George Müller de Bristol
La grâce de Dieu sous ses formes diverses

Chapitre 17 · 30 min de lecture · 39 min d’écoute

La grâce de Dieu sous ses formes diverses

QUELQU’UN a dit, d’une manière pittoresque, en commentant le Psaume vingt-troisième, que « la voiture où voyagent les saints du Seigneur n’a pas seulement un cocher, mais deux valets de pied » — « le bonheur et la grâce m’accompagneront ».

Assurément, ces deux valets de pied du Seigneur, dans leur livrée céleste de grâce, accompagnèrent George Müller tous les jours de sa vie. Si merveilleuse que soit l’histoire de la construction de ces cinq maisons d’orphelins d’Ashley Down, bien d’autres événements et expériences firent paraître, tout autant, la bonté et la grâce de Dieu, et ne doivent pas être passés sous silence dans ces pages, si nous voulons retracer, si imparfaitement que ce soit, ses voies pleines de grâce ; et, après avoir embrassé d’un seul regard d’ensemble l’histoire des maisons d’orphelins, nous pouvons revenir sur nos pas jusqu’à l’année où fut conçue la première de ces maisons, et, suivant un autre sentier, considérer la vie personnelle et domestique de M. Müller.

Il aimait lui-même à retracer la bonté et la grâce du Seigneur, et il voyait d’abondantes preuves qu’elles l’avaient accompagné. On peut en donner quelques exemples, pris dans divers domaines de l’expérience, comme autant de cas représentatifs.

Le tendre soin du Seigneur se manifesta à l’égard de sa fille bien-aimée, Lydia. Il devint clair, en l’année 1843, que, tant pour le soulagement de la mère que pour le profit de la fille, il vaudrait mieux que Lydia fût instruite ailleurs qu’à la maison ; et, en réponse à la prière, son père fut divinement dirigé vers une sœur chrétienne dont les dons particuliers pour l’instruction et la formation des enfants venaient manifestement de l’Esprit, qui les distribue à chacun des croyants « en particulier comme il veut ». Elle semblait désignée de Dieu comme la femme à qui devait être confiée la tâche, lourde de responsabilité, de diriger l’éducation de Lydia. M. Müller s’attendait à payer cette formation, et le désirait ; il demanda la note, qu’il régla la première fois, mais la somme exacte lui fut renvoyée de façon anonyme ; et, durant les six années que sa fille passa encore dans cette maison, il ne put obtenir aucune autre facture pour sa scolarité. Ainsi Dieu pourvut à la pension et à l’éducation de cette fille unique, non seulement sans frais pour ses parents, mais à leur profonde satisfaction, puisqu’on l’y élevait véritablement « en les corrigeant et en les instruisant selon le Seigneur » ; car c’est pendant son séjour dans cette école, en avril 1846, que Lydia trouva la paix en croyant, et commença cette belle vie dans le Seigneur Jésus-Christ qui, pendant quarante-quatre années, refléta si singulièrement son image.

Bien des parents chrétiens ont commis la fatale erreur de confier l’éducation de leurs enfants à des personnes dont les dons étaient tout intellectuels et nullement spirituels, et qui ont égaré les jeunes élèves remis à leurs soins dans une vie irréligieuse ou incrédule, ou, au mieux, dans une carrière de pur intellectualisme et d’ambition mondaine. Dans bien des cas, toutes les influences d’un foyer pieux ont été contrecarrées par l’atmosphère d’une école qui, si elle n’était pas impie, était dépourvue de ce parfum de dévotion spirituelle et de consécration qui est indispensable à la vraie formation d’enfants impressionnables, pendant ces années malléables où le caractère se forme pour l’éternité !

Le bonheur et la grâce accompagnèrent visiblement M. et Mme Müller lors de leur séjour en Allemagne en 1845, qui dura environ trois mois, du 19 juillet au 11 octobre.

Dieu les conduisit clairement à Stuttgart, où des frères étaient tombés dans de graves erreurs et avaient de nouveau besoin d’une main secourable. Quand la forte impression saisit M. Müller, plus de deux mois avant son départ pour le Continent, qu’il devait y retourner pour un temps, il se mit, le 3 mai, à prier expressément pour obtenir les moyens de s’y rendre, et, dans le quart d’heure qui suivit, cinq cents livres furent reçues, le donateur précisant que l’argent était donné pour toutes les dépenses nécessaires « en vue de ce voyage projeté et pendant sa durée ». Le même bonheur et la même grâce accompagnèrent tous ses pas à l’étranger. Il fut pourvu, par les voies étranges qui sont celles de Dieu, à un logement convenable à Stuttgart, à un moment où la ville était exceptionnellement encombrée : un riche chirurgien retiré, qui n’avait jamais loué d’appartements auparavant, fut amené à lui en offrir. Tous les travaux de M. Müller furent accompagnés de bénédiction : pendant une partie du temps, il tint jusqu’à huit réunions par semaine ; et il put publier onze traités en allemand, et en répandre judicieusement plus de deux cent vingt mille, ainsi que près de quatre mille exemplaires de son récit, sans pourtant subir l’intervention de la police.

