George Müller de Bristol
Épreuves de la foi, et soutiens de la foi

Chapitre 13 · 24 min de lecture · 32 min d’écoute

Épreuves de la foi, et soutiens de la foi

DIEU a ses mathématiques à lui : témoin ce miracle des pains et des poissons. Notre Seigneur dit à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger », et, à mesure qu’ils divisaient, il multipliait leurs maigres provisions ; à mesure qu’ils en retranchaient, il y ajoutait ; à mesure qu’ils les diminuaient en les distribuant, il les augmentait pour la distribution. Et l’on a dit avec beaucoup de grâce, de toutes les saintes associations, que les chagrins partagés sont divisés, et que les joies partagées sont multipliées.

Nous avons déjà vu comment le cercle de prière s’était élargi. Au commencement, le fondateur de l’œuvre des orphelins n’avait eu que Dieu pour associé, et ne disait qu’à lui seul ses propres besoins ou ceux de son œuvre. Plus tard, un tout petit nombre de personnes, dont sa propre femme, M. Craik et un ou deux aides, eurent la permission de connaître l’état des fonds et des provisions. Plus tard encore, à l’automne de 1838, il commença à sentir qu’il devait ouvrir plus largement les portes de sa confiance à ses associés dans les affaires du Seigneur. Ceux qui partageaient les labeurs devaient aussi partager les prières, et par conséquent la connaissance des besoins auxquels la prière devait pourvoir ; sans quoi, comment auraient-ils pu avoir pleinement part à la foi, à l’œuvre et à la récompense ? Ou encore, comment auraient-ils pu éprouver toute la preuve de la présence et de la puissance de Dieu dans les exaucements, connaître la joie du Seigneur qu’inspirent de tels exaucements, ou le louer de la délivrance qu’ils manifestent ? Il paraissait évident que, pour la plus haute gloire de Dieu, ils devaient connaître les profondeurs du besoin, les extrémités du dénuement d’où Dieu les avait tirés, puis rendre à son nom tout l’honneur et toute la louange.

M. Müller réunit donc tous les frères et toutes les sœurs bien-aimés qui lui étaient associés dans la conduite de l’œuvre, et leur exposa pleinement la situation, sans rien leur cacher. Il leur montra la détresse où ils se trouvaient, tout en les exhortant à prendre courage, et en les assurant de sa propre confiance que le secours était tout proche ; puis il les unit à lui-même et au petit cercle de prière qui existait déjà, pour supplier Jehova-Jiré.

La démarche ainsi faite ne fut pas d’une mince importance pour tous les intéressés. Un nombre considérable de croyants qui priaient vinrent désormais grossir la troupe des intercesseurs qui ne laissaient à Dieu aucun repos, ni jour ni nuit. Tout en ne cachant aucun fait sur la gêne où l’œuvre était réduite, M. Müller posa certains principes qui furent rappelés de temps à autre comme des lois immuables pour la conduite des affaires du Seigneur. Par exemple, il ne fallait rien acheter, quelle que fût l’extrémité, sans avoir en main l’argent pour le payer ; et pourtant ce devait être un principe tout aussi arrêté que les enfants ne manqueraient de rien de nécessaire ; car mieux valait que l’œuvre cessât, et que les orphelins fussent renvoyés, que de les garder dans un foyer qui n’en eût que le nom, où ils souffriraient réellement de la faim ou de la nudité.

De plus, rien ne devait jamais être révélé aux gens du dehors des besoins existants, de peur qu’on n’y vît un appel à l’aide ; l’unique recours devait être le Dieu vivant. On rappelait souvent aux aides que le but suprême des institutions fondées à Bristol était de prouver la fidélité de Dieu et la parfaite sûreté qu’il y a à se confier uniquement en ses promesses ; la jalousie pour sa gloire devait donc réprimer tout penchant à regarder à l’homme pour être secouru. On les suppliait en outre instamment de vivre, de jour en jour et d’heure en heure, dans une communion avec Dieu telle que leur propre incrédulité et leur désobéissance ne vinssent pas compromettre soit leur propre puissance dans la prière, soit l’accord nécessaire entre eux pour la supplication commune. Une seule note discordante peut empêcher l’harmonieuse symphonie de la prière unie, et nuire d’autant à l’agrément d’une telle prière devant Dieu.

