George Müller de Bristol
Bilan de l’œuvre d’une vie

Chapitre 22 · 25 min de lecture · 32 min d’écoute

Bilan de l’œuvre d’une vie

LA mort ferme la porte au service terrestre, quelle que soit la porte qu’elle puisse ouvrir sur d’autres formes et d’autres sphères d’activité. Bien des indices donnent à penser que le service au-delà de la tombe est à la fois incessant et infatigable : les morts bienheureux « se reposent de leurs travaux » — tâches pénibles et douloureuses — « car leurs œuvres » — activités pour Dieu — « les suivent », là où l’effort se fait sans épuisement.

C’est donc le moment opportun pour dresser le bilan de l’œuvre dont, dès son commencement, un seul homme avait eu la charge particulière. Une phrase de la plume de M. Müller marque le but qui fut le pivot même de tout son être : « J’ai consacré avec joie ma vie entière à ce but : montrer par l’exemple tout ce que peuvent accomplir la prière et la foi. » Cela prépara à la fois le développement du caractère de celui qui eut une telle unité de but, et le développement de l’œuvre dans laquelle ce but trouva son action. Le plus ancien ami de M. Müller, Robert C. Chapman, de Barnstaple, dit admirablement que « lorsque la principale affaire d’un homme est de servir le Seigneur et de lui plaire, toutes ses circonstances deviennent ses serviteurs » ; et nous trouverons cette maxime vérifiée dans l’œuvre de la vie de M. Müller.

Le cinquante-neuvième rapport, publié le 26 mai 1898, était le dernier paru à la date de publication du présent volume, et le premier après la mort de M. Müller. M. Wright y donne le résumé, bref mais précieux, non seulement de toute l’œuvre de l’année écoulée, mais de toute l’œuvre depuis son commencement, et nous aide ainsi à en embrasser l’ensemble.

Ce rapport est doublement précieux, car il contient aussi la dernière contribution de la plume de M. Müller lui-même au récit des dispensations du Seigneur. Il est probable que, l’après-midi du 9 mars, il posa sa plume pour la dernière fois, sans se douter le moins du monde qu’il ne devait jamais plus la reprendre. Il avait fait, en un double sens, la dernière inscription dans le journal solennel de la vie ! Le soir de ce jour-là, il prit sa part accoutumée à la réunion de prière de la maison des orphelins, puis s’endormit pour la dernière fois sur la terre ; vint une heure de réveil, où il était seul avec Dieu, et il s’en alla soudain, laissant son corps à son long sommeil, qui ne connaîtra pas de réveil jusqu’au jour de la venue du Seigneur, tandis que son esprit retournait à Dieu qui l’avait donné.

L’après-midi de ce jour de mort, et de « naissance » à la vie céleste — comme l’appelaient les saints des catacombes —, trouva les aides de nouveau rassemblés dans la même salle de prière pour remettre l’œuvre à celui « qui seul possède l’immortalité », et qui, au milieu de tous les changements de l’administration humaine, demeure toujours le divin Maître d’œuvre, jamais à court de ses propres instruments choisis.

M. Wright, dans ce rapport, se montre le successeur choisi de Dieu dans l’œuvre, manifestement animé du même esprit que le directeur disparu. Le premier paragraphe, après la brève et touchante allusion à son beau-père, sert à donner à tous les amis de cette œuvre l’assurance que celui à qui M. Müller en a laissé la conduite a, lui aussi, appris l’unique secret de tout succès dans la collaboration avec Dieu. Il fait entendre, comme la tonique significative de l’avenir, la même vieille tonique du passé, poursuivant la mélodie et l’harmonie, sans changement, dans les mesures nouvelles. C’est le même oratorio, sans altération de thème, de mouvement, ni même de tonalité : le premier exécutant n’est plus, il est vrai, mais une autre main reprend son instrument et, tremblante d’émotion, poursuit le chant inachevé, en sorte qu’il n’y a pas d’interruption. M. Wright dit :

