Chapitre 11 · 27 min de lecture · 35 min d’écoute
La croissance de la plante que Dieu a plantée
LE dernier grand pas par lequel M. Müller entra pleinement dans l’œuvre de sa vie fut la fondation de l’œuvre des orphelins, pas si important et si marquant que même les moindres détails qui y conduisirent revêtent une signification et un attrait singuliers.
En l’année 1835, le 20 novembre, alors qu’il prenait le thé chez une sœur chrétienne, il vit de nouveau un exemplaire de la vie de Francke. Depuis assez longtemps déjà, il songeait à des travaux semblables, quoique nullement sur une telle échelle, ni par simple imitation de Francke, mais sous le sentiment d’une direction divine analogue. Cette impression était devenue une conviction, et la conviction s’était épanouie en une résolution qui mûrissait maintenant rapidement en une action correspondante. Ce qui l’enhardit à faire ce pas en avant en s’appuyant sur Dieu seul, ce fut qu’à ce moment même, en réponse à la prière, on lui avait envoyé dix livres de plus qu’il n’en avait demandé pour les autres œuvres existantes, comme si Dieu lui donnait un gage à la fois de sa bonne volonté et de sa promptitude à pourvoir à tous les besoins.
Rien n’est peut-être plus digne d’imitation que la manière constamment réfléchie, scrutatrice et priante dont il entreprenait toute œuvre à laquelle il se sentait conduit. Ce fut éminemment le cas lorsqu’il aborda cette nouvelle forme de service, dont le développement futur n’effleurait même pas alors sa pensée. Dans la prière quotidienne, il cherchait, comme en la présence de son Maître, à séparer du pur grain d’un pieux dessein de le glorifier toute la balle des motifs égoïstes et charnels, à se défaire de toute souillure d’ambition mondaine ou de soif d’applaudissements, et à amener toute pensée captive à l’obéissance du Seigneur. Il sondait sans cesse son propre cœur pour y découvrir les impulsions secrètes et subtiles qui sont indignes d’un vrai serviteur de Dieu ; et, persuadé qu’un frère spirituel aide souvent à voir clair dans son propre cœur, il s’entretenait souvent de ses projets avec son frère Craik, demandant à Dieu de se servir de lui pour mettre au jour tout motif indigne, ou pour lui suggérer toute objection scripturaire contre son entreprise. Son but sincère étant de plaire à Dieu, il aspirait à connaître son propre cœur, et accueillait toute lumière qui lui révélait ce qu’il était réellement et lui évitait une erreur.
M. Craik l’encouragea si résolument, et une prière renouvelée confirma si bien ses impressions précédentes quant à la direction de Dieu, que le 2 décembre 1835 le premier pas officiel fut fait : il commanda des affiches imprimées annonçant une réunion publique pour la semaine suivante, où la proposition d’ouvrir une maison d’orphelins serait présentée aux frères, et où l’on chercherait ensemble de nouvelles lumières sur la pensée du Seigneur.
Trois jours plus tard, en lisant les Psaumes, il fut frappé par ces quelques mots : « OUVRE TA BOUCHE, ET JE LA REMPLIRAI. » (Psaume 81:11.)
Dès ce moment, ce texte devint l’une des grandes devises de sa vie, et cette promesse une force qui façonna toute son œuvre. Jusque-là, il n’avait pas prié pour obtenir de l’argent ou des aides ; mais il fut alors conduit à appliquer avec confiance ce passage à ce nouveau projet, et à demander aussitôt hardiment un local, et mille livres en argent, et des aides qualifiés pour prendre soin des enfants. Deux jours après, il reçut, pour l’avancement de son œuvre, le premier don en argent—un shilling—et, deux jours plus tard, le premier don en mobilier—une grande armoire.
