George Müller de Bristol
L’édifice de Dieu : les nouvelles maisons des orphelins

Chapitre 16 · 31 min de lecture · 40 min d’écoute

L’édifice de Dieu : les nouvelles maisons des orphelins

Que les mouvements de la providence de Dieu sont complexes ! Certains événements sont eux-mêmes gros d’événements. Comme les roues de la vision d’Ézéchiel — chaque roue paraissant être au milieu d’une autre roue —, ils enferment d’autres conséquences dans leur mystérieux mécanisme, et font époque dans l’histoire. Tel fut l’événement qui fit époque : la construction de la première des nouvelles maisons des orphelins, sur Ashley Down.

À partir d’octobre 1845, il devint clair pour M. Müller que le Seigneur le conduisait dans cette direction. Des habitants de Wilson Street s’étaient plaints du bruit que faisaient les enfants, surtout aux heures de récréation ; les cours de jeu n’étaient plus assez grandes pour tant d’orphelins ; l’écoulement des eaux n’était pas suffisant, et la situation des maisons louées n’était pas non plus favorable à de bonnes conditions d’hygiène ; il était également souhaitable d’acquérir un terrain à cultiver, afin de fournir aux garçons un travail en plein air, etc. Telles étaient quelques-unes des raisons qui semblaient exiger la construction d’une nouvelle maison des orphelins ; et la conviction gagnait sans cesse du terrain que le plus grand bien de tous serait largement servi si l’on trouvait un emplacement convenable pour y élever un bâtiment approprié à ce but.

Il y avait contre le projet de bâtir des objections, qui furent soigneusement pesées : il faudrait de l’argent en grosses sommes ; les plans et la construction mettraient à rude épreuve son temps et ses forces ; il faudrait de la sagesse et de la surveillance à chaque étape de l’œuvre ; et la question se posait de savoir si des constructions aussi durables conviennent au peuple pèlerin de Dieu, qui n’a point ici-bas de cité permanente et croit que la fin de toutes choses est proche.

La persévérance dans la prière apporta toutefois une conviction paisible et reposée que toutes les objections étaient plus que compensées par d’autres considérations favorables. Un argument parut particulièrement de poids : si Dieu fournissait de grosses sommes d’argent dans ce but, cela montrerait plus encore la puissance de la prière, offerte avec foi, pour obtenir le secours d’en haut. Un terrain assez vaste coûterait, dès le départ, des milliers de livres ; mais pourquoi cela effraierait-il un véritable enfant de Dieu dont le Père était infiniment riche ? M. Müller et ses collaborateurs cherchaient jour après jour à être guidés par Dieu, et, à mesure que la foi se nourrissait de ce pain quotidien de la communion avec lui, l’assurance grandissait que le secours viendrait. Bientôt M. Müller en fut aussi sûr que si le bâtiment se dressait déjà devant ses yeux, bien que pendant cinq semaines pas un penny n’eût été envoyé dans ce but. Cependant se poursuivait cet examen scrupuleux de son propre cœur par lequel il cherchait à savoir si quelque motif caché d’ordre égoïste dominait sa volonté ; mais, comme un strict examen de soi ne mit en lumière aucun dessein conscient, sinon celui de glorifier Dieu en procurant le bien des orphelins et en incitant à une plus grande confiance en Dieu tous ceux qui seraient témoins de l’œuvre, on jugea que c’était la volonté de Dieu qu’il allât de l’avant.

En novembre de cette année-là, il fut très encouragé par la visite d’un frère croyant* qui l’exhorta à poursuivre l’œuvre, mais qui, avec sagesse, insista sur la nécessité de demander la sagesse d’en haut à chaque pas, en cherchant le secours de Dieu pour qu’il lui montrât le plan du bâtiment, afin que tous les détails fussent conformes à la pensée divine. Le trente-sixième jour après que la prière eut été offerte pour la première fois expressément au sujet de cette nouvelle maison, le 10 décembre 1845, M. Müller reçut mille livres dans ce but, la plus grosse somme reçue en un seul don depuis le commencement de l’œuvre, le 5 mars 1834. Il demeura pourtant aussi calme et aussi posé que si le don n’avait été que d’un shilling ; ayant une pleine foi en Dieu, qui guidait et pourvoyait tout ensemble, il note qu’il n’aurait pas été surpris si la somme avait été cinq ou dix fois plus grande.

* Robert C. Chapman, de Barnstaple, encore vivant — et que M. Müller chérissait comme son « plus vieil ami ».