Ainsi informés et instruits, ces collaborateurs dévoués affrontèrent la crise en connaissance de cause, avec le fondateur bien-aimé de l’œuvre des orphelins. Si, lorsqu’il n’y avait pas de fonds, il ne fallait ni s’appuyer sur l’homme, ni contracter de dette, sans pourtant laisser rien manquer, il était clair que le seul recours, la seule ressource, devait être de s’attendre au Dieu invisible ; et ainsi, dans ces détresses et dans chacune des crises qui suivirent, ils allèrent à lui seul. On ne dit jamais aux orphelins eux-mêmes qu’il y avait un besoin ; dans tous les cas, il fut pourvu à leurs besoins, sans qu’ils sussent comment. Le pot de farine pouvait être vide, il y avait toujours une poignée quand il le fallait, et la cruche d’huile n’était jamais épuisée au point qu’il n’en restât quelques gouttes pour humecter la poignée de farine. La famine et la sécheresse n’atteignirent jamais l’orphelinat de Bristol : les provisions pouvaient arriver lentement, et pour un jour seulement à la fois, mais, d’une manière ou d’une autre, quand le besoin était pressant et ne pouvait plus attendre, il y avait assez, même si c’était à peine assez pour y faire face.

Il faut ajouter ici, pour compléter cette partie du récit, qu’en août 1840 ce cercle de prière fut encore élargi : on admit dans l’intimité de sa communion et de ses supplications les frères et les sœurs qui travaillaient dans les écoles de jour, et l’on répéta à leur égard les mêmes recommandations solennelles de ne jamais trahir auprès des gens du dehors les crises qui pourraient survenir.

Faire part de l’état des affaires à une troupe d’aides tellement plus nombreuse apporta, à tous égards, une bénédiction plus grande, et tout particulièrement aux aides eux-mêmes. Leurs prières ardentes, croyantes, persévérantes furent ainsi suscitées, et Dieu seul sait combien les progrès de l’œuvre qui s’ensuivirent furent dus à leur foi, à leurs supplications et à leur renoncement. La connaissance pratique des nécessités de leur expérience commune fit naître un esprit de désintéressement qui inspira d’innombrables actes de sacrifice héroïque dont il n’existe aucun registre humain ni aucune histoire écrite, et qui ne pourront être connus que lorsque les pages du journal du Seigneur lui-même seront lues devant l’univers assemblé, au jour où les choses cachées seront mises en lumière. Depuis le départ de M. Müller, on a appris quelle large part des dons reçus doit lui être attribuée ; mais il n’existe aucun moyen d’évaluer le montant total des dons secrets de ses collaborateurs dans ce cercle sacré de prière.

Nous savons cependant que M. Müller ne fut pas le seul donateur à se renoncer, bien qu’il puisse marcher à la tête de la troupe. Ses vrais compagnons de joug renversèrent la situation plus d’une fois par leurs propres offrandes, petites mais coûteuses ! Dieu se servit d’eux comme d’instruments pour soulager le dénuement présent par leurs dons, car leur pauvreté profonde produisit avec abondance de riches libéralités. L’argent qu’ils donnaient était parfois comme les deux pites de la veuve : tout ce qu’ils avaient pour vivre ; et non seulement le dernier penny, mais des parures, des bijoux, des souvenirs de famille, des trésors longtemps gardés et chéris, comme le vase d’albâtre plein de parfum qui fut brisé aux pieds de Jésus, furent déposés sur l’autel de Dieu en sacrifice volontaire. Ils donnaient tout ce dont ils pouvaient se passer, et souvent ce dont ils pouvaient à peine se passer, afin qu’il y eût de la nourriture dans la maison de Dieu, et que ses petits ne manquassent ni de pain ni d’aucune autre provision nécessaire. Dans un sens sublime, cette œuvre n’était pas celle de M. Müller seulement, mais aussi la leur, à eux qui prenaient part avec lui aux prières et aux larmes, aux soucis et aux labeurs, aux renoncements et aux offrandes de soi-même, par lesquels Dieu voulut faire avancer ses desseins envers ces petits abandonnés sans foyer ! C’est en donnant ainsi que tous ces aides trouvèrent aussi, dans la prière, une puissance, une assurance et une bénédiction nouvelles ; car, comme le dit l’un d’eux, il sentait qu’il ne serait guère « droit de prier s’il ne donnait pas ce qu’il avait ».*

* Récit, 1 : 246.

