Chapitre 1 · 20 min de lecture · 26 min d’écoute
De la nature et de l’étendue de la dévotion chrétienne
LA DÉVOTION n’est ni la prière privée ni la prière publique ; mais les prières, privées ou publiques, sont des parties ou des exemples particuliers de la dévotion. La dévotion signifie une vie donnée, ou dévouée, à Dieu.
Celui-là donc est l’homme dévot, qui ne vit plus selon sa propre volonté, ni selon la voie et l’esprit du monde, mais selon la seule volonté de Dieu ; qui considère Dieu en toutes choses, qui sert Dieu en toutes choses, qui fait de toutes les parties de sa vie commune des parties de la piété, en faisant tout au nom de Dieu, et selon des règles conformes à sa gloire.
Nous reconnaissons volontiers que Dieu seul doit être la règle et la mesure de nos prières ; qu’en elles nous devons regarder entièrement à lui et agir entièrement pour lui ; que nous ne devons prier que de la manière, pour les choses et aux fins qui conviennent à sa gloire.
Or, que l’on cherche seulement la raison pour laquelle on doit être si strictement pieux dans ses prières, et l’on trouvera une raison tout aussi forte d’être aussi strictement pieux dans toutes les autres parties de sa vie. Car il n’y a pas l’ombre d’une raison de faire de Dieu la règle et la mesure de nos prières, de regarder alors entièrement à lui et de prier selon sa volonté, qui ne prouve également qu’il nous est nécessaire de regarder entièrement à Dieu et de faire de lui la règle et la mesure de toutes les autres actions de notre vie. Car toute manière de vivre, tout emploi de nos talents — qu’il s’agisse de nos facultés, de notre temps ou de notre argent — qui n’est pas strictement conforme à la volonté de Dieu, qui ne tend pas à des fins convenables à sa gloire, est une absurdité et une faute aussi grande que des prières qui ne sont pas conformes à la volonté de Dieu. Car il n’y a pas d’autre raison pour que nos prières soient conformes à la volonté de Dieu, pour qu’elles ne renferment rien que de sage, de saint et de céleste ; il n’y a pas d’autre raison à cela, sinon que notre vie soit de même nature, pleine de la même sagesse, de la même sainteté et des mêmes dispositions célestes, afin que nous vivions pour Dieu dans le même esprit que celui dans lequel nous le prions. S’il n’était pas de notre strict devoir de vivre selon la raison, de consacrer à Dieu toutes les actions de notre vie ; s’il n’était pas absolument nécessaire de marcher devant lui dans la sagesse, dans la sainteté et dans toute une conduite céleste, en faisant tout en son nom et pour sa gloire, il n’y aurait ni excellence ni sagesse dans les prières les plus célestes. Bien plus, de telles prières seraient des absurdités ; elles ressembleraient à des prières pour obtenir des ailes, alors qu’il ne serait nullement de notre devoir de voler.
Aussi sûrement donc qu’il y a quelque sagesse à prier pour obtenir l’Esprit de Dieu, aussi sûrement devons-nous faire de cet Esprit la règle de toutes nos actions ; aussi sûrement qu’il est de notre devoir de regarder entièrement à Dieu dans nos prières, aussi sûrement est-il de notre devoir de vivre entièrement pour Dieu dans notre vie. Mais on ne peut pas plus dire que nous vivons pour Dieu, si nous ne vivons pour lui dans toutes les actions ordinaires de notre vie, s’il n’est la règle et la mesure de toutes nos voies, qu’on ne peut dire que nous prions Dieu, si nos prières ne regardent entièrement à lui. De sorte que des manières de vivre déraisonnables et absurdes, que ce soit dans le travail ou dans le divertissement, qu’elles consument notre temps ou notre argent, sont semblables à des prières déraisonnables et absurdes, et sont tout aussi réellement une offense envers Dieu.
