Appel sérieux à une vie dévote et sainte
Conclusion. De l’excellence et de la grandeur d’un esprit dévot

Chapitre 24 · 24 min de lecture · 31 min d’écoute

Conclusion. De l’excellence et de la grandeur d’un esprit dévot

J’AI maintenant achevé ce que je me proposais dans ce traité. J’ai expliqué la nature de la dévotion, tant en tant qu’elle signifie une vie consacrée à Dieu, qu’en tant qu’elle signifie une méthode réglée de prière quotidienne. Il ne me reste plus qu’à ajouter un mot ou deux pour recommander une vie gouvernée par cet esprit de dévotion.

Car, bien qu’il soit aussi raisonnable de supposer que tous les chrétiens désirent parvenir à la perfection chrétienne que de supposer que tous les malades désirent recouvrer une parfaite santé, l’expérience nous montre cependant que rien n’a plus besoin d’être pressé, répété et imposé à nos esprits que les règles les plus simples du christianisme.

La pauvreté volontaire, la virginité et la retraite dévote ont été recommandées ici comme des choses qui ne sont pas nécessaires, mais qui sont cependant fort avantageuses à ceux qui voudraient rendre le chemin de la perfection le plus aisé et le plus sûr. Mais la perfection chrétienne elle-même n’est attachée à aucune forme particulière de vie ; elle peut s’acquérir, quoique non avec la même facilité, dans tous les états de la vie.

C’est ce qui a été pleinement établi ailleurs, où l’on a montré que la perfection chrétienne n’appelle personne (nécessairement) au cloître, mais à l’entier accomplissement des devoirs qui sont nécessaires à tous les chrétiens et communs à tous les états de la vie. [Perf. chrét. p. 2]

En sorte que toute l’affaire se réduit clairement à ceci : la virginité, la pauvreté volontaire et les autres renoncements semblables à des choses permises ne sont pas nécessaires à la perfection chrétienne ; mais elles sont fort à louer chez ceux qui les choisissent comme des secours et des moyens d’y parvenir plus sûrement et plus promptement.

C’est seulement de cette manière et dans ce sens que je voudrais recommander quelque singularité de vie ; non comme si la perfection y consistait, mais à cause de sa grande tendance à produire et à soutenir le véritable esprit de la perfection chrétienne.

Mais ce qui est ici pressé sur tous, c’est une vie d’une grande et stricte dévotion : laquelle, je pense, a été suffisamment montrée être également le devoir et le bonheur de tous les ordres d’hommes. Et il n’y a rien non plus dans aucun état particulier de la vie qui puisse être allégué avec justice comme une raison de rabattre quoi que ce soit d’un esprit dévot.

Mais parce que, dans ce siècle poli qui est le nôtre, nous avons tellement laissé se perdre l’esprit de dévotion que beaucoup semblent craindre même d’en être soupçonnés, s’imaginant qu’une grande dévotion est une grande bigoterie, qu’elle est fondée sur l’ignorance et la petitesse d’esprit, et que les esprits petits, faibles et abattus sont généralement ceux qui y font le plus de progrès :

Il sera ici pleinement montré que la grande dévotion est la plus noble disposition des âmes les plus grandes et les plus nobles ; et que ceux qui pensent qu’elle tire quelque avantage de l’ignorance et de la petitesse d’esprit sont eux-mêmes, non pas un peu, mais entièrement ignorants de la nature de la dévotion, de la nature de Dieu et de leur propre nature.

Les gens de beaux talents et de savoir, ou d’une grande connaissance des affaires du monde, trouveront peut-être dur que l’on mette leur manque de dévotion sur le compte de leur ignorance. Mais s’ils veulent bien consentir à être jugés par la raison et par l’Écriture, on pourra bientôt faire voir que le manque de dévotion, partout où il se trouve, soit parmi les savants, soit parmi les ignorants, est fondé sur une ignorance grossière, et sur le plus grand aveuglement et la plus grande insensibilité qui puissent arriver à une créature raisonnable ; et que la dévotion est si loin d’être l’effet d’un esprit petit et abattu, qu’elle doit être et sera toujours la plus haute dans les natures les plus parfaites.