Vint le jour de la mémorable réunion publique—le 9 décembre. Dans l’intervalle, Satan s’était activé à lancer contre M. Müller ses traits enflammés, et celui-ci avait l’esprit très abattu. Il faisait un pas sur lequel il ne pourrait revenir sans grande humiliation pour lui-même et sans opprobre pour son Maître : et si c’était un faux pas, et s’il avançait sans véritable direction d’en haut ! Mais dès qu’il commença à parler, le secours lui fut donné. Il fut porté par les Bras éternels, et reçut l’assurance que l’œuvre était du Seigneur. Il évita soigneusement tout appel aux émotions passagères de ses auditeurs, et ne fit aucune collecte, désirant que tous ces premiers pas fussent accomplis avec calme, et que chaque question fût pesée avec soin et dans la prière avant toute décision. L’excitation des émotions ou les flambées d’enthousiasme auraient pu troubler la vue et empêcher de discerner clairement la pensée de Dieu. Après la réunion, il y eut un don spontané de dix shillings, et une sœur s’offrit pour l’œuvre. Le lendemain matin, un exposé concernant la nouvelle œuvre des orphelins fut livré à l’impression, et le 16 janvier 1836 parut un exposé complémentaire.*
* Annexe E. Récit 1:143-146, 148-152, 154, 155.
À chaque moment critique, M. Müller a le droit d’expliquer lui-même ses vues et ses actes ; et l’œuvre qu’il entreprenait alors est si vitalement liée à toute la suite de sa vie qu’elle doit être pleinement exposée ici. Quant à la maison d’orphelins projetée, il donne trois raisons principales de sa fondation :
1. Afin que Dieu soit glorifié en fournissant les ressources de manière à montrer que ce n’est pas chose vaine de se confier en lui.
2. Afin que le bien spirituel des enfants privés de père et de mère soit favorisé.
3. Afin que leur bien temporel soit assuré.
Ses travaux pastoraux lui rappelaient fréquemment que la foi des enfants de Dieu avait grand besoin d’être fortifiée ; et il désirait ardemment avoir une preuve visible à montrer que le Père céleste est toujours le même fidèle auteur des promesses et le même pourvoyeur, toujours aussi disposé à PROUVER qu’il est le DIEU VIVANT pour tous ceux qui mettent leur confiance en lui, et que, même dans leur vieillesse, il n’abandonne pas ceux qui ne s’appuient que sur lui. Se souvenant de la grande bénédiction que lui-même avait reçue par l’œuvre de foi de Francke, il estima qu’il était tenu de servir l’Église de Christ en montrant qu’on peut prendre Dieu au mot et s’y fier.
Si lui, un homme pauvre, sans rien demander à personne d’autre qu’à Dieu, pouvait obtenir les moyens de faire marcher une maison d’orphelins, on verrait que Dieu est TOUJOURS FIDÈLE et EXAUCE TOUJOURS LA PRIÈRE. Bien que l’œuvre des orphelins dût être une branche de l’Institution pour la connaissance des Écritures, seuls y seraient affectés les fonds qui seraient expressément donnés dans ce but ; et elle ne serait poursuivie que dans la mesure et au rythme où le Seigneur fournirait à la fois l’argent et les aides.
On se proposait de ne recevoir que des enfants ayant perdu leurs deux parents, et de les accueillir de leur septième à leur douzième année, quoique par la suite on admît des orphelins plus jeunes ; d’apprendre un métier aux garçons et de préparer les filles au service domestique, et de leur donner à tous une instruction simple, propre à les préparer à l’œuvre de leur vie.
Dès que l’entreprise fut véritablement lancée, la puissance et la volonté du Seigneur de pourvoir commencèrent aussitôt à se manifester, et de plus en plus ; et, à partir de ce moment, le journal n’est qu’un long récit de la foi et des supplications de l’homme, de la fidélité et des interventions de Dieu. Il ne reste qu’à noter les nouveaux pas en avant qui marquent la croissance de l’œuvre, les nouvelles détresses qui surgissent et la manière dont il y est fait face, ainsi que les questions et les crises embarrassantes qui, de temps à autre, réclament et reçoivent une nouvelle solution divine.
