Chapitre 12 · 28 min de lecture · 36 min d’écoute
La Parole de Dieu et la prière
L’HABITUDE à la fois révèle et forme l’homme, car elle est en même temps historique et prophétique : le miroir de l’homme tel qu’il est, et le moule de l’homme tel qu’il doit être. Il convient donc d’accorder ici une attention particulière aux deux habitudes marquées qui eurent principalement part à la formation de l’homme que nous étudions.
Au début de l’année 1838, il commença à lire cette troisième biographie qui, avec celles de Francke et de John Newton, exerça une influence si singulière sur sa propre vie—la Vie de George Whitefield, par Philip. L’histoire de la vie de l’ami des orphelins avait donné la première impulsion à son œuvre ; l’histoire de la vie du blasphémateur converti lui avait suggéré son récit des voies du Seigneur ; et maintenant l’histoire de la vie du grand évangéliste fut bénie de Dieu pour façonner l’ensemble de son caractère, et donner une puissance nouvelle à sa prédication et à son ministère plus large auprès des âmes. Ces trois biographies réunies ont probablement agi sur toute la vie intérieure et extérieure de George Müller plus qu’aucun autre volume, à l’exception du Livre de Dieu, et Dieu les avait sagement disposées pour concourir à un si heureux résultat. L’exemple de Francke l’incita à la foi dans la prière et à une œuvre qui ne dépendait que de Dieu. Le témoignage de Newton à la grâce le conduisit à rendre témoignage au même amour souverain et à la même miséricorde, tels qu’ils s’étaient manifestés dans son propre cas. L’expérience de Whitefield lui inspira une plus grande fidélité et une plus grande ardeur dans la prédication de la Parole, et une plus grande confiance dans la puissance de l’Esprit qui oint.
Une impression surtout se grava profondément dans l’esprit et le cœur de M. Müller : le succès sans égal de Whitefield dans ses travaux d’évangéliste remontait manifestement à deux causes, dont il ne pouvait être séparé, en étant l’effet direct ; à savoir, son esprit de prière peu commun, et son habitude de lire la Bible à genoux.
Le grand évangéliste du siècle dernier avait appris cette première leçon du service : son propre néant et sa propre impuissance absolus ; il savait qu’il n’était rien et ne pouvait rien faire sans Dieu. Il ne pouvait ni comprendre la Parole pour lui-même, ni la traduire dans sa propre vie, ni l’appliquer avec puissance à d’autres, à moins que le Saint-Esprit ne devînt pour lui à la fois discernement et onction. De là son succès ; il était rempli de l’Esprit : et cela seul explique à la fois la qualité et la quantité de ses travaux. Il mourut en 1770, dans la cinquante-sixième année de son âge, après avoir prêché son premier sermon à Gloucester en 1736. Pendant ces trente-quatre années, ses travaux avaient été incessants et infatigables. Au cours de ses voyages en Amérique, il prêcha cent soixante-quinze fois en soixante-quinze jours, tout en parcourant, dans les lentes voitures de ce temps-là, plus de huit cents milles. Quand sa santé déclina et qu’on le mit à la « ration réduite », celle-ci était encore d’un sermon chaque jour de semaine et trois le dimanche. Il y avait d’ailleurs dans sa prédication un charme indicible qui tenait trente mille auditeurs comme à demi suspendus à ses lèvres sur le Common de Boston, et faisait couler les larmes sur les visages noircis de suie des mineurs de Kingswood.
La passion de l’âme de George Müller était de connaître pleinement les secrets de la victoire auprès de Dieu et auprès des hommes. La vie de George Whitefield lui fit sentir vivement cette vérité, que Dieu seul pouvait créer en lui un saint zèle pour gagner les âmes, et le qualifier pour une œuvre aussi divine en lui communiquant pour les perdus une compassion qui deviendrait une passion dévorante pour leur salut. Et—qu’on le remarque bien, comme un autre secret de cette vie de service—il se mit alors lui-même à lire la Parole de Dieu à genoux, et trouva souvent, des heures durant, une grande bénédiction dans cette méditation et cette prière sur un seul psaume ou un seul chapitre.