C’est faute de savoir cela, ou du moins d’y réfléchir, que nous voyons un tel mélange de ridicule dans la vie de beaucoup de gens. Vous les voyez exacts à certains temps et en certains lieux de dévotion ; mais, quand l’office de l’Église est fini, ils ne sont guère que semblables à ceux qui n’y viennent que rarement ou jamais. Dans leur manière de vivre, dans leur façon d’employer leur temps et leur argent, dans leurs soucis et leurs craintes, dans leurs plaisirs et leurs complaisances pour eux-mêmes, dans leur travail et leurs divertissements, ils sont semblables au reste du monde. C’est ce qui fait que la partie relâchée du monde tourne d’ordinaire en dérision ceux qui sont dévots : elle voit que leur dévotion ne va pas plus loin que leurs prières, et que, celles-ci terminées, ils ne vivent plus pour Dieu jusqu’à ce que revienne l’heure de la prière, mais vivent selon la même humeur et la même fantaisie, et dans une jouissance aussi entière de toutes les folies de la vie que les autres. Voilà pourquoi ils sont la risée et le mépris des gens insouciants et mondains : non parce qu’ils sont réellement dévoués à Dieu, mais parce qu’ils paraissent n’avoir d’autre dévotion que celle de prières occasionnelles.
Julius a grand-peur de manquer les prières ; toute la paroisse le croit malade s’il n’est pas à l’église. Mais si vous lui demandiez pourquoi il passe le reste de son temps au gré de l’humeur ou du hasard ? pourquoi il est le compagnon des gens les plus sots dans leurs plaisirs les plus sots ? pourquoi il est prêt pour tout divertissement et tout amusement frivole ? Si vous lui demandiez pourquoi aucun amusement n’est trop futile pour lui plaire ? pourquoi il s’affaire à tous les bals et à toutes les assemblées ? pourquoi il s’abandonne à une conversation oisive et médisante ? pourquoi il vit dans des amitiés insensées et dans un attachement pour certaines personnes qui n’ont besoin d’aucune bonté particulière et n’en méritent aucune ? pourquoi il se permet des haines et des ressentiments insensés contre certaines personnes, sans considérer qu’il doit aimer chacun comme lui-même ? Si vous lui demandez pourquoi il ne soumet jamais sa conversation, son temps et sa fortune aux règles de la religion ? Julius n’a rien de plus à dire pour sa défense que l’homme le plus déréglé. Car toute la teneur de l’Écriture va aussi directement contre une telle vie que contre la débauche et l’intempérance : celui qui mène une telle vie d’oisiveté et de folie ne vit pas plus selon la religion de Jésus-Christ que celui qui vit dans la gourmandise et l’intempérance.
Si quelqu’un disait à Julius qu’il n’est pas besoin de tant d’assiduité aux prières, et qu’il pourrait, sans aucun dommage pour lui-même, négliger l’office de l’Église, comme le font la plupart des gens, Julius penserait qu’un tel homme n’est pas chrétien, et qu’il doit éviter sa compagnie. Mais si quelqu’un lui dit seulement qu’il peut vivre comme vit la plus grande partie du monde, qu’il peut jouir de la vie comme les autres, qu’il peut dépenser son temps et son argent comme les gens du bel air, qu’il peut se conformer aux folies et aux faiblesses du grand nombre, et satisfaire ses dispositions et ses passions comme la plupart des gens, Julius ne soupçonne jamais que cet homme manque d’esprit chrétien, ni qu’il fait l’œuvre du diable. Et si Julius lisait tout le Nouveau Testament d’un bout à l’autre, il trouverait sa manière de vivre condamnée à chaque page.
Et en vérité, on ne saurait rien imaginer de plus absurde en soi que des prières sages, sublimes et célestes, jointes à une vie de vanité et de folie, où ni le travail ni les divertissements, ni le temps ni l’argent ne sont soumis à la direction de la sagesse et des dispositions célestes de nos prières. Si nous voyions un homme prétendre agir en toutes choses uniquement en vue de Dieu, ne vouloir dépenser ni temps ni argent, ni prendre aucune peine ni aucun divertissement, sinon dans la mesure où il pourrait agir selon les stricts principes de la raison et de la piété, et cependant négliger en même temps toute prière, publique ou privée, ne serions-nous pas stupéfaits devant un tel homme, et ne nous demanderions-nous pas comment il peut avoir tant de folie avec tant de religion ?