« Il est écrit (Job 26:7) : “Il suspend la terre sur le néant” — c’est-à-dire sans aucun appui visible. Et ainsi, nous nous réjouissons de ce que “l’Institution pour la connaissance des Écritures dans le pays et à l’étranger” est suspendue, comme elle l’a toujours été depuis son commencement, il y a maintenant plus de soixante-quatre ans, “sur le néant”, c’est-à-dire sans aucun appui VISIBLE. Elle n’est suspendue à aucun protecteur humain, à aucune dotation ni à aucun capital placé, mais uniquement au bon plaisir du Dieu béni. »

Bienheureuse leçon à apprendre ! Être suspendu au Dieu invisible, ce n’est pas être suspendu « sur le néant », même si c’est n’être suspendu à rien de visible. La puissance et la permanence des forces invisibles qui soutiennent la terre après soixante siècles d’histoire humaine sont suffisamment démontrées par le fait que ce grand globe se balance toujours en sûreté dans l’espace et est emporté sur sa vaste orbite, et que, sans une seconde d’écart, il se meut encore avec une exactitude divine dans la voie qui lui est assignée. Nous pouvons donc nous confier au même Dieu invisible pour soutenir de sa puissance invisible toute l’œuvre que la foi suspend à sa vérité, à son amour et à sa parole de promesse infaillible, même si, aux yeux de la nature, tout cela peut sembler n’être rien.

M. Wright rapporte aussi une réponse très frappante à une prière longtemps poursuivie, et un exemple des plus saisissants de la tendre sollicitude du Seigneur, dans le don d’un associé, animé en tout du même esprit et bien qualifié pour partager la responsabilité qui retombait sur ses épaules au décès de son beau-père.

Sentant que le fardeau était trop lourd pour lui, il n’eut qu’une ressource : se décharger de son fardeau sur le Seigneur. Lui et M. Müller avaient demandé à Dieu un tel compagnon de travail pendant trois ans avant le départ de ce dernier, et M. Wright et sa chère femme avaient, pendant vingt-cinq ans auparavant — depuis le temps où les longues tournées missionnaires de M. Müller avaient commencé à l’éloigner de Bristol —, imploré du Seigneur la même faveur. Mais à aucun d’eux aucun nom n’avait été suggéré ou, si cela était arrivé, il n’en avait jamais été fait mention.

Après ce jour de mort, M. Wright sentit qu’un Père plein de grâce ne le laisserait pas longtemps porter seul ce lourd fardeau, et, une quinzaine de jours plus tard environ, il acquit l’assurance que c’était la volonté de Dieu qu’il demandât à M. George Frederic Bergin de se joindre à lui dans l’œuvre, lui qui lui semblait être un « fidèle collègue ». Il le connaissait bien depuis un quart de siècle ; il avait travaillé à ses côtés dans l’Église ; et, bien qu’ils fussent de tempéraments différents, il n’y avait jamais eu de rupture dans leur unité ni dans leur sympathie. M. Bergin avait dix-sept ans de moins que lui, et il était donc vraisemblable qu’il lui survivrait et lui succéderait ; il aimait beaucoup les enfants, et il avait été fort béni dans l’éducation des siens, qu’il avait élevés en les corrigeant et en les instruisant selon le Seigneur, et il était ainsi qualifié pour prendre la charge de cette plus grande famille d’orphelins. Assuré d’être conduit par Dieu, il soumit la chose à M. Bergin, ravi mais non surpris de découvrir que le même Dieu avait agi sur l’esprit de celui-ci aussi, et dans le même sens ; car non seulement il était prêt à répondre à l’appel de M. Wright, mais il avait été amené par Dieu à sentir qu’il devrait, au bout d’un certain temps, aller trouver M. Wright et s’offrir à lui. L’Esprit qui guida Philippe vers l’eunuque, et qui, en même temps, avait poussé l’eunuque à chercher un guide ; qui envoya des hommes de la part de Corneille et qui, tandis qu’ils frappaient à la maison de Simon, ordonnait à Pierre de partir avec eux, agit toujours de manière mystérieuse, et simultanément, sur ceux qu’il veut rapprocher pour coopérer à un service d’amour. Et ainsi M. Wright trouva dans le Dieu vivant le même Secours et le même Pourvoyeur de tout besoin, après que son beau-père bien-aimé fut monté plus haut ; et il se sentit contraint de reconnaître que le Dieu d’Élie était toujours au passage du Jourdain et pouvait opérer les mêmes prodiges qu’auparavant, pourvoyant au besoin de l’heure quand le besoin se présentait.