Arrêtons-nous ici pour nous demander quel profit il peut y avoir à lire et à sonder ainsi les Écritures dans un esprit de prière, dans l’attitude même de la prière. L’ayant essayé nous-mêmes, nous pouvons ajouter notre humble témoignage à sa valeur.
Tout d’abord, cette habitude est un rappel et une reconnaissance constants du besoin d’un enseignement spirituel pour comprendre les saints Oracles. Aucun lecteur de la Parole de Dieu ne peut ainsi s’incliner devant Dieu et devant son livre ouvert sans éprouver un respect nouveau pour les Écritures, et un sentiment de dépendance envers leur Auteur pour pénétrer leurs mystères. L’attitude de l’adoration suggère naturellement la sobriété d’esprit et un profond sérieux, et bannit la frivolité. Traiter ce Livre avec légèreté ou irrévérence serait doublement profane lorsqu’on est dans la posture de la prière.
Ensuite, une telle habitude conduit naturellement à s’examiner soi-même et à comparer la vie réelle avec l’exemple et le modèle que montre la Parole. Le précepte oblige la pratique à se laisser voir à la lumière de son enseignement ; le commandement somme la conduite de comparaître pour être examinée. La prière, qu’elle soit exprimée ou non, sera inévitablement :
« Sonde-moi, ô Dieu, et connais mon cœur! Éprouve-moi, et connais mes pensées! Regarde si je suis sur une mauvaise voie, Et conduis-moi sur la voie de l’éternité! » (Psaume 139:23, 24.)
Les paroles lues avec un tel respect se traduiront dans la vie, et façonneront le caractère à l’image de Dieu. « Contemplant comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, comme par le Seigneur, l’Esprit. »*
* 2 Cor. 3:18.
Mais le plus grand avantage sera peut-être que les saintes Écritures suggéreront ainsi les mots mêmes qui deviennent le langage de la prière. « Nous ne savons pas ce qu’il nous convient de demander dans nos prières »—ni quoi demander, ni comment prier. Mais voici le langage même que l’Esprit a inspiré, et, si notre prière est façonnée sur le modèle de son enseignement, comment pourrions-nous nous égarer ? Voici notre liturgie et nos litanies données de Dieu—un livre de prières divin. Nous avons ici les promesses, les préceptes, les avertissements et les conseils de Dieu, sans parler de toutes les prières littérales, inspirées par l’Esprit, qui s’y trouvent ; et, à mesure que nous les méditons, nos prières prennent leur forme dans ce moule. Nous changeons le précepte et la promesse, l’avertissement et le conseil en supplication, avec l’assurance que nous ne pouvons rien demander qui ne soit selon sa volonté,* puisque nous changeons sa propre parole en prière.
* 1 Jean 5:13.
C’est ce que M. Müller éprouva. En méditant Hébreux 13:8 : « Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui, et éternellement », et en le changeant en prière, il supplia Dieu, avec l’assurance que sa prière était déjà exaucée, que, comme Jésus avait déjà, dans son amour et sa puissance, fourni tout le nécessaire, il continuât de pourvoir de même, dans le même amour et la même puissance immuables. Et ainsi une promesse se changea non seulement en prière, mais en prophétie—en assurance de bénédiction—et un fleuve de joie se répandit aussitôt dans son âme et la traversa.
L’habitude de prier à genoux, la Parole ouverte devant soi, a donc un avantage qu’il est difficile d’exprimer : elle fournit une voie sacrée pour s’approcher de Dieu. Les Écritures inspirées sont le véhicule par lequel l’Esprit nous communique la connaissance de la volonté de Dieu. Si nous nous représentons Dieu d’un côté et l’homme de l’autre, la Parole de Dieu est le moyen par lequel Dieu transmet à l’homme sa propre pensée et son propre cœur. Elle devient donc la voie par laquelle Dieu s’approche de nous, une voie préparée à cet effet par l’Esprit, et, comme telle, indiciblement sacrée. Quand donc le croyant se sert de la Parole de Dieu comme d’un guide pour déterminer à la fois l’esprit et le langage de sa prière, il renverse le processus de la révélation divine, et emploie la voie par laquelle Dieu s’approche de lui comme la voie par laquelle lui-même s’approche de Dieu. Comment un tel usage de la Parole de Dieu pourrait-il ne pas aider et fortifier la vie spirituelle ? Quel moyen, quelle voie d’approche pourrait assurer aussi bien à l’âme qui prie à la fois une disposition agréable à Dieu et un langage enseigné par le Saint-Esprit ? Si la première chose n’est pas de prier mais d’écouter, c’est là assurément écouter Dieu nous parler, afin que nous sachions comment lui parler.
