par Dieu pour inspirer un abandon semblable dans la classe confiée à ses soins.

Ce ne sont là que quelques exemples des encouragements sans nombre qui amenaient M. Müller, lorsqu’il les passait en revue, à louer Dieu sans cesse.

Un médecin chrétien envoya dix livres dans une lettre, racontant comment il avait d’abord essayé une religion de pur devoir et avait échoué ; puis comment, après une grave maladie, il avait appris une religion d’amour, saisissant l’amour de Dieu pour lui-même en Christ, et apprenant ainsi à aimer les autres. Aux jours de ses ténèbres, il avait été grand amateur de fleurs et avait fait construire plusieurs serres ; la culture des fleurs était sa passion, et une belle collection de plantes rares faisait son orgueil. Il démonta et vendit l’une de ces serres et en envoya le produit comme « le prix d’une idole, renversée par la puissance de Dieu ». Un autre donateur envoya une somme semblable, provenant de la vente de livres et de tableaux superflus ; et un pauvre homme, sa demi-couronne, « le fruit d’un petit arbre de son jardin ».

Une pauvre femme, qui avait consacré à l’œuvre des orphelins la portée d’un lapin favori, changea d’avis quand les petits furent bons à vendre, et « retint une partie du prix » ; cette partie, cependant, deux lapins, elle la trouva morte le jour où on devait les vendre.

En juillet 1877, dix livres, venant d’une source anonyme, étaient accompagnées d’une lettre qui renferme une autre leçon instructive. Bien des années auparavant, l’auteur avait résolu devant Dieu de renoncer à une habitude douteuse et d’envoyer à l’Institution ce que lui coûtait cette complaisance envers lui-même. Le vœu, fait au temps de la détresse, demeura inaccompli jusqu’à ce que Dieu remît ce péché en mémoire par une nouvelle détresse et par un message particulier de la Parole : « N’attristez pas le Saint-Esprit de Dieu. » La victoire sur cette habitude lui fut alors donnée ; et, comme cette pratique lui avait coûté environ vingt-six shillings par an, il envoya la somme entière correspondant à la période pendant laquelle l’alliance solennelle n’avait pas été tenue, avec la promesse d’autres dons pour s’acquitter de cette même promesse faite au Seigneur. Cet exemple renferme plus d’une leçon. Il nous rappelle combien coûtent bien des complaisances que nous avons envers nous-mêmes. Sir Michael Hicks-Beach, en présentant le budget de 1897, fit remarquer que l’on estime à un million un quart de livres ce qui se perd chaque année en Grande-Bretagne dans les bouts non fumés des cigares et des cigarettes — l’équivalent de tout ce que les chrétiens britanniques dépensent chaque année pour les missions étrangères. Et bien des formes de satisfaction de soi, qui ne contribuent en rien ni à la santé ni au profit, feraient déborder les trésors du Seigneur si ce qu’elles coûtent lui était consacré. Ensuite, cet exemple nous rappelle les nombreux vœux, faits au temps de la détresse, qui ne sont jamais acquittés au temps du soulagement. Bien des chagrins reviennent, comme les nuages reviennent après la pluie, pour rappeler des engagements rompus et des obligations non remplies, par lesquels nous avons attristé le Saint-Esprit de Dieu. « Accomplis le vœu que tu as fait ; car Dieu n’aime pas les insensés. » Et nous apprenons encore ici qu’une conscience sensible et éclairée fera restitution à Dieu aussi bien qu’aux hommes ; et que l’infidélité passée envers une alliance solennelle ne peut être réparée simplement en en observant les termes pour l’avenir. Aucun honnête homme ne renie une dette passée, ni ne transige avec son intégrité en se contentant de recommencer à neuf et de payer au fur et à mesure. La réforme jette un regard en arrière et commence par la restitution et la réparation de tous les torts et de toutes les infidélités passés. C’est l’un des pires maux de notre temps que même des disciples soient si prompts à ensevelir les dettes financières et morales de leur vie passée dans la tombe d’un oubli trop facile.