Les dons personnels de M. Müller au service du Seigneur trouvent dans ce rapport posthume leur premier relevé complet et leur première reconnaissance. Les lecteurs des rapports annuels ont dû remarquer une inscription qui revient avec une étrange fréquence tout au long de ces trente ou quarante années, et qui laisse donc supposer un donateur parvenu à un âge très avancé : « d’un serviteur du Seigneur Jésus, qui, pressé par l’amour de Christ, cherche à s’amasser des trésors dans le ciel ». Si l’on suit attentivement cette inscription d’un bout à l’autre et qu’on y ajoute les dons personnels faits par M. Müller à divers objets de bienfaisance, on constatera que la somme globale provenant de ce « serviteur » atteint, au 1er mars 1898, un total de quatre-vingt-un mille quatre cent quatre-vingt-dix livres dix-huit shillings et huit pence. M. Wright, maintenant que ce « serviteur du Seigneur Jésus » est auprès de son Maître, qui a promis : « Là où je suis, là aussi sera mon serviteur », se sent libre de faire savoir que ce donateur n’était autre que George Müller lui-même, qui donna ainsi de son propre argent — argent qui lui avait été donné pour son usage personnel ou qui lui avait été laissé par des legs — la somme totale d’environ soixante-quatre mille cinq cents livres à l’Institution pour la connaissance des Écritures et, dans d’autres directions, dix-sept mille de plus.

C’est là un relevé de dons personnels auquel nous ne connaissons aucun équivalent. Il nous rappelle la carrière de John Wesley, dont la simplicité et la frugalité lui permirent non seulement de limiter ses propres dépenses à une très petite somme, mais dont la libéralité chrétienne et le désintéressement le poussèrent à donner tout ce qu’il pouvait ainsi épargner à des objets purement charitables. Alors qu’il n’avait que trente livres par an, il vécut avec vingt-huit et donna quarante shillings. Recevant le double l’année suivante, il maintint encore ses dépenses personnelles à vingt-huit livres et eut trente-deux livres à distribuer aux nécessiteux ; et lorsque, la troisième année, son revenu s’éleva à quatre-vingt-dix livres, il ne dépensa pas plus qu’auparavant et en donna soixante-deux. La quatrième année lui apporta cent vingt livres, et il ne consacra toujours que la même somme à ses propres besoins, en ayant quatre-vingt-douze de reste. On calcule qu’au cours de sa vie il donna ainsi au moins trente mille livres, et quatre cuillères d’argent constituaient toute l’argenterie qu’il possédait lorsque les percepteurs des impôts se présentèrent chez lui. Une telle économie d’une part, et une telle générosité de l’autre, se sont rarement vues dans l’histoire humaine. Mais le relevé de George Müller soutient avantageusement la comparaison avec celui-ci ou avec tout autre des temps modernes. Sa frugalité, sa simplicité et son économie égalaient celles de Wesley, et ses dons s’élevèrent au total à quatre-vingt-un mille livres. M. Müller avait reçu du Seigneur des sommes de plus en plus considérables, qu’il plaça bien et très avantageusement, de sorte que, pendant plus de soixante ans, il ne perdit jamais un penny dans une mauvaise spéculation ! Mais ses placements n’étaient ni en terres, ni en banques, ni en chemins de fer : ils étaient dans l’œuvre de Dieu. Il se fit des amis avec les richesses injustes, qui, lorsqu’il viendrait à défaillir, le recevraient dans les tabernacles éternels. Il continua, année après année, à pourvoir à ses propres besoins, à ceux de sa femme bien-aimée et de sa fille, en s’amassant des trésors — dans le ciel. Un tel homme avait assurément le droit d’exhorter les autres à une bienfaisance méthodique. Il donna — comme pas un sur un million ne donne — non pas une dîme, non pas une proportion fixe de son revenu annuel, mais tout ce qui restait après avoir pourvu de la façon la plus simple et la plus indispensable à ses besoins réels. Alors que la plupart des chrétiens estiment faire leur devoir si, après avoir donné une part au Seigneur, ils dépensent tout le reste pour eux-mêmes, Dieu conduisit George Müller à renverser cette règle et à ne réserver que la somme la plus frugale pour ses besoins personnels, afin que tout le reste pût être donné à celui qui est dans le besoin. La révolution complète qu’impliquerait dans nos habitudes de libéralité l’adoption d’une telle règle n’est que trop évidente. Voici les propres paroles de M. Müller :

