Chapitre 2 · 16 min de lecture · 21 min d’écoute
Recherche de la raison pour laquelle la plupart des chrétiens restent si loin de la sainteté et de la dévotion du christianisme
ON PEUT maintenant demander avec raison d’où vient que la vie même des gens les meilleurs soit si étrangement contraire aux principes du christianisme ?
Mais, avant de répondre directement à cette question, je désire qu’on se demande aussi d’où vient que le jurement soit un vice si commun parmi les chrétiens ? Il est vrai qu’il n’est pas encore aussi commun chez les femmes que chez les hommes. Mais chez les hommes ce péché est si commun qu’il y en a peut-être plus de deux sur trois qui s’en rendent coupables durant tout le cours de leur vie, jurant plus ou moins, selon que cela se trouve, les uns constamment, les autres seulement de temps à autre, comme par hasard.
Or je demande d’où vient que deux hommes sur trois se rendent coupables d’un péché aussi grossier et aussi profane que celui-là ? Ni l’ignorance ni l’infirmité humaine ne peuvent être alléguées en sa faveur ; il est contraire à un commandement exprès, et aux doctrines les plus claires de notre bienheureux Sauveur.
Trouvez seulement la raison pour laquelle la plupart des hommes vivent dans ce vice notoire, et vous aurez trouvé la raison pour laquelle la plupart des gens, même les meilleurs, vivent d’une manière si contraire au christianisme.
Or la raison de ce jurement si commun, la voici : c’est que les hommes n’ont pas même l’intention de plaire à Dieu dans toutes leurs actions. Car qu’un homme ait seulement assez de piété pour se proposer de plaire à Dieu dans toutes les actions de sa vie, comme la chose la plus heureuse et la meilleure du monde, et il ne jurera plus jamais. Il lui sera aussi impossible de jurer, tant qu’il sentira en lui cette intention, qu’il est impossible à un homme qui se propose de plaire à son prince d’aller l’outrager en face.
Il semble que ce ne soit qu’une petite partie, et une partie nécessaire, de la piété, que d’avoir une intention aussi sincère que celle-là ; et que celui qui n’est pas avancé jusque-là dans la piété n’ait aucune raison de se regarder comme un disciple de Christ. Et pourtant, c’est uniquement faute de ce degré de piété que vous voyez un tel mélange de péché et de folie dans la vie même des gens les meilleurs. C’est faute de cette intention que vous voyez des hommes qui professent la religion vivre cependant dans le jurement et la sensualité ; que vous voyez des ecclésiastiques adonnés à l’orgueil, à la convoitise et aux jouissances du monde. C’est faute de cette intention que vous voyez des femmes qui professent la dévotion vivre cependant dans toute la folie et la vanité de la parure, perdant leur temps dans l’oisiveté et les plaisirs, et dans toutes ces marques de faste et d’équipage auxquelles leur fortune peut atteindre. Car qu’une femme sente seulement son cœur rempli de cette intention, et il lui sera aussi impossible de mettre des mouches ou du fard que de maudire ou de jurer ; elle ne désirera pas plus briller aux bals et aux assemblées, ou faire figure parmi les personnes les plus élégamment vêtues, qu’elle ne désirera danser sur une corde pour plaire aux spectateurs : elle saura que l’un est aussi éloigné que l’autre de la sagesse et de l’excellence de l’esprit chrétien.
C’est cette intention générale qui fit des premiers chrétiens de si éminents exemples de piété, et qui forma la belle communion des saints et toute la glorieuse armée des martyrs et des confesseurs. Et si vous voulez vous arrêter ici et vous demander pourquoi vous n’êtes pas aussi pieux que l’étaient les premiers chrétiens, votre propre cœur vous dira que ce n’est ni par ignorance ni par impuissance, mais uniquement parce que vous n’en avez jamais eu pleinement l’intention. Vous observez le même culte du dimanche qu’ils observaient ; et vous y êtes exacts, parce que c’est votre pleine intention de l’être. Et quand vous aurez aussi pleinement l’intention de leur ressembler dans leur vie ordinaire et commune, quand vous aurez l’intention de plaire à Dieu dans toutes vos actions, vous trouverez cela aussi possible que d’être strictement exact dans l’office de l’Église. Et quand vous aurez cette intention de plaire à Dieu dans toutes vos actions, comme la chose la plus heureuse et la meilleure du monde, vous trouverez en vous une aussi grande aversion pour tout ce qui est vain et frivole dans la vie commune, qu’il s’agisse d’affaires ou de plaisirs, que vous en avez maintenant pour tout ce qui est profane. Vous craindrez autant de vivre d’une manière insensée, soit dans l’emploi de votre temps, soit dans celui de votre fortune, que vous craignez maintenant de négliger le culte public.