Les aides, ainsi admis dans la confiance de M. Müller, entrèrent dans une sympathie plus active avec lui et avec l’œuvre, et participèrent de plus en plus au même esprit. Quelques exemples et quelques faits de ce genre ont trouvé place dans son journal.

Un monsieur et quelques dames, visitant les maisons des orphelins, virent le grand nombre de petits dont il fallait prendre soin. L’une des dames dit à la directrice de la maison des garçons : « Évidemment, vous ne pouvez pas faire marcher ces établissements sans une bonne réserve de fonds » ; et le monsieur ajouta : « Avez-vous une bonne réserve ? » La tranquille réponse fut : « Nos fonds sont déposés dans une banque qui ne peut pas faire faillite. » Cette réponse fit venir les larmes aux yeux de la dame, et cinq livres de la poche du monsieur, don des plus opportuns, car il n’y avait pas un seul penny en caisse à ce moment-là.

De tels compagnons d’œuvre, qui ne demandaient rien pour eux-mêmes, mais regardaient joyeusement au Seigneur pour leurs propres besoins, et se dessaisissaient volontiers de leur argent ou de leurs biens à l’heure du besoin, remplirent le cœur de M. Müller de louange envers Dieu, et soutinrent ses mains, comme Aaron et Hur soutinrent celles de Moïse, jusqu’au coucher du soleil de sa vie. Pendant toutes les années de sa direction, ils furent le principal appui humain de sa foi et de son courage. Ils se réunissaient avec lui chaque jour pour prier, gardaient fidèlement entre eux les secrets de l’œuvre du Seigneur dans les grandes épreuves de la foi ; et, quand venait l’heure du triomphe, ils estimaient que c’était à la fois un devoir et un privilège de publier leur délivrance dans le rapport annuel, de se glorifier en Dieu, afin que tous les hommes connussent son amour et sa fidélité et lui rendissent gloire.

De temps à autre, à propos de l’administration de l’œuvre, surgirent diverses questions qui touchent plus largement à toutes les branches du service chrétien, car leur solution relève de ce qu’on pourrait appeler la morale et l’économie de l’œuvre du Seigneur. Nous pouvons jeter un coup d’œil sur quelques-unes d’entre elles.

Puisque le Seigneur agissait envers eux au jour le jour, il parut évident qu’ils devaient vivre au jour le jour. On ne devait laisser s’accumuler aucune dette, pas même celles qui naîtraient naturellement des fournitures ordinaires de chaque semaine en pain, en lait, etc. À partir du milieu de septembre 1838, il fut donc décidé que tout article acheté serait payé sur-le-champ.

D’autre part, le loyer venait à échéance par montants fixes et à des dates fixes. Ce besoin n’était donc pas imprévu, et, considéré sous un certain angle, le loyer était dû chaque jour ou chaque semaine, bien qu’il ne fût perçu qu’à des intervalles plus longs. Le principe ayant été posé qu’on ne contracterait aucune dette, on estima qu’il impliquait de mettre de côté chaque jour, ou du moins chaque semaine, la somme due pour le loyer, même si elle n’était pas encore exigible. Cette règle fut désormais adoptée, étant bien entendu que l’argent ainsi mis de côté était consacré à cette fin, et qu’on ne devait pas y puiser, fût-ce temporairement, pour aucune autre.

Malgré tant de scrupule et de constance, l’épreuve de la foi et de la patience continua. L’argent n’arrivait que par petites sommes, et à peine assez, avec la plus stricte économie, pour faire face aux besoins de chaque jour. L’horizon était souvent des plus sombres et l’avenir des plus menaçants ; mais jamais un besoin réel ne manqua d’être comblé : et ainsi la louange se mêlait continuellement à la prière, l’encens de l’action de grâces parfumant la flamme de la supplication. On ne pouvait douter de la puissance et de l’amour de Dieu qui intervenaient ainsi, et, en fait, ces faits indiscutables faisaient d’autant plus d’impression que le secours venait si souvent à l’heure de l’extrémité, et exactement sous la forme ou dans la mesure voulues. Avant que les provisions ne fussent entièrement épuisées, il en venait de nouvelles, ou l’argent pour en acheter, de sorte que toutes ces bouches furent toujours nourries et tous ces corps toujours vêtus.