Ce furent de telles habitudes de vie, et non des sentiments impulsifs ni des dispositions passagères, qui firent de cet homme de Dieu ce qu’il fut, et le fortifièrent pour élever les mains au nom de Dieu, s’attacher à lui de toute son âme et se réjouir en lui.* Même sa douloureuse affliction, vue à la lumière d’une telle prière—une prière elle-même éclairée par la Parole de Dieu—devint rayonnante ; et son âme fut amenée à cet état où il faisait tellement ses délices de la volonté de Dieu qu’il pouvait dire du fond du cœur qu’il ne voudrait pas que sa maladie lui fût ôtée avant que Dieu eût opéré par elle la bénédiction qu’elle devait apporter. Et quand son acquiescement à la volonté de Dieu fut ainsi devenu complet, il sentit d’instinct qu’il serait bientôt rendu à la santé.
* Psaume 63:5, 9, 12.
Par la suite, en lisant Proverbes 3:5-12, il fut frappé par ces mots : « Ne te lasse pas non plus de sa correction. » Il sentit que, s’il ne lui avait pas été permis de « mépriser la correction de l’Éternel », il avait parfois été quelque peu « lassé de sa correction », et il éleva la prière de pouvoir la supporter avec assez de patience pour ne ni défaillir ni se lasser sous elle, jusqu’à ce que son but fût pleinement atteint.
Fréquents furent les exemples de cette habitude de changer les promesses en prières, en appliquant aussitôt à lui-même la vérité qui lui était ainsi dévoilée. Par exemple, après une longue méditation sur le premier verset du psaume 65, « O toi, qui écoutes la prière », il présenta aussitôt certaines requêtes précises, qu’il consigna par écrit. Cette pratique de mettre par écrit des requêtes précises, pour s’y reporter dans la suite, a une influence bénie sur l’habitude de la prière. Elle assure à nos supplications une forme pratique et exacte, grave dans l’esprit et dans la mémoire ce qui est ainsi demandé à Dieu, et conduit naturellement à noter les réponses quand elles sont données, de sorte que nous accumulons dans notre propre expérience les preuves que Dieu est pour nous, personnellement, un Dieu qui exauce la prière ; par là l’incrédulité est reprise et l’insistance encouragée.
En cette occasion, huit requêtes précises sont consignées, avec la conviction solennelle que, ayant demandé conformément à la Parole et à la volonté de Dieu, et au nom de Jésus, il a auprès de lui cette assurance qu’il l’écoute, et qu’il possède les choses qu’il lui a ainsi demandées.* Il écrit :
* 1 Jean 5:13.
« Je crois qu’il m’a exaucé. Je crois qu’il manifestera en son temps qu’il m’a exaucé ; et j’ai consigné ici mes requêtes en ce quatorzième jour de janvier 1838, afin que, lorsque Dieu y aura répondu, il en reçoive par là gloire pour son nom. »
Le lecteur réfléchi ne peut manquer de voir en tout cela un homme de foi faible, qui nourrit et sustente sa confiance en Dieu afin que sa foi devienne forte. Il se sert de la promesse d’un Dieu qui exauce la prière comme d’un bâton pour soutenir la faiblesse dont il a conscience, afin de s’appuyer de tout son poids sur la Parole forte qui ne peut faillir. Il note le jour où il prend ainsi ce bâton en main, et les requêtes mêmes qui sont les fardeaux qu’il cherche à déposer sur Dieu, afin que son acte de remise soit d’autant plus complet et définitif. Dieu pourrait-il jamais déshonorer une telle confiance ?