Et d’abord, qui tient pour un signe d’un esprit pauvre et petit qu’un homme soit plein de respect et de soumission envers ses parents, qu’il ait l’amour et l’estime les plus vrais pour son ami, ou qu’il excelle dans les plus hautes marques de gratitude envers son bienfaiteur ?

Ces dispositions ne se trouvent-elles pas au plus haut degré dans les esprits les plus élevés et les plus parfaits ?

Et cependant, qu’est-ce que la haute dévotion, sinon le plus haut exercice de ces mêmes dispositions, de soumission, de respect, d’amour, d’honneur et de gratitude envers l’aimable et glorieux Père, Ami et Bienfaiteur de tout le genre humain ?

Est-ce une vraie grandeur d’âme que de révérer l’autorité de vos parents, de craindre le déplaisir de votre ami, de redouter les reproches de votre bienfaiteur ? Et cette crainte, et cette appréhension, et ce respect ne doivent-ils pas être bien plus justes, et plus raisonnables, et plus honorables, lorsqu’ils s’adressent au plus haut degré à Dieu ?

Or, comme plus ces dispositions sont élevées, plus elles sont estimées parmi les hommes, et plus on les reconnaît pour de grandes preuves d’une vraie grandeur d’âme, de même, plus ces mêmes dispositions sont hautes et grandes envers Dieu, plus elles prouvent la noblesse, l’excellence et la grandeur de l’esprit.

En sorte que, tant que la soumission envers les parents, l’amour envers les amis et la gratitude envers les bienfaiteurs seront tenus pour de grandes et honorables dispositions, la dévotion, qui n’est autre chose que la soumission, l’amour et la gratitude envers Dieu, doit avoir la plus haute place parmi nos plus hautes vertus.

Si un prince, par pure bonté, vous envoyait votre grâce par un de ses esclaves, croiriez-vous qu’il soit de votre devoir de recevoir l’esclave avec des marques d’amour, d’estime et de gratitude pour sa grande bonté de vous avoir apporté un si grand don, et penseriez-vous en même temps que ce soit une bassesse et une petitesse d’esprit de témoigner de l’amour, de l’estime et de la gratitude au prince qui, de sa propre bonté, vous a librement envoyé cette grâce ?

Et pourtant cela serait aussi raisonnable que de supposer que l’amour, l’estime, l’honneur et la gratitude sont de nobles dispositions et des marques d’une grande âme quand on les rend à nos semblables, mais les effets d’un esprit pauvre, ignorant et abattu quand on les rend à Dieu.

De plus, cette partie de la dévotion qui s’exprime par de douloureuses confessions et par les larmes pénitentes d’un cœur brisé et contrit est bien loin d’être le signe d’un esprit petit et ignorant.

Car qui ne reconnaît que c’est la marque d’un esprit franc, généreux et courageux que d’avouer une faute et de demander pardon d’une offense ? Et les esprits les plus distingués et les plus cultivés ne sont-ils pas les plus remarquables par cette excellente disposition ?

Ne reconnaît-on pas aussi que la franchise et l’excellence de l’esprit d’un homme se montrent grandement lorsque sa douleur et son indignation contre lui-même s’élèvent à proportion de la folie de sa faute, et de la bonté et de la grandeur de la personne qu’il a offensée ?

Or, s’il en est ainsi, plus l’esprit d’un homme est grand, plus il connaît Dieu et se connaît lui-même, plus il sera disposé à se prosterner devant Dieu dans tous les actes et toutes les expressions les plus humbles de la repentance.

Et plus la franchise, la générosité, le jugement et la pénétration de son esprit sont grands, plus il exercera et entretiendra un sentiment passionné et tendre du juste déplaisir de Dieu ; et plus il connaîtra la grandeur, la bonté et la perfection de la nature divine, plus il sera rempli de honte et de confusion à cause de ses propres péchés et de son ingratitude.

Et, au contraire, plus une âme est stupide et ignorante, plus elle est naturellement basse et sans générosité, plus elle est insensible à la bonté et à la pureté de Dieu, et plus elle aura d’aversion pour tous les actes d’humble confession et de repentance.