Une expérience de ce séjour à l’étranger mérite une mention spéciale pour la leçon qu’elle suggère, tant de charité envers les vues d’autrui que d’adaptation aimante aux circonstances. Une porte s’ouvrit providentiellement pour prendre la parole dans des réunions d’environ cent cinquante membres de l’Église d’État. À ses yeux, le caractère de ces assemblées n’était pas entièrement conforme au modèle de l’Écriture, et n’avait donc pas tout à fait son approbation ; mais l’occasion offerte de rendre témoignage par amour pour la vérité, et de manifester l’unité chrétienne sur l’essentiel par amour pour la charité, était telle qu’il jugea que le Seigneur voulait qu’il entrât par cette porte ouverte. Ceux qui ne connaissaient M. Müller que peu, mais connaissaient ses convictions arrêtées et sa fidélité intransigeante à leur égard, auraient pu supposer qu’il aurait peu de patience, même envers des erreurs secondaires, et qu’il ne se départirait pas de son attitude sévère et inflexible pour s’accommoder à ceux qui s’y trouvaient pris. Mais ceux qui le connaissaient mieux voyaient qu’il retenait dans la foi et dans la charité qui est en Jésus-Christ le modèle des saines paroles. Comme Paul, toujours prêt à se faire tout à tous, afin d’en sauver de toute manière quelques-uns, rien, dans tout son caractère et toute sa conduite, ne brillait d’une beauté plus rayonnante que l’Amour. Il sentait que celui qui veut relever les autres doit se baisser pour les saisir ; que, pour aider des frères, il faut les supporter, sans insister sur des points d’importance secondaire comme s’ils étaient essentiels et fondamentaux. Aussi sa conduite, au lieu d’être inutilement rebutante, était-elle tendrement conciliante ; et ce fut une marque éclatante de la grâce que, tout en tenant si fermement et si résolument à ses propres vues de la vérité et du devoir, il vît l’intolérance du sectarisme si bien remplacée en lui par le support de la charité que, lorsque le Seigneur l’y conduisait et que les circonstances l’exigeaient, il pouvait se conformer un temps à des usages dont il doutait de la convenance, sans rien rabattre ni du sérieux de sa conviction ni de l’intégrité de son témoignage.

La bonté et la grâce de Dieu se virent en ceci que, chaque fois que l’on formait pour lui des projets plus généreux, il répondait en fournissant généreusement les moyens d’accomplir ces désirs. Cela fut abondamment illustré, non seulement dans l’œuvre des orphelins, mais dans l’histoire de l’Institution pour la connaissance des Écritures, lorsque, pendant des années de suite, les diverses branches de cette œuvre grandirent si rapidement, jusqu’au point de leur plein développement. Le temps vint, il est vrai, où, dans certains domaines, il plut à Dieu de faire succéder la contraction à l’expansion ; mais là encore la bonté régnait, car on vit plus tard que c’était parce que d’autres frères avaient été amenés à prendre en charge ces branches de l’œuvre du Seigneur, développements dont M. Müller se réjouit tous aussi sincèrement que si c’eût été son œuvre seule que Dieu honorait.

L’aide aux frères dans les champs de mission devint de plus en plus chère à son cœur, et les moyens de satisfaire ses désirs désintéressés se multiplièrent tellement qu’en 1846, en passant en revue l’histoire des voies du Seigneur, il constata qu’il avait pu, ces dernières années, dépenser environ sept fois plus qu’auparavant. On peut ajouter ici, toujours par anticipation, que lorsque, dix-neuf ans plus tard, en 1865, il s’assit pour répartir entre les ouvriers du Seigneur qu’il avait coutume d’assister les sommes qu’il jugeait bon d’envoyer à chacun, il trouva devant lui les noms de cent vingt-deux d’entre eux ! Le bonheur et la grâce, en vérité ! Ce n’était là qu’une seule branche de son œuvre, et pourtant à quelles proportions, à quelle fécondité elle était parvenue ! Il lui fallait quatre cent soixante-six livres à leur envoyer pour remplir ses répartitions, et il lui en manquait quatre-vingt-douze. Il porta ce manque au Seigneur, et reçut le soir même cinq livres, et le lendemain matin cent autres, plus un nouveau « souvenir d’anniversaire » de cinquante, de sorte qu’il eut en tout trente-sept livres de plus qu’il n’avait demandé.