Un donateur, qui habitait autrefois Tunbridge Wells, suivait un principe de libéralité qui est l’inverse de celui du monde. À mesure que sa famille s’agrandissait, au lieu de diminuer ses dons, il donnait, pour chaque enfant que Dieu lui accordait, le coût moyen de l’entretien d’un orphelin, si bien que, ayant sept enfants, il entretenait sept orphelins.

Un donateur anonyme écrivit : « J’avais l’idée que, lorsqu’un homme avait de quoi suffire à ses propres besoins, il devait alors pourvoir aux besoins des autres ; aussi n’ai-je jamais eu de quoi suffire. Je vois maintenant clairement que Dieu attend de nous que nous donnions de ce que nous avons, et non de ce que nous n’avons pas, et que nous lui laissions le reste. Je donne donc avec foi et amour, sachant que, si je cherche premièrement le royaume de Dieu et sa justice, toutes les autres choses me seront données par-dessus. »

Un autre envoie cinq livres en accomplissement d’une promesse secrète : s’il réussissait au concours d’entrée dans l’administration, il ferait une offrande de reconnaissance. Et il ajoute que Satan avait cherché à plusieurs reprises à lui persuader qu’il n’en avait pas encore les moyens, et qu’il pourrait mieux l’envoyer un peu plus tard. Bien d’autres ont entendu la même suggestion subtile du même maître des ruses et père du mensonge. Remettre à plus tard le don revient d’ordinaire à y renoncer en pratique, car l’habitude de la temporisation grandit avec une rapidité insensible.

Ceux qui donnaient habituellement témoignaient en général du bonheur conscient qu’on trouve à donner avec méthode. Beaucoup qui avaient commencé par donner la dîme, et peut-être dans un esprit légal, se sentirent pressés, par la joie croissante de donner, d’augmenter non seulement le montant, mais la proportion, jusqu’à un cinquième, un quart, un tiers, et même la moitié de leurs bénéfices. Quelques-uns renversèrent entièrement la règle de répartition par laquelle ils avaient commencé ; car, d’abord, ils donnaient la dîme pour le service du Seigneur, se réservant les neuf dixièmes, tandis que plus tard ils consacrèrent les neuf dixièmes au service du Seigneur, et ne se réservèrent que la dîme. Ceux qui apprennent le sens profond de cette parole de notre Seigneur : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir », trouvent une telle joie à tenir toutes choses à sa disposition que même leurs dépenses personnelles sont soumises à l’examen de la conscience et de l’amour, de peur que rien ne soit gaspillé en extravagance ou en complaisance négligente envers soi-même. Frances Ridley Havergal, dans ses dernières années, se sentait, elle et tout ce qu’elle possédait, si pleinement et si joyeusement livrée à Dieu, qu’elle n’entrait jamais dans une boutique pour dépenser un shilling sans se demander si ce serait pour la gloire de Dieu.

M. Müller n’estimait les dons qu’autant qu’ils étaient l’argent du Seigneur, obtenu par des moyens légitimes et donné de la manière même du Seigneur. Aussi, jusqu’à la fin, sa conduite fut-elle des plus scrupuleuses quant à la prudence avec laquelle il acceptait les offrandes, même aux heures de la plus grande extrémité.

En octobre 1842, il se sentit conduit à offrir son aide à une sœur qui semblait dans une grande détresse et un grand dénuement, offrant de partager avec elle, s’il le fallait, jusqu’à sa maison et sa bourse.

Cette offre amena l’aveu qu’elle possédait quelque cinq cents livres en propre ; et sa conversation révéla que cet argent était gardé comme une réserve contre un besoin futur possible, et qu’elle s’appuyait sur lui au lieu de s’appuyer sur Dieu. M. Müller lui dit peu de chose ; mais, après son départ, il supplia le Seigneur de lui rendre si réelles les richesses inépuisables qu’elle possédait en Christ, et sa propre vocation céleste, qu’elle fût pressée de déposer à ses pieds la somme entière qui était ainsi un piège pour sa foi et une idole pour son amour. Pas un mot, ni de vive voix ni par écrit, ne fut échangé entre elle et lui à ce sujet, et il ne la vit même pas ; son désir exprès étant que, si elle devait faire une telle démarche, elle ne fût le fruit d’aucune influence ni d’aucune persuasion humaine, de peur que ses regrets ultérieurs ne fussent à la fois un dommage pour elle-même et un déshonneur pour son Maître.

