George Müller de Bristol
La vie et la croissance de l’Église

Chapitre 23 · 28 min de lecture · 37 min d’écoute

La vie et la croissance de l’Église

TOUT au long du journal de M. Müller, nous rencontrons, éparses et fragmentaires, des indications sur la vraie conception de l’enseignement et de la pratique chrétiens, sur la nature et la fonction du ministère chrétien, sur les principes qui doivent régler la conduite de l’Église, sur les relations mutuelles des croyants, et sur le rapport de l’Esprit avec le corps de Christ, avec le culte pur, le service et le témoignage. Ces indications gagneront en valeur si on les cristallise en un tout, de manière à les voir dans leur enchaînement.

Le fondateur des maisons d’orphelins commença et acheva sa carrière publique comme prédicateur, et, pendant plus de soixante ans, il fut si étroitement lié à un même corps de croyants qu’aucune revue de sa vie ne saurait être complète sans une mention assez étendue de l’Église de Bristol dont il fut l’un des tout premiers conducteurs et, de tous ceux qui la servirent, celui dont le ministère dura le plus longtemps.

Son œuvre d’Église à Bristol commença avec son arrivée dans cette ville et ne prit fin qu’avec son départ pour la cité permanente et la maison du Père. Le ministère qu’il exerça conjointement avec M. Henry Craik a déjà été retracé dans l’ordre des événements ; mais le développement de la vie d’Église, sous ce ministère apostolique, fournit des leçons instructives qui ne livrent tout leur enseignement que lorsqu’on les rassemble et qu’on les groupe, de manière à produire une impression d’unité, de continuité et de plénitude.

Quand M. Müller et M. Craik commencèrent ensemble leur œuvre à Bristol, il fallait poser à nouveau les fondements. La vie de l’Église, telle qu’ils la trouvèrent, ne reposait pas sur une base assez scripturaire, et ils s’attendirent à Dieu pour recevoir la sagesse de la conformer plus complètement à sa parole et à sa volonté. Ce fut l’œuvre du temps, car il fallait instruire les autres croyants afin qu’ils fussent prêts à coopérer, en reconnaissant un enseignement scripturaire et spirituel ; il fallait aussi créer ce lien de sympathie qui dispose le troupeau à entendre la voix du berger, à y prendre garde, et à suivre une vraie conduite pastorale. Dès le début de leur ministère, ces frères posèrent avec soin quelques principes sur lesquels ce ministère devait reposer. Le 23 mai 1832, ils exposèrent franchement, à la chapelle Gideon, certaines conditions auxquelles seules ils pouvaient prendre la charge de l’Église : on devait les regarder simplement comme des serviteurs de Dieu, appelés à travailler parmi eux aussi longtemps et de la manière qu’il plairait à Dieu, sans être liés par des règles fixes ; ils désiraient que la location des bancs fût abolie et remplacée par des offrandes volontaires, etc.

Il y avait cependant déjà la ferme conviction qu’un nouveau départ était, à certains égards, indispensable si la vie d’Église existante devait être entièrement modelée sur le modèle des Écritures. Ces frères résolurent d’imprimer à l’Église certains traits importants, tels que ceux-ci : la simplicité apostolique du culte, l’enseignement évangélique, l’œuvre d’évangélisation, la séparation d’avec le monde, la libéralité régulière et la dépendance de la prière. Ils voulaient donner une grande place au simple témoignage de la Parole, soutenir chaque branche de l’œuvre par des offrandes volontaires, reconnaître le Saint-Esprit comme la seule Puissance qui préside et gouverne dans toutes les assemblées de l’Église, et assurer à tous les croyants la liberté d’exercer les dons spirituels que cet Esprit distribue à tous les membres du corps de Christ en vue du service. Ils croyaient conforme aux Écritures de rompre le pain chaque jour du Seigneur et de baptiser par immersion ; et, bien que ce dernier point ne soit plus depuis bien des années une condition de communion ou de fraternité, les croyants ont toujours été soigneusement enseignés que c’est là le devoir de tous les disciples.