Quel bonheur et quelle grâce l’accompagnèrent dans la force qu’il eut toujours pour porter les lourdes charges de soucis inhérentes à son œuvre ! La voiture du Seigneur le portait, lui et ses fardeaux ensemble. Jour après jour, son Maître plein de grâce garda sa paix intacte, bien que la maladie trouvât le chemin de cette grande famille, bien qu’il fallût trouver des foyers et des emplois convenables pour les orphelins qui partaient, et des soins et une formation convenables pour ceux qui arrivaient ; bien que des crises surgissent sans cesse et que de nouveaux besoins se renouvelassent constamment, que des affaires graves réclamassent chaque jour la prière et la vigilance, et qu’une diligence et une attention perpétuelles fussent nécessaires ; car le Seigneur était son aide, et portait toutes ses charges.

Pendant l’hiver de 1846-7, il y eut une saison de disette exceptionnelle. Le bonheur et la grâce de Dieu allaient-ils faire défaut ? Il y avait des gens qui observaient, plus qu’à moitié incrédules, se disant à eux-mêmes, sinon aux autres : « Je me demande comment il en va maintenant de M. Müller et de ses orphelins ! S’il peut maintenant pourvoir à leurs besoins comme il l’a fait jusqu’ici, nous ne dirons plus rien. » Mais, pendant tout ce temps de détresse générale, son témoignage était : « Nous ne manquons de rien : Dieu nous aide. » La foi conduisait quand le chemin était trop sombre pour la vue ; en fait, plus la route était obscure, plus on sentait la Main qui fait marcher les aveugles sur un chemin qu’ils ne connaissent pas. Ils traversèrent cet hiver-là aussi aisément que tout autre depuis le commencement de l’œuvre !

N’était-ce pas un signe que les « valets de pied » de Dieu accompagnaient George Müller, que l’œuvre ne cessât jamais d’être à la fois une œuvre de foi et de prière ? qu’aucune difficulté ni aucun découragement, aucun succès ni aucun triomphe, n’aient jamais provoqué, ne fût-ce qu’une heure, un abandon des principes sublimes et essentiels sur lesquels l’œuvre était fondée, ou un détournement du but pour lequel elle avait été édifiée ?

Nous avons entendu dire d’un frère, très honoré de Dieu dans les débuts d’une œuvre de foi, que, lorsqu’elle eut pris de plus grandes proportions, il sembla en changer la base pour celle d’une entreprise commerciale. Combien il est glorieux pour Dieu que la sainte entreprise, plantée à Bristol en 1834, n’ait connu aucun changement de ce genre dans ses traits essentiels pendant toutes ces années ! Bien que l’œuvre grandît, et ses besoins avec elle, jusqu’à ce que les dépenses fussent doubles, triples, quadruples, et enfin soixante-dix fois ce qu’elles étaient lorsque la première maison des orphelins fut ouverte dans Wilson Street, il n’y a eu aucun changement de base, jamais on ne s’est tourné vers l’homme pour obtenir patronage ou soutien, jamais on n’a compté sur un revenu régulier ou une dotation fixe. Dieu a été, pendant toutes ces années, comme au commencement, l’unique Patron et l’unique Appui. L’Institution pour la connaissance des Écritures ne s’est pas brisée sur les écueils de la faillite financière, et elle n’a pas même dérivé loin de ses amarres premières, dans le sûr mouillage des promesses de l’Éternel.

N’était-ce pas le bonheur et la grâce qui gardèrent George Müller toujours reconnaissant autant que fidèle ! Il ne sentait pas plus constamment son besoin de foi et de prière que son devoir et son privilège d’une joie et d’une louange abondantes. Certains pourraient penser qu’après de telles expériences de prières exaucées, on devrait en être de moins en moins ému, la nouveauté se perdant dans l’uniformité de ces interventions. Mais non. Lorsque, en juin 1853, dans un moment de grand besoin, le Seigneur envoya, en une seule somme, trois cents livres, il put à peine contenir sa joie triomphante en Dieu. Il marcha longtemps de long en large dans sa chambre, le cœur débordant, et les yeux aussi, la bouche remplie de cris de joie et la voix de chants, tout en se donnant de nouveau au Maître fidèle qu’il servait. Les bénédictions de Dieu étaient toujours pour lui nouvelles et fraîches. Les prières exaucées ne perdirent jamais le charme de la nouveauté ; comme des fleurs cueillies fraîches à toute heure dans les jardins de Dieu, elles ne se fanaient jamais, ne perdant rien de leur beauté ni de leur parfum céleste.