Trois jours plus tard, un architecte chrétien de Londres offrit spontanément non seulement de dresser les plans, mais de surveiller gratuitement la construction ! Cette offre s’était produite d’une manière si étrange qu’on la regarda tout naturellement comme un nouveau signe et une nouvelle preuve de l’approbation de Dieu, et comme un gage nouveau de son secours assuré. La belle-sœur de M. Müller, en visite dans la capitale, avait rencontré cet architecte ; et, le trouvant très désireux d’en savoir davantage sur l’œuvre dont il avait lu le récit, elle lui avait parlé du projet de bâtir ; sur quoi, sans aucune sollicitation ni attente de sa part, cette offre joyeuse fut faite. Non seulement cet architecte ne fut pas pressé par elle, mais il insista lui-même sur sa proposition, poussé par le profond intérêt qu’il portait à l’œuvre des orphelins. Ainsi, en moins de quarante jours, les premières mille livres avaient été données en réponse à la prière, et un homme pieux, que M. Müller n’avait encore jamais vu et ne connaissait pas, avait été amené à offrir ses services pour fournir les plans du nouveau bâtiment et en surveiller l’érection. Assurément Dieu marchait devant son serviteur.

Pour un homme personnellement sans le sou, tenter d’élever une telle maison, sur une telle échelle, sans faire appel aux hommes et en ne dépendant que de Dieu, n’était pas une petite aventure de la foi.

Le risque entier que comportait une telle entreprise, et toute la force du témoignage qu’elle a rendu depuis à un Dieu qui exauce la prière, ne peuvent être sentis que si l’on apprécie tout le poids de la responsabilité et que l’on considère dûment toutes les circonstances.

Avant tout, il fallait acheter le terrain, qui devait comprendre six ou sept acres, et l’emplacement devait se trouver à Bristol ou près de Bristol ; car la sphère habituelle de l’activité de M. Müller était dans la ville, les orphelins et leurs collaborateurs devaient être à une distance raisonnable de leur lieu de réunion ordinaire, et pour bien d’autres raisons cette proximité de la ville était souhaitable. Mais un tel emplacement coûterait de deux mille à trois mille livres.

Ensuite, il fallait construire le bâtiment, l’aménager et le meubler, avec de la place pour trois cents orphelins et leurs surveillants, leurs maîtres et divers collaborateurs. Si simples que fussent le bâtiment et son mobilier, le coût total atteindrait trois à quatre fois le prix de l’emplacement.

Puis le coût annuel pour tenir ouverte une telle maison et entretenir un si grand nombre de pensionnaires s’élèverait encore à quatre ou cinq mille livres.

On avait donc en perspective une dépense de dix mille à quinze mille livres environ pour l’emplacement et le bâtiment, avec une dépense supplémentaire d’un tiers en plus chaque année. Aucun homme aussi pauvre que George Müller, s’il était en même temps sain d’esprit, n’aurait jamais pensé à un projet aussi gigantesque, et moins encore entrepris de le mener à bien, si sa foi et son espérance n’avaient été fixées sur Dieu. M. Müller lui-même avoue que là était tout son secret. Il n’était pas poussé en avant par la recherche de lui-même, mais attiré en avant par la conviction qu’il faisait la volonté de Dieu. Lorsque Constantin traçait sur une échelle immense la nouvelle capitale sur le Bosphore, il répondit aux inquiétudes de son entourage, qui s’étonnait de son audace, en disant simplement : « Je suis les pas de Celui qui me conduit. » Le projet de George Müller n’était pas né de lui-même. Il suivait Celui qui le conduisait ; et, parce qu’il avait l’assurance et la conscience d’une telle direction, il n’avait qu’à suivre, à se confier et à attendre.

À mesure que l’entreprise était grande, il désirait que la main de Dieu fût vue très clairement. C’est pourquoi il s’abstint même de paraître au premier plan : il ne publia aucune circulaire annonçant son dessein, et n’en parla qu’au petit nombre de ceux qui partageaient ses conseils, et encore seulement quand la conversation s’y prêtait. Il se souvenait de la promesse : « j’aurai le regard sur toi », et, levant les yeux vers Dieu, il ne faisait aucun pas à moins que le regard ou le signe divin ne rendît le devoir « clair comme le jour ». Selon sa manière de voir, toute son affaire était de s’attendre à Dieu dans la prière, avec foi et patience.