Cela est pourtant aussi raisonnable que de prétendre à l’exactitude dans la dévotion, d’avoir soin d’observer les temps et les lieux de la prière, et de laisser cependant disposer du reste de sa vie, de son temps et de son travail, de ses talents et de son argent, sans aucun égard aux règles strictes de la piété et de la dévotion. Car il est aussi absurde de supposer des prières saintes et des requêtes divines sans une sainteté de vie qui leur réponde, que de supposer une vie sainte et divine sans prières.
Que chacun considère donc avec quelle facilité il pourrait confondre un homme qui prétendrait à une grande exactitude de vie sans la prière, et les mêmes arguments confondront aussi clairement celui qui prétend à l’exactitude dans la prière sans porter la même exactitude dans toutes les autres parties de la vie. Car être faible et insensé dans l’emploi de notre temps et de notre fortune n’est pas une erreur plus grande que d’être faible et insensé à l’égard de nos prières. Et nous permettre des manières de vivre qui ne sont ni ne peuvent être offertes à Dieu, c’est la même irréligion que de négliger nos prières, ou d’en user de telle manière qu’elles deviennent une offrande indigne de Dieu.
Voici en somme toute l’affaire : ou bien la raison et la religion prescrivent des règles et des fins à toutes les actions ordinaires de notre vie, ou bien elles n’en prescrivent pas : si elles en prescrivent, il est alors aussi nécessaire de gouverner toutes nos actions par ces règles qu’il est nécessaire d’adorer Dieu. Car si la religion nous enseigne quelque chose touchant le manger et le boire, ou l’emploi de notre temps et de notre argent ; si elle nous enseigne comment nous devons user du monde et le mépriser ; si elle nous dit quelles dispositions nous devons avoir dans la vie commune, comment nous devons être disposés envers tous les hommes, comment nous devons nous conduire envers les malades, les pauvres, les vieillards, les indigents ; si elle nous dit qui nous devons traiter avec un amour particulier, qui nous devons regarder avec une estime particulière ; si elle nous dit comment nous devons traiter nos ennemis, et comment nous devons nous mortifier et renoncer à nous-mêmes, il faut être bien faible pour penser que ces parties de la religion ne doivent pas être observées avec autant d’exactitude que n’importe quelle doctrine qui se rapporte aux prières.
Il est très remarquable qu’il n’y ait pas un seul commandement, dans tout l’Évangile, touchant le culte public ; et c’est peut-être, de tous les devoirs, celui sur lequel l’Écriture insiste le moins. L’assiduité à ce culte n’est pas même mentionnée une seule fois dans tout le Nouveau Testament. Au contraire, cette religion ou cette dévotion qui doit gouverner les actions ordinaires de notre vie se trouve presque à chaque verset de l’Écriture. Notre bienheureux Sauveur et ses apôtres sont tout entiers occupés de doctrines qui se rapportent à la vie commune. Ils nous appellent à renoncer au monde, et à différer en chaque disposition et en chaque manière de vivre de l’esprit et de la voie du monde : à renoncer à tous ses biens, à ne craindre aucun de ses maux, à rejeter ses joies et à ne faire aucun cas de son bonheur : à être comme des enfants nouveau-nés, nés dans un nouvel ordre de choses : à vivre comme des pèlerins, dans la vigilance spirituelle, dans une sainte crainte et dans une aspiration céleste vers une autre vie : à nous charger chaque jour de notre croix, à renoncer à nous-mêmes, à professer la béatitude des larmes, à rechercher la béatitude de la pauvreté en esprit : à abandonner l’orgueil et la vanité des richesses, à ne pas nous inquiéter du lendemain, à vivre dans l’état d’humilité le plus profond, à nous réjouir des souffrances de ce monde : à rejeter la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie : à supporter les injures, à pardonner à nos ennemis et à les bénir, et à aimer les hommes comme Dieu les aime : à donner à Dieu tout notre cœur et toutes nos affections, et à nous efforcer d’entrer par la porte étroite dans une vie de gloire éternelle.