Et quel bonheur et quelle grâce ce fut, que la prière et la patience ne se soient jamais relâchées, ni quand les réponses semblaient venir drues et pressées comme des flocons de neige, ni quand les cieux semblaient fermés et que la foi devait attendre patiemment et longtemps ! Chaque jour apportait de nouvelles exigences de persévérance dans la prière. En fait, comme en témoigne M. Müller, la seule différence entre les jours récents et les jours anciens était que les difficultés étaient plus grandes à proportion que l’œuvre était plus vaste. Mais il ajoute qu’il fallait s’y attendre, car le Seigneur donne la foi précisément afin de l’éprouver, pour la gloire de son propre nom et pour le bien de celui qui a la foi, et c’est par ces épreuves mêmes que la confiance apprend le secret de ses triomphes.

Le bonheur et la grâce ne se contentèrent pas de guider ce serviteur de Dieu : ils le gardèrent aussi. Les valets de pied de Dieu portaient un bouclier protecteur toujours étendu sur lui. Au milieu de milliers de périls invisibles, quelque danger venait parfois à être connu, mais généralement après qu’il était passé. Pendant qu’il travaillait à Keswick en 1847, par exemple, un homme, pris de démence alors qu’il logeait dans la même maison, se tua d’un coup de pistolet. On apprit ensuite qu’il s’était imaginé que M. Müller en voulait à sa vie, et que, s’il avait rencontré M. Müller pendant cet accès de folie, il l’aurait probablement abattu avec le pistolet chargé qu’il portait sur lui.

Le chemin de cet homme de Dieu passa parfois par les eaux profondes de l’affliction, mais le bonheur et la grâce l’accompagnaient toujours et le soutenaient. En automne 1852, son beau-frère bien-aimé, M. A. N. Groves, revint des Indes orientales, très malade ; et, en mai de l’année suivante, après un témoignage béni rendu à Dieu, il s’endormit dans la maison de M. Müller. M. Müller lui devait beaucoup, par la grâce, au début de ses travaux en 1829. Son exemple avait stimulé et aidé sa foi quand, sans aucun soutien visible ni attache avec aucune société missionnaire, M. Groves était parti pour Bagdad avec sa femme et ses enfants, pour l’amour de l’œuvre missionnaire dans ce champ lointain, renonçant à une clientèle lucrative d’environ quinze cents livres par an. Le lien entre ces deux hommes était très étroit et très tendre, et la perte de ce beau-frère causa une vive douleur.

En juillet suivant, M. et Mme Müller passèrent par une épreuve plus rude encore. Lydia, leur fille bien-aimée et leur unique enfant, — née en 1832 et née de nouveau en 1846, âgée alors de vingt ans et trésor sans prix, — tomba malade dans la seconde quinzaine de juin, et le mal se transforma en une fièvre typhoïde maligne qui, deux semaines plus tard, l’amena aux portes de la mort. Ces parents durent envisager la perspective de rester sans enfant. Mais la foi triompha et la prière prévalut. Leur chère Lydia leur fut conservée pour être, pendant bien des années encore, une bénédiction au-delà de toute parole, non seulement pour eux et pour son futur mari, mais pour beaucoup d’autres, dans un cercle d’influence plus vaste. M. Müller trouva dans cette épreuve une preuve particulière de la bonté et de la grâce de Dieu, qu’il consigne avec reconnaissance : la croissance dans la grâce, attestée par son acquiescement entier et joyeux à la volonté du Père, lorsque, devant une telle perte apparemment imminente, sa confiance demeura inébranlable que toutes choses concourent au bien. Il ne pouvait s’empêcher d’opposer à cette expérience de sérénité la paix troublée et l’esprit de plainte avec lesquels il avait accueilli une épreuve semblable en août 1831, vingt et un ans auparavant. Comme un aimant parmi la limaille d’acier, le cœur reconnaissant trouve les grâces et les retire de la noire poussière du chagrin et de la souffrance !

Le second volume du récit de M. Müller se termine par un paragraphe où il désavoue formellement, comme une impudente présomption et prétention, tout rang élevé de faiseur de miracles, et exprime son regret qu’une œuvre fondée sur les promesses de l’Écriture et bâtie selon les simples lignes de la foi et de la prière puisse être tenue pour phénoménale ou fanatique.

