Les Confessions
Livre III

Chapitre 3 · 29 min de lecture

Livre III

Chapitre I

Je vins à Carthage, et partout autour de moi grésillait à mes oreilles une chaudière d’amours impures. Je n’aimais pas encore, mais j’aimais à aimer, et, par une indigence secrète, je me haïssais de n’être pas plus indigent. Je cherchais quoi aimer, épris d’aimer, et je haïssais la sécurité et une voie sans pièges. Car il y avait en moi une famine de cette nourriture intérieure, toi-même, mon Dieu; et pourtant cette famine ne me donnait pas faim: j’étais sans aucun désir des aliments incorruptibles, non que j’en fusse rassasié, mais plus j’en étais vide, plus ils me répugnaient. C’est pourquoi mon âme était malade et couverte d’ulcères; elle se jetait misérablement au dehors, avide de se gratter au contact des choses sensibles. Et pourtant, si ces choses n’avaient pas eu d’âme, elles n’auraient pas été aimées. Aimer et être aimé m’était donc doux, et plus encore lorsque je pouvais jouir de la personne aimée. Je souillais ainsi la source de l’amitié par l’ordure de la concupiscence, et j’obscurcissais sa clarté par l’enfer de la sensualité; et, tout impur et indécent que j’étais, je voulais, par une extrême vanité, paraître élégant et raffiné. Je me précipitai donc dans l’amour où je désirais être pris. Mon Dieu, ma Miséricorde, de combien de fiel, dans ta grande bonté, as-tu arrosé pour moi cette douceur! Car je fus aimé, j’en vins secrètement au lien de la jouissance, et je me laissai joyeusement enchaîner de liens douloureux, pour être flagellé des verges de fer brûlantes de la jalousie, des soupçons, des craintes, des colères et des querelles.

Chapitre II

Les spectacles du théâtre m’entraînaient aussi, pleins des images de mes misères et d’aliments pour mon feu. D’où vient que l’homme veut s’attrister en contemplant des choses lugubres et tragiques qu’il ne voudrait pourtant pour rien au monde souffrir lui-même? Et cependant il veut, comme spectateur, en ressentir de la douleur, et cette douleur même est son plaisir. Qu’est-ce là, sinon une misérable folie? Car on est d’autant plus ému de ces actions qu’on est moins libre de telles passions. Pourtant, lorsqu’on souffre soi-même, on appelle cela misère; lorsqu’on compatit aux autres, on l’appelle miséricorde. Mais quelle sorte de compassion est-ce là, pour des passions feintes et jouées sur la scène? Car l’auditeur n’est pas appelé à secourir, mais seulement à s’affliger; et il applaudit l’acteur de ces fictions d’autant plus qu’il s’afflige davantage. Et si les malheurs de ces personnages (qu’ils soient d’autrefois ou de pure invention) sont joués de telle sorte que le spectateur n’en soit pas ému jusqu’aux larmes, il s’en va dégoûté et critiquant; mais s’il est ému, il demeure attentif et pleure de joie.

Aime-t-on donc aussi les douleurs? Assurément, tous désirent la joie. Ou bien, alors que nul n’aime être malheureux, se plaît-on pourtant à être miséricordieux? Et comme cela ne peut aller sans douleur, est-ce pour cette seule raison que les douleurs sont aimées? Cela aussi naît de cette veine de l’amitié. Mais où va cette veine? Où coule-t-elle? Pourquoi se jette-t-elle dans ce torrent de poix bouillonnante, dans ces flots monstrueux d’une sensualité immonde, où elle se change et se transforme volontairement, précipitée et corrompue par sa propre volonté loin de sa limpidité céleste? Faut-il donc rejeter la compassion? Nullement. Qu’on aime donc parfois les douleurs. Mais garde-toi de l’impureté, ô mon âme, sous la garde de mon Dieu, le Dieu de nos pères, digne d’être loué et exalté par-dessus tout à jamais; garde-toi de l’impureté. Car je n’ai pas cessé aujourd’hui d’avoir pitié; mais alors, au théâtre, je me réjouissais avec les amants lorsqu’ils jouissaient criminellement l’un de l’autre, bien que ce ne fût qu’une fiction de la scène; et lorsqu’ils se perdaient l’un l’autre, je m’attristais avec eux, comme plein de compassion; et pourtant je trouvais mon plaisir dans l’un et l’autre. Mais aujourd’hui j’ai bien plus pitié de celui qui trouve de la jouissance à faire le mal que de celui qu’on croit malheureux parce qu’il est privé d’un plaisir pernicieux et qu’il a perdu une misérable félicité. Voilà assurément la plus vraie miséricorde, mais la douleur n’y trouve pas de plaisir. Car, bien que celui qui s’afflige pour les malheureux soit loué pour cet office de charité, celui qui est vraiment compatissant aimerait mieux pourtant n’avoir aucun sujet de s’affliger. Car si la bienveillance pouvait être malveillante (ce qui ne se peut jamais), alors celui qui compatit vraiment et sincèrement pourrait souhaiter qu’il y eût des malheureux, afin d’avoir à compatir. Quelque douleur peut donc être permise, aucune ne doit être aimée. Ainsi fais-tu, Seigneur Dieu, toi qui aimes les âmes bien plus purement que nous, et qui as d’elles une pitié bien plus incorruptible, sans être blessé d’aucune tristesse. Et qui est suffisant pour ces choses?