On a déjà vu qu’en août 1832, sept personnes en tout, y compris ces deux pasteurs, se réunirent à la chapelle Bethesda pour s’unir dans la communion fraternelle, sans autre base ni autre lien formel que la fidélité à la Parole et à l’Esprit de Dieu. Cette démarche fut faite afin de repartir à neuf, sans l’entrave des usages déjà établis, que l’on jugeait non scripturaires et qu’il était pourtant difficile d’abolir sans susciter de discorde ; et, depuis cette date, la chapelle Bethesda a été le foyer d’une assemblée de croyants qui ont cherché avec constance à maintenir fermement la base que le Nouveau Testament donne à la vie d’Église.

De si heureux résultats sont dus pour une large part à ces collègues bien-aimés dans le travail, qui ne retinrent jamais leur témoignage, mais qui, avec un courage intrépide et une fidélité scrupuleuse, rendirent témoignage contre tout ce qu’ils jugeaient contraire à la Parole. L’amour régnait, mais on ne le confondait pas avec le relâchement dans les questions de bien et de mal ; et, à mesure qu’ils discernaient plus clairement ce qu’enseignait la Parole, ils cherchaient à obéir entièrement à l’enseignement et à la direction du Seigneur, et à mouler et modeler toute chose, si minime fût-elle, dans chaque domaine du devoir, privé ou public, selon la volonté exprimée de Dieu.

En janvier 1834, tous les moniteurs qui n’étaient pas croyants furent congédiés de l’école du dimanche ; et, dans la Société Dorcas, seules des sœurs croyantes furent admises à confectionner des vêtements pour les indigents. La raison en était qu’on avait trouvé imprudent et malsain de mêler ou d’atteler ensemble croyants et incrédules.* Une telle association se révélait un obstacle aux entretiens spirituels et nuisible aux uns comme aux autres : elle entretenait chez les incrédules une fausse sécurité et les prenait au piège d’un espoir trompeur, celui que prêter la main à l’œuvre chrétienne pourrait en quelque sorte expier le rejet de Jésus-Christ comme Sauveur, ou leur assurer la faveur de Dieu et une porte ouverte sur le ciel. Sans aucun doute, toute cette association sans discernement des enfants de Dieu avec les enfants du monde, en une « multitude de gens de toute espèce », est contraire aux Écritures. Les personnes non régénérées sont tentées de croire qu’il y a pour le moins quelque mérite à se mêler aux adorateurs et aux ouvriers, et surtout à contribuer au soutien de l’Évangile et de ses institutions. Le diable cherche à leur persuader qu’il est agréable à Dieu de se conformer extérieurement aux rites et aux formes de la religion, et de prendre part aux actes extérieurs du service et du sacrifice, et que Dieu les traitera avec indulgence, en dépit de leur incrédulité et de leur désobéissance. M. Müller et M. Craik sentaient vivement que ce danger existait, et que, même dans les petites choses, il devait y avoir une ligne de séparation, pour le bien de tous ceux qui étaient en cause.

* 2 Cor. 6:14-18.

Lorsqu’en 1837, au sein de l’assemblée de Bethesda, fut soulevée la question — connue d’ordinaire sous le nom de communion restreinte — de savoir si des croyants qui n’avaient pas été baptisés comme tels devaient être reçus dans la communion fraternelle, on la soumit, elle aussi, à la seule épreuve de l’enseignement clair des Écritures. Quelques croyants s’opposaient en conscience à une telle admission, mais la question fut enfin réglée dans l’harmonie, en « recevant à la pleine communion tous ceux qui aiment notre Seigneur Jésus, indépendamment du baptême » ; et M. Müller, revenant quarante-quatre ans plus tard sur cette décision, atteste qu’elle ne devint jamais une source de division.*

* Annexe L.

Dans toutes les autres affaires de l’Église, la prière et la recherche dans la Parole, en demandant conseil aux saints oracles et la sagesse d’en haut, furent le seul recours et la solution de toutes les difficultés. Lorsque, au printemps de 1838, diverses questions assez délicates et difficiles à régler se présentèrent, M. Müller et M. Craik se retirèrent tranquillement de Bristol pendant deux semaines, afin de se donner à la prière et à la méditation et de chercher auprès de Dieu une direction précise.