Les manières courantes d’expliquer son succès seraient d’un ridicule absurde et amusant, si elles n’étaient si tristement incrédules. Ceux qui ne savaient que peu de chose, ou rien, soit de l’exercice de la foi, soit de l’expérience de la fidélité de Dieu, recouraient aux explications de l’œuvre les plus déshonorantes pour Dieu. Les uns disaient : « M. Müller est un étranger ; ses méthodes sont si nouvelles qu’elles attirent l’attention. » D’autres pensaient que « les rapports annuels faisaient rentrer l’argent », ou insinuaient qu’il avait « un trésor secret ». Sa réponse tranquille était que sa qualité d’étranger serait plus propre à repousser la confiance qu’à l’attirer ; que la nouveauté ne lui servirait guère après plus d’une vingtaine d’années ; que d’autres institutions qui publiaient des rapports n’échappaient pas toujours au besoin et aux dettes ; mais que, quant au trésor secret auquel on le supposait avoir accès, il se sentait obligé de confesser qu’il y avait plus de vérité dans cette supposition que ses contradicteurs ne s’en doutaient. Il avait en effet un Trésor inépuisable — dans les promesses d’un Dieu immuablement fidèle — où il reconnaît avoir déjà puisé, en 1856, pendant vingt-deux ans, et en tout plus de cent treize mille livres. Quant aux rapports, il peut valoir la peine de remarquer qu’il n’annonça au public, qu’une seule fois dans sa vie, un besoin, et ce fut le besoin de plus d’orphelins — de plus d’enfants à soigner au nom du Seigneur — cas unique et singulier de réclame, par lequel il cherchait à accroître, non son revenu, mais ses dépenses — ne demandant pas au public de l’aider à soutenir les nécessiteux, mais d’augmenter les occasions de ses débours !

Loin de dépendre de quelqu’une de ces sources d’approvisionnement qu’imaginait le monde incrédule, c’est dans le tarissement de tous ces canaux qu’il trouvait l’occasion de sa foi et de la puissance de Dieu. Le trésor visible était souvent si petit qu’il était réduit à rien, mais le Trésor invisible était la richesse de Dieu dans la gloire, où l’on pouvait puiser sans limite. C’est vers lui seul qu’il regardait, et en lui il sentait qu’il possédait un fleuve d’approvisionnement qui ne peut jamais tarir.*

* Annexe H.

L’œuvre des orphelins avait, pour M. Müller, bien des charmes qui grandirent à mesure qu’il y entrait plus pleinement. Tandis que son principal espoir était d’être un instrument de santé spirituelle pour ces enfants, il eut la joie de voir comment Dieu se servait de ces maisons pour favoriser aussi leur bien-être physique et, dans bien des cas, pour le renouvellement complet de leurs corps faibles et malades. Il faut se rappeler que la plupart d’entre eux devaient leur condition d’orphelins à ce grand destructeur, la phtisie. On amenait souvent aux maisons des orphelins des enfants entièrement imprégnés du poison d’un sang vicié, porteurs de prédispositions morbides, et parfois émaciés et à demi affamés, n’ayant eu ni nourriture convenable ni soins médicaux.

Par exemple, au printemps de 1855, quatre enfants de cinq à neuf ans, tous d’une même famille, furent admis à l’orphelinat, tous dans un état déplorable, faute de soins comme de nourriture. C’était une question sérieuse de savoir s’il fallait les admettre, car de tels cas tendaient à transformer l’institution en hôpital, et à absorber un soin et un temps excessifs. Mais les renvoyer semblait presque contraire à l’humanité, et certainement inhumain. Aussi, avec confiance en Dieu, on les accueillit et on les soigna avec un amour paternel. Quelques semaines plus tard, ces enfants étaient physiquement méconnaissables, si rapide avait été l’amélioration de leur santé ; et probablement, avec la bénédiction de Dieu, y eut-il quatre tombes de moins à creuser.

Les épreuves liées à l’état moral et spirituel des orphelins étaient pourtant plus grandes encore que celles que causaient la maladie et la faiblesse. Quand des enfants se montraient incorrigiblement mauvais, on les renvoyait, de peur qu’ils ne corrompissent les autres, car l’institution n’était pas plus une maison de correction qu’elle n’était un hôpital. En 1849, un garçon de moins de huit ans dut être renvoyé comme menteur et voleur invétéré, s’étant enfui deux fois avec les effets d’autres enfants et s’étant glorifié de ses crimes juvéniles. Pourtant la patience exercée même dans son cas fut merveilleusement semblable à celle de Dieu, car, pendant plus de cinq ans, il avait été l’objet d’avertissements en particulier, de prières et de tous les autres moyens d’amendement ; et, lorsque le renvoi devint le dernier recours, il fut solennellement, et avec prière, devant tous les autres, renvoyé de la maison des orphelins, afin que, si possible, cette mesure fût une double bénédiction, un remède pour lui et un avertissement pour les autres ; et même alors, ce jeune pécheur déjà exercé fut suivi, dans son renvoi, par une supplication pleine d’amour.