L’un des premiers besoins était celui d’aides capables et qualifiés, que Dieu seul pouvait fournir. Pour réaliser pleinement ses projets, M. Müller sentait qu’il lui fallait des hommes et des femmes animés des mêmes sentiments, qui prendraient sincèrement à cœur la situation des orphelins et de l’œuvre. Si un seul Acan avait pu troubler tout le camp d’Israël, et un seul Ananias ou une seule Saphira toute l’Église de Christ, un seul aide infidèle, sans prière et intéressé serait non pas un soutien mais une entrave, tant pour l’œuvre elle-même que pour tous ses compagnons de travail. Aucun pas ne fut donc fait à la hâte. Il s’était jusque-là patiemment attendu à Dieu, et il attendait maintenant de recevoir de ses mains ses propres serviteurs choisis, pour se joindre à ce service et lui donner l’unité de dessein et d’esprit.
Avant qu’il eût appelé, le Seigneur répondit. Dès le 10 décembre, un frère et une sœur s’étaient offerts de bon cœur, et l’esprit qui les animait apparaîtra dans les termes de leur lettre :
« Nous nous proposons pour le service de la future maison d’orphelins, si vous nous en jugez capables ; nous proposons aussi de céder à son usage tous les meubles, etc., que le Seigneur nous a donnés ; et de le faire sans recevoir aucun salaire ; croyant que, si c’est la volonté du Seigneur de nous employer, il pourvoira à tous nos besoins. »
D’autres offrandes de soi semblables suivirent, prouvant que le peuple de Dieu est plein de bonne volonté au jour de sa puissance. Celui qui produisait en son serviteur le vouloir et le faire envoya des aides pour partager ses fardeaux, et jusqu’à ce jour il a pourvu à tous les besoins semblables selon sa richesse, avec gloire. Il n’a encore jamais manqué d’aides compétents, joyeux et dévoués, bien que l’œuvre ait pris si rapidement de l’ampleur et de l’extension.
Les dons par lesquels l’œuvre fut soutenue demandent un examen à part, afin que bien des leçons intéressantes trouvent à être consignées. Mais il convient de noter ici que, parmi les premiers donateurs, se trouva une pauvre couturière qui apporta la somme surprenante de cent livres : le renoncement singulier et la générosité sans réserve qui s’y manifestaient firent de cette offrande une chose particulièrement sacrée et un gage de la faveur de Dieu. On sentit toute la portée de son choix d’une pauvre ouvrière à l’aiguille, maladive, comme instrument pour poser les fondements de cette grande œuvre. Celui qui opère toutes choses d’après le conseil de sa volonté, passant à côté de ce qui est quelque chose en ce monde, riche, puissant et noble, choisit de nouveau ce qui n’est rien, pauvre, faible, vil et méprisé, afin que nulle chair ne se glorifie devant lui.
Pour l’œuvre parmi les orphelins, il fallait une maison, et l’on pria expressément à cette fin ; le 1er avril 1836 fut fixé comme date d’ouverture d’une telle maison pour les orphelines, comme étant les plus désemparées et les plus démunies. Le bâtiment du no 6 de Wilson Street, où M. Müller avait lui-même habité jusqu’au 25 mars, ayant été loué pour un an, fut officiellement ouvert le 21 avril, ce jour étant mis à part pour la prière et la louange. Le public fut informé de façon générale que la porte était ouverte pour recevoir les demandes des nécessiteux, et le 18 mai on fit savoir en outre que l’on comptait ouvrir prochainement une seconde maison pour les tout-petits—garçons et filles.
Revenons maintenant un peu sur nos pas, pour relever spécialement un fait de l’expérience de M. Müller qui, chronologiquement, se place plus tôt.
