George Müller de Bristol
En suivant la colonne de nuée et de feu

Chapitre 15 · 23 min de lecture · 30 min d’écoute

En suivant la colonne de nuée et de feu

« L’Éternel affermit les pas de l’homme » (Ps. 37:23.) Quelqu’un ajoute plaisamment : « Oui, et ses arrêts aussi ! » La colonne de nuée et de feu est le symbole de cette direction divine qui guide aussi bien pour les pas en avant que pour les temps de repos. M. Müller trouva bienheureux de suivre, un pas après l’autre, la voie que Dieu lui traçait, et de s’arrêter pour attendre lorsque Dieu semblait lui commander une halte.

À la fin de mai 1843 survint une crise, qui fut un nouvel exemple des épreuves auxquelles la foi est exposée dans la marche avec Dieu, et une nouvelle illustration du devoir et de la joie de dépendre de lui en tout et pour tout, de s’attendre habituellement à lui, et de se confier en lui pour écarter tous les obstacles qui barrent le chemin du service.

Quelque dix-huit mois auparavant, une dame allemande du Wurtemberg était venue le consulter au sujet de ses propres projets ; et, la trouvant à peu près étrangère à Dieu, il lui parla de son état spirituel et lui donna les deux premières parties de son Récit. La lecture de ces pages fut si bénie pour elle qu’elle se convertit à Dieu, et se sentit poussée à traduire le Récit dans sa propre langue, afin qu’il devînt pour d’autres cœurs un canal de semblable bénédiction.

Elle accomplit en partie ce travail de traduction, quoique assez imparfaitement ; et tout cet événement apparut à M. Müller comme une indication que Dieu le dirigeait une fois de plus du côté de l’Allemagne, pour une nouvelle saison de travail dans son pays natal. Beaucoup de prière affermit en lui la persuasion qu’il n’avait pas mal lu le signal de Dieu, et que le temps de Dieu était maintenant pleinement venu. Il consigne quelques-uns des motifs qui le conduisirent à cette conclusion.

1. D’abord, il désirait ardemment encourager des frères croyants qui, par motif de conscience, s’étaient sentis contraints de se séparer des Églises d’État et de se réunir pour le culte dans des conditions plus conformes aux principes du Nouveau Testament et plus propres à assurer une plus grande édification.

2. Étant lui-même Allemand, et donc familier avec la langue, les coutumes et les habitudes de pensée de ses compatriotes, il voyait qu’il était à même d’exercer parmi eux une influence plus large qu’il ne l’eût fait autrement.

3. Il avait à cœur de publier son Récit dans la langue même où il était né, non pas tant sous la forme d’une simple traduction que sous celle d’une relation indépendante des expériences de sa vie, qui fût spécialement adaptée à sa nouvelle mission.

4. Une porte d’un accès efficace s’ouvrait devant lui, et plus largement que jamais, surtout à Stuttgart ; et, bien que les adversaires fussent nombreux, ils ne rendaient son aide que plus nécessaire à ceux dont le bien spirituel était en péril.

5. Un fardeau précis pesait sur son cœur, comme venant du Seigneur, fardeau que la prière, au lieu de l’alléger, augmentait — un fardeau qu’il sentait sans pouvoir l’expliquer —, de sorte que la décision de visiter son pays natal lui donnait une certaine paix qu’il n’éprouvait pas lorsqu’il pensait à rester chez lui.

Pour éviter toute méprise, il consigne avec le même soin les arguments contraires.

1. La nouvelle maison des orphelins, la no 4, allait être ouverte, et sa présence était souhaitable, sinon nécessaire.

2. Il fallait quelques centaines de livres, à laisser à ses collaborateurs pour les dépenses courantes pendant son absence.

3. Il fallait aussi de l’argent pour les frais de voyage de lui-même et de sa femme, dont la santé réclamait un changement d’air.

4. Des fonds seraient nécessaires pour publier quatre mille exemplaires de son Récit sans en porter le prix de vente trop haut.