Les questions alors en débat concernaient la conception scripturaire, le mode de choix et d’établissement, l’étendue de l’autorité et de la responsabilité de l’office d’ancien ; la manière convenable de célébrer la sainte cène, sa fréquence, ceux qui doivent y participer, etc. Rien n’est jamais réglé définitivement tant que ce n’est pas réglé avec justesse, ni réglé avec justesse tant que ce n’est pas réglé selon les Écritures. Un grave péril menaçait l’Église — non seulement la controverse, mais la séparation et le schisme ; et, en de telles circonstances, la simple discussion ne fait souvent qu’attiser les braises de la discorde et aboutit à une désunion sans remède. Ces pasteurs à l’esprit spirituel suivirent la méthode apostolique : ils rapportèrent toutes choses aux Écritures comme à la seule règle de la foi et de la pratique, et au Saint-Esprit comme à la Présence qui préside dans l’Église de Dieu ; et ils se retirèrent à dessein dans la solitude, loin des querelles des langues et du conflit des opinions humaines, afin de connaître la pensée du Seigneur et d’agir en conséquence. Le résultat, comme on pouvait le prévoir, fut pour eux-mêmes une claire lumière d’en haut, et parmi les frères un jugement unanime ; mais il y eut plus encore : Dieu leur donna la sagesse d’agir de telle sorte, unissant le courage de la conviction à la douceur et à la bonté de Christ, que tous les nuages se dissipèrent et que la paix fut rétablie.*

* Annexe M.

Pendant environ huit ans, des réunions s’étaient tenues dans les deux chapelles, Gideon et Bethesda ; mais, le 19 avril 1840, eut lieu à Gideon la dernière des réunions dirigées par M. Müller et M. Craik, — Bethesda devenant dès lors le lieu central de l’assemblée. Les raisons de cette démarche furent à peu près les suivantes :

Ces deux pasteurs associés sentaient vivement, avec quelques autres, qu’un bon nombre des croyants qui se réunissaient à la chapelle Gideon faisaient obstacle au témoignage clair, positif et uni qui devait être rendu à la fois devant l’Église et devant le monde ; et ce fut pour cette raison qu’après de nombreuses réunions de prière et d’entretien, où l’on cherchait à connaître la pensée de Dieu, on décida de renoncer à Gideon comme lieu de culte. Les questions en jeu touchaient à la préservation de la pureté et de la simplicité du culte apostolique, et donc à la conformité de la vie d’Église au modèle du Nouveau Testament. Ces pasteurs si bien attelés ensemble étaient pleins de zèle pour l’Éternel, le Dieu des armées, afin que, parmi les saints qu’ils servaient, rien ne trouvât place qui ne fût en parfait accord avec les principes, les préceptes et les pratiques des Écritures.

Il est peut-être bon de consigner ici, au risque de nous répéter, les principes que M. Müller et son collègue avaient coutume de faire valoir comme des garde-fous ou des bornes qu’il fallait dresser et maintenir, afin d’écarter ces innovations qui entraînent toujours le déclin spirituel.

1. Les croyants doivent se réunir simplement en tant que tels, sans égard aux frontières, aux noms ou aux distinctions confessionnels, comme remède et préservatif contre l’esprit de secte.

2. Ils doivent maintenir avec constance les saintes Écritures comme la règle et la norme divines de la doctrine, de la conduite et de la discipline.

3. Ils doivent favoriser la liberté d’exercer tous les dons spirituels que le Seigneur voudra bien accorder par son Esprit pour l’édification commune.

4. Les assemblées du jour du Seigneur doivent être avant tout destinées aux croyants, à la fraction du pain et au culte ; des incrédules assis pêle-mêle parmi les saints empêcheraient que la réunion parût tenue à ces fins, ou obligeraient à faire une pause entre les autres parties du service et la sainte cène.

5. Le système de la location des bancs doit être aboli, parce qu’il favorise l’esprit de caste, ou du moins l’apparence extérieure d’une fausse distinction entre les classes pauvres et les classes riches, d’autant que les locataires de bancs regardent d’ordinaire leurs places comme leur propriété privée.

6. Tout l’argent destiné au soutien des pasteurs, à l’œuvre de l’Église et aux entreprises missionnaires, dans le pays et à l’étranger, doit provenir d’offrandes volontaires.