Bien qu’il eût présenté au Seigneur jusqu’aux moindres détails de ses projets concernant l’œuvre, la maison et les aides envisagés pour les orphelins, demandant avec foi un bâtiment et son ameublement, l’argent du loyer et des autres dépenses, etc., il avoue n’avoir jamais une seule fois demandé au Seigneur de lui envoyer les orphelins ! Cette omission paraît inexplicable ; mais le fait est qu’il avait tenu pour acquis que les demandes afflueraient. On imagine difficilement sa surprise et son dépit lorsque arriva le jour fixé pour recevoir les demandes, le 3 février, et que pas une seule demande ne fut faite ! Tout était prêt, sauf les orphelins. Cela le conduisit à la plus profonde humiliation devant Dieu. Toute la soirée de ce jour-là, il resta littéralement prosterné face contre terre, sondant son propre cœur pour y lire ses propres motifs, et priant Dieu de le sonder et de lui faire connaître sa pensée. Il fut ainsi amené si bas qu’il put dire du fond du cœur que, si Dieu devait en être davantage glorifié, il se réjouirait de voir tout son projet réduit à néant. Le lendemain même, la première demande d’admission fut faite ; le 11 avril, on commença à admettre des orphelins ; et le 18 mai, il y en avait vingt-six dans la maison, et l’on en attendait d’autres chaque jour. Plusieurs demandes ayant été faites pour des enfants de moins de sept ans, on conclut que, tant qu’il resterait des places libres, on ne s’en tiendrait pas à la limite d’âge d’abord fixée ; mais chaque nouveau pas fut fait avec soin et dans la prière, afin qu’il ne le fût pas dans l’énergie de la chair, ni dans la sagesse de l’homme, mais dans la puissance et la sagesse de l’Esprit. Combien souvent nous oublions ce solennel avertissement du Saint-Esprit : même lorsque notre œuvre tout entière n’est pas compromise par un faux départ, mais repose bien sur un vrai fondement, nous pouvons, par négligence, y bâtir du bois, du foin, du chaume, qui seront consumés dans l’épreuve du feu qui doit éprouver ce qu’est l’œuvre de chacun !
À peine la première maison avait-elle été ouverte pour les filles que la voie s’aplanit pour la seconde : on obtint un local convenable au no 1 de la même rue, et une directrice bien qualifiée fut donnée en réponse à la prière. Le 28 novembre, quelque sept mois après l’ouverture de la première, cette seconde maison fut ouverte. Quelques-unes des filles plus âgées et plus capables de la première maison furent employées aux travaux domestiques de la seconde, en partie pour épargner les gages de domestiques, et en partie pour les habituer à travailler pour autrui, et donner ainsi une juste dignité à ce que l’on méprise parfois comme une forme de service dégradante et servile. Au 8 avril 1837, il y avait dans chaque maison trente enfants orphelins.
Le fondateur de cette œuvre des orphelins, qui avait au début demandé à Dieu mille livres, nous dit que, dans son esprit, la chose était comme faite, si bien qu’il rendait souvent grâces pour cette grosse somme comme s’il l’avait déjà en main. (Marc 11:24 ; 1 Jean 5:13, 14.) Cette habitude de tenir une promesse pour accomplie fut pour beaucoup dans les triomphes de sa foi et le succès de son travail. Comme la première partie de son Récit des voies du Seigneur était sur le point de sortir de presse, il sentit que ce serait faire grand honneur au Maître qu’il servait si la somme entière était effectivement en main avant la parution du Récit, et sans qu’on eût demandé à personne d’y contribuer. Il se livra donc de nouveau à la prière ; et le 15 juin la somme entière était réunie, sans qu’aucun appel eût été adressé à personne d’autre qu’au Dieu vivant, devant qui, comme il le note avec sa précision mathématique habituelle, il avait apporté chaque jour sa requête pendant dix-huit mois et dix jours.
En terminant cette partie de son récit, il laisse entrevoir un nouvel agrandissement de l’œuvre, sous la forme d’une troisième maison pour les orphelins garçons de plus de sept ans, pouvant en loger une quarantaine. Des difficultés surgirent, mais, comme d’habitude, elles disparurent devant la puissance de la prière. Pendant ce temps, toute l’œuvre de l’Institution pour la connaissance des Écritures prospérait : quatre écoles de jour avaient été fondées, comptant plus de mille élèves, et plus de quatre mille exemplaires de la Parole de Dieu avaient été distribués.