Mais moi, misérable, j’aimais alors à m’affliger, et je cherchais des sujets d’affliction; et dans la misère d’autrui, misère feinte et jouée, l’acteur qui me plaisait le plus et m’attirait le plus violemment était celui qui m’arrachait des larmes. Faut-il s’étonner que moi, brebis malheureuse, errant loin de ton troupeau et impatiente de ta garde, j’aie été infecté d’une maladie honteuse? De là cet amour des douleurs: non de celles qui m’eussent pénétré profondément, car je n’aimais pas souffrir ce que j’aimais regarder, mais de celles qui, à l’audition de ces fictions, ne faisaient qu’égratigner la surface; et à la suite, comme sous des ongles envenimés, venaient l’enflure brûlante, les abcès et une plaie putride. Telle était ma vie; était-ce une vie, ô mon Dieu?

Chapitre III

Et ta miséricorde fidèle planait sur moi de loin. En quelles iniquités graves ne me consumai-je pas, poursuivant une curiosité sacrilège qui, après que je t’eus abandonné, devait me conduire à l’abîme perfide et au service trompeur des démons, à qui je sacrifiais mes mauvaises actions; et en tout cela tu me flagellais! J’osai même, pendant que l’on célébrait tes solennités dans l’enceinte de ton Église, désirer et conduire une affaire qui méritait de porter des fruits pour la mort; et pour cela tu me frappas de châtiments sévères, mais qui n’étaient rien au prix de ma faute, ô toi, mon immense miséricorde, mon Dieu, mon refuge contre ces terribles destructeurs parmi lesquels j’errais, la tête haute, m’éloignant toujours plus de toi, aimant mes voies et non les tiennes, aimant une liberté vagabonde.

Les études mêmes qui passaient pour honorables visaient à exceller au barreau, où l’on est d’autant plus loué qu’on est plus rusé. Tel est l’aveuglement des hommes, qu’ils se glorifient même de leur aveuglement. Et déjà j’étais le premier à l’école de rhétorique; j’en tirais une joie orgueilleuse et je m’enflais d’arrogance, quoique bien plus calme (tu le sais, Seigneur) et tout à fait étranger aux bouleversements de ces « Bouleverseurs » (car ce nom sinistre et diabolique était comme l’insigne de l’élégance) parmi lesquels je vivais avec une honte impudente de n’être pas comme eux. Je vivais avec eux, et je me plaisais parfois à leur amitié, tout en ayant toujours en horreur leurs actes, c’est-à-dire leurs « bouleversements », par lesquels ils persécutaient insolemment la pudeur des étrangers, qu’ils troublaient par des railleries gratuites, nourrissant ainsi leur joie malveillante. Rien ne ressemble davantage aux actions mêmes des démons. De quel nom plus vrai pouvait-on donc les appeler que « Bouleverseurs »? Eux-mêmes étaient d’abord bouleversés et tout à fait pervertis, les esprits trompeurs se jouant d’eux et les séduisant en secret, par cela même où ils se plaisaient à railler et à tromper les autres.