Pendant près de quatre semaines, cependant, il répandit son cœur devant Dieu pour qu’elle fût délivrée de l’avarice. Alors elle sollicita de nouveau un entretien, et lui raconta comment, jour après jour, elle avait cherché à connaître la volonté de Dieu au sujet de cette somme mise en réserve, et comment elle avait été amenée à la claire conviction qu’elle devait être déposée tout entière sur son autel. Ainsi la belle somme de cinq cents livres était si facilement à portée, à un moment de très grand besoin, qu’un mot de M. Müller l’aurait assurée. Au lieu de dire ce mot, il l’exhorta à ne pas disposer ainsi de cet argent pour le moment, mais à calculer la dépense ; à ne rien faire précipitamment, de peur de s’en repentir, mais à attendre au moins quinze jours encore avant de prendre une décision définitive. Sa correspondance avec cette sœur se trouve exposée tout au long dans son journal,* et c’est un modèle de pieuse vigilance, de peur qu’il ne saisît un don qui pourrait être inspiré par de mauvais motifs ou donné d’un cœur mal préparé. Quand le don fut enfin fait, des obstacles inattendus surgirent, touchant l’entrée effective en possession et le transfert, si bien que plus d’un tiers d’année s’écoula avant qu’il fût reçu ; mais, pendant ce temps, il n’y eut de sa part ni impatience ni défiance, et il ne communiqua même plus avec elle. À la gloire de Dieu, ajoutons qu’elle rendit plus tard ce joyeux témoignage que jamais, pas un seul instant, elle ne regretta d’avoir donné toute la somme à son service, transportant ainsi sa confiance de l’argent au Maître.

* Récit, I, 487 et suiv.

En août 1853, une pauvre veuve de soixante ans, qui avait vendu la petite maison constituant tout son bien, en mit le produit entier, quatre-vingt-dix livres, dans un tronc des maisons d’orphelins placé ailleurs, à l’intention de M. Müller. Ceux qui le transmirent à M. Müller, connaissant les circonstances, la pressèrent de garder au moins une partie de cette somme, et la décidèrent à conserver cinq livres ; ils envoyèrent les quatre-vingt-cinq autres. M. Müller, apprenant les faits et craignant que ce don ne fût le fruit d’un élan soudain, regretté par la suite, offrit de payer ses frais de voyage afin d’avoir un entretien avec elle. Il découvrit que, dix ans avant la vente de la maison, elle avait déjà pris la ferme résolution de disposer ainsi du produit. Mais il hésitait d’autant plus à accepter ce don que, comme on l’avait déjà décidée à reprendre cinq livres sur le don primitif, elle pourrait regretter de ne pas avoir gardé davantage ; et ce ne fut qu’après que de vives instances eurent échoué à lui faire reconsidérer sa démarche qu’il consentit à l’accepter. Même alors, cependant, de peur qu’on ne dît du mal de lui à ce sujet, il refusa d’en recevoir la moindre part pour son usage personnel.

En octobre 1867, une petite somme fut envoyée par une personne qui l’avait prise à autrui des années auparavant, et qui désirait ainsi faire restitution, croyant que le chrétien auquel elle avait été prise approuverait cette manière de la rendre. M. Müller la renvoya promptement, quel qu’en fût le montant, afin que la restitution fût faite directement à celui qui avait été volé ou lésé, estimant que celui-ci devait d’abord la recevoir, puis en disposer comme il le jugerait bon. Comme cette somme n’appartenait pas à celui qui l’avait prise, il ne lui appartenait pas de la donner, même au nom d’un autre.

Pendant une saison de grande gêne, M. Müller reçut un paquet cacheté contenant de l’argent. Il savait de qui il venait, et que la donatrice était une femme non seulement endettée, mais à qui ses créanciers réclamaient souvent en vain ce qui leur était légitimement dû. Il était donc clair que ce n’était pas son argent, et par conséquent qu’il ne lui appartenait pas de le donner ; et, sans même ouvrir l’enveloppe de papier, il le renvoya à l’expéditrice — et cela à un moment où il n’y avait pas en caisse de quoi faire face aux dépenses de ce jour même. En juin 1838, un inconnu qui avoua un acte de fraude désira faire restitution, avec intérêts, par l’intermédiaire de M. Müller ; et, au lieu d’envoyer l’argent par la poste, M. Müller prit soin de le transmettre par des mandats bancaires, ce qui lui permettait, au besoin, de prouver sa fidélité comme intermédiaire de la transmission — exemple de la maxime souvent citée, que c’est l’honnête homme qui a le plus grand soin de rechercher ce qui est bien devant tous les hommes.