Or, qui peut être tenu pour chrétien, s’il manque de cette intention générale et sincère ? Et pourtant, si elle se trouvait parmi les chrétiens, elle changerait toute la face du monde : la vraie piété et une sainteté exemplaire seraient aussi communes et aussi visibles que l’achat et la vente, ou que n’importe quel métier.
Qu’un ecclésiastique soit seulement pieux de cette manière, et il conversera comme s’il avait été élevé par un apôtre ; il ne pensera pas plus à un noble avancement, et n’en parlera pas plus, qu’à une noble chère ou à un carrosse magnifique. Il ne se plaindra pas plus des froideurs du monde, ou d’une petite cure, ou du manque d’un protecteur, qu’il ne se plaindra de n’avoir pas un habit galonné ou un cheval de course. Qu’il se propose seulement de plaire à Dieu dans toutes ses actions, comme la chose la plus heureuse et la meilleure du monde, et il saura alors qu’il n’y a rien de noble dans un ecclésiastique qu’un zèle ardent pour le salut des âmes, ni rien de pauvre dans sa profession que l’oisiveté et l’esprit mondain.
De même, qu’un marchand ait seulement cette intention, et elle fera de lui un saint dans sa boutique ; ses affaires de chaque jour seront une suite d’actions sages et raisonnables, rendues saintes devant Dieu parce qu’elles sont faites par obéissance à sa volonté et à son bon plaisir. Il achètera et vendra, il travaillera et voyagera, parce qu’en le faisant il peut faire quelque bien à lui-même et aux autres. Mais alors, comme rien ne peut plaire à Dieu que ce qui est sage, raisonnable et saint, il n’achètera ni ne vendra, ni ne travaillera d’aucune autre manière ni pour aucune autre fin que celles dont on peut montrer qu’elles sont sages, raisonnables et saintes. Il considérera donc, non quels moyens, quelles méthodes ou quelle application le rendront le plus tôt plus riche et plus grand que ses frères, ou le feront passer de la boutique à une vie de faste et de plaisir ; mais il considérera quels moyens, quelles méthodes, quelle application peuvent rendre les affaires du monde le plus agréables à Dieu, et faire d’une vie de commerce une vie de sainteté, de dévotion et de piété. Tels seront les dispositions et l’esprit de tout marchand ; il ne peut s’arrêter en deçà de ces degrés de piété, dès lors qu’il a l’intention de plaire à Dieu dans toutes ses actions, comme la chose la meilleure et la plus heureuse du monde. Et, d’autre part, quiconque n’a pas cet esprit et ces dispositions dans son commerce et dans sa profession, et ne l’exerce pas seulement dans la mesure où il sert le mieux une vie sage, sainte et céleste, il est certain qu’il n’a pas cette intention ; et pourtant, sans elle, qui peut être reconnu pour un disciple de Jésus-Christ ?
De même encore, que le gentilhomme de naissance et de fortune ait seulement cette intention, et vous verrez comment elle l’éloignera de toute apparence de mal pour le porter à toute œuvre de piété et de bonté. Il ne peut vivre au hasard, ni selon que l’humeur et la fantaisie l’emportent, parce qu’il sait que rien ne peut plaire à Dieu qu’une vie sage et réglée. Il ne peut vivre dans l’oisiveté et la complaisance pour lui-même, dans les amusements et le jeu, dans les plaisirs et l’intempérance, dans les dépenses vaines et la bonne chère, parce que ces choses ne peuvent être changées en moyens de piété et de sainteté, ni devenir autant de parties d’une vie sage et religieuse. Tandis qu’il s’éloigne ainsi de toute apparence de mal, il se hâte et aspire vers toute œuvre de bien. Il ne demande pas ce qui est permis et pardonnable, mais ce qui est louable et digne d’éloge. Il ne demande pas si Dieu pardonnera la folie de nos vies, la démence de nos plaisirs, la vanité de nos dépenses, la richesse de nos équipages et la consommation insouciante de notre temps ; mais il demande si Dieu prend plaisir à ces choses, ou si ce sont là les voies établies pour gagner sa faveur ? Il ne s’informe pas s’il est pardonnable d’amasser de l’argent, de nous parer de diamants et de dorer nos carrosses, tandis que la veuve et l’orphelin, le malade et le prisonnier attendent d’être secourus ; mais il demande si Dieu a exigé ces choses de nos mains, si nous serons appelés à rendre compte, au dernier jour, de les avoir négligées ; car son dessein n’est pas de vivre dans des voies que Dieu, pour autant que nous sachions, pardonnera peut-être, mais d’être diligent dans les voies que nous savons que Dieu récompensera infailliblement.
