Le désintéressement de Dieu ·Le bonnet en pelle à sucre

Chapitre 9 · 14 min de lecture

Le bonnet en pelle à sucre

L’un des traits les plus distinctifs de la « simplicité du vêtement » de mon temps était le bonnet que portaient toutes les respectables Amies. À cause de sa forme, nous, les jeunes gens, l’appelions irrévérencieusement une « pelle à sucre », bien qu’il parût souvent presque sacrilège d’appliquer un nom si désinvolte à un objet que nous regardions comme sacré. Aucun jeune quaker de mon temps n’aurait pensé autrement. Un écrivain, évoquant une époque un peu postérieure à la mienne, l’a décrit à merveille : « Pour qui a été élevé au sein de la communauté, ce n’est pas une petite affaire que d’aborder un sujet aussi redoutable que le bonnet quaker. Il y avait autour de lui une solennité née de la terreur. Qu’il présidât en tête de la réunion des femmes, ou qu’il s’aventurât dans les tempêtes de l’hiver, protégé par son étui de satin ou de toile cirée sous le parapluie des Amis, ou même qu’il reposât seul, dans un état de splendeur, sur le lit de la chambre d’amis — partout, en tout lieu, c’était une chose solennelle. »

Pourquoi ce bonnet — délicat dans sa légère étoffe de soie, extrêmement coûteux, difficile à confectionner et résolument inconfortable — devait être considéré comme « simple », tandis qu’un modeste bonnet de paille sans garniture, coûtant une fraction de ce prix et bien plus confortable, était jugé « mondain », voilà un mystère. Mais il en était ainsi. Parler d’un « bonnet simple » signifiait toujours une pelle à sucre.

Le reste de la tenue simple d’une Amie se composait d’un doux châle de soie gris tourterelle, plié par-dessus une robe à taille unie et à encolure basse, de gris tourterelle ou de brun, une fine mousseline blanche garnissant le décolleté et se croisant sur la poitrine. Un bonnet de mousseline, façonné comme un chapeau et noué sous le menton par de tendres rubans blancs, se portait au-dedans comme au-dehors, sous la pelle à sucre. Par temps froid, les femmes portaient de plus grands châles de cachemire gris tourterelle, ou des mantes de cachemire à la Mère Hubbard, plissées sur un empiècement et munies d’un capuchon doublé de soie. Les châles étaient toujours pliés avec une précision exacte : une pointe dans le dos, trois plis nets à l’encolure fixés par une solide épingle, et d’autres épingles cachées aux épaules pour maintenir l’ampleur en place, donnant l’impression que le drapé s’arrangeait de lui-même.

La tenue simple des hommes consistait en une redingote à pans coupés, avec un col droit d’ecclésiastique, et un chapeau à larges bords. Tout ce costume était pittoresque, mais les femmes surtout paraissaient charmantes, et je ne crois pas avoir jamais vu de visages plus doux ni plus sereins que ceux qu’encadraient les vieux bonnets et coiffes des quakers. Le monde a perdu quelque chose de ravissant avec leur disparition.

Parce que tous les quakers — jeunes et vieux — étaient traités comme s’ils appartenaient déjà « au bercail », et n’étaient jamais exhortés à passer par la conversion, le seul signe d’un changement dans l’expérience religieuse d’une personne que nous reconnaissions était ce que nous appelions « devenir sérieux » ou « devenir simple ». Cela se marquait extérieurement par l’adoption de la tenue simple de la Société.

Parmi nous, revêtir la tenue simple était regardé comme un sort inévitable qui attendait chaque enfant quaker, et que nous cherchions à retarder le plus longtemps possible. À Philadelphie, le changement survenait d’ordinaire à l’Assemblée annuelle du printemps, en avril, lorsque chacun paraissait dans ses vêtements neufs de la saison. C’était alors que la redoutée transformation avait le plus de chances de se produire. Les jeunes membres qui étaient « devenus sérieux » se sentaient obligés de paraître en bonnets en pelle à sucre, ou en redingotes à col droit et chapeaux à larges bords — signes extérieurs d’un changement intérieur. Nous qui n’étions pas encore réclamés, nous arrivions de bonne heure et nous placions à un endroit d’où nous pouvions surveiller les entrées, anxieux de découvrir quel ami nous avait été enlevé de nos rangs par cette solennelle vocation.

Nous ne connaissions que vaguement les luttes intimes et les combats spirituels qui précédaient cette déclaration publique, mais l’événement avait assez de poids pour nous faire sentir que nos amis, une fois changés, appartenaient à un autre monde. Et si l’adoption de la tenue simple s’accompagnait de quelques mots prononcés en tremblant au cours de la réunion, l’abîme qui nous séparait paraissait absolu — un abîme que l’on ne pouvait franchir avant de tomber, nous aussi, sous le même sort.

