Texte
Hébreux 13:13
En bref
Prêché à une Église sous la persécution : Calvin soutient que nul ne souffre patiemment pour l'Évangile sans être d'abord assuré de la cause, puis appelle les fidèles à sortir « hors du camp » et à porter l'opprobre de Christ — les yeux fixés sur la résurrection, où résident toute leur joie et tout leur triomphe.
Toutes les exhortations qu'on nous saurait faire pour souffrir patiemment au nom de Jésus-Christ et pour la défense de l'Évangile n'auront aucun effet si nous ne demeurons assurés de la cause pour laquelle nous combattons. Car lorsque nous sommes appelés à quitter la vie, il est absolument nécessaire de savoir sur quel fondement. La fermeté qui nous est requise, nous ne la pouvons avoir si elle n'est fondée sur la certitude de la foi.
Il est vrai qu'on pourra trouver des gens qui follement s'exposeront à la mort pour maintenir quelques opinions absurdes et quelques songes conçus en leur propre cerveau ; mais une telle impétuosité doit être tenue plutôt pour frénésie que pour zèle chrétien ; et de fait, il n'y a ni fermeté ni bon sens en ceux qui ainsi, comme à l'aventure, se jettent à leur perte. Mais quoi qu'il en soit, ce n'est qu'en une bonne cause que Dieu nous peut reconnaître pour Ses martyrs. La mort est commune à tous, et les enfants de Dieu sont condamnés à l'ignominie et aux tourments comme le sont les malfaiteurs ; mais Dieu met la différence entre eux, d'autant qu'Il ne peut renier Sa vérité. De notre part donc, il est requis que nous ayons un sûr et infaillible témoignage de la doctrine que nous soutenons ; et pourtant, comme je l'ai dit, nous ne saurions être raisonnablement touchés par les exhortations que nous recevons de souffrir persécution pour l'Évangile, si nulle vraie certitude de foi n'a été empreinte en nos cœurs. Car de hasarder notre vie à l'aventure n'est point chose naturelle ; et quand même nous le ferions, ce ne serait que témérité, et non point courage chrétien. En un mot, rien de ce que nous ferons ne sera approuvé de Dieu si nous ne sommes pleinement persuadés que c'est pour Lui et pour Sa cause que nous souffrons persécution, et que le monde est notre ennemi.
Or, quand je parle d'une telle persuasion, je n'entends pas seulement que nous devions savoir discerner entre la vraie religion et les abus ou folies des hommes, mais aussi que nous soyons pleinement persuadés de la vie céleste et de la couronne qui nous est promise là-haut, après que nous aurons combattu ici-bas. Entendons donc que ces deux choses requises sont l'une et l'autre nécessaires, et ne se peuvent séparer. Les points par lesquels il nous faut commencer sont donc ceux-ci : il nous faut bien savoir ce qu'est notre christianisme, quelle est la foi que nous avons à tenir et à suivre, quelle est la règle que Dieu nous a donnée ; et il nous faut être si bien munis de telles instructions que nous puissions hardiment condamner toutes les faussetés, erreurs et superstitions que Satan a introduites pour corrompre la pure simplicité de la doctrine de Dieu. C'est pourquoi nous ne devons pas nous étonner si, au jour d'aujourd'hui, nous voyons si peu de personnes disposées à souffrir pour l'Évangile, et si la plupart de ceux qui se nomment chrétiens ne savent ce que c'est. Car tous sont, pour ainsi dire, tièdes ; et au lieu de mettre leur soin à ouïr ou à lire, ils estiment assez d'avoir eu quelque léger goût de la foi chrétienne. Voilà la raison pour laquelle il y a si peu de résolution, et pourquoi ceux qui sont assaillis tombent incontinent. Ce fait nous doit inciter à nous enquérir plus diligemment de la vérité divine, afin d'en être bien assurés.
Toutefois, être bien instruit et bien fondé n'est pas encore tout ce qui est nécessaire. Car nous en voyons quelques-uns qui semblent être pleinement imbus de saine doctrine, et qui néanmoins n'ont non plus de zèle ni d'affection que s'ils n'avaient jamais rien connu de Dieu qu'une fantaisie passagère. Et pourquoi cela ? Pour autant seulement qu'ils n'ont jamais compris la majesté des saintes Écritures. Et de fait, si nous, tels que nous sommes, considérions bien que c'est Dieu qui nous parle, il est certain que nous écouterions plus attentivement et avec plus grande révérence. Si nous pensions qu'en lisant l'Écriture nous sommes en l'école des anges, nous serions beaucoup plus soigneux et désireux de profiter de la doctrine qui nous est proposée.
Nous voyons maintenant la vraie manière de nous préparer à souffrir pour l'Évangile. Premièrement, il nous faut avoir tellement profité en l'école de Dieu que nous soyons résolus touchant la vraie religion et la doctrine que nous avons à tenir ; et il nous faut mépriser toutes les ruses et impostures de Satan, et toutes les inventions humaines, comme choses non seulement frivoles, mais aussi charnelles, d'autant qu'elles corrompent la pureté chrétienne ; différant en cela, comme vrais martyrs de Christ, de ces gens fantasques qui souffrent pour de pures absurdités. Secondement, étant assurés de la bonne cause, il nous faut être enflammés en conséquence à suivre Dieu partout où Il nous appellera : Sa Parole doit avoir auprès de nous l'autorité qu'elle mérite, et, nous étant retirés de ce monde, il nous faut être comme ravis en la recherche de la vie céleste.