5. On n’avait pas encore trouvé, pour la nouvelle maison des orphelins, une directrice qui convînt à ce poste.

C’est dans cette manière attentive de peser les choses que beaucoup de disciples sincères échouent, enclins qu’ils sont à s’impatienter de tout délai lorsqu’il faut prendre une décision. Trop souvent l’impulsion l’emporte, et les projets nés de la volonté propre entraînent dans des faux pas, voire dans des erreurs désastreuses. La vie est trop précieuse pour risquer un seul échec de ce genre. Une promesse d’un sens profond nous est donnée :

« Il conduit les humbles dans la justice, Il enseigne aux humbles sa voie. » (Ps. 25:9.)

Voilà un double accent mis sur l’humilité, condition d’une telle direction et d’un tel enseignement. L’humilité est une réelle préférence pour la volonté de Dieu. Là où existe cette sainte disposition d’esprit, l’être tout entier devient si ouvert aux impressions que, sans aucun signe ni indice extérieur, il se produit une reconnaissance et un choix intérieurs de la volonté de Dieu. Dieu guide, non par un signe visible, mais en faisant pencher le jugement. Attendre devant lui, en pesant avec franchise dans la balance chaque considération pour ou contre le parti envisagé, prêt à voir de quel côté penche le plateau, c’est là une disposition d’esprit et de cœur où l’on est en état d’être guidé ; et Dieu touche la balance et la fait pencher comme il veut. Mais nos mains doivent lâcher la balance, sinon nous ne devons attendre en notre faveur aucune intervention de sa part. Pour revenir à l’image par laquelle ce chapitre commence, l’âme humble attend avec simplicité et modestie, et guette le mouvement de la Colonne.

Un signe sûr de cet esprit d’humilité est le repos entier avec lequel on considère les obstacles apparents à tout projet ou à toute ligne de conduite envisagés. Quand on attend, ne désirant que connaître et faire la volonté de Dieu, les empêchements ne causent aucune inquiétude, mais une sorte de plaisir, puisqu’ils offrent une nouvelle occasion à l’intervention divine. Si c’est la Colonne de Dieu que nous suivons, la mer Rouge ne nous effraiera pas, car elle ne fera que fournir une nouvelle scène où se déploiera la puissance de celui qui peut faire dresser les eaux comme un monceau, et en faire une muraille autour de nous tandis que nous traversons la mer à sec.

M. Müller avait appris cette rare leçon, et, dans ce cas-ci, il dit : « J’éprouvais une secrète satisfaction devant la grandeur des difficultés qui se trouvaient sur le chemin. Loin d’en être abattu, elles réjouissaient mon âme ; car je ne désirais que faire la volonté du Seigneur en cette affaire. »

Voici révélé un autre secret du saint service. À celui qui a constamment le Seigneur sous les yeux, et pour qui la volonté de Dieu fait ses délices, appartient une disposition d’âme qui tranche d’avance mille questions difficiles et embarrassantes.

Le cas présent illustre la bénédiction que l’on trouve dans une telle préférence humble pour le bon plaisir de Dieu. Si c’était la volonté du Seigneur que ce voyage sur le continent fût entrepris à ce moment-là, les difficultés ne devaient pas l’abattre ; car les difficultés ne pouvaient venir de Dieu ; et, si elles ne venaient pas de Dieu, elles ne devaient lui causer aucune agitation, car, en réponse à la prière, elles seraient toutes écartées. Si, au contraire, cette visite projetée sur le continent n’était pas du tout le plan de Dieu, mais seulement le fruit de la volonté propre ; si quelque motif secret, égoïste et peut-être subtil le gouvernait, alors les empêchements pouvaient bien être des interventions de Dieu, destinées à arrêter ses pas. Dans ce dernier cas, M. Müller jugeait avec raison que les difficultés du chemin le contrarieraient et l’irriteraient naturellement ; qu’il n’aimerait pas les regarder et chercherait à les écarter par ses propres efforts. Au lieu de lui donner une satisfaction intérieure, parce qu’elles offraient à Dieu l’occasion d’intervenir en sa faveur, elles provoqueraient l’impatience et le dépit, parce qu’elles empêchaient la volonté propre d’accomplir ses propres desseins.