C’est parce que quelques-uns de ces principes scripturaires, et d’autres semblables, paraissaient menacés ou compromis par des pratiques qui avaient cours à la chapelle Gideon avant que M. Müller et M. Craik en prissent la charge, qu’il sembla préférable, tout bien considéré, de renoncer à cette chapelle comme lieu de culte. Comme certains usages qui y régnaient existaient auparavant, il parut à ces frères pieux qu’exiger l’abandon de ce qu’ils jugeaient non scripturaire causerait probablement un scandale inutile et deviendrait une racine d’amertume ; et il leur sembla que la voie de l’amour était de quitter la chapelle Gideon, après ces huit années de travail, et d’inviter ceux qui se sentaient appelés à se séparer de tout système sectaire, et à se réunir pour le culte là où tout don spirituel pourrait s’exercer librement et où les méthodes du Nouveau Testament pourraient être plus pleinement suivies, à s’assembler avec d’autres croyants à Bethesda, où les conditions qui avaient fait obstacle auparavant n’avaient pas existé.

M. Müller demeura pendant de longues années très intimement lié à Bethesda et à ses diverses ramifications, comme pasteur principal, ou ancien, — bien qu’il ne fût que primus inter pares, c.-à-d. le premier parmi des égaux. Ses opinions sur l’œuvre du ministère et sur la conduite de la vie d’Église, qui contribuèrent tant à façonner l’histoire de ces Églises, font donc nécessairement partie de cette esquisse du développement de la vie d’Église.

Il eut souvent à cœur de s’adresser à ses frères dans le ministère de la Parole et dans la cure d’âmes. Partout, dans le monde entier, il accueillait volontiers les occasions de s’entretenir, avec un grand nombre ou avec quelques-uns, de ceux à qui il pouvait communiquer ses propres convictions profondes touchant les secrets vitaux d’un service efficace dans la chaire et dans le pastorat. Ces rencontres avec des frères du ministère se comptèrent par centaines, et peut-être par milliers, au cours de sa longue vie ; et comme son témoignage fut essentiellement le même en toutes ces occasions, une seule de ses allocutions peut être prise comme le type de toutes. Pendant ses tournées en Amérique, il prononça une allocution d’une heure qui fut recueillie et publiée, et dont on peut donc donner la substance.

Avant tout, il insista fortement sur la nécessité de la conversion. Tant qu’un homme n’est pas à la fois vraiment tourné vers Dieu et assuré de ce changement en lui-même, il n’est pas apte à convertir les autres. Le ministère n’est pas une profession humaine, mais une vocation divine. Le vrai prédicateur est à la fois un héraut et un témoin, et il doit donc appuyer son message de son témoignage personnel, tiré de l’expérience.

Mais la conversion même ne suffit pas : il faut une connaissance intime du Seigneur Jésus. Il faut connaître le Seigneur comme celui qui s’approche de nous, et connaître la joie et la force que l’on trouve à avoir accès à lui d’heure en heure. De quelque manière que ce soit, et à n’importe quel prix, le ministre de Christ doit parvenir à cette relation étroite. C’est une nécessité absolue pour la paix et la puissance.

La croissance dans le bonheur et dans l’amour fut ensuite mise en grand relief. Il est impossible d’assigner des limites à l’expérience d’un croyant qui se jette entièrement sur Dieu, qui s’abandonne entièrement à Dieu, et qui chérit un amour profond pour sa parole et une sainte intimité avec lui-même. La première affaire de chaque matin doit être de s’assurer le bonheur en Dieu.

Celui qui doit nourrir les autres doit avec soin nourrir sa propre âme. Il recommanda avec force la lecture et l’étude quotidiennes des Écritures, accompagnées de beaucoup de prière, surtout aux premières heures du matin. Il faut cultiver habituellement le recueillement devant Dieu, qui calme l’esprit et le délivre de ses préoccupations. La lecture suivie de la Parole, d’un bout à l’autre, éclairera l’enseignement général de la Parole, révélera les pensées de Dieu dans leur diversité et leur enchaînement, et contribuera beaucoup à corriger les vues erronées.

La sainteté doit être le but suprême : une prompte obéissance à toute vérité connue, un œil simple dans le service de Dieu, et le zèle pour sa gloire. Bien des vies ont été plus ou moins manquées parce qu’on a négligé des dispositions du cœur agréables à Dieu. Rien n’est davantage la grâce qui couronne toutes les autres que la grâce inconsciente de l’humilité. Toute louange des hommes dérobe à Dieu l’honneur qui lui est propre. Soyons donc humbles, et tournons tous les regards vers Dieu.