Chapitre IV

C’est parmi de tels compagnons, en cet âge encore mal affermi, que j’étudiais les livres d’éloquence, où je désirais briller, dans un but condamnable et plein de vaine gloire, par une joie de vanité humaine. En suivant le cours ordinaire des études, je tombai sur un certain livre de Cicéron, dont presque tous admirent le langage, mais non le cœur. Ce livre contient une exhortation à la philosophie et s’appelle « Hortensius ». Or ce livre changea mes sentiments, tourna vers toi, Seigneur, mes prières, et me donna d’autres projets et d’autres désirs. Toute vaine espérance perdit soudain pour moi sa valeur, et je soupirais, d’une ardeur incroyable, après l’immortalité de la sagesse; et je commençais déjà à me lever pour revenir à toi. Car ce n’était pas pour aiguiser ma langue (ce que je semblais acheter avec l’argent de ma mère, dans ma dix-neuvième année, mon père étant mort deux ans auparavant), ce n’était pas pour aiguiser ma langue que je lisais ce livre; et ce n’était pas son style qu’il faisait pénétrer en moi, mais sa substance.

Comme je brûlais alors, mon Dieu, comme je brûlais de m’élever des choses terrestres jusqu’à toi, sans savoir ce que tu voulais faire de moi! Car en toi réside la sagesse. Or l’amour de la sagesse s’appelle en grec « philosophie », et c’est de cet amour que ce livre m’enflammait. Il y en a qui séduisent par la philosophie, colorant et déguisant leurs propres erreurs sous un nom grand, séduisant et honorable; et presque tous ceux qui l’ont été en ce temps-là et dans les siècles précédents sont, dans ce livre, signalés et censurés. Là aussi se manifeste ce salutaire avertissement de ton Esprit par ton bon et pieux serviteur: Prenez garde que personne ne fasse de vous sa proie par la philosophie et par une vaine tromperie, s’appuyant sur la tradition des hommes, sur les rudiments du monde, et non sur Christ. Car en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité. Et comme en ce temps-là (tu le sais, ô lumière de mon cœur) les Écritures apostoliques ne m’étaient pas connues, je me plaisais à cette exhortation en ceci seulement, qu’elle m’excitait vivement, m’embrasait et m’enflammait à aimer, à chercher, à obtenir, à retenir et à embrasser, non telle ou telle secte, mais la sagesse elle-même, quelle qu’elle fût; et une seule chose refroidissait tant d’ardeur: le nom du Christ n’y était pas. Car ce nom, selon ta miséricorde, Seigneur, ce nom de mon Sauveur, ton Fils, mon jeune cœur l’avait pieusement bu avec le lait même de ma mère et le gardait profondément; et tout ce qui était sans ce nom, si savant, si élégant, si vrai qu’il fût, ne me saisissait pas tout entier.

Chapitre V

Je résolus donc d’appliquer mon esprit aux saintes Écritures, pour voir ce qu’elles étaient. Et voici que je vois une chose que les orgueilleux ne comprennent pas et qui n’est pas non plus dévoilée aux enfants: humble à l’entrée, sublime en ses profondeurs, et voilée de mystères; et je n’étais pas de ceux qui pouvaient y entrer, ni courber la tête pour en suivre les pas. Car je ne pensais pas alors, en me tournant vers ces Écritures, comme je parle maintenant; elles me parurent indignes d’être comparées à la majesté de Tullius: mon orgueil enflé dédaignait leur simplicité, et mon esprit aiguisé ne pénétrait pas leur intérieur. Elles étaient pourtant de celles qui grandissent avec les petits. Mais je dédaignais d’être petit, et, gonflé d’orgueil, je me croyais grand.