Telle est la dévotion commune que notre bienheureux Sauveur a enseignée, afin d’en faire la vie commune de tous les chrétiens. N’est-il donc pas extrêmement étrange que l’on mette tant de piété dans l’assiduité au culte public, au sujet duquel on ne trouve pas un seul précepte de notre Seigneur, et que l’on néglige cependant ces devoirs communs de notre vie ordinaire, qui sont commandés à chaque page de l’Évangile ? J’appelle ces devoirs la dévotion de notre vie commune, parce que, s’ils doivent être pratiqués, il faut qu’ils deviennent des parties de notre vie commune ; ils ne peuvent avoir place nulle part ailleurs.
Si le mépris du monde et l’affection pour les choses célestes sont une disposition nécessaire aux chrétiens, il faut que cette disposition paraisse dans tout le cours de leur vie, dans leur manière d’user du monde, parce qu’elle ne peut avoir place nulle part ailleurs. Si le renoncement à soi-même est une condition du salut, tous ceux qui veulent être sauvés doivent en faire une partie de leur vie ordinaire. Si l’humilité est un devoir chrétien, la vie commune d’un chrétien doit être une suite constante d’humilité sous toutes ses formes. Si la pauvreté en esprit est nécessaire, elle doit être l’esprit et la disposition de chaque jour de notre vie. Si nous devons secourir ceux qui sont nus, les malades et les prisonniers, ce doit être la charité commune de notre vie, autant que nous pouvons nous rendre capables de l’exercer. Si nous devons aimer nos ennemis, nous devons faire de notre vie commune un exercice et une démonstration visibles de cet amour. Si le contentement et la reconnaissance, si la patience à supporter le mal sont des devoirs envers Dieu, ce sont les devoirs de chaque jour et de chaque circonstance de notre vie. Si nous devons être sages et saints comme des fils de Dieu nouvellement nés, nous ne pouvons l’être autrement qu’en renonçant à tout ce qui est insensé et vain dans chaque partie de notre vie commune. Si nous devons être en Christ de nouvelles créatures, nous devons montrer que nous le sommes, en ayant de nouvelles manières de vivre dans le monde. Si nous devons suivre Christ, ce doit être dans notre manière commune de passer chaque jour.
Il en est ainsi de toutes les vertus et de toutes les saintes dispositions du christianisme : elles ne sont pas à nous, à moins d’être les vertus et les dispositions de notre vie ordinaire. De sorte que le christianisme, bien loin de nous laisser vivre selon les voies communes de la vie, en nous conformant à la folie des coutumes et en satisfaisant les passions et les dispositions qui font les délices de l’esprit du monde, bien loin de nous accorder aucune de ces complaisances, fait que toutes les vertus qu’il rend nécessaires au salut ne sont qu’autant de manières de vivre au-dessus du monde et à l’encontre du monde, dans toutes les actions communes de notre vie. Si notre vie commune n’est pas une suite ordinaire d’humilité, de renoncement à soi-même, de renoncement au monde, de pauvreté en esprit et d’affection céleste, nous ne vivons pas de la vie des chrétiens.