De telles distinctions n’ont qu’à être exposées à un esprit spirituel pour que leur sagesse apparaisse aussitôt. Tout enfant de Dieu croyant peut sûrement mesurer le degré de son abandon à la volonté de Dieu, en quelque affaire que ce soit, au degré d’impatience qu’il ressent devant les obstacles du chemin ; car, dans la mesure où la volonté propre le domine, tout ce qui semble s’opposer à ses projets ou les entraver le troublera ou l’irritera ; et, au lieu de laisser tranquillement au Seigneur tous ces empêchements et obstacles, pour qu’il en dispose comme il lui plaît, à sa manière et en son temps, le disciple obstiné s’appliquera, avec impatience et dans l’énergie de la chair, à les écarter à force de calculs et de luttes, et il ne souffrira aucun délai.

Chaque fois que Satan agit pour faire obstacle (1 Thess. 2:18), les obstacles qu’il met sur notre chemin n’ont pas à nous effrayer ; Dieu ne leur permet de nous retarder ou de nous arrêter pour un temps que pour éprouver notre patience et notre foi, et Satan, l’adversaire qui entrave, trouvera devant lui un Aide divin qui balaiera tous ses obstacles, comme par le souffle de sa bouche.

M. Müller le sentait, et il s’attendait à Dieu pour recevoir lumière et secours. Mais, après quarante jours d’attente, les empêchements, au lieu de diminuer, semblaient plutôt s’accroître. On dépensait beaucoup plus d’argent qu’il n’en arrivait ; au lieu qu’on trouvât une autre directrice convenable, une sœur déjà à l’œuvre allait probablement se retirer, de sorte qu’il faudrait pourvoir à deux postes vacants au lieu d’un. Pourtant son repos et sa paix d’esprit demeuraient intacts. Comme il était persuadé de s’être livré à la volonté de Dieu, sa foi non seulement le maintenait dans son dessein, mais voyait déjà les obstacles surmontés, si bien qu’il rendait grâces d’avance. Parce que Caleb avait « pleinement suivi la voie de l’Éternel », les fils géants d’Anak eux-mêmes, avec leurs villes murées et leurs chars de fer, n’avaient pour lui rien de terrible. Ils n’avaient plus d’ombrage pour les couvrir, mais le Seigneur était avec celui qui le suivait avec foi, et le rendit fort pour les chasser et prendre possession de leur forteresse même comme de son propre héritage.

Pendant cette période d’attente patiente, M. Müller dit à une sœur croyante : « Eh bien, mon âme est en paix. Le temps du Seigneur n’est pas encore venu ; mais, quand il sera venu, il dissipera d’un souffle tous ces obstacles, comme la balle que le vent emporte. » Un quart d’heure plus tard, un don de sept cents livres devint disponible pour les fins envisagées, si bien que trois des cinq obstacles à ce voyage sur le continent furent aussitôt écartés. Tous les frais de voyage pour lui-même et sa femme, tous les fonds nécessaires à l’œuvre de Bristol pour deux mois d’avance, et tous les frais de publication du Récit en allemand se trouvaient maintenant fournis. C’était le 12 juillet ; et les derniers empêchements furent si vite écartés que, dès le 9 août, M. et Mme Müller partaient pour l’Allemagne.

Le voyage ne dura que sept mois : et, le 6 mars 1844, ils étaient de retour à Bristol. Pendant ce séjour à l’étranger, aucun journal ne fut tenu, mais les lettres de M. Müller tiennent lieu de relation. Ils visitèrent Rotterdam, Weinheim, Cologne, Mayence, Stuttgart, Heidelberg, etc., et M. Müller distribua des traités et s’entretint avec diverses personnes en chemin ; mais son œuvre principale fut d’exposer la Parole dans de petites assemblées de croyants qui s’étaient séparés de l’Église d’État à cause de ce qu’ils tenaient pour des erreurs dans l’enseignement, la pratique, les formes du culte, etc.