Ce fut au cours de cette pieuse lecture à genoux que toute son âme fut, pour la première fois, profondément remuée par cette expression,
« LE PÈRE DES ORPHELINS. » (Psaume 68:6.)
Il vit là l’un de ces « noms » de l’Éternel qu’il révèle à son peuple pour l’amener à se confier en lui, selon qu’il est écrit au psaume 9:11 :
« Ceux qui connaissent ton nom se confient en toi. »
Ces quelques mots du psaume soixante-huitième devinrent un autre des textes de sa vie, l’une des pierres de fondement de toute son œuvre pour les orphelins. Voici ses propres paroles :
« Avec l’aide de Dieu, ce sera là mon argument devant lui, au sujet des orphelins, à l’heure du besoin. Il est leur Père, et il s’est donc engagé, pour ainsi dire, à pourvoir à leurs besoins ; et je n’ai qu’à lui rappeler le besoin de ces pauvres enfants pour qu’il y soit pourvu. »
C’est là changer les promesses de la Parole de Dieu non seulement en prière, mais en vie, en action, en service. Bénie fut l’heure où M. Müller apprit que l’un des noms que Dieu s’est choisis est « le père des orphelins » !
Porter de tels fardeaux eût été tout à fait impossible sans la foi en un tel Dieu. Aux remarques souvent répétées des visiteurs et des observateurs qui ne pouvaient comprendre le secret de sa paix, ni comment un homme qui avait tant d’enfants à vêtir et à nourrir pouvait porter de si accablants fardeaux de soucis, il faisait invariablement la même réponse : « Par la grâce de Dieu, ce n’est pas pour moi un sujet d’inquiétude. Ces enfants, il y a des années que je les ai remis au Seigneur. Toute l’œuvre est à lui, et il me convient d’être sans souci. Quels que soient les points où je suis en défaut, sur celui-ci je puis, par la grâce de Dieu, rejeter le fardeau sur mon Père céleste. »*
* Journal 1:285
Dans des dizaines de milliers de cas, ce titre particulier de Dieu, choisi par lui-même et par lui-même déclaré, devint pour M. Müller une révélation particulière de Dieu, adaptée à son besoin spécial. Les conséquences naturelles qui découlent d’un tel titre devinrent de puissants arguments dans la prière, et autant de reproches à toute incrédulité. Ainsi, au début de son œuvre pour les orphelins, la Parole de Dieu plaça sous ses pieds le roc d’une confiance qui l’assurait qu’il pouvait compter sur le Père tout-puissant pour soutenir l’œuvre. Et, à mesure que les sollicitudes de l’œuvre pesaient sur lui de plus en plus lourdement, il rejetait les fardeaux qu’il ne pouvait porter sur celui qui, avant que George Müller fût né, était le Père des orphelins.
Vers ce temps-là, nous rencontrons d’autres signes du combat qui se livrait dans l’âme même de M. Müller. Il ne pouvait fermer les yeux sur le manque de zèle dans la prière et de ferveur d’esprit qui, par moments, semblait lui ravir à la fois la paix et la puissance. Et nous remarquons qu’il fit, comme tant de saints, l’expérience du paradoxe de la vie spirituelle. Il voyait qu’« une telle ferveur d’esprit est entièrement un don de Dieu », et pourtant il ajoute : « C’est à moi-même que je dois imputer de l’avoir perdue. » Il ne poussa pas la souveraineté divine jusqu’à un fatalisme aveugle, comme tant d’autres le font. Il voyait que Dieu doit être souverain dans ses dons, et que pourtant l’homme doit être libre de les recevoir ou de les rejeter. Il admettait le mystère sans tenter de concilier l’apparente contradiction. Il confesse aussi que le même livre, la Vie de Whitefield par Philip, dont Dieu s’était servi pour allumer de tels feux nouveaux sur l’autel de son cœur, avait aussi servi à Satan pour le tenter de négliger, à cause de lui, l’étude méthodique du plus grand des livres.