Chapitre VI

Je tombai donc parmi des hommes follement orgueilleux, extrêmement charnels et bavards, dans la bouche desquels étaient les pièges du diable, une glu faite du mélange des syllabes de ton nom, de celui de notre Seigneur Jésus-Christ et de celui du Saint-Esprit, le Paraclet, notre Consolateur. Ces noms ne quittaient pas leur bouche, mais seulement comme un son et un bruit de la langue, car leur cœur était vide de vérité. Ils criaient pourtant « Vérité, vérité », et m’en parlaient beaucoup, mais elle n’était pas en eux; ils disaient des faussetés, non seulement de toi (qui es véritablement la Vérité), mais même de ces éléments du monde, tes créatures. Et moi, j’aurais dû laisser de côté même les philosophes qui disaient vrai à leur sujet, par amour pour toi, mon Père, souverainement bon, Beauté de toutes les choses belles. Ô Vérité, Vérité, combien alors déjà la moelle de mon âme soupirait intimement après toi, lorsqu’ils faisaient souvent et de mille manières, dans de nombreux et énormes livres, résonner ton nom à mes oreilles, bien que ce ne fût qu’un écho! Et c’étaient là les plats dans lesquels, à moi qui avais faim de toi, ils servaient à ta place le Soleil et la Lune, belles œuvres de tes mains, mais pourtant tes œuvres et non toi-même, et pas même tes premières œuvres. Car tes œuvres spirituelles sont avant ces œuvres corporelles, si célestes et brillantes qu’elles soient. Mais moi, ce n’était pas même de ces premières œuvres que j’avais faim et soif, mais de toi-même, la Vérité, chez qui il n’y a ni changement ni ombre de variation; et pourtant ils continuaient à me présenter dans ces plats des fantômes éclatants: mieux valait aimer ce soleil même, qui du moins est réel pour nos yeux, que ces fantômes qui, par les yeux, trompent l’esprit. Et cependant, parce que je les prenais pour toi, je m’en nourrissais; non avidement, car tu n’avais pas en eux pour moi ta saveur véritable; car tu n’étais pas ces vains fantômes, et je n’en étais pas nourri, mais plutôt épuisé. Les aliments vus en songe ressemblent fort à ceux que nous prenons éveillés; et pourtant ceux qui dorment n’en sont pas nourris, car ils dorment. Mais ces fantômes-là ne te ressemblaient en rien, tel que tu m’as maintenant parlé: c’étaient des fantômes corporels, de faux corps, bien moins certains que ces corps véritables, célestes ou terrestres, que nous voyons de nos yeux de chair; ces choses, les bêtes et les oiseaux les discernent aussi bien que nous, et elles sont plus certaines que lorsque nous les imaginons. Et à leur tour, nous les imaginons avec plus de certitude que nous n’en conjecturons d’autres corps plus vastes et infinis, qui n’existent pas. C’est de telles cosses vides que je me nourrissais alors, et je n’étais pas nourri. Mais toi, Amour de mon âme, toi vers qui je défaille afin de devenir fort, tu n’es ni ces corps que nous voyons, même dans le ciel, ni ceux que nous n’y voyons pas; car c’est toi qui les as créés, et tu ne les comptes même pas parmi les plus hautes de tes œuvres. Combien donc es-tu loin de ces fantômes que j’imaginais, fantômes de corps qui n’existent aucunement! Les images des corps qui existent sont bien plus certaines, et plus certains encore les corps eux-mêmes, que tu n’es pas pourtant; non, tu n’es pas même l’âme, qui est la vie des corps. Ainsi donc la vie des corps est meilleure et plus certaine que les corps. Mais toi, tu es la vie des âmes, la vie des vies, ayant la vie en toi-même; et tu ne changes pas, ô vie de mon âme.

Où étais-tu donc alors pour moi, et combien loin de moi? Bien loin, en vérité, j’errais loin de toi, privé même des carouges que mangeaient les pourceaux que je nourrissais de carouges. Car combien les fables des poètes et des grammairiens valent mieux que ces pièges! Les vers, les poèmes et « Médée volant dans les airs » sont assurément plus utiles que les cinq éléments de ces gens-là, diversement travestis pour répondre aux cinq antres des ténèbres, qui n’existent pas et qui tuent pourtant celui qui y croit. Car les vers et les poèmes, je puis les changer en vraie nourriture; et « Médée volant dans les airs », si je l’ai chantée, je ne la tenais pas pour vraie; si je l’entendais chanter, je n’y croyais pas; mais ces choses-là, je les croyais. Malheur, malheur! Par quels degrés fus-je entraîné jusque dans les vallées du séjour des morts, peinant et m’agitant faute de vérité, puisque je te cherchais, mon Dieu (je te le confesse, à toi qui as eu pitié de moi quand je ne te confessais pas encore), non selon l’intelligence de l’esprit, par laquelle tu as voulu que je fusse au-dessus des bêtes, mais selon le sens de la chair! Mais toi, tu étais plus intime à moi que le plus intime de moi-même, et plus élevé que le plus haut de moi-même. Je rencontrai cette femme hardie, stupide et ne sachant rien, figurée par Salomon, assise à l’entrée de sa maison et disant: « Le pain du mystère est agréable, et les eaux dérobées sont douces »; elle me séduisit, parce qu’elle trouva mon âme demeurant au dehors, dans l’œil de ma chair, et ruminant les aliments que j’avais dévorés par lui.