La première heure de son séjour à Stuttgart lui apporta l’une des plus vives épreuves de foi qu’il eût connues jusqu’alors. Il n’en révèle pas la nature dans son journal, mais on sait aujourd’hui qu’elle tenait au rappel des sept cents livres dont le don l’avait décidé à partir pour l’Allemagne. Ce fait ne pouvait alors être consigné, parce que la personne en cause en aurait ressenti un reproche. Et ce ne fut pas la seule épreuve de foi de son séjour à l’étranger ; en fait, certaines de ces épreuves furent si nombreuses, si grandes, si variées et si prolongées qu’elles mirent pleinement en exercice toute la sagesse et toute la grâce qu’il avait reçues de Dieu, et que toutes les leçons qu’il avait apprises auparavant à l’école de l’expérience lui servirent alors. Pourtant, non seulement sa paix demeura intacte, mais il atteste que la conviction que Dieu manifestait sa bonté en tout cela s’enracina si profondément au plus intime de son être qu’il n’aurait rien voulu de différent. Les plus grandes épreuves portèrent pour fruit les plus abondantes bénédictions, et parfois des grappes de bénédictions. Ce qui l’émut particulièrement jusqu’à l’adoration et à la louange, ce fut de voir la sagesse de Dieu, qui avait retardé sa visite jusqu’au moment même où elle eut lieu. S’il était parti plus tôt, il serait parti trop tôt, sans l’expérience complète nécessaire pour affronter les difficultés de son œuvre. Quand les ténèbres semblaient obscurcir son chemin, la foi le gardait dans l’attente de la lumière, ou du moins d’une direction dans les ténèbres ; et il trouva littéralement accomplie cette promesse :

« À mesure que tu avanceras, pas à pas, le chemin s’ouvrira devant toi. » (Voir l’hébreu de Prov. 4:12.)

À Stuttgart, il trouva et sentit, comme Jude, qu’il était nécessaire de « combattre pour la foi qui a été transmise aux saints une fois pour toutes ». Même parmi les croyants, des erreurs avaient pris des racines beaucoup trop profondes. On insistait notamment outre mesure sur le baptême, auquel on donnait une place et une importance hors de toute proportion avec l’analogie de la foi. Un frère avait enseigné que sans lui il n’y a pas de nouvelle naissance, et que, par conséquent, nul ne pouvait, avant le baptême, réclamer le pardon des péchés ; que les apôtres n’étaient nés d’en haut qu’au jour de la Pentecôte, et que notre Seigneur lui-même n’était né de nouveau qu’à son propre baptême, et avait dès lors, pour le reste de sa vie mortelle, cessé d’être sous la loi ! Beaucoup d’autres idées fantaisistes régnaient, par exemple que le baptême est la mort réelle du vieil homme par noyade, et qu’il est une alliance que Dieu conclut avec le croyant ; que c’est un péché de rompre le pain avec des croyants non baptisés ou avec des membres de l’Église d’État ; et que le pain et la coupe de la sainte cène non seulement signifient, mais sont réellement le corps et le sang du Seigneur, etc.

Une doctrine plus grave et plus dangereuse qu’il fallut affronter et réfuter fut ce que M. Müller appelle cette « erreur effroyable », répandue presque universellement parmi les croyants de ce pays : qu’à la fin « tous seront sauvés », non seulement les hommes pécheurs, mais « même les démons eux-mêmes ».

Avec calme et courtoisie, mais avec fermeté et courage, ces erreurs et d’autres semblables furent combattues par le témoignage clair de la Parole. La réfutation du faux enseignement éveilla un esprit d’amertume chez les adversaires de la vérité, et, comme il arrive trop souvent, le témoignage fidèle fut l’occasion d’aigreur ; mais le Seigneur assista son serviteur et le fortifia de telle sorte qu’il fut gardé à la fois fidèle et paisible.