Vivre à la hauteur de tels principes n’était pas possible sans une foi tenue dans un exercice constant et vivant. Par exemple, dans les derniers mois de 1838, Dieu sembla les soumettre à dessein à une rude épreuve, pour voir s’ils se confiaient vraiment en lui seul. L’œuvre des orphelins était dans une gêne continuelle : par moments, les directrices des trois maisons n’avaient pas un seul demi-penny entre les mains. Mais non seulement on ne laissa jamais rien transpirer de ces faits, ni jamais rien laisser entrevoir aux gens du dehors de l’extrême besoin, mais même ceux qui s’informaient dans l’intention d’aider n’en furent pas instruits.

Un soir, un frère se hasarda à demander quel serait le solde lors de l’arrêté des prochains comptes, et s’il serait aussi favorable aux orphelins que lors de l’établissement du bilan précédent. La réponse calme mais évasive de M. Müller fut : « Il sera aussi grand qu’il plaira au Seigneur. » Ce n’était pas là une impolitesse voulue. En dire davantage eût été se détourner de l’unique Aide pour adresser à l’homme un appel, au moins indirect ; et l’on évitait soigneusement chacun de ces pièges, de peur de perdre de vue le seul grand but : prouver à tous les hommes qu’on peut en toute sûreté se confier uniquement dans le Dieu vivant.

Tout en reconnaissant la rigueur des détresses où toute l’œuvre de l’Institution pour la connaissance des Écritures fut souvent réduite, M. Müller prend soin d’assurer ses lecteurs que ces détresses ne le surprirent jamais, et que ses attentes au sujet des fonds ne furent pas déçues, bien au contraire. Il s’était attendu à de grandes extrémités, comme à une condition essentielle de son plein témoignage à un Dieu qui exauce la prière. La main toute-puissante ne peut jamais être clairement vue tant qu’on cherche un secours humain ou qu’on en aperçoit un. Il nous faut nous détourner absolument de tout le reste si nous voulons nous tourner pleinement vers le Dieu vivant. La délivrance n’est éclatante qu’à proportion de la gravité du danger, et elle est le plus significative lorsque, sans Dieu, nous sommes face au désespoir absolu. Aussi le but précis pour lequel toute l’œuvre avait été principalement entreprise ne pouvait-il être atteint qu’à travers de telles conditions d’extrémité, et de telles expériences d’intervention divine dans l’extrémité.

Certains, qui n’ont connu que peu de chose de l’histoire intérieure de l’œuvre des orphelins, ont tout naturellement expliqué la régularité des ressources en supposant que les déclarations publiques faites à son sujet, de vive voix, et surtout par écrit dans les rapports annuels imprimés, constituaient des appels à l’aide. L’incrédulité voudrait interpréter toutes les œuvres de Dieu, si merveilleuses soient-elles, par des « lois naturelles », et l’esprit charnel, refusant de voir dans aucune des manifestations de la puissance de Dieu l’action d’une force surnaturelle, s’obstine à expliquer ainsi tous les « miracles de la prière ».

Sans doute des cœurs humains et compatissants ont-ils été vivement émus par les voies remarquables par lesquelles Dieu a pourvu jour après jour aux besoins de tous ces orphelins, ainsi qu’à ceux des autres branches de l’œuvre de l’Institution pour la connaissance des Écritures ; et des âmes croyantes ont été attirées dans une sympathie aimante et cordiale envers une œuvre conduite de cette manière, et ont été amenées à lui venir en aide. C’est un fait bien connu que Dieu s’est servi de ces rapports annuels pour produire précisément de tels résultats. Il n’en reste pas moins vrai que ces rapports ne furent jamais conçus ni publiés comme des appels à l’aide, et qu’on ne compta jamais sur eux pour obtenir un secours opportun. Il est indéniable aussi que, si fréquente qu’ait été leur publication, si large leur diffusion ou si grande leur influence, la régularité et l’abondance des ressources pour tous les besoins doivent s’expliquer d’une autre manière.