Le message doit être reçu de Dieu, s’il doit être accompagné de puissance. « Demandez-le à Dieu, disait M. Müller, et ne soyez pas satisfaits tant que le cœur n’est pas en repos. Quand le texte est obtenu, demandez encore à être dirigés dans la méditation que vous en faites, et demeurez dans une communion constante, afin de recevoir la pensée de Dieu à ce sujet et son secours pour le prêcher. Puis, l’œuvre accomplie, priez beaucoup pour la bénédiction, comme vous l’avez fait d’avance. » Il raconta ensuite quelques faits saisissants touchant une semence répandue bien des années auparavant, mais qui, maintenant encore, portait du fruit en réponse à la prière.

Il insista aussi tout particulièrement sur l’explication des Écritures. La parole de Dieu est la substance de toute prédication ; Christ, et rien d’autre, est le centre de tout vrai ministère de la Parole. Quiconque prêche Christ fidèlement et constamment verra que la parole de Dieu ne lui retourne point sans effet. Prêchez simplement. La règle de Luther était de parler de telle sorte qu’une servante ignorante pût comprendre ; si elle comprend, le savant professeur comprendra certainement ; mais il n’est pas vrai que les simples comprennent tout ce que comprennent les sages.

M. Müller s’adressait rarement à ses frères du ministère sans leur donner plus ou moins de conseils sur la conduite de la vie d’Église, rendant un témoignage net contre des obstacles tels que les chanteurs et les chœurs non convertis, les méthodes profanes de se procurer de l’argent, la location des bancs et les distinctions de caste dans la maison de prière, etc. ; et recommandant des secours tels que les réunions pour les âmes en quête, les visites pastorales et, par-dessus tout, la prière de la foi. Il recommandait la prière précise et la prière persévérante, et faisait remarquer que Satan ne s’inquiète pas de nous voir travailler dans la prière pendant quelques jours, quelques semaines ou même quelques mois, s’il peut finalement nous décourager au point que nous cessions de prier, comme si cela ne servait à rien.

Quant à la prière pour les semailles passées, il raconta à l’auteur de ces mémoires comment, dans toutes ses supplications à Dieu, il regardait non seulement en avant, mais aussi en arrière. Il avait coutume de demander que le Seigneur voulût bien bénir une semence répandue depuis longtemps et apparemment encore stérile ; et il dit qu’en réponse à ces prières il avait reçu, jusqu’à ce jour même, des preuves du souvenir plein d’amour que Dieu gardait de l’œuvre de sa foi et du travail de sa charité en des années depuis longtemps écoulées. Il lui fut donné de savoir que des messages délivrés pour Dieu, des traités distribués et d’autres moyens de service avaient, après cinq, dix, vingt et même soixante ans, fini par produire une moisson. De là son insistance à conseiller à ses compagnons d’œuvre de prier sans cesse pour que Dieu agisse puissamment dans le cœur de ceux qui avaient été autrefois confiés à leurs soins, en leur remettant en mémoire la vérité qui leur avait été présentée.

L’humilité que M. Müller recommandait, il la pratiquait. Il ne fut jamais que le serviteur du Seigneur. M. Spurgeon, dans un de ses sermons, décrit l’effet saisissant qu’il éprouva sur le pont de Londres en voyant les réverbères s’allumer l’un après l’autre, bien que, dans l’obscurité, il ne pût apercevoir l’allumeur ; et George Müller alluma bien des lumières tout en se contentant lui-même de rester invisible, inaperçu et inconnu. Il ne chercha sincèrement pas sa propre gloire, mais il avait cet esprit doux et paisible qui sied si bien à un ministre de Jésus-Christ.

La mort de M. Henry Craik, en 1866, après trente-quatre années de travail commun dans le Seigneur, laissa M. Müller relativement seul, chargé d’une double responsabilité ; mais sa foi fut à la hauteur de la crise, et sa paix demeura inaltérée. Un frère bien-aimé, alors de passage à Bristol, qui avait tenu à Bethesda des réunions où l’on se pressait, était sur le point de quitter la ville ; et il demanda à M. Müller : « Que comptez-vous faire, maintenant que M. Craik est mort, pour retenir le peuple et empêcher qu’il ne se disperse ? » « Mon frère bien-aimé, répondit-il avec calme, nous ferons ce que nous avons toujours fait, nous ne regarderons qu’au Seigneur. »