L’assurance devint doublement sûre que Dieu bâtirait pour lui-même une grande maison des orphelins près de Bristol, pour montrer à tous, proches et lointains, quel privilège béni c’est de se confier en lui. Il désirait que Dieu lui-même agît si manifestement que tous les hommes vissent que lui n’était rien d’autre que son instrument, passif entre ses mains. Cependant il poursuivait sa recherche quotidienne dans la Parole, où il trouvait un enseignement si riche et un encouragement si opportun que les Écritures semblaient écrites pour son usage particulier — pour lui transmettre des messages d’en haut. Par exemple, au début du livre d’Esdras, il vit comment Dieu, lorsque son temps fut pleinement venu pour le retour de son peuple exilé dans son propre pays et pour la reconstruction de son Temple, se servit de Cyrus, un roi idolâtre, pour publier un édit et fournir les moyens d’accomplir son propre dessein, inconnu de ce roi. Il vit aussi comment Dieu suscita le peuple pour aider les exilés qui revenaient dans leur œuvre ; et il se dit que ce même Dieu pouvait et voulait, à sa manière, fournir l’argent et tout le concours humain nécessaire, en suscitant le cœur de ses propres enfants pour aider comme il lui plairait.

Les premiers dons reçus pour l’œuvre renferment eux-mêmes une leçon suggestive. Le 10 décembre, mille livres avaient été données en une seule somme ; vingt jours plus tard, cinquante livres de plus ; et le lendemain, trois shillings et six pence, suivis, le soir même, d’un second don de mille livres. Peu après, on envoya, pour être vendus au profit du fonds, un petit sac fait de graines exotiques et une fleur faite de coquillages ; et, à propos de ces derniers dons, d’une très faible valeur intrinsèque, on citait une promesse qui avait été très présente à l’esprit du donateur, et qui apporta à M. Müller plus d’encouragement qu’aucune somme d’argent :

« Qui es-tu, grande montagne, devant Zorobabel? Tu seras aplanie. » (Zach. 4:7.)

Les dons, si grands qu’ils fussent, n’étaient jamais estimés à leur valeur intrinsèque, mais comme des signes de l’action de Dieu dans l’esprit de son peuple, et de son action gracieuse avec son serviteur et par lui ; et, pour cette raison, mille livres ne suscitaient pas une louange plus sincère envers Dieu ni une plus grande émotion que les quatre pence donnés plus tard par une pauvre orpheline.

Demandant particulièrement au Seigneur de marcher devant lui, M. Müller commença alors à chercher un emplacement convenable. Environ quatre semaines s’écoulèrent en recherches apparemment infructueuses, lorsqu’il eut la forte impression que très bientôt le Seigneur donnerait le terrain, et il le dit à ses collaborateurs le samedi soir 31 janvier 1846. Moins de deux jours après, son attention fut attirée sur Ashley Down, où il trouva des terrains singulièrement adaptés à ses besoins. Peu après, il passa deux fois chez le propriétaire, une fois à son domicile et une autre fois à son bureau ; mais, ne l’ayant trouvé ni l’une ni l’autre fois, il se contenta de laisser un message. Il jugea que la main de Dieu devait se voir même dans le fait qu’il ne trouvait pas l’homme qu’il cherchait, et que, ayant échoué deux fois le même jour, il ne devait pas presser l’affaire comme un homme qui n’écoute que sa propre volonté, mais attendre patiemment le lendemain. Lorsqu’il trouva enfin le propriétaire, sa patience fut récompensée d’une façon inattendue. Celui-ci lui avoua qu’il avait passé deux heures éveillé dans son lit, à penser à son terrain et à la réponse qu’il ferait à la demande de M. Müller concernant sa vente pour une maison des orphelins ; et qu’il avait résolu, si on le lui demandait, de n’en demander que cent vingt livres l’acre, au lieu de deux cents, son prix antérieur.

Le marché fut promptement conclu ; et ainsi le serviteur du Seigneur, pour ne s’être pas hâté, épargna, sur l’achat de l’emplacement de sept acres, cinq cent soixante livres ! M. Müller avait demandé au Seigneur de marcher devant lui, et il l’avait fait dans un sens auquel il n’avait pas pensé, en parlant d’abord de l’affaire au propriétaire, et en tenant ses yeux éveillés jusqu’à ce qu’il lui eût fait voir clairement, comme à son serviteur et à son intendant, ce qu’il voulait qu’il fît dans la vente de cette propriété.*

* Annexe G.

Six jours après arriva l’offre officielle de l’architecte de Londres, qui proposait ses services pour lever le terrain, dresser les plans, élévations, coupes et devis, et surveiller les travaux de construction ; et une semaine plus tard il vint à Bristol, vit l’emplacement, et le déclara à tous égards bien adapté à son but.