Il ne regardera donc pas à la vie des chrétiens pour apprendre comment il doit employer ses biens, mais il regardera dans les Écritures, et fera de toute doctrine, de toute parabole, de tout précepte ou de toute instruction qui se rapporte aux riches, une loi pour lui-même dans l’usage de ses biens.
Il ne voudra rien avoir à faire avec les habits somptueux, parce que le riche de l’Évangile était vêtu de pourpre et de fin lin. Il se refuse les plaisirs et les jouissances que sa fortune pourrait lui procurer, parce que notre bienheureux Sauveur dit : « malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation! » [Luc 6:24] Il n’aura qu’une règle pour la charité, et ce sera de dépenser de cette manière tout ce qu’il pourra, parce que le Juge des vivants et des morts a dit que tout ce qui est ainsi donné lui est donné à lui-même.
Il n’aura point de table hospitalière où les riches et les opulents viennent festoyer avec lui et faire bonne chère ; parce que notre bienheureux Seigneur dit : « Lorsque tu donnes à dîner ou à souper, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni des voisins riches, de peur qu’ils ne t’invitent à leur tour et qu’on ne te rende la pareille. Mais, lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Et tu seras heureux de ce qu’ils ne peuvent pas te rendre la pareille; car elle te sera rendue à la résurrection des justes. » [Luc 14:12-14]
Il ne gaspillera point d’argent en lambris dorés ou en meubles coûteux ; il ne se fera pas porter de plaisir en plaisir dans un faste et des équipages dispendieux, parce qu’un apôtre inspiré a dit que « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde. » [1 Jean 2:16]
Que personne ne regarde ceci comme une description imaginaire de la charité, belle en idée, mais impossible à mettre en pratique. Car, bien loin d’être une forme de vie imaginaire et impraticable, elle a été pratiquée par un grand nombre de chrétiens dans les siècles passés, qui étaient heureux de changer tous leurs biens en une suite constante d’œuvres de charité. Et elle est si loin d’être impossible aujourd’hui que, si nous pouvons trouver des chrétiens qui se proposent sincèrement de plaire à Dieu dans toutes leurs actions, comme la chose la meilleure et la plus heureuse du monde, qu’ils soient jeunes ou vieux, célibataires ou mariés, hommes ou femmes, pourvu qu’ils aient seulement cette intention, il leur sera impossible de faire autrement. Ce seul principe les portera infailliblement à ce degré de charité, et ils se trouveront incapables de s’arrêter en deçà.
Car comment est-il possible qu’un homme qui se propose de plaire à Dieu dans l’usage de son argent, et qui se le propose parce qu’il juge que c’est là son plus grand bonheur, comment est-il possible qu’un tel homme, dans une telle disposition d’esprit, enfouisse son argent dans une parure inutile et frivole, à se couvrir d’or, lui ou ses chevaux, tant qu’il reste des œuvres de piété et de charité à faire avec cet argent, ou quelque moyen de le bien employer ?
Cela est aussi strictement impossible qu’il l’est à un homme qui se propose de plaire à Dieu dans ses paroles, d’aller en compagnie tout exprès pour jurer et mentir. Car, comme tout gaspillage et toute dépense déraisonnable se font à dessein et de propos délibéré, nul ne peut s’en rendre coupable, dont l’intention constante est de plaire à Dieu dans l’usage de son argent.
J’ai choisi d’expliquer cette matière en en appelant à cette intention, parce que cela rend la chose si claire, et que chacun, s’il le veut, peut la voir dans la plus vive lumière et la sentir de la manière la plus forte, rien qu’en regardant dans son propre cœur. Car il est aussi facile à chacun de savoir s’il se propose de plaire à Dieu dans toutes ses actions, qu’à un serviteur de savoir si telle est son intention envers son maître. Chacun aussi peut dire aussi facilement comment il dépense son argent, et s’il considère comment plaire à Dieu en le dépensant, qu’il peut dire où sont ses biens, et s’ils consistent en argent ou en terres. De sorte qu’il ne reste ici aucune excuse d’ignorance ou de faiblesse en cette matière ; tout le monde est dans la lumière, et tout le monde a le pouvoir. Et nul ne peut y manquer, sinon celui qui n’est pas assez chrétien pour se proposer de plaire à Dieu dans l’usage de ses biens.