Vers la fin de novembre 1857, on constata qu’une fuite sérieuse dans la chaudière de l’appareil de chauffage de la maison no 1 rendrait des réparations immédiatement nécessaires ; et, comme les chaudières étaient enfermées dans de la maçonnerie et qu’une nouvelle chaudière pourrait être nécessaire, ces réparations devaient prendre du temps. En attendant, comment tenir au chaud trois cents enfants, dont certains très jeunes et délicats ? Même si l’on pouvait installer provisoirement des poêles à gaz, il faudrait des cheminées pour évacuer l’air vicié ; et aucun moyen de chauffage n’était disponible pendant les réparations, quand bien même on eût dépensé cent livres pour écarter le risque du froid. De nouveau, M. Müller se tourna vers le Dieu vivant, et, se confiant en lui, décida de faire commencer les réparations. Un jour ou deux avant qu’il fallût éteindre les feux, un âpre vent du nord se mit à souffler. Le travail ne pouvait plus être différé ; et pourtant un temps prématurément froid pour la saison menaçait ces centaines d’enfants d’une exposition nuisible. On en appela hardiment au Seigneur : « Seigneur, ce sont tes orphelins : veuille changer ce vent du nord en vent du sud, et donner aux ouvriers de prendre à cœur ce travail, afin que la besogne soit promptement achevée. »

La veille du jour où les réparations commencèrent effectivement, le vent froid soufflait encore ; mais ce jour-là, un vent du sud souffla, et le temps fut si doux qu’aucun feu ne fut nécessaire ! Bien plus, comme M. Müller descendait à la cave avec le chef des travaux, pour voir si les réparations ne pourraient d’aucune manière être hâtées, il l’entendit dire, devant les hommes : « Ils travailleront tard ce soir, et reviendront de très bonne heure demain. » « Nous aimerions mieux, Monsieur, » fut la réponse, « travailler toute la nuit. » Et ainsi, en trente heures environ, le feu brûlait de nouveau pour chauffer l’eau de la chaudière ; et, jusqu’à ce que l’appareil fût remis en état, ce doux et miséricordieux vent du sud n’avait cessé de souffler. Le bonheur et la grâce accompagnaient l’humble serviteur du Seigneur, rendus d’autant plus visibles par les crises d’épreuve et de difficulté particulières.

Chaque nouvelle nécessité provoquait une nouvelle prière et suscitait une nouvelle foi. Lorsqu’en 1862 plusieurs garçons furent prêts à être mis en apprentissage, et qu’il n’y avait pas de demandes telles qu’on les souhaitait, la prière fut l’unique recours, car des annonces auraient attiré des demandes de patrons qui cherchaient des apprentis pour la prime d’apprentissage. Mais chacun des dix-huit garçons fut dûment placé, par contrat, chez un patron chrétien dont le métier convenait et qui voulait bien recevoir le garçon dans sa propre famille.

Vers le même temps, l’un des égouts, qui passe à environ onze pieds sous terre, se trouva obstrué. Quand on eut creusé trois trous et sondé en vain l’égout en autant d’endroits, on pria pour qu’au quatrième essai les ouvriers fussent guidés à l’endroit même de l’obstruction — et la demande fut exaucée à la lettre.

Trois cas de délivrance marquée, en réponse à la prière, sont spécialement rapportés pour l’année allant du 26 mai 1864 à la même date de 1865, et ne doivent pas être passés sans au moins une mention.

D’abord, lors de la grande sécheresse de l’été 1864, quand les quinze grandes citernes des trois maisons d’orphelins étaient vides, et que les neuf puits profonds, et même la bonne source qui n’avait jamais tari auparavant, étaient presque tous à sec. Il fallait chaque jour deux ou trois mille gallons d’eau, et chaque jour on priait le Dieu de la pluie. Voyez comment Dieu pourvut, tout en jugeant bon de retenir l’eau d’en haut ! Un fermier voisin fournit, de ses puits plus grands, environ la moitié de l’eau nécessaire, le reste étant fourni par les puits à demi épuisés d’Ashley Down ; et, lorsqu’il ne put plus céder d’eau, sans un seul jour d’intervalle, un autre fermier offrit de l’eau d’un ruisseau qui traversait ses champs ; et ainsi il y eut de l’eau en abondance jusqu’à ce que les pluies eussent rempli de nouveau citernes et puits.*

* Une vingtaine d’années plus tard, la Bristol Water Works Co. installa des conduites, et ainsi un approvisionnement permanent et intarissable.