Pour mon jeune esprit, aucun mot ne saurait rendre pleinement la solennité effroyable de cette perspective. « Mettre un bonnet simple » semblait presque équivaloir à la fin de la vie humaine ordinaire. Après cela, on ne pourrait plus jamais vivre comme les autres. Si l’on était jeune, il n’y aurait plus de plaisir — plus de courses, plus d’arbres à grimper, plus de meules de foin à escalader — certainement rien de tout cela en portant une pelle à sucre gris tourterelle. Si l’on était plus âgé, il fallait que le cœur se tournât entièrement vers les réunions des Amis, les témoignages et les préoccupations religieuses. Il fallait aimer le Livre de la Discipline, l’Apologie de Barclay et les Journaux religieux des Amis, et tourner le dos à tout ce qui était agréable, joli ou mondain.

Comme « devenir sérieux » ne signifiait, dans mon imagination, rien de moins que de coiffer ce bonnet redoutable, cette perspective remplissait mon esprit épris de joie d’un effroi indicible. D’une façon ou d’une autre, je m’étais mis en tête que notre chère mère avait l’intention, par obéissance à la Question touchant la « simplicité du vêtement », d’exiger que chacune de ses filles prît le bonnet simple à l’âge de quinze ans.

Enfant, elle-même avait été obligée d’en porter un presque dès le berceau. Bien que son cœur eût été formé au devoir, elle aussi s’était un jour révoltée.

Elle nous racontait, comme un solennel avertissement, qu’à neuf ou dix ans, les écolières la raillaient sans pitié à cause de son bonnet, et qu’elle en vint à désirer désespérément s’en défaire. Ses parents, inébranlables, refusèrent. Un matin, comme elle traversait le pont solitaire qui enjambe le ruisseau de Woodbury sur le chemin de l’école, son aversion s’enflamma si fort qu’elle donna, de colère, des coups de pied dans le bonnet pour le pousser devant elle. Tout le jour, sa conscience la tourmenta. En revenant au crépuscule, elle aperçut une ombre sombre sur la rive du ruisseau. À son imagination surexcitée, cette ombre devint une figure effrayante qui s’avançait vers elle. Elle crut que c’était le Diable en personne, venu la saisir pour sa méchanceté. Épouvantée, elle s’enfuit à la maison, faisant vœu de ne plus jamais se révolter contre son bonnet simple.

Nous, les enfants, étions profondément impressionnés par cette histoire, et nous regardions toujours ce pont particulier avec la crainte la plus superstitieuse. Je me souviens l’avoir maintes fois traversé à une vitesse à perdre haleine, osant à peine respirer de peur d’évoquer, d’une manière ou d’une autre, l’affreux spectre. À la lumière de l’expérience de notre mère, je n’imaginai jamais un seul instant pouvoir échapper au sort du « bonnet simple », et l’horreur avec laquelle, enfant, je regardais mes années glisser sans cesse vers l’âge fatal de quinze ans est indescriptible. Heureusement, avant que j’eusse atteint cet âge, le subtil changement d’idées qui avait discrètement influencé toute la Société atteignit aussi notre mère, et les redoutés « bonnets simples » ne parurent jamais.

Au lieu de cela, nous portions les plus simples petits bonnets de paille, façon capote, que l’on pût trouver. Comparés aux « bonnets simples » que nous avions tant redoutés, ils paraissaient si mondains et si frivoles à nos imaginations de quakers que nous nous sentions tout à fait comme des « dames à la mode » lorsque nous sortions ainsi coiffées, bien que je sois maintenant convaincue que nous devions encore ressembler aux plus guindées des petites demoiselles quakers qui se puissent voir.

Lorsque le sort, comme je l’appelle, du « bonnet simple » tombait sur quelque jeune Ami, il était en général accueilli par les Amis plus âgés avec une tendresse affectueuse qui rendait « la croix » moins lourde à porter.

Mais parfois il s’abattait sur un membre d’une famille à qui il était tout à fait importun.

Il y avait parmi nous des degrés de simplicité : certains étaient des Amis « stricts » — plus souvent appelés Amis « solides » — tandis que d’autres, qui s’adonnaient davantage aux vaines modes du monde, étaient connus comme des Amis « mondains ». Dans une de ces familles « mondaines » que je connaissais, il y avait une fille vive et enjouée, nommée Elizabeth, à peu près de mon âge, qui traversa, dans sa première jeunesse, ce qui me semble aujourd’hui une expérience véritablement tragique.

Un jour, après que l’on eut lu la Question sur la « simplicité du vêtement » et que la pause habituelle eut suivi, une Ministre itinérante se leva et dit, d’une manière impressionnante, qu’elle croyait que le Seigneur lui avait donné un message pour quelque jeune cœur présent, appelé à prendre la croix et à revêtir la « tenue simple ». Pour une raison quelconque, la jeune Elizabeth en fut profondément émue. Une voix intérieure semblait lui dire que ce message lui était destiné. Elle fondit en larmes, et, à la fin de la réunion, un Ancien, remarquant son trouble, vint à ses côtés, posa la main sur son épaule et dit solennellement : « Enfant précieuse, je crois que le Seigneur t’a parlé. Puisses-tu être obéissante à la vision céleste. » Cela confirma l’impression dans l’esprit d’Elizabeth, et elle rentra chez elle accablée par le sentiment terrible d’un appel divin auquel elle sentait qu’elle n’osait résister.