Chapitre VII

Car je ne connaissais pas autre chose, ce qui est véritablement; et j’étais comme poussé, par la finesse de mon esprit, à donner mon assentiment à de sots imposteurs quand ils me demandaient: « D’où vient le mal? », « Dieu est-il borné par une forme corporelle, a-t-il des cheveux et des ongles? », « Faut-il tenir pour justes ceux qui avaient plusieurs femmes à la fois, qui tuaient des hommes et sacrifiaient des animaux? » Ces questions me troublaient fort dans mon ignorance, et, m’éloignant de la vérité, je croyais aller vers elle; car je ne savais pas encore que le mal n’est rien qu’une privation du bien, jusqu’à ce qu’enfin une chose cesse entièrement d’être. Et comment l’aurais-je vu, moi dont la vue des yeux n’atteignait que les corps, et celle de l’esprit qu’un fantôme? Et je ne savais pas que Dieu est Esprit, non un être qui a des parties étendues en longueur et en largeur, ou dont l’être serait une masse; car toute masse est moindre dans une partie que dans le tout; et si elle est infinie, elle est moindre dans une partie délimitée par un certain espace que dans son infinité; et ainsi elle n’est pas tout entière partout, comme l’Esprit, comme Dieu. Et ce qu’il y a en nous qui nous rend semblables à Dieu, et par quoi l’on peut dire justement que nous sommes faits à l’image de Dieu, je l’ignorais complètement.

Je ne connaissais pas non plus cette vraie justice intérieure qui ne juge pas d’après la coutume, mais d’après la loi très droite du Dieu tout-puissant, par laquelle les mœurs des lieux et des temps étaient réglées selon ces temps et ces lieux, tandis qu’elle-même demeure toujours et partout la même, non pas une chose en un lieu et une autre ailleurs; selon laquelle Abraham, Isaac, Jacob, Moïse et David étaient justes, ainsi que tous ceux que loua la bouche de Dieu; mais ils étaient jugés injustes par des hommes ignorants, jugeant selon un jugement humain et mesurant par leurs petites habitudes les mœurs de tout le genre humain. Comme si, dans une armurerie, quelqu’un qui ignorerait ce qui convient à chaque partie du corps voulait se couvrir la tête de jambières ou se chausser d’un casque, et se plaignait qu’ils ne lui aillent pas; ou comme si, un jour où les affaires publiques sont suspendues l’après-midi, quelqu’un s’irritait de ne pouvoir tenir boutique ouverte, parce qu’il l’avait pu le matin; ou si, voyant dans une maison un serviteur prendre en main un objet auquel l’échanson n’a pas le droit de toucher, ou une chose permise hors de la salle à manger qui y est défendue, il s’indignait que, dans une même maison et une même famille, la même chose ne soit pas accordée partout et à tous. Tels sont ceux qui s’irritent d’entendre qu’une chose a été permise autrefois aux justes, qui ne l’est plus aujourd’hui; ou que Dieu, pour certaines raisons temporelles, a commandé aux uns une chose et aux autres une autre, tous obéissant à la même justice; alors qu’ils voient, en un même homme, en un même jour et en une même maison, des choses différentes convenir à des membres différents, une chose longtemps permise ne l’être plus après un certain temps, permise ou commandée dans un coin, et justement défendue et punie dans un autre. La justice est-elle donc diverse ou changeante? Non; mais les temps qu’elle régit ne s’écoulent pas d’un cours égal, parce que ce sont des temps. Mais les hommes, dont les jours sur la terre sont courts, ne pouvant par leurs sens accorder les causes des choses dans les siècles passés et chez d’autres nations, dont ils n’ont pas l’expérience, avec celles dont ils ont l’expérience, alors que dans un même corps, un même jour ou une même famille ils voient aisément ce qui convient à chaque membre, à chaque moment, à chaque partie et à chaque personne, se scandalisent de l’un et se soumettent à l’autre.