Ce Dieu a été le secours de tous les instants. M. Müller se retira presque entièrement de l’œuvre pendant les dix-sept années de ses tournées missionnaires, de 1875 à 1892, alors qu’il ne séjournait à Bristol que quelques semaines ou quelques mois à la fois, dans les intervalles de ses longs voyages sur terre et sur mer. Cela rendit l’assemblée des croyants plus dépendante encore du grand pasteur et gardien des âmes. Mais Bethesda n’a jamais été, en un sens, limitée à un ou deux hommes qui en auraient été les seuls conducteurs reconnus ; depuis le jour où ces sept croyants se réunirent autour de la table du Seigneur, en 1832, la conception néotestamentaire de l’égalité des croyants dans le privilège et dans le devoir a été maintenue. Le seul Conducteur suprême est le Saint-Esprit, et, sous lui, ceux qu’il appelle et qu’il qualifie. L’un des principes fondamentaux qu’embrassèrent ces frères est que l’Esprit de Dieu gouverne dans les assemblées des saints ; qu’il a placé chacun des membres dans le corps comme il a voulu, et qu’il leur distribue des dons pour le service dans le corps, « à chacun en particulier comme il veut » ; que la seule vraie consécration est la sienne, et que la manifestation de ses dons est une base suffisante pour reconnaître des frères comme qualifiés pour exercer un office ou une fonction, la possession de dons spirituels étant une autorité suffisante pour les exercer. Il en est du corps de Christ comme du corps humain : l’œil est manifestement fait pour voir et l’oreille pour entendre, la main et le pied pour saisir et pour marcher ; et cette adaptation montre à la fois le dessein de Dieu et la place de ces membres dans l’organisme. Ainsi, depuis plus de soixante ans, on s’en est remis en toute sécurité au Saint-Esprit pour fournir et qualifier tous les docteurs, auxiliaires et conducteurs dont l’assemblée avait besoin. Il y a toujours eu un nombre considérable de frères et de sœurs aptes et disposés à prendre en charge les diverses branches du service auxquelles l’Esprit les appelait manifestement, si bien que personne n’a été indispensable. Divers frères ont pu consacrer plus ou moins de temps et de forces à la prédication, aux visites et à la conduite de l’Église ; tandis que des dizaines d’autres qui, comme Paul, Priscille et Aquilas, faiseurs de tentes, ont leurs diverses occupations et cherchent à y « demeurer devant Dieu », sont prêts à aider, selon que le Seigneur les dirige, dans d’autres formes de service compatibles avec leurs occupations ordinaires. La prospérité de l’assemblée, sa croissance, sa conduite et son édification n’ont donc dépendu que de Dieu, qui, à mesure qu’il a retiré un ouvrier après l’autre, en a suscité d’autres à leur place, et continue de le faire.

Pour avoir une idée tant soit peu juste des fruits d’un tel enseignement et d’une telle vie dans l’Église, il faut entrer au moins une fois dans l’une des réunions de prière du lundi soir à Bethesda. Elle est d’une simplicité primitive et apostolique. Personne ne préside, si ce n’est l’Esprit invisible de Dieu. Un frère propose un cantique, puis on lit les requêtes de prière, d’ordinaire en mentionnant précisément les noms de ceux par qui et pour qui l’on demande des supplications. Suivent alors la prière, la lecture des Écritures, le chant et l’exhortation, sans rien d’arrangé d’avance quant au sujet, à l’ordre dans lequel on participe à ces exercices, ou aux personnes qui y prennent part. On encourage la plus entière liberté d’agir sous la direction de l’Esprit ; et la réalité de cette direction apparaît souvent de façon frappante dans la singulière unité des prières et des chants, des lectures et des remarques, aussi bien que dans l’harmonieuse communion qui se manifeste. Après plus d’un demi-siècle, ces réunions de prière du lundi soir demeurent un centre d’attraction sanctifié, un point de ralliement pour la supplication et un point de rayonnement pour le service, et la manière de les conduire est restée la même.

L’assemblée primitive s’est montrée un arbre ayant en lui sa semence selon son espèce. Au moment de la mort de M. Müller, il y avait près de soixante-six ans que, en ce mémorable soir de 1832, ces sept croyants s’étaient réunis pour former une Église ; et le corps primitif de disciples qui se réunissait à Bethesda était devenu dix assemblées, dont six sont aujourd’hui indépendantes de l’Église mère, et quatre restent étroitement associées et ne forment en réalité qu’une seule Église, bien qu’elles se réunissent dans les chapelles de Bethesda, d’Alma Road, de Stokes Croft et de Totterdown. Les autres Églises qui ont été, en un sens, des rejetons de Bethesda portent les noms suivants : Unity, Bishopston, Cumberland Hall, Charleton Hall, Nicholas Road et Bedminster.