Une grave lacune pratique à laquelle M. Müller chercha à remédier était l’ignorance de ces vérités plus profondes de la Parole qui concernent la puissance et la présence du Saint-Esprit de Dieu dans l’Église, et le ministère des saints les uns envers les autres, comme membres ensemble du corps de Christ, et comme ceux à qui ce même Esprit distribue, à chacun en particulier comme il veut, des dons spirituels pour le service. Conséquence naturelle de l’ignorance où l’on était laissé sur ces importantes questions pratiques, les réunions de croyants étaient devenues plutôt des occasions de vains discours que d’édification pieuse dans la foi. Le seul espoir d’affronter ces erreurs et de combler cette lacune résidait dans un enseignement fidèle de l’Écriture, et il entreprit, pour un temps, d’être le seul à enseigner dans ces réunions, afin que la parole de Dieu se répande et soit glorifiée. Plus tard, lorsqu’il sembla y avoir parmi les frères une juste intelligence des vérités spirituelles vitales, avec sa cohérence et son humilité habituelles, il reprit sa place de simple frère parmi d’autres croyants, qui tous avaient la liberté d’enseigner selon que l’Esprit les conduirait et les guiderait. Il ne se déroba toutefois à aucun devoir ni à aucune responsabilité que lui imposait une connaissance plus large et plus claire de la vérité, ou une expérience plus complète de sa puissance. Appelé par la voix de ses frères à exposer la Parole dans les assemblées publiques, il saisit avec joie toutes les occasions d’instruire davantage à partir des saintes Écritures et de rendre témoignage à Dieu. Il insista fortement sur la présence de l’Esprit béni qui préside à toutes les assemblées des saints, et sur le devoir et le privilège de laisser toute la conduite de ces assemblées à sa divine direction ; et, en parfait accord avec cet enseignement, il montra que le Saint-Esprit, si on le laissait libre d’administrer toutes choses, conduirait tels ou tels frères à parler, en tel temps et sur tels sujets qu’il lui plairait ; et que, toutes les fois que leurs désirs et leurs préférences seraient spirituels et non charnels, ce choix de l’Esprit serait toujours en harmonie avec le leur.

Ces vues sur l’administration de l’Esprit dans les assemblées de croyants, et sur sa manifestation en tous les croyants pour l’utilité commune, s’accordent pleinement avec l’enseignement de l’Écriture. (1 Cor. 12, Romains 12, Éph. 4, etc.) Si de telles vues étaient tenues dans la pratique par l’Église de nos jours, une révolution radicale s’opérerait, et un réveil de la foi apostolique et de la vie de l’Église primitive s’ensuivrait inévitablement. Aucun sujet n’est peut-être plus mal compris, ou moins compris, même parmi ceux qui font profession de croire, que la personne, les offices et les fonctions de l’Esprit de Dieu. John Owen suggérait, il y a longtemps déjà, que la pierre de touche pratique de la saine foi, durant l’âge présent de l’Évangile, est l’attitude de l’Église envers le Saint-Esprit. S’il en est ainsi, la grande apostasie ne peut être loin, si même elle n’est déjà sur nous, car il règne une ignorance et une indifférence honteuses à l’égard de tout ce qui touche à son droit à une sainte révérence et à l’obéissance.

À propos de cette visite en Allemagne, un curieux malentendu avait cours, qu’un périodique religieux avait répandu : M. Müller aurait été délégué par les baptistes anglais pour travailler parmi les baptistes allemands afin de les ramener à l’Église d’État. Cette rumeur était, bien entendu, absolument sans fondement, mais il n’eut l’occasion de la démentir que peu avant son retour en Grande-Bretagne, car il n’en avait pas entendu parler jusque-là. Le Seigneur avait permis que ce faux bruit se répandît, et s’en était servi pour ses propres fins, car c’est en partie grâce à cette fausse idée de la mission de M. Müller qu’il ne fut ni inquiété ni entravé par les fonctionnaires du gouvernement. Bien que, des mois durant, il eût enseigné ouvertement et sans déguisement les vérités vitales de l’Évangile parmi des croyants séparés de l’Église établie, il n’avait subi aucune contrainte ; car, tant qu’on pensait que sa mission en Allemagne était de ramener au bercail de l’Église d’État ceux qui s’en étaient éloignés, il ne pouvait évidemment être exposé à aucune ingérence de la part des fonctionnaires de l’État.