Ces choses, je ne les connaissais pas alors et je n’y prenais pas garde; elles frappaient mes regards de tous côtés, et je ne les voyais pas. Je composais des vers, où je ne pouvais placer n’importe quel pied n’importe où, mais différemment selon les différents mètres, ni même, dans un seul mètre, le même pied à toutes les places. Et pourtant l’art même selon lequel je composais n’avait pas des principes différents pour ces différents cas, mais les comprenait tous en un seul. Et je ne voyais pas que cette justice, à laquelle obéissaient les hommes bons et saints, contenait d’une manière bien plus excellente et plus sublime, en une seule loi, tout ce que Dieu a commandé, sans varier en aucune partie, bien qu’en des temps divers elle ne prescrivît pas tout à la fois, mais distribuât et ordonnât ce qui convenait à chacun. Et moi, dans mon aveuglement, je blâmais les saints Pères, non seulement lorsqu’ils usaient des choses présentes comme Dieu le leur commandait et le leur inspirait, mais encore lorsqu’ils annonçaient les choses à venir, comme Dieu les leur révélait.

Chapitre VIII

Peut-il jamais, en quelque temps ou en quelque lieu que ce soit, être injuste d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée, et son prochain comme soi-même? C’est pourquoi ces infamies qui sont contre nature doivent être partout et toujours détestées et punies, comme le furent celles des hommes de Sodome: toutes les nations les commettraient-elles, qu’elles seraient toutes coupables du même crime au regard de la loi de Dieu, qui n’a pas fait les hommes pour qu’ils abusent ainsi les uns des autres. Car c’est la communion même qui doit exister entre Dieu et nous qui est violée, lorsque cette nature dont il est l’Auteur est souillée par la perversité de la convoitise. Quant aux actions qui offensent les coutumes des hommes, il faut les éviter selon les coutumes propres à chaque lieu, afin que ce qui a été convenu et établi par la coutume ou par la loi d’une cité ou d’une nation ne soit pas violé au gré du caprice sans loi de quiconque, citoyen ou étranger. Car toute partie qui ne s’accorde pas avec son tout est choquante. Mais lorsque Dieu ordonne une chose contraire aux coutumes ou aux conventions d’un peuple, cette chose, quand bien même ce peuple ne l’aurait jamais faite auparavant, doit être faite; si on l’a interrompue, il faut la rétablir; si elle n’a jamais été instituée, il faut maintenant l’instituer. Car s’il est permis à un roi, dans l’État sur lequel il règne, de commander ce que nul avant lui, ni lui-même jusque-là, n’avait commandé, et si lui obéir ne peut être contraire au bien commun de l’État (bien plus, il lui serait contraire de ne pas lui obéir, car obéir aux princes est un pacte général de la société humaine), avec combien moins d’hésitation devons-nous obéir en tout ce qu’il commande à Dieu, le Souverain de toutes ses créatures! Car de même que, parmi les pouvoirs de la société humaine, l’autorité la plus grande est obéie de préférence à la moindre, ainsi faut-il obéir à Dieu par-dessus tout.

Il en va de même des actes de violence, où il y a volonté de nuire, soit par l’outrage, soit par le tort causé; et cela, ou bien par vengeance, comme un ennemi contre son ennemi; ou pour s’emparer du bien d’autrui, comme le brigand contre le voyageur; ou pour éviter quelque mal, comme envers celui que l’on craint; ou par envie, comme le moins favorisé envers celui qui l’est davantage, ou celui qui a prospéré en quelque chose envers celui dont il redoute ou déplore qu’il devienne son égal; ou pour le seul plaisir de la souffrance d’autrui, comme les spectateurs des gladiateurs, ou ceux qui raillent et tournent les autres en dérision. Tels sont les chefs de l’iniquité, qui naissent de la convoitise de la chair, de la convoitise des yeux ou de la soif de dominer, soit d’une seule, soit de deux ensemble, soit des trois à la fois; et c’est ainsi que les hommes vivent mal, contre les trois et les sept, ce luth à dix cordes, tes dix commandements, ô Dieu très haut et très doux. Mais quelles infamies peut-il y avoir contre toi, qui ne peux être souillé? Ou quels actes de violence contre toi, à qui l’on ne peut nuire? Mais tu venges ce que les hommes commettent contre eux-mêmes, puisque, lorsqu’ils pèchent contre toi, c’est contre leur propre âme qu’ils agissent méchamment, et l’iniquité se ment à elle-même, soit en corrompant et en pervertissant leur nature, que tu as créée et ordonnée, soit par l’usage immodéré des choses permises, soit en brûlant pour les choses défendues, à cet usage qui est contre nature; ou bien ils se trouvent coupables de se déchaîner contre toi du cœur et de la langue, en regimbant contre les aiguillons; ou encore lorsque, brisant les barrières de la société humaine, ils se réjouissent avec audace de ligues ou de divisions formées à leur gré, selon qu’ils ont un profit à gagner ou un sujet d’offense. Et ces choses se font lorsqu’on t’abandonne, ô source de la vie, toi le seul et véritable Créateur et Gouverneur de l’univers, et que, par un orgueil propre, on choisit et l’on aime quelque chose de faux parmi tes œuvres. C’est donc par une humble piété que nous revenons à toi; et tu nous purifies de nos mauvaises habitudes, tu fais miséricorde aux péchés de ceux qui confessent, tu écoutes les gémissements des captifs, et tu nous délivres des chaînes que nous nous sommes forgées, pourvu que nous n’élevions pas contre toi les cornes d’une fausse liberté, perdant tout par la convoitise d’avoir davantage, en aimant notre bien propre plus que toi, le Bien de tous.