À la date de la mort de M. Müller, le nombre total des membres des quatre assemblées associées dépassait douze cents.

Dans un cadre aussi restreint, on ne pouvait tracer un tableau complet de la vie et de l’œuvre de cette Église qui lui était si chère, et sur laquelle il veilla et pria si longtemps. Cette Église a été et demeure une Église missionnaire. Lorsque, le 1er mars 1836, M. et Mme Groves, avec dix auxiliaires, quittèrent Bristol pour poursuivre une œuvre missionnaire aux Indes orientales, M. Müller se sentit profondément poussé à prier pour que le corps de disciples qu’il servait pût envoyer, du milieu de ses propres membres, des ouvriers dans le vaste champ du monde. Cette prière ne fut pas oubliée devant Dieu, et elle a déjà été exaucée infiniment au-delà de tout ce qu’il demandait ou pensait alors. Depuis ce temps, une soixantaine de personnes sont parties pour des pays lointains afin d’y travailler pour l’Évangile, et, à l’époque de la mort de M. Müller, il y en avait au moins vingt à l’œuvre en diverses parties du monde, soutenues par les offrandes volontaires de leurs frères de Bristol.

Lorsque, en 1874, M. Müller acheva le troisième volume de son Récit, il nota ce fait intéressant que, des nombreux ministres de l’Évangile non conformistes qui résidaient à Bristol quand il y avait commencé son œuvre plus de quarante-deux ans auparavant, pas un seul ne restait, tous ayant été appelés ailleurs ou étant morts ; et que, de tout le clergé évangélique de l’Église établie, un seul avait survécu. Lui-même, cependant, très rarement entravé par la maladie, avait la grâce de prêcher et de travailler avec santé et vigueur de corps et d’esprit ; plus de mille croyants étaient déjà placés sous sa surveillance pastorale, se réunissant dans trois chapelles différentes, et plus de trois mille avaient été admis dans la communion fraternelle.

L’auteur eut le privilège d’entendre M. Müller prêcher le matin du 22 mars 1896, à la chapelle Bethesda. Il était dans sa quatre-vingt-onzième année, mais il y avait dans sa prédication une fraîcheur, une vigueur et une concision qui ne trahissaient aucun déclin de ses forces ; en fait, il n’avait jamais paru plus apte à exprimer et à imprimer les pensées de Dieu.

Son sujet était le soixante-dix-septième psaume, et il lui offrait un vaste champ pour son thème favori — la prière. Il expliqua le psaume verset par verset, avec clarté, avec sympathie, avec efficacité, et le plan de son exposé se grava profondément dans ma mémoire ; je le reproduis ici.

« Ma voix s’élève à Dieu, et je crie. » La prière cherche une voix — elle veut s’exprimer en paroles : l’effort pour revêtir nos désirs de langage donne de la précision à nos désirs et tient l’attention fixée sur les objets de la prière.

« Au jour de ma détresse. » Le psalmiste était dans la détresse ; quelque angoisse pesait sur lui, physique peut-être autant que morale, et c’était un fardeau incessant, nuit et jour.

« Mon âme refuse toute consolation. » Les mots « ma plaie coulait pendant la nuit » peuvent se rendre par « ma main s’étendait » — c’est-à-dire dans la prière. Mais l’incrédulité triompha, et son âme refusa toute consolation — même la consolation des promesses de Dieu. Sa détresse jetait une ombre sur sa foi et lui dérobait la vue de Dieu.

« Je me souviens de Dieu, ou je pense à Dieu, et je gémis. » La pensée même de Dieu, au lieu d’apporter la paix, apportait l’angoisse ; au lieu de faire taire sa plainte, elle l’augmentait, et son esprit était abattu — signe certain, une fois de plus, d’incrédulité. Si, dans la détresse, les promesses de Dieu et la pensée de Dieu n’apportent aucun soulagement, elles ne deviendront qu’un fardeau de plus.