Bien souvent, quelques jours seulement après la tenue de réunions publiques ou la publication de rapports imprimés, les fonds tombèrent au plus bas. M. Müller et ses aides furent singulièrement gardés de tout appui excessif sur de tels appels indirects, et demandèrent souvent et expressément à Dieu de ne jamais être livrés à attendre un afflux de ressources par de tels canaux. Pour bien des raisons, les voies du Seigneur à leur égard furent rendues publiques, le but principal de cette publicité étant toujours un témoignage à la fidélité de Dieu. Ce grand but, M. Müller le maintint toujours au premier plan, espérant et priant que, par de tels récits et de telles révélations de la fidélité de Dieu à ses promesses, et de la manière dont il répondait à chaque besoin nouveau, son serviteur pût éveiller, vivifier et stimuler la foi en lui comme le Dieu vivant. Il suffit de lire ces rapports pour remarquer l’absence frappante de tout appel au secours humain, ou de toute tentative d’exciter la pitié, la sympathie et la compassion envers les orphelins. Le fond de chaque rapport est d’amener le lecteur à se reposer entièrement sur Dieu, à sentir et voir combien l’Éternel est bon, et à découvrir par lui-même combien sont heureux tous ceux qui se confient en lui. Ce n’est qu’à la lumière de ce but suprême que l’on peut lire avec intelligence, et comprendre, ces récits d’une vie de foi.

À l’automne de 1839, la faiblesse physique l’obligea de nouveau à suspendre pour un temps ses travaux actifs, et M. Müller se rendit à Trowbridge et à Exeter, à Teignmouth et à Plymouth. Dieu avait pour lui de précieuses leçons, qu’il ne pouvait mieux enseigner qu’à l’école de l’affliction.

Pendant son séjour à Plymouth, M. Müller sentit de nouveau le besoin de se lever tôt pour se consacrer à la communion avec Dieu. À Halle, il avait été matinal, poussé par le zèle d’exceller dans ses études. Plus tard, lorsque sa tête fragile et ses nerfs affaiblis semblèrent exiger davantage de sommeil, il jugea que, même en se levant tard, la journée serait assez longue pour épuiser son petit fonds de forces ; et ainsi il resta souvent au lit jusqu’à six heures, ou même sept, au lieu de se lever à quatre, et, après le dîner, il faisait un somme d’un quart d’heure. Mais il prit peu à peu conscience qu’il perdait de sa vigueur spirituelle, et que la santé de son âme déclinait sous ce nouveau régime. Le travail le pressait désormais au point de l’empêcher de lire comme il convenait la Parole et de lui ravir le loisir de la prière secrète.

Une « remarque fortuite » (il n’y a pas de hasard dans la vie d’un croyant !), faite par le frère chez qui il demeurait à Plymouth, l’impressionna vivement. Parlant des sacrifices du Lévitique, ce frère dit que, de même que les déchets des animaux n’étaient jamais offerts sur l’autel, mais seulement les meilleures parties et la graisse, de même le meilleur de notre temps et de nos forces, les meilleures heures de notre journée, devraient être tout particulièrement données au Seigneur dans l’adoration et la communion. George Müller médita beaucoup là-dessus, et résolut, même au risque de nuire à sa santé, de ne plus passer ses meilleures heures au lit. Dès lors, il ne s’accorda plus que sept heures de sommeil, et renonça à son repos d’après le dîner. Cette reprise de l’habitude de se lever tôt lui assura de longs moments d’entretien ininterrompu avec Dieu, dans la prière et la méditation des Écritures, avant le déjeuner et les diverses interruptions inévitables qui suivaient. Il se trouva, physiquement, non pas plus mal mais mieux, et acquit la conviction que rester plus longtemps au lit comme auparavant aurait entretenu la faiblesse de ses nerfs ; et, quant à la vie spirituelle, il lui vint, de cette attente de Dieu pendant que d’autres dormaient, une vitalité et une vigueur si nouvelles, que cela demeura l’habitude de toute la suite de sa vie.