Le Seigneur alla aussi devant son serviteur en préparant la voie à la publication de son Récit : il le dirigea vers un libraire qui en entreprit la vente à la commission, ce qui permit à l’auteur de garder deux mille exemplaires pour les donner, tandis que le reste était mis en vente.

Vers cette époque, M. Müller fait spécialement mention de sa joie et de sa consolation devant la bénédiction spirituelle qui accompagnait son œuvre, et devant le bien présent et visible opéré par la publication de son Récit. Beaucoup de croyants avaient été amenés à mettre plus de foi dans les promesses du grand Pourvoyeur, et des incrédules avaient été convertis en lisant la simple histoire des voies du Seigneur ; et ces nouvelles venaient de tous les lieux où le Récit avait déjà pénétré.

Le nom de Henry Craik, joint jusque-là à chaque rapport avec celui de George Müller, paraît pour la dernière fois dans le Rapport de 1844. Ce retrait de son nom ne résulta d’aucune division de sentiment ni d’aucune diminution de sympathie, mais uniquement de la conviction de M. Craik que l’honneur d’être employé par Dieu comme son instrument pour faire avancer la grande œuvre de l’Institution pour la connaissance des Écritures appartenait à George Müller seul.

Les épreuves de la foi ne cessaient pas, bien que les occasions de louange se fussent tant multipliées. Le 4 septembre 1844, au point du jour, il ne restait en caisse qu’un seul farthing, et cent quarante bouches devaient être nourries au petit déjeuner !

Le manque d’argent et de provisions n’était cependant qu’une des formes de ces épreuves de foi et de ces stimulants à la prière. Il les tenait même pour le plus léger de ses fardeaux, car il y avait d’autres soucis et d’autres inquiétudes qui réclamaient un plus grand exercice de foi pour les rejeter résolument sur celui qui, en échange de la sollicitude, donne sa propre paix parfaite. Ce qu’étaient ces épreuves, tout esprit réfléchi le voit aussitôt, pour peu qu’il se rappelle que ces nombreux orphelins avaient besoin non seulement d’une provision quotidienne de nourriture et de vêtements, mais d’éducation, pour l’intelligence et pour les mœurs ; d’être préparés pour des foyers convenables et d’y être placés ; d’une surveillance attentive de leur santé, et de toutes les précautions et dispositions possibles pour prévenir la maladie ; il fallait aussi s’enquérir avec soin du caractère de tous les collaborateurs avant de les admettre, et surveiller attentivement leur conduite ensuite, de peur qu’une personne indigne ou incompétente ne trouvât place, ou ne fût maintenue, dans la conduite de l’œuvre.

Ces questions et d’autres, trop nombreuses pour être mentionnées une à une, devaient être portées chaque jour au grand Aide, sans les bras éternels duquel elles n’auraient pu être portées. Et M. Müller cherche constamment à faire sentir à tous ceux qui lisaient ses pages ou entendaient sa voix la parfaite fidélité de Dieu. Pour tous les besoins de l’œuvre, quels qu’ils fussent, le secours fut toujours accordé, et il n’arriva jamais une seule fois trop tard. Si pauvre que soit le croyant suppliant, et si longtemps qu’il s’attende à Dieu, il ne manque jamais de recevoir du secours, s’il se fie aux promesses et marche dans le sentier du devoir. Même le retard de l’exaucement sert un dessein. Dieu nous laisse l’invoquer alors qu’il ne répond pas un mot, à la fois pour éprouver notre foi et notre persévérance, et pour encourager d’autres qui entendent parler de ses voies envers nous.

Ainsi donc, qu’il y eût en caisse beaucoup ou peu, par la grâce de Dieu le fondateur de ces institutions demeurait sans trouble, sûr que la délivrance viendrait certainement, de la meilleure manière et au meilleur moment, non seulement pour les besoins temporels, mais en toutes choses nécessaires.