Vous voyez deux personnes : l’une est régulière dans la prière publique et privée, l’autre ne l’est pas. Or la raison de cette différence n’est pas que l’une ait la force et le pouvoir d’observer la prière, et que l’autre ne les ait pas ; mais la raison est que l’une se propose de plaire à Dieu dans les devoirs de la dévotion, et que l’autre n’a aucune intention à cet égard. Or il en est de même dans le bon ou le mauvais usage de notre temps et de notre argent. Vous voyez une personne jeter son temps dans le sommeil et l’oisiveté, dans les visites et les divertissements, et son argent dans les dépenses les plus vaines et les plus déraisonnables. Vous en voyez une autre attentive à chaque jour, partageant ses heures selon les règles de la raison et de la religion, et dépensant tout son argent en œuvres de charité : or la différence ne vient pas de ce que l’une a la force et le pouvoir d’agir ainsi, et que l’autre ne les a pas ; mais elle vient de ce que l’une se propose de plaire à Dieu dans le bon usage de tout son temps et de tout son argent, et que l’autre n’a aucune intention à cet égard.
Jugeons-nous donc ici sincèrement ; ne nous contentons pas vainement des désordres communs de notre vie, de la vanité de nos dépenses, de la folie de nos divertissements, de l’orgueil de nos habits, de l’oisiveté de notre vie et de la perte de notre temps, en nous figurant que ce sont là des imperfections où nous tombons par la faiblesse et la fragilité inévitables de notre nature ; mais soyons assurés que ces désordres de notre vie commune viennent de ce que nous n’avons pas assez de christianisme pour nous proposer de plaire à Dieu dans toutes les actions de notre vie, comme la chose la meilleure et la plus heureuse du monde. De sorte que nous ne devons pas nous regarder comme dans un état d’imperfection commune et pardonnable, mais dans un état qui manque du premier et du plus fondamental principe du christianisme, à savoir l’intention de plaire à Dieu dans toutes nos actions.
Et si quelqu’un se demandait d’où vient qu’il y a des degrés de sobriété qu’il néglige, des pratiques d’humilité qui lui manquent, une méthode de charité qu’il ne suit pas, des règles pour racheter le temps qu’il n’observe pas, son propre cœur lui dira que c’est parce qu’il n’a jamais eu l’intention d’être aussi exact dans ces devoirs. Car, dès que nous en avons pleinement l’intention, il est aussi possible de nous conformer à toute cette régularité de vie qu’il est possible à un homme d’observer les heures de la prière.
De sorte que la faute n’est pas en ce que nous désirons être bons et parfaits, mais que, par la faiblesse de notre nature, nous restons en deçà ; elle est en ce que nous n’avons pas assez de piété pour nous proposer d’être aussi bons que nous le pouvons, ou de plaire à Dieu dans toutes les actions de notre vie. C’est, nous le voyons, manifestement le cas de celui qui passe son temps à des amusements quand il devrait être à l’église : ce n’est pas le pouvoir qui lui manque, mais l’intention ou le désir d’y être.
Et il en est manifestement de même dans toutes les autres folies de la vie humaine. Celle qui dépense son temps et son argent dans les voies et les modes déraisonnables du monde ne le fait pas parce qu’elle manque du pouvoir d’être sage et religieuse dans le gouvernement de son temps et de son argent, mais parce qu’elle n’a ni l’intention ni le désir de l’être. Quand elle sentira cette intention, elle trouvera aussi possible d’y conformer sa conduite que d’être strictement sobre et chaste, parce qu’elle a le soin et le désir de l’être.
Cette doctrine ne suppose pas que nous n’ayons nul besoin de la grâce divine, ou qu’il soit en notre pouvoir de nous rendre parfaits. Elle suppose seulement que, faute d’une intention sincère de plaire à Dieu dans toutes nos actions, nous tombons dans des dérèglements de vie que nous aurions le pouvoir d’éviter par les moyens ordinaires de la grâce ; et que nous n’avons pas cette perfection dont notre état présent de grâce nous rend capables, parce que nous n’avons pas même l’intention de l’avoir. Elle nous enseigne seulement que la raison pour laquelle vous ne voyez, dans la vie commune des chrétiens, ni véritable mortification ou renoncement à soi-même, ni charité éminente, ni profonde humilité, ni affection céleste, ni vrai mépris du monde, ni douceur chrétienne, ni zèle sincère, ni piété éminente, c’est qu’ils n’ont pas même l’intention d’être exacts et exemplaires dans ces vertus.
Chapitre 2 terminé
Recherche de la raison pour laquelle la plupart des chrétiens restent si loin de la sainteté et de la dévotion du christianisme