Mais c'est plus qu'étrange que, quoique la lumière de Dieu resplendisse plus clairement qu'elle ne fit jamais auparavant, il y ait un si lamentable défaut de zèle ! Si cette pensée ne nous remplit de honte, tant pis pour nous. Car il nous faudra bientôt comparaître devant le grand Juge, où l'iniquité que nous nous efforçons de cacher sera mise en avant avec de tels reproches que nous en serons entièrement confondus. Car s'il nous faut rendre témoignage à Dieu, selon la mesure de la connaissance qu'Il nous a donnée, d'où vient, je vous prie, que nous sommes si froids et si craintifs à entrer au combat, vu que Dieu S'est si pleinement manifesté en ce temps qu'on peut dire qu'Il nous a ouvert et étalé devant nous les grands trésors de Ses secrets ? Ne peut-on dire que nous n'estimons point avoir affaire à Dieu ? Car si nous avions quelque égard à Sa Majesté, nous n'oserions tourner la doctrine qui procède de Lui en quelque sorte de spéculation philosophique. Bref, il est impossible de nier que ce ne soit à notre grande honte, pour ne pas dire à notre horrible condamnation, que nous ayons si bien connu la vérité de Dieu, et que nous ayons si peu de courage à la maintenir !
Surtout, quand nous regardons aux martyrs des temps passés, à bon droit pouvons-nous détester notre propre lâcheté ! La plupart d'entre eux n'étaient pas gens fort versés en la sainte Écriture, jusqu'à pouvoir disputer sur tous sujets. Ils savaient qu'il y avait un seul Dieu, lequel il leur fallait adorer et servir ; qu'ils avaient été rachetés par le sang de Jésus-Christ, afin de mettre en Lui et en Sa grâce leur confiance de salut ; et que, toutes les inventions des hommes n'étant que boue et ordure, ils devaient condamner toutes idolâtries et superstitions. En un mot, leur théologie était en substance celle-ci : il y a un seul Dieu qui a créé tout le monde et nous a déclaré Sa volonté par Moïse et les prophètes, et enfin par Jésus-Christ et Ses apôtres ; et nous avons un seul Rédempteur, qui nous a acquis par Son sang, et par la grâce duquel nous espérons être sauvés : toutes les idoles du monde sont maudites et dignes d'exécration.
Avec une doctrine n'embrassant nuls autres points que ceux-là, ils allaient hardiment au feu, ou à toute autre sorte de mort. Ils n'y allaient pas deux à deux ou trois à trois, mais par telles troupes que le nombre de ceux qui tombèrent par les mains des tyrans est presque infini ! Nous, de notre part, nous sommes de si doctes clercs que nul ne le saurait être davantage (ainsi du moins le pensons-nous), et de fait, quant à la connaissance de l'Écriture, Dieu nous l'a tellement étalée devant nous que jamais siècle précédent ne fut si hautement favorisé. Et toutefois, après tout, à peine y a-t-il une parcelle de zèle. Quand les hommes montrent une telle indifférence, il semble qu'ils soient déterminés à provoquer la vengeance de Dieu.
Que faut-il donc faire pour inspirer à nos poitrines un vrai courage ? Nous avons, en premier lieu, à considérer combien la confession de notre foi est précieuse au regard de Dieu. Nous connaissons peu combien Dieu la prise, si notre vie, qui n'est rien, est estimée de nous davantage. Quand il en est ainsi, nous montrons un merveilleux degré de stupidité. Nous ne saurions sauver notre vie aux dépens de notre confession sans confesser que nous la tenons en plus haute estime que l'honneur de Dieu et le salut de nos âmes.
Un païen a pu dire que « c'était chose misérable de sauver la vie en abandonnant les seules choses qui rendent la vie désirable ! » Et pourtant lui et d'autres semblables n'ont jamais su à quelle fin les hommes sont placés au monde, ni pourquoi ils y vivent. Il est vrai qu'ils en savaient assez pour dire que les hommes doivent suivre la vertu, se conduire honnêtement et sans reproche ; mais toutes leurs vertus n'étaient que fard et fumée. Nous savons beaucoup mieux quel doit être le principal but de la vie, à savoir de glorifier Dieu, afin qu'Il soit notre gloire. Quand cela ne se fait, malheur à nous ! Et nous ne pouvons continuer à vivre un seul moment sur la terre sans amasser de nouvelles malédictions sur nos têtes. Et cependant nous n'avons point de honte d'acheter quelques jours pour languir ici-bas, renonçant au royaume éternel en nous séparant de Celui par la vertu duquel nous sommes soutenus en vie.
Si nous demandions aux plus ignorants, pour ne pas dire aux plus brutaux des hommes du monde, pourquoi ils vivent, ils n'oseraient répondre simplement que c'est pour manger, boire et dormir ; car tous savent qu'ils ont été créés pour une fin plus haute et plus sainte. Et quelle fin pouvons-nous trouver, sinon d'honorer Dieu et de nous laisser gouverner par Lui, comme les enfants par de bons parents ; afin qu'après avoir achevé le voyage de cette vie corruptible, nous soyons reçus en Son héritage éternel ? Telle est la principale, voire la seule fin. Quand nous n'en tenons compte, et que nous sommes adonnés à une vie brutale, qui est pire que mille morts, que pouvons-nous alléguer pour notre excuse ? Vivre et ne savoir pourquoi est chose contre nature. Rejeter les causes pour lesquelles nous vivons, sous l'influence d'un fol désir d'un répit de quelques jours, durant lesquels nous vivrions au monde, séparés de Dieu — je ne sais comment nommer un tel aveuglement et une telle folie !