De l’argent envoyé comme produit d’un divertissement musical donné au profit des orphelins dans le sud du Devon fut poliment renvoyé. M. Müller ne doutait pas de la bonne intention de ceux qui avaient mis ce projet sur pied, mais il sentait que l’argent destiné à l’œuvre de Dieu ne devait pas être obtenu de cette manière, et il ne désirait que l’argent procuré selon la voie de Dieu.

Aux amis qui demandaient à savoir si leurs dons étaient arrivés à un moment particulièrement opportun, on répondait de se reporter au prochain rapport. Reconnaître que le secours était venu fort à propos aurait été une révélation indirecte du besoin, et aurait pu être interprété comme un appel indirect à une aide supplémentaire — puisqu’un secours particulièrement opportun serait bientôt épuisé. Aussi cet homme de Dieu évita-t-il avec constance toute révélation de ce genre sur une situation pressante, de peur que son but principal ne fût entravé, à savoir « montrer combien il est heureux de n’avoir affaire qu’à Dieu seul, et de se confier en lui dans les moments les plus sombres ». Et, bien que le besoin fût continuel, et qu’un besoin ne fût pas plus tôt satisfait qu’un autre surgissait, il ne trouva pas cette vie pénible et ne s’en lassa jamais.

Dès mai 1846, la lettre d’un frère renfermait le paragraphe suivant :

« Quant à mes biens, je ne vois pas clairement mon chemin. J’ai confiance qu’ils sont vraiment tous à la disposition du Seigneur ; et, si vous vouliez bien me faire savoir qu’il en est besoin pour son service, toute somme inférieure à deux cents livres sera à votre disposition dans un délai d’environ une semaine. »

Le besoin était grand à ce moment-là. Qu’il eût été facile et naturel de répondre que l’œuvre des orphelins avait alors besoin de secours, et que, comme M. Müller allait justement quitter Bristol pour prendre du repos, ce serait un réconfort particulier si son correspondant voulait bien envoyer, disons, cent quatre-vingt-dix livres ou à peu près ! Mais n’avoir affaire qu’au Seigneur seul en toute cette affaire lui semblait si indispensable, tant pour l’affermissement de sa propre foi que pour l’efficacité de son témoignage devant l’Église et devant le monde, qu’il vit aussitôt dans cette tentation un piège, et il répondit que c’était au Seigneur seul que pouvait être confié le besoin de quelque partie de l’œuvre que ce fût.

L’argent destiné à être mis en réserve comme fonds pour sa vieillesse, ou pour d’éventuelles périodes de maladie ou des besoins imprévus de sa famille, fut toujours refusé. Un tel don de cent livres fut reçu le 12 octobre 1856, avec un billet si délicat et si chrétien que la tentation subtile de s’amasser des trésors sur la terre l’aurait emporté, n’eût été un cœur fermement arrêté dans la résolution de ne dépendre d’aucune provision humaine de cette sorte. Il avait réglé la question, de manière à ne plus la soulever : il vivrait au jour le jour de la libéralité du Seigneur, et ne ferait qu’un seul placement, à savoir employer tous les moyens que Dieu lui donnerait à subvenir aux nécessités des pauvres, comptant sur Dieu pour le rembourser richement à l’heure de son propre besoin, selon la promesse :

« Celui qui a pitié du pauvre prête à l’Éternel, Qui lui rendra selon son œuvre. » Proverbes 19:17.

Dieu reconnut aussitôt de telle sorte cette disposition de M. Müller que sa lettre courtoise, déclinant le don pour lui-même, amena le donateur, non seulement à le prier d’employer les cent livres pour l’œuvre des orphelins, mais à ajouter à cette somme un nouveau don de deux cents livres.

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