« Mon but n’a jamais été de savoir combien je pourrais obtenir, mais plutôt combien je pourrais donner. »

Il garda constamment devant lui son intendance des biens de Dieu ; et il chercha à tirer le meilleur parti de l’unique et brève vie sur la terre, et à employer pour le plus grand et le meilleur bien les biens qu’il détenait en dépôt. Les choses de Dieu étaient pour lui de profondes réalités, et, projetant chaque action, chaque décision et chaque motif dans la lumière du tribunal de Christ, il se demandait comment la chose lui apparaîtrait à la lumière de ce tribunal. Ainsi il chercha, dans la prière et en conscience, à vivre et à travailler, à renoncer à lui-même et, par l’amour, à servir Dieu et les hommes, de telle manière qu’il ne fût pas confus devant lui à son avènement. Mais ce n’était pas dans un esprit de crainte qu’il agissait ainsi ; car si quelqu’un de sa génération connut l’amour parfait qui bannit la crainte, ce fut George Müller. Il sentait que Dieu est amour, et que l’amour est de Dieu. Il voyait cet amour manifesté dans le plus grand des dons — son Fils unique au Calvaire ; il connut l’amour que Dieu a pour nous, et il y crut ; il le reçut dans son propre cœur ; cet amour devint une présence permanente, manifestée par l’obéissance et la bienfaisance, et, le subjuguant de plus en plus, il devint parfait au point de chasser la crainte qui tourmente et de communiquer une sainte confiance et un saint délice en Dieu.

Parmi les textes qui impressionnèrent fortement M. Müller et façonnèrent ses habitudes de libéralité se trouvait Luc 6:38 :

« Donnez, et il vous sera donné: on versera dans votre sein une bonne mesure, serrée, secouée et qui déborde. »

Il crut cette promesse, et il en fit l’expérience. Son témoignage est celui-ci : « J’avais DONNÉ, et Dieu avait fait qu’il me fût DONNÉ EN RETOUR, et largement. »

Il lisait encore : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. »

Il dit qu’il CRUT ce qu’il trouvait dans la parole de Dieu et que, par sa grâce, il chercha à AGIR EN CONSÉQUENCE ; et il rapporte de nouveau qu’il fut abondamment béni, et que sa paix et sa joie dans le Saint-Esprit s’accrurent de plus en plus.

On ne s’étonnera donc pas que, comme on l’a déjà noté, toute la fortune personnelle de M. Müller à sa mort, telle qu’elle fut déclarée sous serment lors de l’homologation du testament, ne s’élevât qu’à 169 livres 9s. 4d., dont les livres, le mobilier, etc., étaient estimés à plus de cent livres, le seul argent en sa possession étant d’un peu plus de soixante livres, et encore cette somme n’attendait-elle que d’être dépensée par lui en tant qu’intendant de Dieu.

Le testament de M. Müller contient une clause lourde de sens qu’il ne faudrait pas oublier dans ce mémorial. Il se termine par un paragraphe profondément significatif, destiné à être sa parole posthume de témoignage — « un dernier testament » :

« Je ne puis m’empêcher d’admirer la grâce merveilleuse de Dieu, qui m’a amené à la connaissance du Seigneur Jésus alors que j’étais un jeune homme entièrement insouciant et irréfléchi, et qui m’a gardé dans sa crainte et dans sa vérité, m’accordant le grand honneur, pendant si longtemps, de le servir. »