Au 4 juin 1846, la somme totale en caisse pour le bâtiment était d’un peu plus de vingt-sept cents livres, une faible partie seulement de la somme nécessaire ; mais M. Müller ne doutait pas qu’au temps de Dieu tout ce qui était requis serait donné. Il y avait deux cent douze jours qu’il s’attendait à Dieu pour que la voie s’ouvrît à la construction, et il résolut d’attendre encore jusqu’à ce que la somme entière fût en caisse, n’employant à cette fin que les dons désignés pour elle ou laissés à sa libre disposition. Il décida aussi, avec sagesse, que d’autres devaient désormais partager le fardeau, et qu’il chercherait dix frères de qui l’on rende un bon témoignage, qui soient pleins d’Esprit-Saint et de sagesse, pour servir d’administrateurs, chargés de détenir et de gérer cette propriété au nom de Dieu. Il sentait que, cette œuvre prenant maintenant une telle extension, et les fondements d’une Institution permanente devant être posés, le public chrétien, qui aiderait à son érection et à son entretien, aurait droit à une représentation dans sa direction. À un tel moment, beaucoup d’autres ont commis une grave erreur, perdant la confiance en administrant des libéralités publiques d’une manière privée et dans un esprit autocratique — leur propre tête étant le bureau, et leur propre poche la caisse, d’une institution publique et charitable.

Satan fit de nouveau obstacle. Après que le terrain pour la nouvelle maison des orphelins eut été trouvé, acheté et payé, des obstacles imprévus empêchèrent d’en prendre promptement possession ; mais la paix de M. Müller ne fut pas troublée, car il savait que même les empêchements sont sous le contrôle de Dieu. Si le Seigneur permettait qu’un terrain lui fût enlevé, ce ne serait que parce qu’il allait lui en donner un meilleur encore ; et ainsi le retard ne fit qu’éprouver sa foi et perfectionner sa patience.

Le 6 juillet, deux mille livres furent données — un don deux fois plus grand que tous ceux qui étaient venus jusque-là en une seule fois ; et, le 25 janvier 1847, une autre offrande semblable, de sorte que, le 5 juillet suivant, les travaux de construction commencèrent. Six mois plus tard, après quatre cents jours d’attente en Dieu pour cette nouvelle maison des orphelins, neuf mille livres avaient été données en réponse à la prière de la foi.

À mesure que le nouveau bâtiment approchait de son achèvement, avec ses trois cents grandes fenêtres, et qu’il exigeait des préparatifs complets pour loger environ trois cent trente pensionnaires, bien que plus de onze mille livres eussent été fournies, il en fallait encore plusieurs milliers. Mais M. Müller fut non seulement secouru, mais bien au-delà de ses plus grandes attentes. Jusqu’au 26 mai 1848, ces derniers besoins subsistèrent, et, s’il n’était resté qu’une seule difficulté sérieuse non écartée, le résultat aurait été un échec. Mais tout l’argent nécessaire fut obtenu, et même davantage, et tous les collaborateurs furent fournis pour la surveillance des orphelins. Le 18 juin 1849, plus de douze ans après le début de l’œuvre, on commença à transférer les orphelins des quatre maisons louées de Wilson Street à la nouvelle maison des orphelins d’Ashley Down. Cinq semaines s’écoulèrent avant que de nouveaux postulants fussent reçus, afin que tout, dans la nouvelle institution, fût d’abord mis en ordre parfait grâce à quelque expérience de sa conduite. Au 26 mai 1850, toutefois, il y avait dans la maison deux cent soixante-quinze enfants, et le nombre total des pensionnaires était de trois cent huit.

Le nom — « La nouvelle maison des orphelins » plutôt que « asile » — fut choisi pour la distinguer d’un autre établissement voisin ; et l’on demanda tout particulièrement qu’elle ne fût jamais connue sous le nom de « Maison des orphelins de M. Müller », de peur qu’on ne donnât une importance indue à celui qui n’avait été que l’instrument de Dieu dans son érection. Il estimait que c’était un péché de s’approprier, même indirectement, ou de laisser d’autres lui attribuer une part quelconque de la gloire qui appartenait uniquement à celui qui avait conduit l’œuvre, lui avait donné la foi et les moyens, et l’avait secourue du commencement à la fin. La propriété fut placée entre les mains de onze administrateurs, choisis par M. Müller, et les actes furent enregistrés à la chancellerie. On décida que la maison ne serait ouverte aux visiteurs que le mercredi après-midi, car il fallait environ une heure et demie pour visiter tout le bâtiment.