En novembre 1839, alors que les besoins étaient de nouveau grands et les ressources très maigres, il fut gardé dans la paix : « Je ne regardais pas, dit-il, au peu que nous avions en main, mais à la plénitude de Dieu. »

Il avait pour règle de se dépouiller de tout ce qu’il possédait, afin d’en appeler avec plus de hardiesse au secours d’en haut. Tous les objets superflus étaient vendus si l’on trouvait à les vendre. Mais ce qui était utile à l’œuvre du Seigneur, il ne le comptait pas pour superflu, et n’estimait pas juste de le vendre, puisque le Père connaissait ce besoin. L’un de ses compagnons d’œuvre avait offert sa montre de valeur en garantie du remboursement de l’argent mis de côté pour le loyer, mais employé pour l’heure à autre chose ; pourtant ce moyen lui-même ne parut pas conforme à l’Écriture, car la montre pouvait être comptée parmi les objets nécessaires et utiles au service du Seigneur, et, si l’on renonçait entièrement à de tels expédients, la délivrance se manifesterait plus clairement comme venant du Seigneur. Et ainsi, l’un après l’autre, on mit de côté tous les recours qui pouvaient compromettre une pleine confiance et une dépendance exclusive envers le seul et unique Aide.

Quand la pauvreté de leurs ressources semblait le plus cruelle, M. Müller se consolait encore par la preuve quotidienne que Dieu n’avait pas oublié, et qu’il les nourrirait jour après jour du « pain qui leur était nécessaire ». Souvent il se disait : Si c’est un proverbe même du monde que « la nécessité de l’homme est l’occasion de Dieu », combien plus les chers enfants de Dieu peuvent-ils, dans leur grand besoin, regarder à lui pour qu’il fasse de leur extrémité le moment opportun de déployer son amour et sa puissance !

En février 1840, une nouvelle atteinte de mauvaise santé, jointe à une mission en Allemagne, conduisit M. Müller pour cinq semaines sur le continent. À Heimersleben, où il trouva son père affaibli par une toux sérieuse, les deux pièces où il passa le plus de temps à prier, à lire la Parole et à confesser le Seigneur étaient celles-là mêmes où, près de vingt ans auparavant, il avait passé le plus de temps en pécheur non réconcilié avec Dieu et avec les hommes. Plus tard, à Wolfenbüttel, il revit l’auberge d’où, en 1821, il s’était enfui en laissant des dettes. En prenant congé une fois encore de son père, il fut transpercé d’une vive angoisse, craignant que ce ne fût son dernier adieu ; son père montra alors une tendresse et une affection inaccoutumées, et il désirait de plus en plus ardemment le savoir en sûreté dans le Seigneur Jésus, ne s’appuyant plus sur une religiosité extérieure et formelle, et ne substituant plus la lecture des prières et de l’Écriture à une conformité intérieure à Christ. Ce fut bien leur dernière entrevue, car le père mourut le 30 mars de la même année.

Le but principal de ce voyage en Allemagne était d’envoyer de nouveaux missionnaires en Orient. À Sandersleben, M. Müller rencontra son ami M. Stahlschmidt, et trouva une petite troupe de disciples qui se réunissaient en secret pour échapper à la police. Ceux qui ont toujours respiré l’air de la liberté religieuse ne savent guère ce qu’était l’intolérance qui, dans ce pays chrétien de nom, étouffait toute liberté de culte. Onze ans auparavant, lorsque le domestique de M. Stahlschmidt était venu en ce lieu, il avait trouvé à peine un seul vrai disciple en dehors de son maître. Les premières réunions n’avaient compté, littéralement, que deux ou trois personnes, et, quand elles s’étaient un peu agrandies, M. Kroll avait été cité devant les magistrats et, comme les apôtres aux premiers jours de l’Église, il lui avait été défendu de parler en son nom. Mais, encore une fois comme ces mêmes disciples primitifs, croyant qu’il fallait obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, la petite troupe des croyants avait continué de se réunir, malgré des descentes de police si troublantes et des amendes gouvernementales si lourdes. Leurs assemblées étaient toutefois si secrètes qu’elles n’avaient ni lieu fixe ni heure régulière.

George Müller trouva ces croyants persécutés réunis dans la chambre d’un humble tisserand, où il n’y avait qu’une seule chaise. Les vingt-cinq ou trente personnes présentes se placèrent, assises ou debout, comme elles purent, dans le métier et autour, celui-ci occupant à lui seul la moitié de la place.