Mais parce que la persécution est toujours dure et amère, considérons comment et par quels moyens les chrétiens se peuvent fortifier de patience, afin d'exposer sans reculer leur vie pour la vérité de Dieu. Le texte que nous avons lu, quand il est bien entendu, suffit pour nous y induire. L'apôtre dit : Sortons de la cité après le Seigneur Jésus, portant Son opprobre. En premier lieu, il nous remet en mémoire, encore que les épées ne fussent point tirées contre nous ni les feux allumés pour nous brûler, que nous ne pouvons être vraiment unis au Fils de Dieu tandis que nous sommes enracinés en ce monde. C'est pourquoi un chrétien, même en son repos, doit toujours avoir un pied levé pour marcher au combat ; et non seulement cela, mais il doit avoir ses affections retirées du monde, encore que son corps y demeure. Je veux bien que de prime abord cela nous semble rude ; toutefois il nous faut nous contenter des paroles de saint Paul (I Thess. iii), que nous sommes appelés et ordonnés à souffrir. Comme s'Il avait dit : Telle est notre condition de chrétiens ; c'est le chemin par lequel il nous faut aller si nous voulons suivre Christ.
Cependant, pour soulager notre infirmité et adoucir l'ennui et la tristesse que la persécution nous pourrait causer, une bonne récompense nous est présentée : en souffrant pour la cause de Dieu, nous cheminons pas à pas après le Fils de Dieu, et L'avons pour notre guide. S'il était simplement dit que pour être chrétiens il nous faut passer hardiment par toutes les injures du monde, aller au-devant de la mort en tout temps et de quelque façon qu'il plaise à Dieu de l'ordonner, nous aurions apparemment quelque prétexte de répondre que c'est un étrange chemin d'aller à l'aventure. Mais quand il nous est commandé de suivre le Seigneur Jésus, Sa conduite est trop bonne et trop honorable pour être refusée. Or, afin que nous en soyons plus profondément émus, non seulement il est dit que Jésus-Christ marche devant nous comme notre Capitaine, mais que nous sommes rendus conformes à Son image ; ainsi saint Paul dit au huitième chapitre aux Romains que Dieu a ordonné tous ceux qu'Il a adoptés pour Ses enfants d'être rendus conformes à Celui qui est le patron et le chef de tous.
Sommes-nous si délicats que nous ne voulions rien endurer ? Il nous faut donc renoncer à la grâce de Dieu, par laquelle Il nous a appelés à l'espérance du salut. Car il y a deux choses qui ne se peuvent séparer : être membres de Christ, et être éprouvés par beaucoup d'afflictions. Certes, nous devrions priser une telle conformité au Fils de Dieu beaucoup plus que nous ne faisons. Il est vrai qu'au jugement du monde il y a de l'infamie à souffrir pour l'Évangile. Mais puisque nous savons que les incrédules sont aveugles, ne devons-nous pas avoir de meilleurs yeux qu'eux ? C'est ignominie de souffrir de ceux qui occupent le siège de la justice ; mais saint Paul nous montre par son exemple que nous avons à nous glorifier des flétrissures endurées pour Jésus-Christ, comme des marques par lesquelles Dieu nous reconnaît et nous avoue pour Siens. Et nous savons ce que saint Luc raconte de Pierre et de Jean (Actes v, 41) : à savoir qu'ils se réjouirent d'avoir été estimés dignes de souffrir infamie et opprobre pour le nom du Seigneur Jésus.
Ignominie et dignité sont deux contraires : ainsi le dit le monde, lequel, étant infatué, juge contre toute raison, et par ce moyen convertit la gloire de Dieu en déshonneur. Mais, de notre part, ne refusons pas d'être avilis quant au monde, afin d'être honorés devant Dieu et Ses anges. Nous voyons quelle peine prennent les ambitieux pour recevoir les commandements d'un roi, et de quel vantement ils s'en glorifient. Le Fils de Dieu nous présente Ses commandements, et chacun recule. Dites-moi, je vous prie, si en faisant ainsi nous sommes dignes d'avoir rien de commun avec Lui ? Il n'y a rien ici pour attirer notre nature sensuelle ; et pourtant telles sont les vraies armoiries de noblesse dans les cieux. Prison, exil, mauvais renom emportent, en l'imagination des hommes, tout ce qui est à vitupérer ; mais qu'est-ce qui nous empêche de regarder les choses comme Dieu les juge et les déclare, sinon notre incrédulité ? C'est pourquoi, que le nom du Fils de Dieu ait auprès de nous tout le poids qu'il mérite, afin que nous apprenions à tenir pour honneur qu'Il imprime sur nous Ses marques. Si nous agissons autrement, notre ingratitude est insupportable.
Si Dieu nous traitait selon nos mérites, n'aurait-Il pas juste cause de nous châtier chaque jour en mille sortes ? Bien plus, cent mille morts ne suffiraient pas pour une petite partie de nos méfaits ! Or, si en Sa bonté infinie Il met toutes nos fautes sous Ses pieds et les abolit, et qu'au lieu de nous punir selon notre démérite Il invente un moyen admirable de convertir nos afflictions en honneur et en privilège spécial, d'autant que par elles nous sommes reçus en société avec Son Fils, ne faut-il pas dire, quand nous dédaignons un si heureux état, que nous avons de vrai fort peu profité en la doctrine chrétienne ?
Aussi saint Pierre, après nous avoir exhortés (I Pierre iv, 15) à cheminer si purement en la crainte de Dieu que nous ne souffrions comme larrons, adultères et meurtriers, ajoute incontinent que s'il nous faut souffrir comme chrétiens, glorifions Dieu pour la grâce qu'Il nous fait ainsi. Ce n'est pas sans cause qu'il parle de la sorte. Car qui sommes-nous, je vous prie, pour être témoins de la vérité de Dieu, et avocats pour maintenir Sa cause ? Nous voici pauvres vers de terre, créatures pleines de vanité et pleines de mensonge, et toutefois Dieu nous emploie à défendre Sa vérité — honneur qui n'appartient pas même aux anges du ciel ! Cette seule considération ne nous doit-elle pas bien enflammer à nous offrir à Dieu pour être employés en quelque manière que ce soit à un si honorable service ?