Ainsi, à chaque pas, la vie de George Müller est pleine à la fois d’encouragements et d’avertissements pour ses condisciples. Loin de Bristol, il écrivit en février 1838 aux saints de cette ville une lettre affectueuse, qui est une autre révélation du cœur de l’homme. Il y fait mention avec reconnaissance des miséricordes de Dieu envers lui, en particulier de sa douceur, de sa longanimité et de sa fidélité, et des leçons que l’affliction lui avait enseignées. La lettre montre clairement que beaucoup de douceur se mêle à la coupe de la souffrance, et que nous n’apprécions pas nos privilèges à leur juste valeur tant que nous n’en avons pas été privés pour un temps. Il mentionne en particulier comment la prière secrète, même lorsque la lecture, la conversation ou la prière avec d’autres lui étaient un fardeau, soulageait toujours sa tête. L’entretien avec le Père était en tout temps une source indispensable de rafraîchissement et de bénédiction. Comme le dit J. Hudson Taylor : « Satan, l’Entraveur, peut bien élever une barrière autour de nous, mais il ne peut jamais nous enfermer sous un toit, de sorte que nous ne puissions plus lever les yeux. » M. Müller donne aussi une indication précieuse, qui a déjà été utile à bien des saints affligés : il découvrit qu’il pouvait aider par la prière à livrer les combats du Seigneur, même lorsqu’il ne le pouvait par la prédication. Après une courte visite en Allemagne, en partie pour sa santé et en partie dans des buts missionnaires, et après plus de vingt-deux semaines de retraite loin de ses devoirs publics ordinaires, sa tête allait beaucoup mieux, mais sa santé mentale ne lui permettait qu’environ trois heures de travail par jour. En Allemagne, il avait revu son père et son frère aîné, et leur avait parlé de leur salut. À son père, ses paroles apportèrent une bénédiction apparente, car il sembla du moins sentir qu’il lui manquait la seule chose nécessaire. La séparation lui fut d’autant plus douloureuse qu’il y avait si peu d’espoir qu’ils se revissent sur la terre.
En mai, il prit de nouveau part aux services publics à Bristol, une période de six mois s’étant écoulée depuis qu’il l’avait fait pour la dernière fois. Sa tête était encore faible, mais il ne semblait y avoir aucune perte de ses facultés mentales.
Environ trois mois après son séjour en Allemagne, une partie des fruits de sa visite fut recueillie, car douze frères et trois sœurs s’embarquèrent pour les Indes orientales.
Le 13 juin 1838, Mme Müller mit au monde un enfant mort-né,—nouvelle déception pour leur cœur de parents,—et pendant plus de quinze jours sa vie fut en balance. Mais une fois encore la prière l’emporta pour elle, et ses jours furent prolongés.
Un mois plus tard, une autre épreuve de foi les attendait dans l’œuvre des orphelins. Un an auparavant, il y avait en caisse sept cent quatre-vingts livres ; cette somme était maintenant réduite au trente-neuvième—vingt livres. M. et Mme Müller, avec M. Craik et un autre frère, attaché à la maison des garçons, étaient les quatre seules personnes à qui il fût permis de connaître le bas état des fonds ; et ils se livrèrent ensemble à la prière. Et qu’on remarque bien que M. Müller atteste que sa propre foi fut gardée plus forte encore que lorsque la somme plus importante était en caisse un an auparavant ; et cette foi n’était pas une simple illusion, car, bien que les ressources fussent si basses et qu’il fallût sous peu trente livres, on fit savoir que sept autres enfants pouvaient entrer, et l’on se proposa en outre d’annoncer que l’on était prêt à en recevoir cinq autres !
L’heure de l’épreuve était venue, mais n’était pas passée. Moins de deux mois plus tard, les ressources baissèrent tellement qu’il fallait que le Seigneur donnât au jour le jour et presque d’heure en heure pour que l’on pût faire face aux besoins. En réponse à la prière pour obtenir du secours, Dieu semblait dire : « Mon heure n’est pas encore venue. » Il faudrait sous peu bien des livres, et il n’y avait pas un penny en caisse pour y pourvoir. Lorsqu’un jour il arriva un peu plus de quatre livres, M. Müller eut cette pensée : « Pourquoi ne pas mettre de côté trois livres en vue du besoin qui s’annonce ? » Mais aussitôt il se souvint qu’il est écrit : « A CHAQUE JOUR SUFFIT SA PEINE. »* Il se jeta sans hésiter sur Dieu, et versa la somme entière pour des traitements alors échus, se retrouvant de nouveau sans un sou.