George Müller veillait toujours à consulter sa conscience, puis à lui obéir. Aussi son sens moral, par un sain exercice, discernait-il de plus en plus clairement le bien et le mal. Ce scrupule de conscience se vit lors de la publication de la première édition de son Récit. Quand les cinq cents premiers exemplaires arrivèrent de chez les éditeurs, il fut si accablé d’appréhensions qu’il hésita à les distribuer. Malgré l’esprit de prière dans lequel il en avait commencé, poursuivi et achevé la rédaction et fait chaque correction sur les épreuves ; malgré le motif, consciemment entretenu d’un bout à l’autre, que la gloire de Dieu fût avancée par ce récit de sa fidélité, il rouvrit en lui-même toute la question de savoir si ce Récit publié ne détournerait pas les regards des hommes du grand Maître d’œuvre vers son instrument humain. En ouvrant la caisse qui contenait les rapports, il fut fortement tenté de retenir les brochures qu’elle renfermait ; mais dès l’instant où il donna le premier exemplaire, et où le pas ne pouvait plus être repris, ses scrupules se turent.
Il reconnut par la suite que ses doutes et ses appréhensions avaient été une tentation de Satan, et ne mit plus jamais en question qu’en écrivant, en imprimant et en distribuant cette partie et les suivantes du Récit, il avait fait la volonté de Dieu. Le sceau divin qui y fut apposé, par l’abondante bénédiction qu’il apporta à de nombreuses personnes dispersées au loin, fut si large et si clair qu’il ne laissa aucune place au doute. On peut se demander si un autre journal de ce genre a jamais été aussi largement lu et aussi remarquablement employé, tant pour la conversion des pécheurs que pour le réveil des saints. Les preuves en apparaîtront abondamment dans la suite.
Ce fut en l’année 1837 que M. Müller, alors dans sa trente-deuxième année, sentit avec une conviction de plus en plus profonde que, pour sa propre croissance dans la grâce, dans la piété et dans la puissance pour le service, deux choses étaient absolument indispensables : premièrement, davantage de retraite pour la communion secrète avec Dieu, même au détriment apparent de son œuvre publique ; et deuxièmement, une disposition plus ample pour la surveillance spirituelle du troupeau de Dieu, le nombre total des communiants approchant maintenant de quatre cents.
La première de ces convictions porte un accent qui touche la vie de tout croyant en son centre vital. George Müller avait conscience d’être trop occupé pour prier comme il l’aurait dû. Son action extérieure était trop continuelle pour laisser place à la réflexion intérieure, et il vit qu’il risquait de perdre la paix et la puissance, et que l’activité, même dans le domaine le plus sacré, ne devait pas absorber au point d’empêcher la sainte méditation de la Parole et la supplication fervente. Le Seigneur dit d’abord à Élie : « Va, CACHE-TOI » ; puis : « Va, PRÉSENTE-TOI. » Celui qui ne se cache pas d’abord dans le lieu secret pour être seul avec Dieu est inapte à se présenter dans le lieu public pour aller et venir parmi les hommes. M. Müller avait coutume de dire par la suite aux frères qui avaient « trop à faire » pour consacrer à Dieu le temps voulu, que quatre heures de travail préparées par une heure de prière valent mieux que cinq heures de travail d’où la prière est absente ; que notre service pour notre Maître est plus agréable, et notre mission auprès des hommes plus fructueuse, quand ils sont imprégnés de l’humidité de la bénédiction de Dieu—la rosée de l’Esprit. Tout ce que l’on gagne en quantité se perd en qualité chaque fois qu’un engagement en suit un autre sans laisser d’intervalles convenables pour se rafraîchir et renouveler ses forces en s’attendant à Dieu. Aucun homme peut-être, depuis John Wesley, n’a accompli autant que George Müller, même au cours d’une longue vie ; et pourtant bien peu se sont jamais retirés aussi souvent ou aussi longtemps dans le pavillon de la prière. En fait, d’un certain point de vue, sa vie semble plus consacrée à la supplication et à l’intercession qu’à la simple action ou occupation parmi les hommes.