Plusieurs, toutefois, ne se peuvent tenir de plaider contre Dieu, ou, à tout le moins, de se plaindre de Lui de ce qu'Il ne soutient pas mieux leur faiblesse. C'est chose merveilleusement étrange, disent-ils, que Dieu, après nous avoir choisis pour Ses enfants, permette que nous soyons foulés aux pieds et tourmentés par les méchants. Je réponds : quand même il ne serait pas apparent pourquoi Il le fait, Il pourrait bien exercer Son autorité sur nous et régler notre sort à Son bon plaisir. Mais quand nous voyons que Jésus-Christ est notre patron, ne devons-nous pas, sans nous enquérir davantage, estimer que c'est un grand bonheur que d'être rendus semblables à Lui ? Dieu, cependant, fait fort bien apparaître quelles sont les raisons pour lesquelles il Lui plaît que nous soyons persécutés. N'eussions-nous que la considération proposée par saint Pierre (I Pierre i, 7), nous serions bien dédaigneux de n'y point acquiescer. Il dit que puisque l'or et l'argent, qui ne sont que métaux corruptibles, sont purifiés et éprouvés par le feu, il est bien raisonnable que notre foi, qui surpasse toutes les richesses du monde, soit ainsi éprouvée.
Il serait certes aisé à Dieu de nous couronner tout d'un coup, sans requérir de nous que nous soutenions aucun combat ; mais comme il Lui plaît que jusqu'à la fin du monde Christ règne au milieu de Ses ennemis, ainsi Lui plaît-il aussi que nous, étant placés au milieu d'eux, souffrions leur oppression et leur violence jusqu'à ce qu'Il nous délivre. Je sais bien que la chair se rebelle quand il la faut amener à ce point ; mais toutefois la volonté de Dieu doit avoir la maîtrise. Si nous sentons en nous quelque répugnance, il ne s'en faut point étonner ; car il ne nous est que trop naturel de fuir la croix. Toutefois ne laissons pas de la surmonter, sachant que Dieu accepte notre obéissance, pourvu que nous amenions tous nos sentiments et désirs en captivité, et les rendions sujets à Lui.
Quand les prophètes et les apôtres allaient à la mort, ce n'était pas sans sentir quelque inclination à reculer. « On te portera où tu ne voudrais pas », dit notre Seigneur Jésus-Christ à Pierre (Jean xxi, 18). Quand de telles craintes de la mort s'élèvent en nous, gagnons-en la maîtrise, ou plutôt que Dieu la gagne ; et cependant, tenons-nous assurés que nous Lui offrons un sacrifice agréable lorsque nous résistons et faisons violence à nos inclinations, afin de nous ranger entièrement sous Son commandement : c'est là la principale guerre en laquelle Dieu veut que Son peuple soit engagé. Il veut qu'ils s'efforcent de réprimer toute pensée et tout sentiment rebelles qui les détourneraient du chemin qu'Il leur montre. Et les consolations sont si amples qu'on peut bien dire que nous sommes plus que lâches si nous cédons !
Aux temps anciens, une grande multitude de gens, pour obtenir une simple couronne de feuilles, ne refusaient nul labeur, nulle peine, nulle fatigue ; bien plus, il ne leur coûtait rien de mourir, et pourtant chacun d'eux combattait à l'aventure, ne sachant s'il devait gagner ou perdre le prix. Dieu nous présente la couronne immortelle par laquelle nous pouvons devenir participants de Sa gloire : Il n'entend pas que nous combattions au hasard, mais nous avons tous une promesse du prix pour lequel nous luttons. Avons-nous donc quelque raison de refuser le combat ? Pensons-nous qu'il ait été dit en vain que si nous mourons avec Jésus-Christ, nous vivrons aussi avec Lui ? Notre triomphe est préparé, et cependant nous faisons tout ce que nous pouvons pour fuir le combat.
Mais on dit que tout ce que nous enseignons sur ce sujet répugne au jugement humain. Je le confesse. Et pourtant, quand notre Sauveur déclare : « Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la justice » (Matth. v, 10), Il prononce une sentence qui n'est pas aisément reçue au monde. Au contraire, Il veut réputer pour félicité ce qui, au jugement des sens, est misère. Nous nous semblons à nous-mêmes misérables quand Dieu nous laisse fouler aux pieds par la tyrannie et la cruauté de nos ennemis ; mais l'erreur est que nous ne regardons pas aux promesses de Dieu, qui nous assurent que tout tournera à notre bien. Nous sommes abattus quand nous voyons les méchants plus forts que nous, et plantant leur pied sur notre gorge ; mais une telle confusion devrait plutôt, comme dit saint Paul, nous faire lever la tête. Voyant que nous sommes trop enclins à nous amuser aux objets présents, Dieu, en permettant que les bons soient maltraités et que les méchants aient le dessus, montre par des signes évidents qu'un jour vient où tout ce qui est maintenant en confusion sera réduit en ordre. Si ce temps semble éloigné, courons au remède, et ne nous flattons point en notre péché ; car il est certain que nous n'avons point de foi si nous ne pouvons porter nos regards jusqu'à l'avènement de Jésus-Christ.