À peine les orphelins étaient-ils ainsi logés sur Ashley Down que le cœur de M. Müller ressentit le désir grandissant que mille enfants, au lieu de trois cents, pussent jouir de tels privilèges de pourvoi temporel et d’instruction spirituelle ; et, avant que se levât l’année nouvelle, 1851, ce désir avait mûri en un dessein. Avec son soin et son esprit de prière constants, il chercha à s’assurer qu’il ne suivait pas sa volonté propre, mais la volonté de Dieu ; et de nouveau, dans la balance d’un jugement pieux, les raisons pour et contre furent consciencieusement pesées. Irait-il « au-delà de sa mesure », spirituellement ou naturellement ? L’œuvre, avec son immense correspondance et sa responsabilité, n’était-elle pas déjà assez grande ? Une nouvelle maison pour trois cents orphelins ne coûterait-elle pas quinze mille livres de plus, ou, si elle était construite pour sept cents, avec le terrain nécessaire, trente-cinq mille ? Et, même une fois construite, aménagée et remplie, n’y aurait-il pas à pourvoir aux besoins quotidiens, souci perpétuel qu’on ne peut payer d’un coup comme un emplacement et un bâtiment ? Il faudrait une dépense annuelle de huit mille livres pour pourvoir à sept cents petits de plus. À toutes les objections, la seule réponse toute-suffisante était le Dieu tout-suffisant ; et, parce que l’œil de M. Müller était fixé sur sa puissance, sa sagesse et ses richesses, sa propre faiblesse, sa folie et sa pauvreté étaient oubliées. Une autre objection fut suggérée : s’il réussissait ainsi à loger et à nourrir mille pauvres enfants abandonnés, que deviendrait l’institution après sa mort ? La réponse est mémorable : « Mon affaire est de servir de toutes mes forces ma propre génération selon la volonté de Dieu : en le faisant, je servirai le mieux la génération suivante, si le Seigneur Jésus tarde. » Si une telle objection était valable, elle le serait tout autant contre le commencement de toute œuvre susceptible de survivre à l’ouvrier. Et M. Müller se souvenait comment Francke, à Halle, avait dû faire face à la même objection lorsque, il y a maintenant plus de deux cents ans, il fonda le plus grand établissement charitable qui, jusqu’en 1851, eût existé au monde. Or, quand, après une trentaine d’années de direction personnelle, Francke fut enlevé, son gendre, comme nous l’avons vu, devint directeur. Ce compatriote qui avait parlé à l’âme de M. Müller en 1826 l’encourageait ainsi, vingt-cinq ans plus tard, à aller de l’avant, à faire son propre devoir et à laisser l’avenir au Dieu éternel.

M. Müller consigne plusieurs raisons qui le poussèrent particulièrement à avancer encore : les nombreuses demandes qui ne pouvaient, faute de place, être acceptées ; le bas niveau moral des maisons de pauvres où ces enfants de la misère risquaient d’être envoyés ; le grand nombre de cas d’orphelins dignes de pitié, que l’on savait mériter du secours ; les expériences antérieures de la direction bienveillante du Seigneur et de l’œuvre elle-même ; son calme en face de l’extension projetée ; et la bénédiction spirituelle possible pour un plus grand nombre d’enfants sans foyer. Mais une raison dominait toutes les autres : un service plus large rendu aux hommes, entrepris et accompli uniquement dans la dépendance de Dieu, rendrait un témoignage d’autant plus pesant à celui qui exauce la prière. Ces raisons, consignées ici, n’auront pas besoin d’être répétées à propos des extensions ultérieures de l’œuvre, car, à chaque nouvelle étape, ce furent elles qui guidèrent ce serviteur de Dieu.

Le 4 janvier 1851, une autre offrande fut reçue, de trois mille livres — le plus gros don unique jusqu’à cette date —, qui, laissée entièrement à sa disposition, l’encouragea à aller de l’avant.

De nouveau, il garda son dessein pour lui. Jusqu’au 25 janvier, il n’avait pas parlé, même à sa propre femme, de son idée d’un nouveau pas en avant, sentant que, pour éviter toute erreur, il devait avant tout obtenir de Dieu une lumière claire, et ne pas l’obscurcir par des conseils humains trompeurs. Ce n’est qu’à la publication du douzième Rapport de l’Institution pour la connaissance des Écritures que le public fut informé de son dessein de pourvoir, avec l’aide de Dieu, à sept cents orphelins nécessiteux de plus.

Au 2 octobre 1851, environ onze cents livres seulement avaient été données directement pour la seconde maison projetée, et, au 26 mai suivant, un total d’environ trente-cinq cents livres. Mais George Müller se souvenait de celui qui, « ayant persévéré, obtint l’effet de la promesse ». Il avait attendu plus de deux ans avant que tous les moyens nécessaires à la première maison eussent été fournis, et il pouvait attendre plus longtemps encore, si telle était la volonté de Dieu, l’exaucement des prières présentes pour obtenir les moyens d’en bâtir une seconde.