Ensuite, lorsque, pendant trois ans, la scarlatine, le typhus et la variole, régnant à Bristol et dans les environs, menacèrent les orphelins, on pria de nouveau celui qui est le Dieu de la santé aussi bien que de la pluie. Il n’y eut aucun cas de scarlatine ni de typhus pendant tout ce temps, bien que la variole eût été permise de pénétrer dans la plus petite des maisons d’orphelins. La prière fut encore l’unique recours. La maladie gagna les autres maisons, si bien qu’à un moment quinze enfants en furent atteints. Les cas furent cependant miséricordieusement bénins, et l’on supplia le Seigneur de ne pas permettre à l’épidémie de s’étendre davantage. Pas un autre enfant ne fut atteint ; et quand, au bout de neuf mois, la maladie disparut entièrement, pas un enfant n’en était mort, et une seule maîtresse ou personne adulte en avait été atteinte, et très légèrement. Quels ravages la maladie aurait pu faire parmi les douze cents pensionnaires de ces maisons d’orphelins, si elle avait alors sévi comme plus tard, en 1872 !

En troisième lieu, de terribles tempêtes s’abattirent sur Bristol et ses environs en janvier 1865. Les toits des maisons d’orphelins furent endommagés au point d’être ouverts en vingt endroits au moins, et de grands carreaux furent brisés. C’était un samedi, et l’on ne pouvait avoir ni vitrier ni couvreur avant le lundi. On supplia donc le Seigneur du vent et du temps de protéger les bâtiments exposés pendant l’intervalle. Le vent se calma, et la pluie fut retenue jusqu’au mercredi à midi, alors que les réparations étaient presque terminées ; mais de fortes averses chassèrent les couvreurs du toit. Il restait une ouverture exposée, et de grands dégâts menaçaient ; mais, en réponse à la prière, la pluie s’arrêta, et le travail reprit. Aucun dégât ne s’était produit tant que la dernière ouverture n’était pas réparée, car elle exposait le bâtiment du côté sud, tandis que la pluie venait du nord.

M. Müller rapporte ces circonstances avec son exactitude habituelle, comme faisant partie de son témoignage au Dieu vivant, et au bonheur et à la grâce qui l’accompagnèrent de si près et si continuellement.

L’année suivante, 1865-6, la scarlatine éclata à l’orphelinat. En tout, trente-neuf enfants furent malades, mais tous guérirent. La coqueluche aussi fit son apparition ; mais, bien qu’elle fût cette saison-là non seulement très répandue mais très maligne à Bristol, il n’y eut dans les trois maisons que dix-sept cas, et le seul mortel fut celui d’une petite fille aux poumons faibles de constitution.

Cette même année, cependant, l’Esprit de Dieu agit puissamment parmi les filles, comme l’année précédente parmi les garçons, de sorte que plus de cent d’entre elles se mirent à rechercher le salut avec un profond sérieux ; et ainsi, même dans la tribulation, la consolation abondait en Christ. M. Müller, sa femme et ses aides supplièrent alors Dieu d’approfondir et d’étendre cette œuvre de son Esprit. Vers la fin de l’année qui se terminait en mai 1866, Emma Bunn, une orpheline de dix-sept ans, fut atteinte de phtisie. Bien qu’elle eût été pendant quatorze ans sous la garde de M. Müller, elle restait, dans cette maladie dangereuse, insouciante et indifférente ; et, à mesure qu’elle approchait de la mort, son cas demeurait aussi désespéré que jamais. On ne cessait de prier pour elle ; et il plut à Dieu de lui révéler soudain Christ comme son Sauveur. Un profond dégoût d’elle-même prit aussitôt la place de son indifférence passée ; la confession du péché, celle de son ancienne insensibilité de conscience ; et une joie ineffable dans le Seigneur, celle de son ancienne apathie et de sa froideur. Ce fut un miracle spirituel — la transformation soudaine de cette jeune fille en un témoin de Dieu, manifestant la plus profonde conviction de ses péchés passés et un ardent souci pour les autres. Son état d’insouciance et de légèreté avait été si bien connu que sa conversion et ses messages de mourante devinrent alors le moyen dont le Seigneur se servit pour l’œuvre la plus étendue et la plus glorieuse pour Dieu qui eût jamais été accomplie jusque-là parmi les orphelins. Dans une seule maison, trois cent cinquante d’entre eux furent amenés à chercher la paix en croyant.