Afin de ne laisser inemployé aucun moyen propre à nous stimuler, Dieu met devant nous, d'une part, les promesses, et de l'autre, les menaces. Sentons-nous que les promesses n'ont pas assez d'influence, fortifions-les en y ajoutant les menaces. Il est vrai qu'il nous faut être pervers à l'extrême pour ne pas ajouter plus de foi aux promesses de Dieu, quand le Seigneur Jésus dit qu'Il nous avouera pour Siens devant Son Père, pourvu que nous Le confessions devant les hommes (Matth. x, 32 ; Luc xii, 8). Qu'est-ce qui nous devrait empêcher de faire la confession qu'Il requiert ? Que les hommes fassent tout leur pouvoir, ils ne sauraient faire pis que de nous mettre à mort ! et la vie céleste ne compensera-t-elle pas cela ? Je ne recueille pas ici tous les passages de l'Écriture qui touchent ce sujet : ils sont si souvent réitérés que nous en devrions être pleinement satisfaits. Quand le combat viendra, si trois ou quatre passages ne suffisent, cent, à coup sûr, nous devraient rendre à l'épreuve de toutes les tentations contraires.
Mais si Dieu ne nous peut gagner à Lui par les moyens doux, ne serions-nous pas de vrais blocs si Ses menaces aussi demeuraient sans effet ? Jésus-Christ somme tous ceux qui, par crainte de la mort temporelle, auront renié la vérité, de comparaître devant le tribunal de Dieu Son Père, et dit qu'alors le corps et l'âme seront livrés à la perdition (Matth. x, 28 ; Luc xii, 5). Et en un autre passage Il dit qu'Il désavouera tous ceux qui L'auront renié devant les hommes (Matth. x, 33 ; Luc xii, 10). Ces paroles, si nous ne sommes tout à fait insensibles, nous devraient bien faire dresser les cheveux. Quoi qu'il en soit, ceci est certain : si ces choses ne nous émeuvent comme elles doivent, il ne nous reste plus qu'un jugement épouvantable (Héb. x, 27). Toutes les paroles de Christ étant demeurées inutiles, nous demeurons convaincus d'une grossière infidélité.
C'est en vain que nous alléguons qu'on nous devrait faire grâce, d'autant que notre nature est si frêle ; car il est dit, au contraire, que Moïse, ayant regardé à Dieu par la foi, fut tellement fortifié qu'il ne céda sous aucune tentation. C'est pourquoi, quand nous sommes ainsi mous et faciles à plier, c'est un signe manifeste, je ne dis pas que nous n'avons ni zèle ni fermeté, mais que nous ne connaissons rien ni de Dieu ni de Son royaume. Quand on nous remet en mémoire que nous devons être unis à notre Chef, il nous semble un beau prétexte d'exemption de dire que nous sommes hommes. Mais qu'étaient ceux qui ont foulé le chemin avant nous ? De vrai, n'eussions-nous que la pure doctrine, toutes les excuses que nous pourrions faire seraient frivoles ; mais ayant tant d'exemples qui nous devraient fournir la plus forte preuve, nous sommes d'autant plus dignes de condamnation.
Il y a deux points à considérer. Le premier est que tout le corps de l'Église en général a toujours été, et sera jusqu'à la fin, sujet à être affligé par les méchants, comme il est dit aux Psaumes (Ps. cxxix, 1) : « Dès ma jeunesse ils m'ont tourmenté, et ont tiré la charrue sur moi d'un bout à l'autre. » Le Saint-Esprit y introduit l'Église ancienne, afin que nous, étant bien informés de ses afflictions, ne tenions pour chose ni nouvelle ni fâcheuse quand le semblable nous est fait au jour d'aujourd'hui. Saint Paul aussi, en citant d'un autre Psaume (Rom. vii, 36 ; Ps. xliv, 22) un passage qui dit : « Nous avons été menés comme des brebis à la boucherie », montre que cela n'a pas été pour un seul âge, mais que c'est la condition ordinaire de l'Église, et qu'elle le sera.
C'est pourquoi, en voyant comme l'Église de Dieu est foulée aux pieds au jour d'aujourd'hui par de superbes mondains, comme l'un aboie et l'autre mord, comme ils la tourmentent, comme ils conspirent contre elle, comme elle est incessamment assaillie de chiens enragés et de bêtes sauvages, que cela nous fasse souvenir que la même chose se faisait en tout le temps ancien. Il est vrai que Dieu lui donne parfois trêve et temps de rafraîchissement, et pourtant, au Psaume ci-dessus cité, il est dit : « Il coupe les cordes des méchants » ; et en un autre passage (Ps. cxxv, 3) : « Il brise leur bâton, de peur que les bons ne défaillent, étant trop rudement pressés. » Mais toutefois il Lui a plu que Son Église eût toujours à batailler tant qu'elle est en ce monde, son repos étant réservé là-haut dans les cieux (Héb. iii, 9).
Cependant, l'issue de ses afflictions a toujours été heureuse. En tout cas, Dieu a fait que, bien qu'elle ait été pressée de maintes calamités, elle n'a jamais été entièrement écrasée ; comme il est dit (Ps. vii, 15) : « Les méchants, avec tous leurs efforts, n'ont pas réussi en ce à quoi ils visaient. » Saint Paul s'en glorifie, et montre que c'est là le cours que Dieu, en Sa miséricorde, tient toujours. Il dit (I Cor. iv, 12) que nous endurons des tribulations, mais que nous ne sommes pas en angoisse ; que nous sommes appauvris, mais non laissés dans le dénuement ; que nous sommes persécutés, mais non abandonnés ; abattus, mais nous ne périssons point ; portant partout en notre corps la mortification du Seigneur Jésus, afin que Sa vie soit manifestée en nos corps mortels. Telle étant, comme nous voyons, l'issue que Dieu a de tout temps donnée aux persécutions de Son Église, nous devons prendre courage, sachant que nos ancêtres, qui étaient hommes frêles comme nous, ont toujours eu la victoire sur leurs ennemis en demeurant fermes dans l'endurance.