En même temps, il sentait que la cure d’âmes ne devait pas être négligée du fait qu’il était absorbé soit par le travail, soit par la prière. Croyants et âmes en quête avaient besoin d’une surveillance pastorale ; ni lui ni son frère Craik n’avaient assez de temps pour visiter un troupeau si nombreux, dont beaucoup étaient dispersés à travers la ville ; et il s’y ajoutait chaque année une cinquantaine de nouveaux membres, qui avaient particulièrement besoin d’enseignement et de soins. De plus, comme il y avait deux assemblées distinctes, le nombre des réunions était presque doublé ; et les interruptions dues aux visiteurs venus de près et de loin, le fardeau de la correspondance et la surveillance de l’œuvre du Seigneur en général prenaient tant de temps que, même avec deux pasteurs, il était impossible de répondre aux besoins de l’Église. Lors d’une réunion des deux assemblées, en octobre, ces questions furent franchement exposées aux croyants, et il apparut clairement qu’il fallait pourvoir à d’autres aides, et unir les deux Églises de manière à réduire le nombre des réunions séparées.
En octobre 1837, on se procura un bâtiment pour une troisième maison d’orphelins, destinée aux garçons ; mais comme les voisins s’opposaient vivement à ce qu’il servît d’établissement de charité, M. Müller, avec un esprit de douceur, renonça aussitôt à tout droit sur ces locaux, se souvenant de la maxime de l’Écriture : « Autant que cela dépende de vous, soyez en paix avec tous les hommes. » (Rom. 12:18.) Il était sûr que le Seigneur pourvoirait, et sa foi fut récompensée par l’octroi rapide d’un bâtiment dans la même rue que les deux autres maisons.
L’infirmité de la chair mit de nouveau à l’épreuve la foi et la patience de M. Müller. Pendant huit semaines, il fut tenu éloigné de la chaire. L’étrange faiblesse de la tête dont il avait déjà souffert, et qui semblait parfois menacer sa raison, le contraignit au repos ; et en novembre il se rendit à Bath et à Weston-super-Mare, laissant à des Mains plus hautes l’œuvre à laquelle il ne pouvait suffire.
Il remarqua et nota une chose : même pendant ce mal de tête, il supportait mieux la prière et la lecture de la Bible que tout le reste. Il en conclut que, chaque fois que l’on prodigue au corps un soin excessif, il est très difficile d’éviter une insouciance excessive à l’égard de l’âme ; et qu’il est donc comparativement beaucoup plus sûr de ne pas faire grand cas du corps, afin de se donner entièrement à la culture de sa santé spirituelle et au soin de l’œuvre du Seigneur. Bien que certains puissent penser qu’il tomba en cela dans un extrême fanatique, il n’est pas douteux que ce principe devint de plus en plus une loi de sa vie. Il s’appliquait, comme à un devoir, à écarter toute inquiétude ; et, entre autres soucis, cette forme de sollicitude, la plus subtile et la plus séduisante de toutes, qui guette chaque changement de symptômes et court après quelque nouveau médecin ou quelque nouveau remède pour tous les maux, réels ou imaginaires.
M. Müller ne fut jamais réellement imprudent à l’égard de sa santé corporelle. Ses habitudes étaient sobres et saines ; mais nul ne pouvait être aussi complètement absorbé par la volonté et l’œuvre de son Maître sans oublier d’autant son corps physique. Il n’en manque pas, même parmi les saints de Dieu, que leurs faiblesses et leurs maux corporels accaparent au point que leur unique occupation semble être de soigner leur corps, de le garder en vie et de veiller à son confort. Comme l’aurait dit le docteur Watts, c’est vivre « à ce pauvre rythme mourant ».