* Matt. 6:34.
À cette époque, M. Craik fut conduit à prêcher sur Abraham, d’après Genèse 12, en mettant en relief deux faits : premièrement, que tant qu’il agit par la foi et marcha dans la volonté de Dieu, tout alla bien ; mais, secondement, que dans la mesure où il se défia du Seigneur et lui désobéit, tout aboutit à l’échec. M. Müller entendit ce sermon et se l’appliqua consciencieusement. Il en tira deux conclusions des plus pratiques, qu’il eut amplement l’occasion de mettre en pratique :
Premièrement, qu’il ne devait s’engager dans aucun chemin détourné ni dans aucun sentier de son invention pour sortir d’une crise ;
Et, secondement, que dans la mesure même où il lui avait été donné d’honorer Dieu et d’apporter quelque gloire à son nom en se confiant en lui, il était en danger de le déshonorer.
Après lui avoir enseigné ces vérités bénies, le Seigneur l’éprouva pour voir jusqu’où il s’y risquerait. Alors qu’il avait un si grand besoin d’argent pour l’œuvre des orphelins, il avait à la banque quelque deux cent vingt livres, qui lui avaient été confiées pour d’autres fins. Il aurait pu se servir de cet argent, du moins pour un temps, et soulager ainsi la détresse présente. La tentation de le faire était d’autant plus forte qu’il connaissait les donateurs, et les savait de généreux soutiens des orphelins ; et il n’avait qu’à leur expliquer dans quelle gêne il se trouvait, pour qu’ils consentent volontiers à toute affectation de leur don qu’il jugerait la meilleure ! La plupart des hommes auraient tranché sans hésiter ce nœud gordien de perplexité.
Il n’en fut pas ainsi de George Müller. Il vit aussitôt que ce serait là trouver par lui-même une issue à la difficulté, au lieu de s’attendre au Seigneur pour la délivrance. De plus, il vit aussi que ce serait prendre l’habitude de se fier à de tels expédients de son invention, ce qui, dans d’autres épreuves, le conduirait à agir de même, et entraverait ainsi la croissance de la foi. Nous employons ici l’italique, parce que se révèle là l’une des épreuves par lesquelles cet homme de foi fut éprouvé ; et nous voyons comment il s’en tint, avec constance et persévérance, au seul grand but de sa vie—démontrer à tous les hommes que se reposer uniquement sur la promesse d’un Dieu fidèle est le seul moyen de connaître par soi-même, et de prouver aux autres, sa fidélité.
En ce temps de besoin—type de bien d’autres—cet homme qui avait résolu de tout risquer sur la parole de promesse de Dieu se détourna des expédients douteux et des moyens de secours contestables pour plaider auprès de Dieu. Et il peut être bon de remarquer sa manière de plaider. Il employait l’argumentation dans la prière, et en ce temps-là il accumule onze raisons pour lesquelles Dieu devait envoyer du secours et en enverrait.
Cette méthode de la sainte argumentation—exposer notre cause devant Dieu, comme un avocat plaiderait devant un juge—n’est pas seulement un art presque perdu ; à beaucoup elle paraît même presque puérile. Et pourtant elle est abondamment enseignée et illustrée dans l’Écriture. Abraham, dans son plaidoyer pour Sodome, en est le premier grand exemple. Moïse excella dans cet art : dans bien des crises, il intercéda en faveur du peuple avec une habileté consommée, rangeant ses arguments comme un général en chef range ses bataillons. Élie sur le Carmel est un exemple frappant de la puissance de ce plaidoyer particulier. Quel saint zèle, quelle sainte jalousie pour Dieu ! Il est probable que, si nous avions des récits plus complets, nous trouverions que tous ceux qui ont plaidé auprès de Dieu, comme Noé, Job, Samuel, David, Daniel, Jérémie, Paul et Jacques, ont employé la même méthode.