Dans le résumé d’ensemble que contient ce cinquante-neuvième rapport apparaît une croissance remarquable au cours des soixante-quatre années écoulées depuis le début de l’œuvre en 1834. Pendant l’année terminée le 26 mai 1898, le nombre des écoles de jour était de 7, et celui des élèves de 354 ; le nombre des enfants qui les ont fréquentées depuis le commencement, de 81 501. Le nombre des écoles du dimanche dans le pays, de 12, et celui des enfants qui y sont inscrits, de 1341 ; mais depuis le commencement, de 32 944. Le nombre des écoles du dimanche soutenues en Angleterre et au pays de Galles, de 25. La somme dépensée pour les écoles du pays, 736 livres 13s. 10d. ; depuis le début, 109,992 livres 19s. 10d. Bibles et portions de la Bible diffusées, 15 411 ; depuis le commencement, 1 989 266. Argent dépensé à cette fin l’an dernier, 439 livres ; depuis le début, 41,090 livres 13s. 3d. Ouvriers missionnaires soutenus, 115. Argent dépensé, 2082 livres 9s. 6d ; depuis le début, 261,859 livres 7s. 4d. Livres et traités diffusés, 3 101 338. Argent dépensé, 1001 livres 3s. ; et depuis le début, 47,188 livres 11s. 10d. Le nombre des orphelins à Ashley Down, 1620 ; et depuis le début, 10 024. Argent dépensé dans les maisons d’orphelins l’an dernier, 22,523 livres 13s. 1d. ; et depuis le commencement, 988,829 livres.

Traduire une conviction en action est parfois un sacrifice coûteux ; mais quoi qu’ait pu coûter d’un côté à M. Müller sa fidélité à ses convictions, il eut à contempler, de son vivant même, les prodigieux résultats de l’œuvre de sa vie. Que l’on considère les chiffres et les faits ci-dessus, et que l’on se souvienne qu’il y avait là un pauvre homme qui, ne dépendant que du secours de Dieu en réponse à la prière, pouvait regarder en arrière sur plus de soixante années et voir comment il avait bâti cinq grandes maisons d’orphelins et pris dans sa famille plus de dix mille orphelins, dépensant pour leur bien, à douze mille livres près, un million rond. Il avait soutenu des écoles de jour et des écoles du dimanche, dans ce pays et dans d’autres, où près de cent cinquante mille enfants ont été instruits, pour un coût de plus de cent dix mille livres encore. Il avait diffusé près de deux millions de Bibles et de portions de la Bible pour un coût de plus de quarante mille livres, et plus de trois millions de livres et de traités, pour un coût de près de cinquante mille livres encore. Et, outre tout cela, il avait dépensé plus de deux cent soixante mille livres pour soutenir des ouvriers missionnaires en divers pays. Le total de l’argent ainsi dépensé au cours de soixante années a donc atteint presque l’étonnant montant global d’un million et demi de livres sterling ($7,500,000).

Pour résumer le service de M. Müller, il nous faut comprendre son grand secret. Une telle vie et une telle œuvre sont le fruit d’une habitude plus que de toute autre chose — la communion quotidienne et fréquente avec Dieu. Infatigable dans les supplications et les intercessions, nous l’avons vu, à chaque nouveau besoin et à chaque crise, recourir à l’unique ressource de la prière, la prière de la foi. Il s’assurait d’abord qu’il était dans le chemin du devoir ; puis il fixait son esprit sur la parole de promesse qui ne change pas ; puis, avec la hardiesse d’un suppliant qui vient à un trône de grâce au nom de Jésus-Christ et invoque l’assurance de celui dont la promesse est immuable, il présentait chaque requête. C’était un intercesseur infatigable. Aucun retard ne le décourageait. On le voit particulièrement dans le cas des personnes pour la conversion desquelles, ou pour leur direction particulière dans les sentiers de la pleine obéissance, il priait. Sur sa liste de prière figuraient les noms de quelques-uns pour lesquels il avait imploré Dieu, chaque jour, nommément, pendant un, deux, trois, quatre, six, dix ans avant que la réponse fût donnée. L’année même qui précéda sa mort, il parla à l’auteur de deux personnes pour la réconciliation desquelles avec Dieu il avait prié, jour après jour, pendant plus de soixante ans, et qui, à sa connaissance, ne s’étaient pas encore tournées vers Dieu ; et il ajouta d’une manière significative : « Je ne doute pas que je les rencontrerai toutes deux au ciel ; car mon Père céleste ne mettrait pas sur mon cœur un fardeau de prière pour elles pendant plus de soixante ans, s’il n’avait pas à leur égard des desseins de miséricorde. »