À Halberstadt, M. Müller trouva sept grandes églises protestantes sans un seul pasteur qui donnât des preuves d’une vraie conversion, et le petit nombre de vrais disciples qui s’y trouvaient avaient, eux aussi, défense de se réunir.

Quelques jours après son retour à Bristol, au terme de ces quelques semaines passées en Allemagne, et à un moment de grande détresse financière pour l’œuvre, il reçut d’un frère, qui avait souvent donné de l’argent auparavant, la lettre suivante :

« Avez-vous quelque besoin présent pour l’Institution dont vous avez la charge ? Je sais que vous ne demandez pas, si ce n’est à celui dont vous faites l’œuvre ; mais répondre quand on vous interroge semble autre chose, et une chose juste. J’ai une raison de désirer connaître l’état présent de vos ressources pour les objets que vous vous efforcez de servir, à savoir que, si vous n’en aviez pas besoin, d’autres branches de l’œuvre du Seigneur, ou d’autres membres du peuple du Seigneur, pourraient en avoir besoin. Veuillez donc me renseigner, et pour quel montant, c.-à-d. de quelle somme vous avez besoin en ce moment même, ou que vous pourriez employer utilement. »

Pour la plupart des hommes, même pour ceux qui poursuivent une œuvre de foi et de prière, une telle lettre aurait été pour le moins une tentation. Mais M. Müller ne chancela pas. Faire connaître, même à quelqu’un qui s’en informait, les besoins exacts de l’œuvre aurait comporté, selon lui, deux risques sérieux :

1. Cela détournerait ses propres yeux de Dieu vers l’homme ;

2. Cela détournerait l’esprit des saints de la dépendance à l’égard de lui seul.

Cet homme de Dieu avait tout misé sur une seule grande expérience : il s’était proposé de prouver que la prière qui n’a recours qu’à Dieu seul obtiendra du secours dans chaque crise, même quand la crise est inconnue de ceux de son peuple dont il se sert comme de moyens de soulagement et de secours.

À ce moment-là, il ne restait en caisse, en tout et pour tout, que vingt-sept pence et demi pour faire face aux besoins de centaines d’orphelins. Telle fut néanmoins la réponse à la lettre :

« Tout en vous remerciant de votre amour, et tout en reconnaissant avec vous qu’en général il y a une différence entre demander de l’argent et répondre quand on est interrogé, je ne me sens pas libre, dans notre cas, de parler de l’état de nos fonds, car le but premier de l’œuvre qui est entre mes mains est d’amener ceux qui sont faibles dans la foi à voir qu’il y a de la réalité à traiter avec Dieu seul. »

Fidèle à sa position, à peine la réponse fut-elle mise à la poste que la requête montait vers le Dieu vivant : « Seigneur, tu sais que c’est à cause de toi que je n’ai pas parlé à ce frère de nos besoins. Maintenant, Seigneur, montre de nouveau qu’il y a de la réalité à ne parler de nos besoins qu’à toi seul, et parle donc à ce frère, afin qu’il nous vienne en aide. » En réponse, Dieu poussa ce frère qui s’était informé à envoyer cent livres, qui arrivèrent alors qu’il n’y avait pas un seul penny en caisse.

La confiance de la foi, longuement éprouvée, recevait une récompense croissante et se fortifiait par l’expérience. En juillet 1845, M. Müller rendit ce témoignage en passant en revue ces années mêmes d’épreuve :

« Bien que, depuis environ sept ans, nos fonds aient été si épuisés qu’il a été relativement rare d’avoir en caisse de quoi subvenir aux besoins des orphelins pendant trois jours de suite, je n’ai pourtant été éprouvé en esprit qu’une seule fois, et ce fut le 18 septembre 1838, lorsque, pour la première fois, le Seigneur sembla ne pas tenir compte de notre prière. Mais lorsqu’il envoya du secours à ce moment-là, et que je vis que c’était seulement pour l’épreuve de notre foi, et non parce qu’il avait abandonné l’œuvre, que nous avions été réduits si bas, mon âme fut si fortifiée et si encouragée que, depuis ce temps-là, non seulement il ne m’a pas été permis de me défier du Seigneur, mais je n’ai même pas été abattu dans la plus profonde pauvreté. »

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