La dévotion est donc si loin de convenir le mieux aux petits esprits ignorants, qu’une vraie élévation d’âme, un vif sentiment de l’honneur et une grande connaissance de Dieu et de nous-mêmes sont les plus grands secours naturels qu’ait notre dévotion.

Et, d’autre part, on fera voir ici par divers arguments que l’indévotion est fondée sur l’ignorance la plus excessive.

Et premièrement, notre bienheureux Seigneur et ses apôtres furent des exemples éminents d’une grande et fréquente dévotion. Or, si nous accordons (comme tous les chrétiens doivent l’accorder) que leur grande dévotion était fondée sur une vraie connaissance de la nature de la dévotion, de la nature de Dieu et de la nature de l’homme, il est clair alors que tous ceux qui sont insensibles au devoir de la dévotion sont dans cet état d’ignorance excessive : ils ne connaissent ni Dieu, ni eux-mêmes, ni la dévotion.

Car si une juste connaissance sous ces trois rapports produit une grande dévotion, comme dans le cas de notre Sauveur et de ses apôtres, la négligence de la dévotion doit être imputée à l’ignorance.

Encore : d’où vient que la plupart des gens ont recours à la dévotion quand ils sont dans la maladie, dans la détresse ou dans la crainte de la mort ? N’est-ce pas parce que cet état leur fait voir, plus qu’ils ne l’aperçoivent en d’autres temps, le besoin qu’ils ont de Dieu et leur propre faiblesse ? N’est-ce pas parce que leurs infirmités et leur fin prochaine les convainquent de quelque chose qu’ils n’apercevaient pas à moitié auparavant ?

Or, si la dévotion en ces moments est l’effet d’une meilleure connaissance de Dieu et de nous-mêmes, la négligence de la dévotion en d’autres temps vient toujours d’une grande ignorance de Dieu et de nous-mêmes.

De plus, comme l’indévotion est une ignorance, c’est aussi l’ignorance la plus honteuse, et celle qu’on doit taxer de la plus grande folie.

C’est ce qui paraîtra pleinement à quiconque considère par quelles règles nous devons juger de l’excellence d’une connaissance ou de la honte d’une ignorance.

Or la connaissance elle-même ne serait pour nous aucune excellence, ni l’ignorance aucun opprobre, si nous n’étions des créatures raisonnables.

Mais si cela est vrai, il s’ensuit clairement que la connaissance qui convient le mieux à notre nature raisonnable, et qu’il nous importe le plus de posséder en tant que tels, est notre connaissance la plus haute et la plus belle ; et que l’ignorance qui se rapporte aux choses les plus essentielles pour nous en tant que créatures raisonnables, et qu’il nous importe le plus de connaître, est de toutes la plus grossière et la plus honteuse.

Si donc il y a des choses qui nous concernent plus que d’autres, s’il y a des vérités qui sont plus pour nous que toutes les autres, celui qui a la plus pleine connaissance de ces choses, qui voit ces vérités dans la lumière la plus claire et la plus forte, a, plus que tous les autres, en tant que créature raisonnable, l’intelligence la plus claire et les talents les plus solides.

Si donc notre relation avec Dieu est notre plus grande relation, si notre avancement dans sa faveur est notre plus haut avancement, celui qui a les plus hautes notions de l’excellence de cette relation, celui qui aperçoit le plus fortement le prix suprême et la grande valeur de la sainteté et de la vertu, qui juge toute chose petite en comparaison, prouve qu’il est maître de la meilleure et de la plus excellente connaissance.

Si un juge a une grande habileté en peinture, en architecture et en musique, mais qu’il ait en même temps des notions grossières et confuses de l’équité, et une pauvre et lourde appréhension de la valeur de la justice, qui ferait scrupule de le tenir pour un pauvre juge ignorant ?