Bien entendu, Dieu n’a pas besoin d’être convaincu : aucun argument ne peut lui rendre plus évidents les titres qu’ont les âmes confiantes à son intervention, titres fondés sur sa propre parole et confirmés par son serment. Et pourtant il veut être consulté, il veut qu’on argumente avec lui. C’est là sa manière de bénir. Il aime que nous exposions devant lui notre cause et ses propres promesses : il prend plaisir au plaidoyer bien ordonné, où l’argument s’ajoute à l’argument. Voyez comme le Seigneur Jésus-Christ loua l’argumentation persévérante de la femme cananéenne, qui, avec l’esprit de l’insistance, changea bel et bien son objection à lui en une raison. Il avait dit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens. »* « Oui, Seigneur, répondit-elle, mais les petits chiens, sous la table des maîtres, mangent les miettes qui tombent de la bouche des enfants ! » Quel triomphe de l’argumentation ! Elle prenait le Maître lui-même au mot, comme il voulait qu’elle le fît, et changeait la raison apparente qu’il avait de refuser en une raison d’accorder sa requête ! « Femme, ta foi est grande; qu’il te soit fait comme tu veux », dit-il—lui jetant ainsi, comme disait Luther, « les rênes sur le cou ».
* Cf. Matt. 7:6 ; 15:26, 27. Non pas κυνις, mais κυναριοις, le diminutif désignant les petits chiens familiers.
Ce cas est unique dans la Parole de Dieu, et c’est cet usage de l’argumentation dans la prière qui lui donne cette grandeur solitaire. Un seul autre cas lui est quelque peu parallèle,—celui du centenier de Capernaüm,* qui, lorsque notre Seigneur promit d’aller guérir son serviteur, fit valoir que cette venue n’était pas nécessaire, puisqu’il n’avait qu’à prononcer la parole de guérison. Et remarquez le fondement de son argument : si lui, un officier exerçant l’autorité et se soumettant lui-même à une autorité supérieure, obéissait à la parole de son supérieur et exigeait l’obéissance de son subordonné, combien plus le grand Médecin pouvait-il, en son absence, par une parole de commandement, mettre en œuvre la Puissance guérissante qui, en sa présence, obéissait à sa volonté ! De lui aussi notre Seigneur dit : « Même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi ! »
* Matt. 8:8.
Nous devons plaider notre cause auprès de Dieu, non pas, certes, pour le convaincre, mais pour nous convaincre nous-mêmes. En lui prouvant que, par sa propre parole, par son serment et par son caractère, il s’est engagé à intervenir, nous démontrons à notre propre foi qu’il nous a donné le droit de demander et de réclamer, et qu’il répondra à notre requête, parce qu’il ne peut se renier lui-même.
Il y a deux traits singulièrement beaux de la main du Saint-Esprit, où le droit d’exposer ainsi nos arguments devant Dieu est présenté au lecteur réfléchi. Dans Michée 7:20, nous lisons :
« Tu témoigneras de la fidélité à Jacob, De la bonté à Abraham, Comme tu l’as juré à nos pères aux jours d’autrefois. »
Remarquez la progression de la pensée. Ce qui était bonté envers Abraham devenait fidélité envers Jacob. Dieu n’était nullement tenu d’accorder les bénédictions de l’alliance ; aussi était-ce pour Abraham un simple acte de pure bonté ; mais, Dieu s’étant ainsi lié volontairement, Jacob pouvait réclamer comme un dû de sa fidélité ce qui pour Abraham avait été bonté. De même en 1 Jean 1:9 :
« Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité. »
Il est clair que le pardon et la purification ne sont pas à l’origine des questions de fidélité et de justice, mais de miséricorde et de grâce. Mais, dès que Dieu s’est ainsi engagé à pardonner et à purifier le pécheur repentant qui confesse et délaisse ses péchés,* ce qui était à l’origine grâce et miséricorde devient fidélité et justice ; car Dieu se doit à lui-même et doit à sa créature de tenir son propre engagement, et de combler l’attente légitime que sa propre assurance pleine de grâce a fait naître.
* Proverbes 28:13.