Mais, quoiqu’il soit ainsi manifeste que cela, et cela seul, est le christianisme — une pratique uniforme, ouverte et visible de toutes ces vertus —, il est pourtant tout aussi manifeste qu’on n’en trouve que peu ou rien, même parmi les gens les meilleurs. Vous les voyez souvent à l’église, et charmés des beaux prédicateurs ; mais regardez dans leur vie, et vous les verrez exactement semblables aux autres, qui ne prétendent nullement à la dévotion. La différence que vous trouvez entre eux n’est que celle de leurs dispositions naturelles. Ils ont le même goût du monde, les mêmes soucis, les mêmes craintes et les mêmes joies mondaines ; ils ont le même tour d’esprit, également vains dans leurs désirs. Vous voyez le même attachement au faste et aux équipages, le même orgueil et la même vanité dans la parure, le même amour de soi et la même complaisance pour soi-même, les mêmes amitiés insensées et les mêmes haines sans fondement, la même légèreté d’esprit et la même frivolité, le même goût des divertissements, les mêmes inclinations oisives et les mêmes manières vaines de passer leur temps en visites et en conversations, que chez le reste du monde, qui ne prétend nullement à la dévotion.
Je ne fais pas cette comparaison entre des gens apparemment bons et des débauchés déclarés, mais entre des gens de vie rangée. Prenons pour exemple deux femmes modestes : supposons que l’une d’elles soit attentive aux temps de dévotion et les observe par sentiment du devoir, et que l’autre ne s’en soucie pas sincèrement, mais aille à l’église rarement ou souvent, selon que cela se trouve. Or il est très facile de voir cette différence entre ces deux personnes. Mais quand vous l’avez vue, pouvez-vous trouver entre elles quelque autre différence ? Pouvez-vous trouver que leur vie commune soit d’une autre nature ? Les dispositions, les habitudes et les manières de l’une ne sont-elles pas de même nature que celles de l’autre ? Vivent-elles comme si elles appartenaient à des mondes différents, avaient en tête des vues différentes, et des règles et des mesures différentes pour toutes leurs actions ? N’ont-elles pas les mêmes biens et les mêmes maux ? Ne sont-elles pas contentes et mécontentes de la même manière, et des mêmes choses ? Ne mènent-elles pas le même genre de vie ? l’une paraît-elle être de ce monde, regardant aux choses qui sont passagères, et l’autre d’un autre monde, regardant entièrement aux choses qui sont éternelles ? L’une vit-elle dans le plaisir, se complaisant dans l’éclat ou la parure, et l’autre dans le renoncement à soi-même et la mortification, renonçant à tout ce qui a l’air de la vanité, que ce soit dans la personne, la parure ou le maintien ? L’une recherche-t-elle les divertissements publics, et gaspille-t-elle son temps en visites oisives et en conversations corrompues, et l’autre étudie-t-elle tous les moyens de bien employer son temps, vivant dans la prière et la vigilance, et dans les bonnes œuvres qui peuvent faire tourner tout son temps à son profit et le porter à son compte au dernier jour ? L’une est-elle insouciante de la dépense, et heureuse de pouvoir se parer de tous les ornements coûteux, et l’autre regarde-t-elle sa fortune comme un talent que Dieu lui a donné, qui doit être religieusement mis à profit, et qui ne doit pas plus être dépensé en ornements vains et inutiles qu’enfoui dans la terre ? Où faut-il regarder pour trouver une personne religieuse qui diffère de cette manière d’une autre qui ne l’est pas ? Et cependant, si elles ne diffèrent pas dans ces choses dont il est ici question, peut-on dire avec quelque bon sens que l’une est une bonne chrétienne, et l’autre non ?
Prenons un autre exemple parmi les hommes. Leo a beaucoup de bon naturel, il a fréquenté ce qu’on appelle la bonne compagnie, il hait tout ce qui est faux et bas, il est très généreux et très brave envers ses amis ; mais il s’est si peu occupé de religion qu’il connaît à peine la différence entre un Juif et un chrétien.
Eusebius, au contraire, a reçu de bonne heure des impressions religieuses, et il achète des livres de dévotion. Il sait parler de toutes les fêtes et de tous les jeûnes de l’Église, et connaît les noms de la plupart des hommes qui se sont distingués par leur piété. Vous ne l’entendez jamais jurer ni faire une plaisanterie licencieuse ; et, quand il parle de religion, il en parle comme d’une affaire de la dernière importance.