Après avoir attendu plus de dix-neuf mois pour le fonds de construction de la seconde maison, et reçu presque chaque jour quelque chose en réponse à la prière, il apprit, le 4 janvier 1853, qu’on allait lui verser, comme don collectif de plusieurs chrétiens, huit mille cent livres, dont il affecta six mille au fonds de construction. De nouveau, il ne fut ni surpris ni ému, bien que transporté de joie et triomphant en Dieu. Deux ans auparavant exactement, en notant le plus gros don reçu jusqu’alors — trois mille livres —, il avait noté aussi son attente de choses plus grandes encore ; et voici qu’un don deux ou trois fois plus grand allait arriver entre ses mains. Ce n’était pourtant pas le montant de l’argent qui lui donnait cette joie débordante, mais le fait que ce n’était pas en vain qu’il s’était glorifié en Dieu.

Comme quelque quatre cent quatre-vingt-trois orphelins attendaient alors leur admission, il fut poussé à prier pour que la voie s’ouvrît bientôt et que le nouveau bâtiment pût être commencé. Jacques 1:4 s’imprima profondément en lui comme l’injonction à garder désormais devant les yeux : « Mais il faut que la patience accomplisse parfaitement son œuvre, afin que vous soyez parfaits et accomplis, sans faillir en rien. »

Au 26 mai 1853, la somme totale disponible pour le nouveau bâtiment était d’environ douze mille cinq cents livres, et plus de cinq cents orphelins avaient fait leur demande. Il faudrait cependant le double de cette somme avant que la nouvelle maison pût être commencée sans risque de dette.

Le 8 janvier 1855, plusieurs amis chrétiens s’unirent pour promettre que cinquante-sept cents livres lui seraient versées pour l’œuvre de Dieu, et il en mit trente-quatre cents à part pour le fonds de construction. Comme il y avait maintenant entre sept cents et huit cents postulants, il sembla venir de Dieu qu’au moins un emplacement fût acquis pour une autre nouvelle maison des orphelins ; et, quelques semaines plus tard, M. Müller demanda à acheter deux champs attenants à l’emplacement de la première maison. Comme ils ne pouvaient cependant pas être vendus à ce moment-là, la seule ressource était de croire que le Seigneur avait d’autres desseins, ou qu’il donnerait un meilleur terrain que celui sur lequel son serviteur avait jeté les yeux.

De nouvelles réflexions et de nouvelles prières lui suggérèrent que l’on pouvait construire deux maisons au lieu d’une, situées de part et d’autre du bâtiment existant, sur le terrain déjà possédé. On décida donc de commencer, du côté sud, l’érection d’une maison destinée à recevoir quatre cents orphelins, puisqu’il y avait à la banque, ou qu’il y aurait bientôt de disponible, assez d’argent pour la construire, l’aménager et la meubler.

Au 26 mai 1856, près de trente mille livres étaient en caisse pour la nouvelle maison des orphelins no 2 ; et, le 12 novembre 1857, cette maison fut ouverte à quatre cents orphelins de plus, avec un solde de près de vingt-trois cents livres. Le Dieu qui avait fourni le bâtiment fournit les collaborateurs, sans difficulté ni publicité.

Dès le début de la nouvelle année, M. Müller commença à mettre de côté six cents livres, première affectation en vue de la troisième maison des orphelins, et les démarches qui conduisirent à l’accomplissement de cette œuvre furent, elles aussi, identiques à celles qu’il avait faites jusque-là. On acheta un terrain supplémentaire, attenant aux deux bâtiments ; et, comme les postulants étaient si nombreux et que le coût pour pourvoir à un plus grand nombre ne serait guère plus élevé, on décida de construire de manière à recevoir quatre cent cinquante enfants au lieu de trois cents, en se réjouissant de ce que, à chaque agrandissement de l’œuvre, il paraîtrait plus clairement combien un pauvre homme qui se confie simplement en Dieu peut accomplir par la prière ; et de ce qu’ainsi d’autres enfants de Dieu seraient peut-être amenés à poursuivre l’œuvre de Dieu en ne dépendant que de lui, et, d’une manière générale, à se confier davantage en lui dans toutes les circonstances et toutes les situations.

La maison des orphelins no 3 fut ouverte le 12 mars 1862, avec plus de dix mille livres en caisse pour les dépenses courantes. Tous les collaborateurs nécessaires n’avaient pas encore été fournis, mais ce retard ne fut qu’un nouveau stimulant à la prière de la foi : et, au lieu d’une fois, trois fois par jour, on supplia Dieu de fournir des personnes qualifiées. L’une après l’autre, elles furent ainsi ajoutées, et en aucun cas trop tard, de sorte que la réception des enfants ne fut pas entravée et que l’œuvre ne fut pas mise dans l’embarras.