Je ne touche cet article que brièvement pour venir au second, qui est plus à notre propos, à savoir que nous devons profiter des exemples particuliers des martyrs qui nous ont devancés. Ceux-ci ne sont pas restreints à deux ou trois, mais sont, comme dit l'apôtre (Héb. xii, 1), « une si grande nuée de témoins ». Par cette expression il donne à entendre que le nombre en est si grand qu'il devrait, pour ainsi dire, occuper entièrement notre vue. Pour ne pas être ennuyeux, je ne mentionnerai que les Juifs, qui furent persécutés pour la vraie religion, tant sous la tyrannie du roi Antiochus qu'un peu après sa mort. Nous ne pouvons alléguer que le nombre des souffrants fût petit, car il formait, pour ainsi dire, une grande armée de martyrs. Nous ne pouvons dire qu'il consistât en prophètes que Dieu eût mis à part d'entre le commun peuple, car des femmes et de jeunes enfants faisaient partie de la troupe. Nous ne pouvons dire qu'ils en échappèrent à bon marché, car ils furent tourmentés aussi cruellement qu'il était possible de l'être. Aussi entendons-nous ce que dit l'apôtre (Héb. xi, 35) : que les uns furent tendus comme des tambours, ne se souciant point d'être délivrés, afin d'obtenir une meilleure résurrection ; d'autres furent éprouvés par moqueries et coups, ou par liens et prisons ; d'autres furent lapidés ou sciés en deux ; d'autres allèrent çà et là, errant parmi les montagnes et les cavernes.
Comparons maintenant leur cas avec le nôtre. S'ils ont ainsi enduré pour la vérité qui était alors si obscure, que devons-nous faire, nous, dans la claire lumière qui resplendit à présent ? Dieu nous parle à bouche ouverte ; la grande porte du royaume des cieux a été ouverte, et Jésus-Christ nous appelle à Soi, après être descendu jusqu'à nous afin que nous L'ayons, pour ainsi dire, présent à nos yeux. Quel opprobre nous serait-ce d'avoir moins de zèle à souffrir pour l'Évangile que ceux qui n'avaient que salué les promesses de loin — qui n'avaient qu'un petit guichet ouvert par où venir au royaume de Dieu, et qui n'avaient que quelque mémorial et figure de Jésus-Christ ? Ces choses ne se peuvent exprimer en un mot, comme elles le méritent ; c'est pourquoi je laisse à chacun de les méditer par soi-même.
La doctrine que nous venons d'exposer, étant générale, doit être mise en pratique par tous les chrétiens, chacun se l'appliquant à son propre usage selon qu'il sera nécessaire. Je dis ceci afin que ceux qui ne se voient pas en danger apparent ne l'estiment point superflue à leur égard. Ils ne sont pas à cette heure entre les mains des tyrans ; mais que savent-ils ce que Dieu veut faire d'eux ci-après ? Nous devons donc être si bien munis d'avance que, s'il arrive quelque persécution à laquelle nous ne nous attendions pas, nous ne soyons pris au dépourvu. Mais je crains fort qu'il n'y ait bien des oreilles sourdes touchant ce sujet. Tant s'en faut que ceux qui sont à couvert et à leur aise se préparent à souffrir la mort quand il en sera besoin, qu'ils ne se soucient pas même de servir Dieu en leur vie. Il n'en demeure pas moins vrai que cette préparation à la persécution devrait être notre étude ordinaire, et spécialement aux temps où nous vivons.
Ceux, derechef, que Dieu appelle à souffrir pour le témoignage de Son nom devraient montrer par les œuvres qu'ils ont été bien dressés à la patiente endurance. Alors devraient-ils rappeler en leur mémoire toutes les exhortations qui leur furent données aux temps passés, et se remuer tout ainsi que le soldat court aux armes quand la tempête sonne. Mais combien le résultat est différent ! La seule question est de trouver des subterfuges pour échapper. Je dis cela quant à la plupart ; car la persécution est une vraie pierre de touche par laquelle Dieu éprouve qui sont les Siens. Et peu sont si fidèles qu'ils soient prêts à aller hardiment au-devant de la mort.
C'est une sorte de chose monstrueuse que des personnes qui se vantent d'avoir un peu de l'Évangile osent ouvrir les lèvres pour proférer de telles arguties. Quelques-uns diront : Que gagnons-nous à confesser notre foi devant des gens obstinés qui ont délibérément résolu de combattre contre Dieu ? N'est-ce pas jeter les perles devant les pourceaux ? Comme si Jésus-Christ n'avait pas clairement déclaré (Matth. viii, 38) qu'Il veut être confessé parmi les pervers et les malins. S'ils n'en sont point instruits, à tout le moins ils en demeureront confondus ; et pourtant la confession est une odeur de suave senteur devant Dieu, encore qu'elle soit mortelle aux réprouvés. Il en est d'autres qui disent : À quoi profitera notre mort ? Ne sera-ce pas plutôt un scandale ? Comme si Dieu leur avait laissé le choix de mourir quand ils le trouveraient bon et rencontreraient l'occasion opportune. Au contraire, nous approuvons notre obéissance en laissant entre Ses mains le profit qui doit revenir de notre mort.
En premier lieu donc, l'homme chrétien, en quelque lieu qu'il soit, doit se résoudre, nonobstant les dangers ou les menaces, à cheminer en simplicité, ainsi que Dieu l'a commandé. Qu'il se garde autant qu'il peut de la rapacité des loups, mais que ce ne soit pas par une ruse charnelle. Sur tout, qu'il remette sa vie entre les mains de Dieu. L'a-t-il fait ?