« Tu tiens mes paupières en éveil. » Il n’y avait pas de sommeil parce qu’il n’y avait ni repos ni paix. Le souci tient éveillé. L’anxiété est l’ennemie du repos. Son esprit était incrédule, et par conséquent rebelle. Il ne voulait pas prendre Dieu au mot.

« Je pense aux jours anciens. » Voici maintenant la mémoire à l’œuvre. Il se rappelle ses expériences passées de détresse et de délivrance. Il avait souvent cherché Dieu, et il avait été exaucé et secouru ; pourquoi pas maintenant ? Tandis qu’il fouillait avec soin les annales de son expérience et se rappelait toutes les interventions de Dieu, manifestes et multiples, il se mit à se demander si Dieu pouvait être inconstant et capricieux, si sa miséricorde était épuisée et sa promesse retirée, s’il avait oublié son alliance de grâce et fermé ses sources d’amour.

Nous suivons ainsi le psalmiste à travers six étapes de l’incrédulité :

1. La pensée de Dieu est un fardeau au lieu d’être une bénédiction.

2. L’esprit de plainte grandit envers Dieu.

3. Son esprit est agité au lieu d’être apaisé et calmé.

4. Le sommeil s’enfuit, et l’anxiété interdit au cœur le repos.

5. La détresse ne fait que s’approfondir, et Dieu semble loin.

6. La mémoire rappelle les miséricordes de Dieu, mais seulement pour éveiller la défiance.

Nous arrivons enfin au tournant du psaume : en passant en revue ses expériences d’autrefois, il se demande : OÙ EST LA DIFFÉRENCE ? LE CHANGEMENT EST-IL EN DIEU OU EN MOI ? « Sélah » — la pause marque ce tournant de l’argument ou de l’expérience.

« Et je dis : C’est ici mon infirmité. » En d’autres termes : « J’AI ÉTÉ UN INSENSÉ ! » Dieu est fidèle. Il ne rejette jamais. Ses enfants lui sont toujours chers. Sa grâce est inépuisable et sa promesse infaillible. Au lieu de fixer les yeux sur sa détresse, il fixe maintenant toute sa pensée sur Dieu. Il se rappelle son œuvre et la médite ; au lieu de ressasser ses propres épreuves, il parle des hauts faits de Dieu. Il est maintenant accablé, non plus par la grandeur de ses détresses, mais par la grandeur de son Libérateur. Il se rappelle ses miracles de puissance et d’amour, et se souvient du mystère de ses œuvres puissantes — son chemin dans la mer, ses voies et ses directions étranges et leurs effets pleins de grâce — et ainsi la foi triomphe une fois de plus.

Quelle est la conclusion, la leçon pratique ?

L’incrédulité est une folie. Elle accuse Dieu de folie. La faiblesse et l’échec sont du côté de l’homme, jamais du côté de Dieu. Ma foi peut faire défaut, mais non sa puissance. La mémoire et la méditation, bien dirigées, corrigent l’incrédulité. Dieu s’est montré grand. Il a toujours fait des merveilles. Il a fait sortir d’Égypte un peuple même incrédule et murmurateur, et l’a conduit quarante ans à travers le désert, et ses miracles de puissance et d’amour ont été merveilleux.

Le psaume renferme une grande leçon. L’affliction est inévitable. Mais notre affaire est de ne jamais perdre de vue le Père qui n’abandonnera pas ses enfants. Nous devons rejeter sur lui tous nos fardeaux et attendre avec patience, et la délivrance est certaine. Derrière le rideau, il poursuit son dessein d’amour, ne nous oubliant jamais, prenant toujours soin des siens. Nous ne pouvons suivre la trace de ses voies, car ses pas sont dans la mer sans chemin, et nous restent inconnus. Mais IL CONDUIT ASSURÉMENT, et IL AIME CONSTAMMENT. Ne soyons pas des insensés, mais prions avec foi un Dieu fidèle.

Telle est la substance de cette explication matinale, rendue ici bien imparfaitement, il est vrai ; elle sert pourtant non seulement à montrer la manière dont M. Müller expliquait et appliquait la Parole, mais l’explication de ce psaume est aussi une sorte d’expression de sa propre vie. Elle révèle ses habitudes de prière, ses combats contre l’incrédulité, et comment, du milieu des tentations de se défier de Dieu, il trouva la délivrance ; elle a donc pour nous une double valeur, comme commentaire tiré de l’expérience sur l’histoire de la vie que nous étudions.

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