Chapitre IX

Parmi ces infamies, ces violences et tant d’iniquités, il y a les péchés de ceux qui, somme toute, sont en progrès; ceux qui jugent droitement les blâment selon la règle de la perfection, mais louent les personnes dans l’espérance du fruit à venir, comme on le fait pour l’herbe verte du blé qui lève. Et il y a des actes qui ressemblent à des infamies ou à des violences, et qui pourtant ne sont pas des péchés, parce qu’ils n’offensent ni toi, notre Seigneur Dieu, ni la société humaine: ainsi, lorsqu’on se procure les choses qui conviennent à un temps donné pour l’usage de la vie, et que nous ne savons pas si c’est par convoitise de posséder; ou lorsque des fautes sont punies, en vue de la correction, par l’autorité établie, et que nous ne savons pas si c’est par désir de nuire. Bien des actions donc, désapprouvées aux yeux des hommes, sont approuvées par ton témoignage; et bien d’autres, louées par les hommes, sont condamnées, toi en étant témoin: car l’apparence de l’action, l’intention de celui qui agit, et les exigences cachées du moment varient chacune de leur côté. Mais lorsque tout à coup tu commandes une chose inaccoutumée et imprévue, oui, quand même tu l’aurais autrefois défendue, et que tu caches pour un temps la raison de ton commandement, et qu’elle soit contraire aux règles de quelque société humaine, qui doute qu’il faille l’accomplir, puisque seule est juste la société des hommes qui te sert? Mais heureux ceux qui connaissent tes commandements! Car tout ce que firent tes serviteurs, ils le firent soit pour montrer quelque chose de nécessaire au présent, soit pour annoncer les choses à venir.

Chapitre X

Ignorant ces choses, je me moquais de tes saints serviteurs et de tes prophètes. Et que gagnais-je à me moquer d’eux, sinon d’être moqué par toi, entraîné insensiblement et pas à pas à ces folies de croire qu’une figue pleurait quand on la cueillait, et que le figuier, sa mère, versait des larmes de lait? Et cette figue pourtant (cueillie par le crime d’un autre, non par le sien), si quelque saint manichéen l’avait mangée et mêlée à ses entrailles, il en exhalerait des anges, bien plus, il en jaillirait des parcelles de divinité à chaque soupir ou gémissement de sa prière, parcelles du Dieu très haut et véritable qui seraient restées enchaînées dans cette figue, si elles n’avaient été libérées par les dents ou le ventre de quelque saint « Élu »! Et moi, misérable, je croyais qu’il fallait avoir plus de pitié pour les fruits de la terre que pour les hommes, pour qui ils ont été créés. Car si quelqu’un qui avait faim, et qui n’était pas manichéen, en avait demandé, la bouchée qu’on lui eût donnée eût semblé comme condamnée à la peine capitale.