Quand s’ouvrit l’année 1838, la faiblesse et le mal de tête affligeaient toujours M. Müller. Les symptômes étaient aussi graves que jamais, et ce qui l’éprouvait particulièrement, c’est qu’ils s’accompagnaient d’une tendance à l’irritabilité, et même d’une sorte de sentiment satanique qui lui était entièrement étranger en d’autres temps. Il lui était souvent rappelé qu’il était par nature un enfant de colère, comme les autres, et qu’en tant qu’enfant de Dieu il ne pouvait tenir ferme contre les ruses du diable qu’en se revêtant de toutes les armes de Dieu. Le pavillon de Dieu est le lieu de repos du saint ; la panoplie de Dieu est sa cotte de mailles. La grâce n’ôte pas ou ne surmonte pas d’un seul coup toutes les tendances au mal, mais, si elles ne sont pas déracinées, elles sont contrecarrées par l’action merveilleuse de l’Esprit. Pierre découvrit que, tant que son regard était fixé sur son Maître, il pouvait marcher sur les eaux. Il y a toujours une tendance à sombrer, et une marche sainte avec Dieu, qui défie cette pente descendante, est un art divin qui ne peut ni s’apprendre ni se pratiquer, sinon aussi longtemps que nous gardons « les regards sur Jésus » : ce regard de la foi contrecarre la tendance naturelle à sombrer, tant qu’il tient l’âme étroitement attachée à lui. Cet homme de Dieu sentait le danger qu’il courait, et, si douloureuse que fût pour lui cette épreuve, il pria moins pour qu’elle lui fût ôtée que pour être gardé de tout déshonneur public envers le nom du Seigneur, suppliant Dieu de le faire plutôt mourir que de jamais attirer sur lui l’opprobre.
Le journal de M. Müller n’est pas seulement le récit de sa vie extérieure de travail consacré et de son expansion ; c’est aussi un miroir de sa vie intérieure et de sa croissance. C’est un encouragement pour tous les autres saints de découvrir que cette croissance s’est faite, comme la leur, en dépit d’obstacles nombreux et redoutables, dont seule la grâce pouvait triompher. À côté d’aperçus de sa fidélité de conscience habituelle et de sa joie en Dieu, nous trouvons des révélations de temps de froideur et d’abattement. C’est une salutaire leçon de vie sainte que de voir cet homme s’appliquer délibérément à cultiver l’obéissance et la reconnaissance ; croissant, par la culture de l’obéissance, en connaissance et en force, et, par la culture de la reconnaissance, en action de grâces et en amour. La faiblesse et la froideur ne sont pas des états sans espoir : elles ont leurs remèdes divins, qui fortifient et réchauffent l’être tout entier.
Trois notes, qui se trouvent côte à côte dans son journal, en fournissent une illustration pertinente et un enseignement des plus salutaires. L’une exprime sa profonde reconnaissance envers Dieu pour le privilège d’être employé comme son instrument afin de pourvoir aux besoins d’orphelins sans foyer, tandis qu’il regarde les petites filles, vêtues d’habits propres et chauds, passer sous sa fenêtre en se rendant à la chapelle le matin du jour du Seigneur. Une deuxième note consigne sa résolution, avec l’aide de Dieu, de ne plus envoyer de lettres dans des colis, parce qu’il voit que c’est une violation des lois postales du pays, et parce qu’il désire, en disciple du Seigneur Jésus, se soumettre à toutes les lois humaines dans la mesure où cette soumission n’entre pas en conflit avec la fidélité envers Dieu. Une troisième note suit immédiatement, qui révèle ce même homme luttant contre ces tendances innées au mal qui obligent à recourir sans cesse au trône de la grâce et à son Souverain Sacrificateur compatissant. « Ce matin, écrit-il, j’ai gravement déshonoré le Seigneur par l’irritabilité que j’ai montrée envers ma chère épouse ; et cela presque immédiatement après avoir été à genoux devant Dieu, le louant de m’avoir donné une telle épouse. »
Ces trois notes, rapprochées, transmettent une leçon qu’aucune d’elles n’enseigne à elle seule. Voici la reconnaissance pour la miséricorde divine, la résolution scrupuleuse de cesser aussitôt une pratique douteuse, et l’aveu d’une inconséquence dans sa vie domestique. Ce sont là des expériences typiques, qui nous suggèrent des moyens de croissance dans la grâce. Celui qui ne laisse échapper aucune miséricorde de Dieu sans la reconnaître avec gratitude, qui n’hésite jamais à abandonner aussitôt une pratique mauvaise ou douteuse, et qui, au lieu d’atténuer un péché parce qu’il est relativement petit, le confesse et le délaisse promptement,—un tel homme grandira sûrement à la ressemblance de Christ.