Si un évêque était un homme de grande adresse et habile dans l’art de s’avancer, sachant comment élever et enrichir sa famille dans le monde, mais n’avait ni goût ni sentiment des maximes et des principes des saints et des Pères de l’Église ; s’il ne concevait pas la sainte nature et les grandes obligations de sa vocation, et ne jugeait pas qu’il vaut mieux être crucifié au monde que de vivre oisivement dans la pompe et la splendeur, qui ferait scrupule d’accuser un tel évêque de manquer d’intelligence ?

Si nous ne jugeons et ne prononçons pas de cette manière, notre raison et notre jugement ne sont que de vains sons.

Mais maintenant, si un juge doit être tenu pour ignorant lorsqu’il ne sent et n’aperçoit pas la valeur et le prix de la justice ; si un évêque doit être regardé comme dépourvu d’intelligence lorsqu’il a plus d’expérience en d’autres choses que dans les vertus sublimes de sa vocation apostolique, tous les chrétiens ordinaires doivent être regardés comme plus ou moins éclairés, selon qu’ils connaissent plus ou moins ces grandes choses qui sont l’intérêt commun et le plus grand de tous les chrétiens.

Si un gentilhomme s’imaginait que la lune n’est pas plus grande qu’elle ne paraît à l’œil, qu’elle brille de sa propre lumière, que toutes les étoiles ne sont que autant de points lumineux ; si, après avoir lu des livres d’astronomie, il persistait encore dans la même opinion, la plupart des gens penseraient qu’il n’a qu’une pauvre intelligence.

Mais si cette même personne pensait qu’il vaut mieux pourvoir à une courte vie ici-bas que de se préparer à une glorieuse éternité dans l’autre ; qu’il vaut mieux être riche que d’être éminent en piété, son ignorance et sa stupidité seraient trop grandes pour être comparées à quoi que ce soit.

Il n’y a point de connaissance qui mérite seulement ce nom, sinon celle que nous appelons le jugement.

Et l’intelligence la plus claire et la plus cultivée est celle qui juge le mieux de la valeur et du prix des choses. Tout le reste n’est que la capacité d’un animal ; ce n’est que voir et entendre.

Et il n’y a en nous aucune excellence de connaissance, jusqu’à ce que nous exercions notre jugement et que nous jugions bien de la valeur et du prix des choses.

Si un homme avait des yeux qui pussent voir au-delà des étoiles ou pénétrer jusqu’au cœur de la terre, mais qu’il ne pût voir les choses qui sont devant lui, ni discerner rien qui lui fût utile, nous estimerions qu’il a une fort mauvaise vue.

Si un autre avait des oreilles qui reçussent les sons du monde qui est dans la lune, mais qu’il ne pût rien entendre de ce qui se dit ou se fait sur la terre, nous le regarderions comme ne valant pas mieux qu’un sourd.

De même, si un homme a une mémoire qui peut retenir un grand nombre de choses ; s’il a un esprit fin et pénétrant dans les arts et les sciences, ou une imagination qui sait errer agréablement dans les fictions, mais qu’il n’ait qu’une appréhension lourde et pauvre de son devoir et de sa relation avec Dieu, de la valeur de la piété ou du prix de la vertu morale, on peut très justement estimer qu’il a une mauvaise intelligence. Il n’est que comme l’homme qui ne peut voir et entendre que des choses qui ne lui sont d’aucun profit.

Aussi certainement donc que la piété, la vertu et le bonheur éternel sont ce qui importe le plus à l’homme ; aussi certainement que l’immortalité de notre nature et notre relation avec Dieu sont les circonstances les plus glorieuses de notre nature, aussi certain est-il que celui qui demeure le plus dans la contemplation de ces choses, dont le cœur en est le plus touché, qui y voit le plus loin, qui en comprend le mieux la valeur et l’excellence, qui juge que tous les avantages du monde ne sont que de pures bulles et des ombres en comparaison, prouve qu’il a, plus que tous les autres, l’intelligence la plus fine et le jugement le plus solide.

Et si nous ne raisonnons pas de cette manière, ou si nous n’admettons pas cette méthode de raisonner, nous n’avons aucun argument pour prouver qu’il y ait au monde un sage ou un fou.