Un agrandissement plus grand encore parut nécessaire, pour les mêmes raisons qu’auparavant. Il y avait une demande croissante de places pour de nouveaux postulants, et l’expérience passée des voies merveilleuses de Dieu le pressait à la fois de tenter et d’attendre de plus grandes choses. Les maisons des orphelins nos 4 et 5 commencèrent à se dessiner à l’horizon de sa foi. Au 26 mai 1862, il avait plus de soixante-six cents livres à consacrer à leur érection. En novembre 1864, un don important de cinq mille livres fut reçu d’un donateur qui ne voulait faire connaître ni son nom ni sa résidence, et à ce moment environ vingt-sept mille livres s’étaient ainsi accumulées sur les cinquante mille requises. Comme plus de la moitié de la somme nécessaire était ainsi en caisse, on pouvait sans risque acheter un emplacement et poser les fondations des bâtiments. Les yeux de M. Müller étaient fixés depuis des années sur un terrain attenant aux trois maisons déjà construites, dont il n’était séparé que par la route à péage. Il alla voir l’agent, et apprit que la propriété était grevée d’un bail qui avait encore deux ans à courir. Cet obstacle ne fit qu’inciter à une nouvelle prière, mais les difficultés semblaient s’accroître : le prix demandé était trop élevé, et la Compagnie des eaux de Bristol négociait pour ce même terrain afin d’y établir des réservoirs. Néanmoins, Dieu écarta successivement tous les obstacles, de sorte que le terrain fut acheté et transféré aux administrateurs en mars 1865 ; et, une fois le prix d’achat payé, il restait encore environ vingt-cinq mille livres pour les constructions. Le coût comme les inconvénients de la construction seraient grandement diminués si l’on élevait les deux maisons en même temps ; on demanda donc à Dieu des ressources abondantes pour achever promptement toute l’œuvre.

En mai 1866, plus de trente-quatre mille livres étant à la disposition de M. Müller, la no 4 fut commencée ; et, en janvier suivant, la no 5 aussi. À la fin de mars 1867, plus de cinquante mille livres avaient été fournies, et il n’en fallait plus que six mille pour aménager et meubler les deux bâtiments en vue de leur occupation. Au début de février 1868, cinquante-huit mille livres en tout avaient été données ; de sorte que, le 5 novembre 1868, la nouvelle maison des orphelins no 4, et, le 6 janvier 1870, la no 5, furent ouvertes, un solde de plusieurs milliers de livres restant pour les besoins généraux. Ainsi, au début de 1870, l’œuvre des orphelins avait atteint son plein équipement : cinq grands bâtiments sur Ashley Down, avec de la place pour deux mille orphelins et pour tous les maîtres et aides nécessaires.

Ainsi ont été rassemblés en un seul chapitre les faits relatifs à l’érection de ce grand monument élevé sur Ashley Down à un Dieu qui exauce la prière, bien que les travaux de construction se soient étendus sur tant d’années. Entre la première décision de bâtir, en 1845, et l’ouverture de la troisième maison, en 1862, près de dix-sept années s’étaient écoulées, et avant l’ouverture de la no 5, en 1870, vingt-cinq ans. L’œuvre était une dans son plan et dans son dessein. À chaque nouvelle étape, elle n’offre qu’une application et une illustration plus larges des mêmes lois de vie et des mêmes principes de conduite qui, dès le commencement de l’œuvre à Bristol, avaient gouverné George Müller avec une puissance croissante. Son unique but suprême était la gloire de Dieu ; son unique recours, la prière de la foi ; son unique oracle digne de confiance, la Parole inspirée ; et son unique Maître divin, le Saint-Esprit. Un pas fait dans la foi et la prière en avait préparé un autre ; un acte de confiance l’avait rendu plus hardi pour en risquer un autre, qui impliquait un risque apparent plus grand et réclamait donc une confiance plus implicite. Mais la prière exaucée était la récompense de la foi, et chaque nouveau risque ne faisait que montrer qu’il n’y avait aucun risque à s’appuyer avec confiance sur la vérité et la fidélité de Dieu.

On ne peut qu’être frappé, en visitant les maisons des orphelins, de plusieurs traits saillants, et avant tout de leurs dimensions. Elles sont très spacieuses, avec environ dix-sept cents grandes fenêtres, et de la place pour plus de deux mille pensionnaires. Elles sont aussi très solides, bâties en pierre et faites pour durer. Elles sont d’une simplicité scrupuleuse ; l’utilité plutôt que la beauté semble manifestement empreinte sur elles, au-dedans comme au-dehors. L’économie a été visiblement une loi souveraine de leur construction ; le mobilier est tout aussi modeste et sans ostentation ; et quant aux ornements, il n’y en a absolument aucun. À quelques-uns, elles paraissent presque trop dépourvues d’embellissement, et l’on a blâmé M. Müller de n’avoir pas introduit quelques éléments esthétiques qui auraient pu atténuer cet utilitarisme nu et servir à former le goût de ces orphelins.