C’est là un exemple suffisant de sa persévérance et de son importunité presque sans pareilles dans l’intercession. Si long que fût le retard, il tenait bon, comme saisissant à deux mains les cornes mêmes de l’autel ; et son esprit d’enfant raisonnait simplement mais avec confiance que le fait même que son propre esprit fût si longtemps tendu dans la prière pour un seul objet, et que le Seigneur lui permît de continuer ainsi à s’attendre à lui patiemment et avec foi pour la bénédiction, était une promesse et une prophétie de la réponse ; et ainsi il continuait d’attendre, si assuré du résultat final qu’il louait Dieu d’avance, croyant qu’il avait pratiquement reçu ce qu’il demandait.

Il est très encourageant d’ajouter ici que l’une des personnes pour lesquelles il pria sans cesse pendant tant d’années est morte récemment dans la foi, ayant reçu les promesses, les ayant embrassées, et ayant confessé Jésus comme son Seigneur. Juste avant de quitter Bristol avec le manuscrit achevé de cette vie de M. Müller, je rencontrai une dame, nièce de l’homme en question, par qui j’eus connaissance de ces faits. Il avait, avant son départ, rendu le témoignage le moins équivoque de sa foi et de son espérance dans le Sauveur des pécheurs.

Si George Müller pouvait encore nous parler, il répéterait l’avertissement si souvent exprimé dans son journal et ses rapports : que ses condisciples ne doivent pas le regarder comme un faiseur de miracles, comme si son expérience devait être tenue pour si exceptionnelle qu’elle n’eût que peu d’application dans les sphères ordinaires de notre vie et de notre service. Avec une patiente insistance, il affirme que, dans tout ce qui est essentiel, une telle expérience est le privilège de tous les croyants. Dieu appelle les disciples à diverses formes d’œuvre, mais tous également à la même foi. Dire donc : « Je ne suis pas appelé à bâtir des maisons d’orphelins, etc., et je n’ai pas le droit d’attendre des réponses à mes prières comme M. Müller », c’est se tromper et manquer de foi. Chaque enfant de Dieu, soutenait-il, doit d’abord entrer dans la sphère que Dieu lui a assignée, et là exercer une pleine confiance et vivre par la foi en la sûre parole de promesse de Dieu.

Dans tous ces milliers de pages écrites de sa main, il enseigne que chaque expérience de la fidélité de Dieu est à la fois la récompense de la foi et de la prière passées, et la préparation du serviteur de Dieu à une œuvre plus vaste, à un service plus efficace et à un témoignage plus convaincant rendu à son Seigneur.

Nul ne peut comprendre une telle œuvre s’il n’y voit la puissance surnaturelle de Dieu. Sans elle, l’énigme défie toute solution ; avec elle, tout le mystère est du moins un mystère ouvert. Lui-même sentit, du premier jour au dernier, que ce facteur surnaturel était la clé de toute l’œuvre, et que, sans lui, elle eût été, même pour lui, un problème inexplicable. Avec quelle émotion ne le voyons-nous pas souvent se comparer, lui et son œuvre pour Dieu, au « Buisson ardent dans le désert » qui, toujours en flammes et toujours menacé d’une destruction apparente, ne se consumait point, en sorte que bon nombre se détournaient, émerveillés, pour voir cette grande vision. Et pourquoi ne se consumait-il pas ? Parce que l’Éternel des armées, qui était dans le Buisson, habitait dans l’homme et dans son œuvre ; ou, comme le dit Wesley presque dans son dernier souffle : « Le meilleur de tout, c’est que Dieu est avec nous. »

Cette image du Buisson ardent est d’autant plus juste que l’on considère la croissance rapide de l’œuvre. Si petite au début qu’elle semblait presque insignifiante, et conduite dans une seule petite maison louée qui abritait trente orphelins, puis agrandie jusqu’à ce que d’autres locaux loués devinssent nécessaires ; puis un, deux, trois, quatre et même cinq immenses édifices furent bâtis, jusqu’à ce que trois cents, sept cents, onze cent cinquante et finalement deux mille cinquante pensionnaires pussent y trouver abri : combien rarement le monde a-t-il vu un agrandissement aussi vaste et, en même temps, aussi rapide ! Puis voyez les dépenses ! Au début, une dépense insignifiante d’environ cinq cents livres peut-être pour la première année de l’Institution pour la connaissance des Écritures, et de cinq cents livres pour les douze premiers mois de l’œuvre des orphelins ; et, dans la dernière année de la vie de M. Müller, un total général de plus de vingt-sept mille cinq cents livres, pour tous les objets de l’Institution.