Quelles leçons se cachent — que dis-je, s’étalent à la surface même — pour être lues de tout observateur bien disposé de ces événements ! La prière peut briser même un cœur endurci ; une mémoire riche de vérité biblique et d’enseignement pieux deviendra, dès que la grâce de Dieu attendrit le cœur et délie la langue, une source à la fois de croissance personnelle dans la grâce et d’aptitude à un large service envers les autres. Nous sommes tous, en pratique, trop négligents dans la formation des enfants, et trop défiants envers les jeunes convertis. M. Müller fut de plus en plus frappé par les triomphes de la grâce de Dieu tels qu’on les voyait chez des enfants convertis à l’âge tendre de neuf ou dix ans et retenant fermement jusqu’à la fin l’assurance qu’ils avaient eue au commencement.

Ces faits et ces expériences, glanés comme des poignées d’épis dans un vaste champ, montrent la nature à la fois de la semence semée et de la moisson récoltée de ces semailles.

De plus, lorsqu’en 1866 le choléra se déclara en Angleterre, en réponse à une prière particulière, pas un seul cas de cette maladie ne fut connu dans les maisons d’orphelins ; et lorsque, le même automne, la coqueluche et la rougeole éclatèrent, bien que huit enfants eussent la première et deux cent soixante-deux la seconde, pas un enfant ne mourut, ni ne resta affaibli par la suite. De mai 1866 à mai 1867, sur plus de treize cents enfants à charge, onze seulement moururent, bien moins de un pour cent.

Que des maladies graves et épidémiques aient pu seulement pénétrer dans les orphelinats peut paraître étrange à ceux qui jugent de la fidélité de Dieu sur les apparences ; mais nombreuses furent les compensations de ces épreuves. Par elles, non seulement le cœur des enfants se tourna souvent vers Dieu, mais le cœur des aides de l’Institution devint plus compatissant et plus tendre, et le cœur du peuple de Dieu en général fut excité à une aide pratique et méthodique. Dieu se sert de ces calamités apparentes comme de « réclames » pour son œuvre ; beaucoup qui n’auraient pas entendu parler de l’Institution, ou sur qui ce qu’ils en entendaient n’aurait fait que peu d’impression, furent amenés à porter un profond intérêt à un orphelinat où des milliers de petits étaient exposés aux ravages de quelque épidémie maligne et dangereuse.

Jetant un regard en arrière, en 1865, après trente et un ans, sur l’œuvre accomplie jusque-là pour le Seigneur, M. Müller rapporte avec reconnaissance que, pendant tout ce temps, il avait pu s’en tenir fermement aux principes premiers sur lesquels l’œuvre avait été fondée le 5 mars 1834. Il ne s’était jamais endetté une seule fois ; il n’avait cherché pour l’Institution aucun patron que le Dieu vivant ; et il s’en était tenu à la ligne de démarcation entre croyants et incrédules, dans toute sa recherche d’aides actifs pour l’œuvre.

Son grand dessein, dans tous ses travaux, ayant été, dès le commencement, la gloire de Dieu, en montrant ce qui pouvait se faire par la prière et la foi, sans s’appuyer sur l’homme, son témoignage sans équivoque est : « Jusqu’ici l’Éternel nous a secourus. » Bien que, pendant environ cinq ans, ils eussent été presque chaque jour dans une constante épreuve de la foi, ils faisaient tout aussi constamment l’expérience de sa fidélité. L’œuvre avait rapidement grandi, jusqu’à prendre des proportions gigantesques, mais le secours de Dieu avait suivi le pas de tous les besoins et de toutes les exigences de sa croissance.

En janvier 1866, M. Henry Craik, qui avait été pendant trente-six ans l’ami précieux de M. Müller et, depuis 1832, son collaborateur à Bristol, s’endormit après une maladie de sept mois. C’est dans le Devonshire que ces deux frères s’étaient d’abord connus, et cette connaissance avait mûri par la suite, à travers des années de travaux et d’épreuves partagés, en une affection rarement trouvée parmi les hommes. Ils étaient à peu près du même âge, ayant tous deux un peu plus de soixante ans quand M. Craik mourut. La perte eût été trop lourde pour être supportée avec patience et sérénité, si le survivant n’avait connu et senti sous lui les bras Éternels. Et même ce deuil, qui à un certain point de vue était une perte irréparable, apparut comme une preuve de plus de l’amour de Dieu. La perspective pouvait être sombre, le chemin désolé et même dangereux, mais le bonheur et la grâce suivaient toujours de très près, et seraient là, en chaque nouveau lieu de danger ou de difficulté, pour aider à franchir les passages difficiles et donner réconfort et courage dans la saison de la nuit.

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