Ainsi nous n’avons pas seulement des exemples d’argumentation dans la prière, mais des concessions du Dieu vivant lui-même : quand nous avons sa parole à faire valoir, nous pouvons réclamer l’accomplissement de sa promesse en nous fondant non seulement sur sa miséricorde, mais sur sa vérité, sa fidélité et sa justice. De là la sainte hardiesse avec laquelle il nous est commandé de présenter notre requête au trône de la grâce. Dieu doit à sa fidélité de faire ce qu’il a promis, et à sa justice de ne pas exiger du pécheur une peine déjà portée à sa place par son propre Fils.
Aucun homme de sa génération, peut-être, n’a eu davantage coutume de plaider ainsi auprès de Dieu, à la manière de la sainte argumentation, que celui dont nous écrivons maintenant la vie. Il fut l’un de ces rares élus à qui il a été donné de faire revivre et de restaurer cet art perdu de plaider auprès de Dieu. Et si tous les disciples pouvaient apprendre cette bienheureuse leçon, quelle renaissance de la foi viendrait dans l’Église de Dieu !
George Müller amassait des raisons pour que Dieu intervînt. À mesure qu’il rencontrait des promesses, des déclarations autorisées de Dieu sur lui-même, des noms et des titres qu’il avait choisis pour exprimer et révéler sa vraie nature et sa volonté, des injonctions et des invitations qui donnaient au croyant le droit de prier et la hardiesse dans la supplication—à mesure qu’il voyait tout cela, fortifié et illustré par les exemples de prières victorieuses, il mettait ces arguments en réserve dans sa mémoire, puis, dans les occasions de grand besoin, il les en tirait et les étalait devant un Dieu qui exauce la prière. C’est d’une beauté touchante que de suivre cet humble homme de Dieu dans le lieu secret, et de l’y entendre répandre son âme en ces plaidoyers argumentés, comme s’il voulait exposer sa cause devant Dieu de manière à le convaincre qu’il devait intervenir pour sauver du déshonneur son propre nom et sa propre parole !
C’étaient ses orphelins, car ne s’était-il pas déclaré le Père des orphelins ? C’était son œuvre, car n’avait-il pas appelé son serviteur à faire sa volonté, et qu’était ce serviteur, sinon un instrument qui ne pouvait ni se préparer ni se manier lui-même ? La verge peut-elle se lever d’elle-même, la scie se mouvoir d’elle-même, le marteau frapper son propre coup, ou l’épée porter sa propre estocade ? Et si c’était là l’œuvre de Dieu, n’était-il pas tenu de prendre soin de sa propre œuvre ? Et tout cela n’avait-il pas été délibérément conçu et poursuivi pour sa propre gloire ? Et souffrirait-il que sa propre gloire fût ternie ? Sa propre parole n’avait-elle pas été donnée et confirmée par son serment, et Dieu pouvait-il permettre que sa promesse, ainsi jurée, fût déshonorée, fût-ce dans le moindre détail ? L’Église à demi croyante et le monde incrédule n’étaient-ils pas là à regarder, pour voir comment le Dieu vivant tiendrait sa propre assurance immuable, et fournirait-il un argument au sceptique et au moqueur ? Ne mettrait-il pas plutôt, ne devait-il pas plutôt mettre dans la bouche de ses saints de nouvelles preuves de sa fidélité, et fournir des arguments toujours plus nombreux pour réduire au silence la langue qui chicane et couvrir de confusion le disciple qui hésite ?*
* M. Müller raconte lui-même comment il plaida sa cause devant le Seigneur en ce temps-là. (Annexe F. Récit, vol. 1, 243, 244)
C’est à peu près ainsi que cet humble saint de Bristol plaida auprès de Dieu pendant plus de soixante ans, et qu’il l’emporta—comme le peut tout vrai croyant qui s’approche avec une même assurance du trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être secouru dans tous ses besoins. Combien peu d’entre nous peuvent chanter sincèrement :
Je crois que Dieu répond à la prière, Toujours, partout, sur la terre entière ; Je puis jeter mon souci, Les fardeaux trop lourds pour moi ici, Sur le Dieu qui entend la prière. Mon âme n’a jamais à désespérer, Puisqu’il m’invite à oser Au lieu secret me retirer, Pour y prouver qu’il répond à la prière.
Chapitre 12 terminé
La Parole de Dieu et la prière