Alors, s'il vient à tomber entre les mains de l'ennemi, qu'il pense que Dieu, l'ayant ainsi disposé, a pour agréable de l'avoir pour l'un des témoins de Son Fils, et partant qu'il n'a nul moyen de reculer sans manquer de foi envers Celui auquel nous avons promis tout devoir en la vie et en la mort — Celui à qui nous sommes et à qui nous appartenons, quand même nous n'aurions fait nulle promesse.
En disant ceci, je ne mets pas tous sous la nécessité de faire une pleine et entière confession de tout ce qu'ils croient, quand même on la leur demanderait. Je connais aussi la mesure qu'a observée saint Paul, encore que jamais homme ne fût plus déterminé à maintenir hardiment la cause de l'Évangile comme il le devait. Et pourtant ce n'est pas sans cause que notre Seigneur promet de nous donner, en telle occasion, « bouche et sagesse » (Luc xxi, 15) ; comme s'Il avait dit que l'office du Saint-Esprit n'est pas seulement de nous fortifier pour être hardis et vaillants, mais aussi de nous donner prudence et discrétion, pour nous guider dans la voie qu'il sera expédient de prendre.
La substance du tout est que ceux qui sont en une telle détresse doivent demander et obtenir d'en haut une telle prudence, ne suivant point leur propre sagesse charnelle, à chercher quelque échappatoire par où se sauver. Il en est qui nous disent que notre Seigneur Lui-même ne fit nulle réponse à ceux qui L'interrogeaient. Mais je réplique : premièrement, que cela n'abolit pas la règle qu'Il nous a donnée de faire confession de notre foi quand elle nous est requise (I Pierre iii, 15). Secondement, qu'Il n'usa jamais d'aucun déguisement pour sauver Sa vie ; et troisièmement, qu'Il ne fit jamais une réponse si ambiguë qu'elle ne renfermât un suffisant témoignage de tout ce qu'Il avait à dire ; et que, de plus, Il avait déjà satisfait ceux qui venaient L'interroger de nouveau, non dans le dessein de s'informer, mais seulement de dresser des pièges pour Le surprendre.
Qu'il soit donc tenu pour un point arrêté entre tous les chrétiens qu'ils ne doivent pas estimer leur vie plus précieuse que le témoignage de la vérité, d'autant que Dieu en veut être glorifié. Est-ce en vain qu'Il donne le nom de témoins (car c'est la signification du mot martyr) à tous ceux qui ont à répondre devant les ennemis de la foi ? N'est-ce pas parce qu'Il a voulu les employer à une telle fin ? Ici, chacun ne doit pas regarder à son compagnon, car Dieu n'honore pas tous également de cet appel. Et comme nous sommes enclins à regarder ainsi, nous devons d'autant plus nous en garder. Pierre, ayant ouï de la bouche de notre Seigneur Jésus (Jean xxi, 18) qu'il serait mené en sa vieillesse où il ne voudrait pas, demanda ce qu'il adviendrait de son compagnon Jean. Il n'y a nul d'entre nous qui n'eût volontiers fait la même question ; car la pensée qui aussitôt s'élève en notre esprit est celle-ci : Pourquoi est-ce moi qui souffre plutôt que les autres ? Au contraire, Jésus-Christ nous exhorte tous en commun, et chacun de nous en particulier, à nous tenir « prêts », afin que, selon qu'Il appellera celui-ci ou celui-là, nous marchions à notre tour.
J'ai expliqué ci-dessus combien peu nous serons préparés à souffrir le martyre si nous ne sommes armés des promesses divines. Il reste maintenant à montrer un peu plus amplement quels sont la teneur et le but de ces promesses — non pour les spécifier toutes en détail, mais pour montrer les principales choses que Dieu veut que nous espérions de Lui, pour nous consoler en nos afflictions. Or ces choses, prises sommairement, sont trois. La première est que, d'autant que notre vie et notre mort sont en Sa main, Il nous préservera par Sa puissance en sorte qu'il ne nous sera pas arraché un seul cheveu de la tête sans Son congé. Les fidèles donc doivent se tenir assurés, en quelques mains qu'ils tombent, que Dieu n'est pas dépouillé de la garde qu'Il exerce sur leurs personnes. Si une telle persuasion était bien empreinte en nos cœurs, nous serions délivrés de la plupart des doutes et perplexités qui nous tourmentent et nous empêchent en notre devoir.
Nous voyons les tyrans lâchés : sur quoi il nous semble que Dieu ne possède plus aucun moyen de nous sauver, et nous sommes tentés de pourvoir à nos propres affaires comme s'il n'y avait plus rien à attendre de Lui. Au contraire, Sa providence, telle qu'Il la déploie, doit être regardée de nous comme une forteresse imprenable. Travaillons donc à bien apprendre toute la portée de cette parole : que nos corps sont entre les mains de Celui qui les a créés. Pour cette raison Il a parfois délivré Son peuple d'une manière miraculeuse, et par-delà toute attente humaine : comme Sadrac, Mésac et Abed-Nego de la fournaise ardente, Daniel de la fosse aux lions, Pierre de la prison d'Hérode, où il était enfermé, enchaîné et gardé de si près. Par ces exemples Il a voulu témoigner qu'Il tient nos ennemis en bride, encore qu'il n'y paraisse pas, et qu'Il a le pouvoir de nous retirer du milieu de la mort quand il Lui plaît. Non qu'Il le fasse toujours ; mais, en Se réservant l'autorité de disposer de nous pour la vie et pour la mort, Il veut que nous soyons pleinement assurés qu'Il nous a sous Sa charge ; en sorte que, quoi qu'entreprennent les tyrans, et avec quelque fureur qu'ils se ruent contre nous, il n'appartient qu'à Lui seul d'ordonner de notre vie.