Vous voyez ici que l’un a assez de religion, selon la manière du monde, pour passer pour un chrétien pieux, et que l’autre est si éloigné de toute apparence de religion qu’on peut à bon droit le tenir pour un païen ; et cependant, si vous regardez dans leur vie commune, si vous examinez leurs dispositions principales et dominantes dans les plus grands articles de la vie, ou à l’égard des plus grandes doctrines du christianisme, vous ne trouverez pas entre eux la moindre différence imaginable.
Considérez-les à l’égard de l’usage du monde, car c’est ce que tout le monde peut voir.
Or avoir des notions et des dispositions justes à l’égard de ce monde est aussi essentiel à la religion que d’avoir des notions justes de Dieu. Et il est aussi possible à un homme d’adorer un crocodile et d’être cependant un homme pieux, que d’avoir ses affections attachées à ce monde et d’être cependant un bon chrétien.
Mais si maintenant vous considérez Leo et Eusebius sous ce rapport, vous les trouverez exactement semblables : ils recherchent, emploient et goûtent tout ce qu’on peut obtenir en ce monde, de la même manière et pour les mêmes fins. Vous trouverez que les richesses, la prospérité, les plaisirs, les complaisances pour soi-même, le faste des équipages et les honneurs font tout autant le bonheur d’Eusebius que celui de Leo. Et pourtant, si le christianisme n’a pas changé l’esprit et les dispositions d’un homme à l’égard de ces choses, que pouvons-nous dire qu’il ait fait pour lui ? Car si les doctrines du christianisme étaient pratiquées, elles rendraient un homme aussi différent des autres, quant à toutes les dispositions mondaines, aux plaisirs des sens et à l’orgueil de la vie, qu’un sage est différent d’un insensé ; il serait aussi facile de reconnaître un chrétien à la conduite extérieure de sa vie qu’il est difficile aujourd’hui de trouver quelqu’un qui la mène. Car il est notoire que les chrétiens d’aujourd’hui ne sont pas seulement semblables aux autres hommes dans leurs faiblesses et leurs infirmités — cela pourrait être en quelque mesure excusable —, mais le sujet de plainte, c’est qu’ils sont semblables aux païens dans tous les articles principaux et essentiels de leur vie. Ils jouissent du monde, et vivent chaque jour dans les mêmes dispositions, les mêmes desseins et les mêmes complaisances que ceux qui ne connaissaient pas Dieu, ni aucun bonheur dans une autre vie. Quiconque est capable de quelque réflexion doit avoir observé que tel est généralement l’état même des personnes dévotes, hommes ou femmes. Vous pouvez les voir différentes des autres quant aux temps et aux lieux de la prière, mais généralement semblables au reste du monde dans toutes les autres parties de leur vie : c’est-à-dire ajoutant la dévotion chrétienne à une vie païenne. J’ai pour cette remarque l’autorité de notre bienheureux Sauveur, lorsqu’il dit : « Ne vous inquiétez donc point, et ne dites pas: Que mangerons-nous? Que boirons-nous? De quoi serons-nous vêtus? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. » [Matthieu 6:31-32] Mais si être ainsi préoccupés même des choses nécessaires à cette vie montre que nous n’avons pas encore l’esprit chrétien, mais que nous sommes semblables aux païens, assurément jouir de la vanité et de la folie du monde comme eux, leur ressembler dans les dispositions principales et essentielles de notre vie, dans l’amour de soi et la complaisance pour soi-même, dans les plaisirs et les divertissements des sens, dans la vanité de la parure, dans l’amour de l’éclat et de la grandeur, ou de toute autre distinction fastueuse de la fortune, est un signe bien plus grand d’une disposition païenne. Et, par conséquent, de ceux qui ajoutent la dévotion à une telle vie, il faut dire qu’ils prient en chrétiens, mais qu’ils vivent en païens.
Chapitre 1 terminé
De la nature et de l’étendue de la dévotion chrétienne