Chapitre XI

Et tu as étendu ta main d’en haut, et tu as tiré mon âme de ces profondes ténèbres, tandis que ma mère, ta fidèle, pleurait vers toi sur moi plus que les mères ne pleurent la mort corporelle de leurs enfants. Car, par cette foi et cet esprit qu’elle tenait de toi, elle discernait la mort où je gisais; et tu l’as exaucée, Seigneur; tu l’as exaucée, et tu n’as pas méprisé ses larmes, lorsque, ruisselant, elles arrosaient la terre sous ses yeux en tout lieu où elle priait; oui, tu l’as exaucée. Car d’où venait ce songe par lequel tu la consolas, de sorte qu’elle consentit à me laisser vivre avec elle et manger à la même table dans la maison, ce qu’elle avait commencé à fuir, dans son horreur et sa détestation des blasphèmes de mon erreur? Elle se vit debout sur une règle de bois, et un jeune homme resplendissant venir vers elle, joyeux et lui souriant, tandis qu’elle-même était affligée et accablée de douleur. Celui-ci lui ayant demandé (pour l’instruire, comme c’est leur coutume, et non pour être instruit) les causes de sa douleur et de ses larmes quotidiennes, et elle ayant répondu qu’elle pleurait ma perdition, il lui ordonna d’être en paix et lui dit de regarder et de voir « que là où elle était, j’étais aussi ». Et quand elle regarda, elle me vit debout auprès d’elle sur la même règle. D’où cela venait-il, sinon de ce que tes oreilles étaient tournées vers son cœur? Ô toi, Bien tout-puissant, qui prends soin de chacun de nous comme si tu ne prenais soin que de lui seul, et de tous comme s’ils n’étaient qu’un seul!

D’où vint encore que, lorsqu’elle m’eut raconté cette vision et que je voulais la faire signifier plutôt « qu’elle ne devait pas désespérer d’être un jour ce que j’étais », elle répondit aussitôt, sans la moindre hésitation: « Non; car il ne m’a pas été dit: “Là où il est, tu es aussi”, mais: “Là où tu es, il est aussi.” » Je te le confesse, Seigneur, autant que je m’en souviens (et j’en ai souvent parlé), cette réponse que tu me fis par la bouche de ma mère éveillée — qu’elle ne se laissa pas troubler par la vraisemblance de ma fausse interprétation, et vit si promptement ce qu’il fallait voir, et que je n’avais certes pas aperçu avant qu’elle ne parlât — m’émut dès lors plus que le songe lui-même, par lequel une joie destinée à la sainte femme, et qui ne devait s’accomplir que si longtemps après, lui fut annoncée si longtemps d’avance pour la consolation de son angoisse présente. Car près de neuf années s’écoulèrent, pendant lesquelles je me roulai dans la boue de cette fosse profonde et dans les ténèbres du mensonge, essayant souvent de me relever, mais rejeté plus lourdement encore. Durant tout ce temps, cette veuve chaste, pieuse et sobre (telles que tu les aimes), désormais plus encouragée par l’espérance, mais ne relâchant en rien ses larmes et ses gémissements, ne cessa, à toutes les heures de sa prière, de pleurer sur moi devant toi. Et ses prières parvenaient en ta présence; et pourtant tu me laissais encore rouler et rouler de nouveau dans ces ténèbres.

Chapitre XII

Tu lui donnas cependant une autre réponse, dont je me souviens; car je passe beaucoup de choses, me hâtant vers celles qui me pressent davantage de me confesser à toi, et il en est beaucoup dont je ne me souviens pas. Tu lui donnas donc une autre réponse par un de tes prêtres, un évêque nourri dans ton Église et versé dans tes Livres. Comme cette femme l’avait supplié de daigner s’entretenir avec moi, de réfuter mes erreurs, de me désapprendre le mal et de m’enseigner le bien (car il avait coutume de le faire quand il trouvait des gens disposés à le recevoir), il refusa, et sagement, comme je le compris plus tard. Il répondit en effet que j’étais encore indocile, enflé de la nouveauté de cette hérésie, et que j’avais déjà embarrassé bien des gens peu instruits par des questions captieuses, comme elle le lui avait rapporté: « Mais laisse-le quelque temps, dit-il; prie seulement Dieu pour lui; il découvrira de lui-même, par la lecture, quelle est cette erreur et combien grande en est l’impiété. » En même temps il lui raconta que lui-même, tout petit, avait été livré aux Manichéens par sa mère séduite, et qu’il avait non seulement lu, mais souvent recopié presque tous leurs livres, et qu’il avait vu (sans que personne l’y amenât par discussion ou par preuve) combien cette secte était à fuir; et il l’avait fuie. Après ces paroles, comme elle ne voulait pas se contenter, mais le pressait davantage, avec des supplications et beaucoup de larmes, de me voir et de discuter avec moi, lui, un peu impatienté de son insistance, lui dit: « Va, et que Dieu te bénisse; car il n’est pas possible que le fils de ces larmes périsse. » Réponse qu’elle reçut (comme elle le rappelait souvent dans ses entretiens avec moi) comme si elle avait retenti du ciel.

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