Nous devons exercer nos sens spirituels si nous voulons discerner les choses spirituelles. Il y a une vue claire pour la bonté de Dieu, et il y a un œil terne qui ne voit guère de sujets de reconnaissance ; il y a une conscience délicate, et il y a un sens moral qui devient de moins en moins sensible au mal ; il y a une obéissance aux reproches de l’Esprit qui conduit à une confession immédiate et accroît la force pour chaque nouveau combat. M. Müller cultiva des habitudes de vie qui rendirent toute sa nature de plus en plus ouverte aux impressions divines, et ainsi son sentiment de Dieu devint de plus en plus vif et constant.
L’un des grands fruits de cette culture spirituelle fut une absorption croissante en Dieu et un zèle jaloux pour sa gloire. À mesure qu’il voyait plus clairement les choses divines et en sentait l’importance suprême, il s’absorba dans le soin de les exalter devant les hommes ; et c’est là glorifier Dieu. Nous ne pouvons rendre Dieu essentiellement plus glorieux, car il est infiniment parfait ; mais nous pouvons aider les hommes à voir quel Dieu glorieux il est, et entrer ainsi dans cette sainte association avec l’Esprit de Dieu, dont l’office est de prendre de ce qui est à Christ et de l’annoncer aux hommes, et ainsi de glorifier Christ. Telle était la communion dans la glorification de Dieu que M. Müller se proposait : et c’est à la lumière de cette aspiration sanctifiée que nous pouvons lire cette humble note où, passant en revue l’année 1837 avec tout le poids de ses responsabilités croissantes, il élève son cœur vers son divin Seigneur et Maître en ces simples paroles :
« Seigneur, ton serviteur est un homme pauvre ; mais il s’est confié en toi, et s’est glorifié en toi devant les fils des hommes ; ne permets donc pas qu’il soit confus ! Qu’on ne dise pas : “Tout cela n’est qu’exaltation, et c’est pourquoi tout est tombé dans le néant.” »
On pense à Moïse dans son intercession pour Israël, à Élie dans son zèle ardent pour l’Éternel des armées, et à cette prière de Jérémie qui nous étonne tant par sa hardiesse :
« A cause de ton nom, ne méprise pas, Ne déshonore pas le trône de ta gloire! »*
* Comp. Nombres 14:13-19 ; 1 Rois 19:10 ; Jér. 14:21.
Jetant un regard en arrière sur la croissance de l’œuvre à la fin de l’année 1837, il consigne les faits et les chiffres suivants :
Trois maisons d’orphelins étaient maintenant ouvertes, avec quatre-vingt-un enfants, et neuf aides pour s’en occuper. Il y avait trois cent vingt enfants dans les écoles du dimanche, et trois cent cinquante dans les écoles de jour ; et le Seigneur avait fourni plus de trois cent sept livres pour les besoins matériels.
De ce même point de vue, il peut être bon de jeter un regard en arrière sur les cinq années de travail à Bristol jusqu’en juillet 1837. Entre lui et son frère Craik, une harmonie ininterrompue avait régné dès le commencement. Ils avaient été parfaitement d’accord dans leurs vues sur la vérité, dans leur témoignage rendu à la vérité, et dans leur jugement sur toutes les questions concernant les croyants sur lesquels le Saint-Esprit les avait établis évêques. Sous leur commune charge pastorale, les enfants de Dieu avaient été gardés de l’hérésie et du schisme ; et toutes ces bénédictions, M. Müller et son fidèle collègue les attribuaient humblement à la miséricorde et à la grâce du grand Pasteur et Gardien des âmes. Jusque-là, plus de cent soixante-dix personnes avaient été converties et admises à la communion, ce qui portait le nombre total des communiants à trois cent soixante-dix, répartis presque également entre Bethesda et Gideon. Toute l’histoire de ces années est illuminée par le soleil du sourire et de la bénédiction de Dieu.
Chapitre 11 terminé
La croissance de la plante que Dieu a plantée