Car on prouve qu’un homme est un idiot de nature, non parce qu’il est privé de quelqu’un de ses sens, ou qu’il est incapable de toute chose, mais parce qu’il n’a point de jugement et qu’il ignore entièrement le prix et la valeur des choses. Il choisira peut-être un bel habit plutôt qu’une grande fortune.

Et comme l’essence de la stupidité consiste dans l’entier défaut de jugement, dans l’ignorance de la valeur des choses, de même, d’autre part, l’essence de la sagesse et de la connaissance doit consister dans l’excellence de notre jugement, ou dans la connaissance du prix et de la valeur des choses.

C’est donc une preuve indéniable que celui qui connaît le mieux la valeur des meilleures choses, qui juge le plus droitement des choses qui le concernent le plus, qui aimerait mieux avoir son âme dans un état de perfection chrétienne que la plus grande part du bonheur de ce monde, a la plus haute sagesse, et est aussi éloigné des idiots que puisse le placer aucune connaissance.

D’autre part, celui qui sait parler les langues savantes et réciter beaucoup d’histoire, mais qui préfère la complaisance pour son corps à la pureté et à la perfection de son âme, qui a plus à cœur d’acquérir un nom ou une fortune ici-bas que de vivre dans la gloire éternelle dans l’autre vie, est dans l’état le plus proche de cet idiot qui choisit un habit bariolé plutôt qu’une grande fortune.

Les hommes ne l’appellent pas un idiot, mais il doit paraître à Dieu et aux êtres célestes dans un état de stupidité plus excessif encore, et tôt ou tard il se paraîtra certainement tel à lui-même.

Mais maintenant, s’il est indéniablement clair que nous ne pouvons prouver qu’un homme est un fou qu’en montrant qu’il n’a aucune connaissance des choses qui sont bonnes et mauvaises pour lui-même, il est indéniablement clair que nous ne pouvons prouver qu’un homme est sage qu’en montrant qu’il a la plus pleine connaissance des choses qui sont son plus grand bien et son plus grand mal.

Si donc Dieu est notre plus grand bien ; s’il ne peut y avoir de bien que dans sa faveur, ni de mal qu’à s’éloigner de lui, il est clair que celui qui juge que la meilleure chose qu’il puisse faire est de plaire à Dieu de tout son pouvoir, qui le sert et l’adore de tout son cœur et de toute son âme, qui aimerait mieux avoir un esprit pieux que toutes les dignités et tous les honneurs du monde, montre qu’il est dans le plus haut état de la sagesse humaine.

Poursuivons : nous savons comment notre bienheureux Seigneur agit dans un corps humain ; c’était sa nourriture et son breuvage de faire la volonté de son Père qui est dans les cieux.

Et si un certain nombre d’esprits célestes devaient quitter leurs demeures dans la lumière de Dieu et être pour un temps unis à des corps humains, ils tendraient certainement vers Dieu dans toutes leurs actions, et seraient aussi célestes qu’ils le pourraient dans un état de chair et de sang.

Ils agiraient certainement de cette manière, parce qu’ils sauraient que Dieu est l’unique bien de tous les esprits, et que, soit qu’ils fussent dans le corps ou hors du corps, dans le ciel ou sur la terre, ils doivent tenir de Dieu seul tout degré de leur grandeur et de leur bonheur.

Tous les esprits humains donc, plus ils sont élevés, plus ils connaissent leur origine divine, plus ils approchent des esprits célestes, et d’autant plus ils vivront pour Dieu dans toutes leurs actions et feront de toute leur vie un état de dévotion.

La dévotion est donc le plus grand signe d’un génie grand et noble ; elle suppose une âme dans son plus haut état de connaissance ; et il n’y a que les esprits petits et aveuglés, plongés dans l’ignorance et la vanité, qui en soient dépourvus.

Si un esprit humain s’imaginait que quelque puissant prince est plus grand que Dieu, nous le prendrions pour une pauvre créature ignorante ; tout le monde reconnaîtrait qu’une telle imagination est le comble de la stupidité.