S'Il permet aux tyrans de nous mettre à mort, ce n'est pas parce que notre vie ne Lui est pas chère, et tenue en cent fois plus grand honneur qu'elle ne mérite. Cela étant, ayant déclaré par la bouche de David (Ps. cxvi, 13) que la mort des saints est précieuse à Son regard, Il dit aussi par la bouche d'Ésaïe (xxvi, 21) que la terre découvrira le sang qui semble être caché. Que les ennemis de l'Évangile soient donc aussi prodigues qu'ils voudront du sang des martyrs, il leur en faudra rendre un compte épouvantable, jusqu'à la dernière goutte. Au jour d'aujourd'hui, ils se plaisent en une fière dérision en livrant les fidèles aux flammes ; et après s'être baignés en leur sang, ils en sont enivrés à tel point qu'ils comptent tous les meurtres qu'ils commettent pour un simple jeu de fête. Mais si nous avons la patience d'attendre, Dieu montrera à la fin que ce n'est pas en vain qu'Il a taxé notre vie à si haut prix. Cependant, qu'il ne nous offense point qu'elle semble confirmer l'Évangile, lequel en valeur surpasse le ciel et la terre.
Pour être mieux assurés que Dieu ne nous laisse pas comme abandonnés entre les mains des tyrans, souvenons-nous des déclarations de Jésus-Christ, quand Il dit (Actes ix, 4) qu'Il est Lui-même persécuté en Ses membres. Dieu avait bien dit auparavant (Zach. ii, 8) : « Qui vous touche touche la prunelle de mon œil. » Mais ici il est dit beaucoup plus expressément que si nous souffrons pour l'Évangile, c'est autant que si le Fils de Dieu souffrait en personne. Sachons donc que Jésus-Christ Se devrait oublier Lui-même avant de pouvoir cesser de penser à nous quand nous sommes en prison, ou en danger de mort pour Sa cause ; et sachons que Dieu prendra à cœur tous les outrages que les tyrans commettent sur nous, tout ainsi que s'ils étaient commis sur Son propre Fils.
Venons maintenant au second point que Dieu nous déclare en Sa promesse pour notre consolation. C'est qu'Il nous soutiendra tellement par la vertu de Son Esprit que nos ennemis, quoi qu'ils fassent, quand même Satan serait à leur tête, ne gagneront nul avantage sur nous. Et nous voyons comme Il déploie Ses dons en une telle extrémité ; car l'invincible constance qui paraît dans les martyrs démontre abondamment et magnifiquement que Dieu œuvre puissamment en eux. En la persécution il y a deux choses fâcheuses à la chair : les injures et outrages des hommes, et les tourments que le corps endure. Or, Dieu promet de nous tendre la main si efficacement que nous surmonterons l'un et l'autre par la patience. Ce qu'Il nous dit ainsi, Il le confirme par l'effet. Prenons donc ce bouclier pour parer à toutes les craintes dont nous sommes assaillis, et ne resserrons pas l'opération du Saint-Esprit en de si étroites limites que de supposer qu'Il ne défera pas aisément toutes les cruautés des hommes.
Nous en avons eu, entre autres exemples, un qui est particulièrement mémorable. Un jeune homme qui demeura autrefois ici parmi nous, ayant été appréhendé en la ville de Tournai, fut condamné à avoir la tête tranchée s'il se rétractait, et à être brûlé vif s'il persévérait fermement en son propos. Comme on lui demandait ce qu'il voulait faire, il répondit simplement : « Celui qui me donnera la grâce de mourir patiemment pour Son nom me donnera assurément la grâce de supporter le feu. » Nous devons prendre cette parole non comme celle d'un homme mortel, mais comme celle du Saint-Esprit, pour nous assurer que Dieu n'est pas moins puissant à nous fortifier et à nous rendre victorieux des tourments qu'à nous faire soumettre volontairement à une mort plus douce. De plus, nous voyons bien souvent quelle fermeté Il donne à de malheureux malfaiteurs qui souffrent pour leurs crimes. Je ne parle pas des endurcis, mais de ceux qui tirent consolation de la grâce de Jésus-Christ, et qui par Son moyen, d'un cœur paisible, subissent le plus grief châtiment qu'on puisse infliger. Un bel exemple s'en voit au brigand qui fut converti à la mort de notre Seigneur. Dieu, qui assiste ainsi puissamment de pauvres criminels lorsqu'ils endurent la peine de leurs méfaits, manquera-t-Il tellement à Son propre peuple, tandis qu'il combat pour Sa cause, qu'Il ne lui donne un courage invincible ?
Le troisième point à considérer dans les promesses que Dieu donne à Ses martyrs est le fruit qu'ils doivent espérer de leurs souffrances, et, à la fin, s'il en est besoin, de leur mort. Or, ce fruit est qu'après avoir glorifié Son Nom — après avoir édifié l'Église par leur constance — ils seront recueillis avec le Seigneur Jésus en Sa gloire immortelle. Mais comme nous en avons parlé ci-dessus assez amplement, il suffit ici de le remettre en mémoire. Que les fidèles donc apprennent à lever la tête vers la couronne de gloire et d'immortalité à laquelle Dieu les convie, afin qu'ils ne sentent nulle répugnance à quitter la vie présente pour une telle récompense ; et, pour être bien assurés de ce bien inestimable, qu'ils aient toujours devant les yeux la conformité qu'ils ont ainsi avec notre Seigneur Jésus-Christ ; contemplant la mort au milieu de la vie, tout ainsi que Lui, par l'opprobre de la croix, est parvenu à la glorieuse résurrection, en laquelle consistent toute notre félicité, notre joie et notre triomphe.
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