Le coût des maisons bâties sur Ashley Down eût pu faire chanceler un homme disposant d’un gros capital, mais ce pauvre homme ne fit que crier, et le Seigneur le secourut. La première maison coûta quinze mille livres ; la deuxième, plus de vingt et un mille ; la troisième, plus de vingt-trois mille ; et la quatrième et la cinquième, de cinquante mille à soixante mille de plus — de sorte que le coût total atteignit environ cent quinze mille livres. En outre, il y avait une dépense annuelle qui s’éleva jusqu’à vingt-cinq mille livres pour les seuls orphelins, sans compter les dépenses occasionnelles rendues nécessaires par des circonstances imprévues, telles que l’amélioration des mesures sanitaires, qui coûta dans un cas plus de deux mille livres.

Voilà bien un buisson ardent, toujours en danger apparent d’être consumé, et cependant toujours debout sur Ashley Down, et toujours préservé parce que la même présence de l’Éternel y brûle. Pas une branche de cette œuvre aux multiples aspects n’a entièrement péri, tandis que le buisson tout entier défie encore les incrédules de se détourner pour voir cette grande vision, et d’ôter les souliers de leurs pieds comme sur une terre sainte, où Dieu se manifeste.

Tout bilan complet de cette grande œuvre d’une vie doit inclure bien des choses tout à fait étrangères à l’Institution pour la connaissance des Écritures ; ainsi le service qu’il fut donné à M. Müller de rendre à l’Église de Christ et au monde en général, comme prédicateur, pasteur, témoin de la vérité et auteur de livres et de traités.

La période de sa prédication couvrit tout le temps qui va de 1826 à 1898, l’année de son départ, soit plus de soixante-dix ans ; et à partir de 1830, quand il alla à Teignmouth, sa prédication se poursuivit sans interruption, sinon pour cause de maladie, jusqu’à la fin de sa vie, avec une moyenne, sur toute la période, de probablement trois sermons par semaine, soit plus de dix mille pour toute sa vie. C’est probablement une estimation modeste, car, pendant ses tournées missionnaires, qui couvrirent plus de deux cent mille milles et s’étendirent sur dix-sept années, il prit la parole en moyenne environ une fois par jour, malgré son âge déjà avancé.

Sa vie d’Église fut grandement bénie, même dans ses résultats visibles et tangibles. Durant les deux premières années et demie de son travail à Bristol, deux cent vingt-sept membres furent ajoutés, dont environ la moitié étaient de nouveaux convertis, et il est probable que, si l’on pouvait maintenant établir le nombre total de ceux qui furent amenés à la connaissance de Christ par sa prédication, on trouverait qu’il atteint au moins la moyenne de ces années-là, et qu’il se chiffrerait ainsi par milliers, sans compter les orphelins convertis à Ashley Down. Puis, si nous tenons compte des foules immenses auxquelles il s’adressa et qu’il toucha par ses discours, prononcés dans toutes les parties du Royaume-Uni, sur le continent européen, ainsi qu’en Amérique, en Asie et en Australie, et des foules plus vastes encore qui ont lu son récit, ses livres et ses traités, ou qui ont, de diverses autres manières, ressenti la puissance vivifiante de son exemple et de sa vie, nous aurons quelque idée — encore bien insuffisante — de l’étendue et de la portée de l’influence qu’il exerça par sa parole et par sa plume, par ses travaux et par sa vie. Une grande part de la meilleure influence défie toute statistique en tableaux et échappe à toute estimation mathématique ; elle est comme le parfum du vase d’albâtre qui remplit toute la maison, mais échappe à nos sens plus grossiers de la vue, de l’ouïe et du toucher. Cette part de l’œuvre de George Müller, nous ne pouvons la résumer : elle appartient à un domaine où nous ne pouvons pénétrer. Mais Dieu la voit, la connaît et la récompense.

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