Mais si ce même esprit humain pensait qu’il vaut mieux être dévoué à quelque puissant prince que d’être dévoué à Dieu, ne serait-ce pas là une preuve encore plus grande d’une nature pauvre, ignorante et aveuglée ?

C’est pourtant ce que font tous ceux qui pensent qu’une chose quelconque est meilleure, plus grande ou plus sage qu’une vie dévote.

En sorte que, de quelque manière que nous considérions cette matière, il paraît clairement que la dévotion est la marque d’un grand jugement et d’une nature élevée, et que le manque de dévotion est une preuve certaine du manque d’intelligence.

Les plus grands esprits du monde païen, tels que Pythagore, Socrate, Platon, Épictète, Marc Antonin, etc., durent toute leur grandeur à l’esprit de dévotion.

Ils étaient pleins de Dieu ; leur sagesse et leurs profondes contemplations ne tendaient qu’à délivrer les hommes de la vanité du monde et de l’esclavage des passions corporelles, afin qu’ils pussent agir comme des esprits venus de Dieu et qui devaient bientôt retourner à lui.

Encore : pour voir la dignité et la grandeur d’un esprit dévot, nous n’avons qu’à le comparer avec les autres dispositions que l’on choisit à sa place.

Saint Jean nous dit que tout ce qui est dans le monde (c’est-à-dire toutes les dispositions d’une vie mondaine) est la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie.

Considérons donc quelle sagesse ou quelle excellence d’esprit il faut pour rendre un homme propre à ces délices.

Supposons un homme livré aux plaisirs du corps ; assurément ce ne peut être le signe d’un esprit fin ou d’un génie excellent : car s’il a seulement la disposition d’un animal, il est assez grand pour ces jouissances.

Supposons-le adonné aux honneurs et aux splendeurs, épris d’éclat et d’équipage : or, si cette disposition exigeait de grands talents ou une fine intelligence pour qu’un homme en fût capable, cela prouverait que le monde abonde en beaux esprits.

Supposons-le amoureux des richesses, et si ardent à les poursuivre qu’il ne pense jamais en avoir assez : or cette passion est si loin de supposer un sens excellent ou une grande intelligence, que l’aveuglement et la folie sont les meilleurs soutiens qu’elle ait.

Supposons-le enfin sous un autre jour, non pas uniquement adonné à l’une de ces passions, mais, comme il arrive le plus souvent, gouverné par toutes tour à tour ; cela montre-t-il une nature plus élevée que de passer ses jours au service de l’une d’entre elles ?

Car avoir du goût pour ces choses et s’y adonner est si loin de prouver des talents ou une intelligence passables, qu’elles conviennent aux esprits les plus lourds et les plus faibles, et qu’il ne faut qu’une grande dose d’orgueil et de folie pour les admirer grandement.

Mais maintenant, que les libertins portent, s’ils le peuvent, une accusation semblable contre la dévotion. Ils pourraient aussi bien s’efforcer d’imputer à la lumière tout ce qui appartient aux ténèbres.

Qu’ils accordent seulement qu’il y a un Dieu et une providence, et ils en auront accordé assez pour justifier la sagesse et soutenir l’honneur de la dévotion.

Car s’il y a un Créateur infiniment sage et bon, en qui nous avons la vie, le mouvement, et l’être, dont la providence gouverne toutes choses en tous lieux, ce doit être assurément le plus haut acte de notre intelligence que de le concevoir comme il faut ; ce doit être la plus noble marque de jugement, la disposition la plus élevée de notre nature, que de servir et d’adorer cette providence universelle, de se conformer à ses lois, d’étudier sa sagesse, et de vivre et d’agir partout comme en la présence de ce Créateur infiniment bon et sage.

Or celui qui vit ainsi vit dans l’esprit de dévotion.

Et qu’est-ce qui peut montrer de si grands talents et une intelligence si fine que de vivre dans cette disposition ?

Car si Dieu est la sagesse, celui-là doit être assurément l’homme le plus sage du monde qui se conforme le plus à la sagesse de Dieu, qui obéit le mieux à sa providence, qui entre le plus avant dans ses desseins, et qui fait tout ce qu’il peut pour que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel.