À toutes ces critiques, il y a deux ou trois réponses suffisantes. D’abord, M. Müller subordonnait tout à son unique grand dessein : la démonstration du fait que le Dieu vivant est celui qui exauce la prière. Ensuite, il se sentait l’intendant des biens de Dieu, et il hésitait à dépenser un seul penny pour ce qui n’était pas nécessaire à la conduite frugale de l’œuvre de Dieu. Il sentait que tout ce qui pouvait être épargné sans nuire à la santé, à une formation intellectuelle convenable et à une éducation scripturaire et spirituelle complète devait être réservé au soulagement des besoins des pauvres et des indigents ailleurs. Et encore, il sentait que, ces orphelins devant vraisemblablement être placés en service dans des foyers modestes et contraints de vivre frugalement, tout cadre qui les habituerait à satisfaire des goûts raffinés risquerait, par contraste, de les rendre mécontents de leur sort futur. Ainsi s’appliquait-il à favoriser simplement leur santé et leur bien-être, et à les former au contentement une fois pourvues les nécessités de la vie.

Mais, plus encore, un moment de réflexion sérieuse montrera que, s’il les avait entourés des élégances que fournissent une architecture recherchée et les autres beaux-arts, il aurait pu être critiqué plus sévèrement encore. Il aurait dépensé les dons des pauvres, qui souvent se privaient durement pour l’amour de ces orphelins, à acheter des embellissements ou à se procurer des décorations qui, s’ils en avaient orné les humbles foyers de milliers de donateurs, auraient rendu leurs dons impossibles. Quand nous nous rappelons combien d’offrandes, qui se comptent par dizaines de milliers, étaient, comme les pites de la veuve, très petites en elles-mêmes, mais, relativement aux moyens, très grandes, on voit combien il aurait été incongru d’employer les dons, épargnés seulement en restreignant même les besoins des donateurs, à acheter pour les orphelins ce que les donateurs ne pouvaient ni ne voulaient se permettre pour eux-mêmes.

La propreté, la netteté, la méthode et l’ordre règnent cependant partout, et le travail honnête a toujours eu, dans les maisons des orphelins, une certaine dignité. Les terrains attenant aux bâtiments sont réservés à des potagers, où les garçons trouvent un exercice salutaire, et en même temps un travail qui aide à fournir la nourriture quotidienne, et les forme ainsi en partie à subvenir à leurs propres besoins.

Dans toutes ces maisons se manifeste un soin attentif de l’arrangement méthodique. Chaque enfant a pour ses vêtements un casier carré et numéroté, six orphelins étant désignés à la fois, dans chaque section, pour en prendre soin. Les garçons ont chacun trois costumes, et les filles cinq robes chacune, les filles apprenant à faire et à raccommoder leurs propres vêtements. À la nursery, les tout-petits ont des livres et des jouets pour les occuper et les amuser, et sont l’objet de tendres soins maternels. Plusieurs enfants d’une même famille sont souvent admis à l’orphelinat, afin d’éviter de briser sans nécessité les liens du foyer par la séparation. La durée moyenne du séjour est d’environ dix ans, bien que certains orphelins y soient restés dix-sept ans.

La vie quotidienne est réglée avec régularité et se déroule avec une ponctualité d’horloge. Les enfants se lèvent à six heures et doivent être prêts à sept heures, les filles pour le tricot et les garçons pour la lecture, jusqu’à huit heures, où l’on sert le petit déjeuner. Une demi-heure plus tard a lieu un bref service du matin, et l’école commence à dix heures. Une demi-heure de récréation dans la cour prépare au dîner d’une heure, puis l’école reprend jusqu’à quatre heures ; vient alors une heure et demie de jeu ou d’exercice en plein air, un service d’une demi-heure précédant le repas de six heures. Ensuite les filles manient l’aiguille et les garçons sont à l’école jusqu’à l’heure du coucher, les plus jeunes allant se reposer à huit heures, et les plus âgés à neuf heures. La nourriture est simple, abondante et nourrissante : pain, flocons d’avoine, lait, soupes, viande, riz et légumes. Tout est ordonné en vue d’une seule fin ; pour employer les propres mots de M. Müller : « Voici notre but : que, si certains d’entre eux ne tournent pas bien, temporellement ou spirituellement, et ne deviennent pas des membres utiles de la société, ce ne soit du moins pas notre faute. » L’examen le plus complet et le plus attentif de toutes les méthodes de l’institution ne fera que convaincre le visiteur que ce ne sera pas la faute de ceux qui dirigent cette œuvre si les orphelins ne sont pas bien préparés, corps et âme, à l’œuvre de la vie, et ne sont pas préparés à une bienheureuse immortalité.

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