Dans l’histoire de l’Institution jusqu’alors, l’agrandissement avait été la loi. Le cœur de M. Müller grandissait en capacité pour un service plus vaste, et sa foi en capacité pour une confiance plus ferme, de sorte que, conduit à entreprendre de plus grandes choses pour Dieu, il était conduit aussi à attendre de plus grandes choses de Dieu. Ces paroles suggestives de Christ à Nathanaël ont souvent provoqué de semblables attentes plus larges : « Tu crois; tu verras de plus grandes choses que celles-ci. » (Jean 1:50.)

En l’année 1846, les besoins du champ missionnaire s’emparèrent de lui bien plus profondément que jamais auparavant. Il venait déjà en aide à des frères à l’étranger, en Guyane britannique et ailleurs, ainsi que dans des champs plus proches. Mais il ressentait un fort désir d’être employé par Dieu plus largement pour envoyer dans leurs champs et soutenir dans leurs travaux les serviteurs choisis du Seigneur qui travaillaient sur une base scripturaire et qui avaient besoin d’aide. Il avait remarqué que, toutes les fois que Dieu lui avait mis au cœur de former de nobles desseins, il lui avait mis en main les moyens d’accomplir ces desseins généreux ; et, dès lors, il résolut, autant que Dieu l’en rendrait capable, d’aider dans tout le Royaume-Uni des frères de bonne réputation, qui travaillaient à la prédication et à l’enseignement, qui étaient de fidèles témoins de Dieu et ne recevaient aucun traitement régulier. L’objet particulier qu’il avait en vue était de tendre une main secourable à ceux qui, pour l’amour de la conscience et de Christ, avaient renoncé à des appointements antérieurs ou à des émoluments terrestres.

Quel que fût l’agrandissement de l’œuvre, ce n’était pourtant nullement le signe de fonds excédentaires. Chaque branche du service, chaque nouvel appel du devoir faisait l’objet d’un examen séparé, accompagné de prière. On ne faisait de pas en avant que quand, où et aussi vite que la Colonne avançait, et l’on entreprit souvent une œuvre nouvelle à un moment où il y avait disette plutôt qu’abondance d’argent.

Certains, apprenant l’absence de M. Müller en Allemagne, en conclurent qu’il avait des fonds en abondance — conclusion qui n’était ni vraie ni légitime. Aux moments où la pauvreté était la plus pressante, on n’évitait pas une dépense supplémentaire et l’on ne se dérobait pas à une responsabilité nouvelle si, après beaucoup de prière, le Seigneur semblait clairement conduire dans cette direction. Et il était beau de voir comment il ne permit à aucune œuvre existante d’être mise dans l’embarras parce qu’une œuvre nouvelle avait été entreprise sur son ordre.

Une grande loi pour tous ceux qui veulent être vraiment conduits par la colonne de nuée et de feu de Dieu, c’est de ne faire aucun pas sur l’ordre de la volonté propre, ou sans le mouvement clair du Guide céleste. La direction a beau être nouvelle et le chemin sembler hérissé de difficultés, il n’y a jamais aucun risque, pourvu seulement que nous soyons conduits par Dieu. Chaque nouvelle avance exige de lui une autorisation séparée et spéciale, et la direction d’hier ne suffit pas pour aujourd’hui.

Il importe aussi d’observer que, si une branche de l’œuvre est dans la gêne, ce n’est pas nécessairement une raison d’abandonner une autre forme de service. L’œuvre de Dieu dépend de lui seul. Si l’arbre entier est de sa plantation, nous n’avons pas à couper une branche pour en sauver une autre. Le corps entier est à lui, et, si un membre est faible, il n’est pas nécessaire d’en retrancher un autre pour le fortifier, car la force du corps entier est ce dont dépend chaque partie. Dans notre service aux multiples branches, chacune doit tirer sa vie et sa vigueur de la même source en Dieu. N’oublions pas toutefois que les arrêts, aussi bien que les pas, de l’homme de bien sont affermis par le Seigneur. Si l’œuvre est son œuvre, qu’il la gouverne ; et, que nous nous étendions ou que nous nous restreignions, que ce soit sur son ordre, et que ce soit pour son serviteur un égal sujet de satisfaction.

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