L’homme dévot fait un véritable usage de sa raison : il perce à jour la vanité du monde, il découvre la corruption de sa nature et l’aveuglement de sa passion. Il vit selon une loi qui n’est pas visible aux yeux du vulgaire ; il entre dans le monde des esprits ; il compare les plus grandes choses, il met l’éternité en balance avec le temps, et il aime mieux être à jamais grand en la présence de Dieu quand il mourra, que d’avoir la plus grande part des plaisirs du monde tant qu’il vit.

Celui qui est dévot est plein de ces grandes pensées ; il vit de ces nobles réflexions, et il se conduit par des règles et des principes qui ne peuvent être saisis, admirés et aimés que par la raison.

Il n’y a donc rien qui montre un si grand génie, rien qui nous élève tant au-dessus des esprits vulgaires, rien qui déclare si clairement une grandeur d’âme héroïque, qu’une grande dévotion.

Quand vous supposez qu’un homme est un saint, ou tout dévotion, vous l’avez élevé autant au-dessus de toutes les autres conditions de la vie qu’un philosophe est au-dessus d’un animal.

Enfin, le courage et la bravoure sont des mots d’un grand son, et semblent signifier un esprit héroïque ; mais cependant l’humilité, qui semble être la partie la plus basse et la plus humble de la dévotion, est une preuve plus certaine d’un esprit noble et courageux.

Car l’humilité combat contre de plus grands ennemis, elle est plus constamment engagée, plus violemment assaillie, elle supporte davantage, souffre davantage, et demande un plus grand courage pour se soutenir, qu’aucun exemple de bravoure mondaine.

Un homme qui ose être pauvre et méprisable aux yeux du monde pour se rendre agréable à Dieu ; qui résiste à toute gloire humaine et la rejette, qui s’oppose aux clameurs de ses passions, qui souffre avec douceur toutes les injures et tous les torts, et qui ose attendre sa récompense jusqu’à ce que la main invisible de Dieu donne à chacun la place qui lui revient, soutient une bien plus grande épreuve et déploie une plus noble force d’âme que celui qui est hardi et téméraire dans le feu de la bataille.

Car la hardiesse d’un soldat, s’il est étranger à l’esprit de dévotion, est plutôt faiblesse que force d’âme ; ce n’est tout au plus qu’une passion folle et des esprits échauffés, et elle n’a pas plus de vraie valeur que la fureur d’un tigre.

Car, de même que nous ne pouvons lever une main ni remuer un pied que par une puissance qui nous est prêtée par Dieu, de même les actions hardies qui ne sont pas dirigées par les lois de Dieu, comme autant d’exécutions de sa volonté, ne sont pas plus une vraie bravoure qu’une malice posée n’est la patience chrétienne.

La raison est notre loi universelle, qui nous oblige en tous lieux et en tous temps ; et nulles actions n’ont d’honneur qu’autant qu’elles sont des marques de notre obéissance à la raison.

Et il est aussi bas et aussi lâche d’être hardi et téméraire contre le principe de la raison et de la justice, que d’être hardi et téméraire dans le mensonge et le parjure.

Si donc nous voulons exercer une vraie force d’âme, il faut que nous fassions tout dans l’esprit de dévotion, que nous soyons vaillants contre les corruptions du monde, et les convoitises de la chair, et les tentations du diable ; car être hardi et courageux contre ces ennemis est la plus noble bravoure dont un esprit humain soit capable.

J’ai fait cette digression pour ceux qui pensent qu’une grande dévotion est bigoterie et petitesse d’esprit ; afin que, par ces considérations, ils puissent voir combien toutes les autres dispositions sont pauvres et basses, si on les compare à elle ; afin qu’ils puissent voir que tous les avantages du monde, qu’il s’agisse de grandeur, de sagesse ou de bravoure, ne sont que de vains sons, et qu’il n’y a rien de sage, ni de grand, ni de noble dans un esprit humain, que de connaître comme il faut, et de servir et d’adorer de tout son cœur, le grand Dieu qui est le soutien et la vie de tous les esprits, soit dans le ciel, soit sur la terre.

F I N

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