Alors commença un conflit affreux. Elle savait que sa famille désapprouverait entièrement, et elle était certaine qu’on ne lui donnerait pas l’argent nécessaire pour acheter les étoffes qu’exigeait le changement de vêtement qu’elle croyait requis d’elle. Elle avait peur et honte de dire à quiconque ce qu’elle endurait. À la fin, elle résolut d’essayer de se confectionner elle-même une « tenue simple ». Elle économisa chaque sou de sa modeste allocation, et, peu à peu, réunit de quoi acheter les étoffes les moins chères qu’elle pût trouver. La nuit, seule dans sa chambre après que tout le monde fut couché, elle se mit, au prix d’un travail et de larmes infinis, à façonner le costume exigé. Elle n’osait demander ni instructions ni patrons, et, nuit après nuit, elle peina à cette tâche inaccoutumée jusqu’à ce qu’enfin, d’une manière grossière et imparfaite, le pauvre petit costume fût achevé. Vint le jour où elle mit de côté ses vêtements « mondains » et parut devant sa famille vêtue de la coiffe, du fichu et du châle terne que portaient les Amies âgées.

Ce que cela lui coûta, elle ne voulut jamais me le dire, et même à l’âge mûr, elle ne pouvait parler de l’accueil horrifié de sa famille sans verser des larmes de profonde pitié sur son propre martyre de jeunesse. Pourtant elle disait que, qu’elle eût eu raison ou tort, elle avait du moins été fidèle à ce qu’elle croyait être son devoir. Cette fidélité lui apporta une paix si profonde, et le changement radical de sa vie se révéla d’un bienfait si durable pour son caractère, qu’elle ne souhaita jamais y renoncer ; et, jusqu’à sa mort, elle continua de porter le même costume qu’elle avait adopté, dans une telle angoisse d’âme, lorsqu’elle était jeune fille.

Peut-être un extrait de mon journal, écrit peu après mon réveil religieux à seize ans, donnera-t-il quelque idée de la façon dont des scrupules semblables agissaient sur le cœur sensible et scrupuleux d’une autre jeune fille, amie intime et confidente en toutes matières spirituelles. À la date du 13 du onzième mois 1849, je trouve ceci : « A. a passé une semaine chez moi, et je ne sais quand j’ai éprouvé plus de plaisir.

« La communion spirituelle entre nous était parfaite. Je ne crois pas que nous nous soyons caché aucun de nos sentiments. Elle me parla de la souffrance morale — une souffrance plus grande qu’elle n’avait cru possible d’en supporter — qui précéda la manifestation de la volonté de Dieu dans son âme, et de l’angoisse de l’esprit lorsque cette volonté fut révélée. Elle croyait qu’il lui était demandé de renoncer aussitôt à tous ses vêtements mondains, de brûler ses broches et son dé d’or, et bien des pièces d’habillement, jusqu’à ses robes. Ce fut une grande épreuve ; cela lui semblait un tel gaspillage, et la nature humaine reculait. Et il y eut une épreuve plus grande encore. Elle avait exécuté un grand tableau monochrome que ses parents avaient fait encadrer et suspendre dans leur salon, et qu’ils admiraient fort. Elle sentit qu’elle devait prendre ce tableau et le brûler lui aussi, cadre et tout. Elle savait combien ses parents en seraient affligés, et combien cela paraîtrait insensé à sa sœur et à son frère, et le conflit fut immense. Mais les reproches de son Guide divin étaient si déchirants qu’à la fin elle ne put les supporter davantage et se soumit. Son père, sa mère et sa sœur étaient alors à Cape May, sans quoi, disait-elle, elle n’aurait jamais pu le faire. À leur retour, elle le leur dit, et alors, disait-elle, le calme saint et céleste qui suivit fut indescriptible. C’est à peine si elle se sentait sur la terre. Il lui semblait qu’elle ne pécherait plus jamais, et la récompense fut bien plus grande que la souffrance. Avec quelle noblesse elle a agi ! Je crains que je n’eusse refusé d’obéir et que j’eusse enduré n’importe quelle souffrance plutôt que de faire de si grands sacrifices. Et maintenant elle a consenti à mettre un bonnet simple — une “pelle à sucre”, comme je les appelle. Bien que ce soit un grand changement, et qu’on en parlera beaucoup, elle ne le redoute guère, car elle éprouve combien il est vrai que Dieu peut rendre faciles les choses difficiles et douces les choses amères. Pourrais-je prendre la croix comme elle l’a fait ? »

Que j’avais été plus ou moins influencée par l’expérience de mon amie, une autre note de journal écrite peu après le montre : « 17 du onzième mois 1849. Parfois aujourd’hui, tandis que j’y songeais, il m’a presque semblé qu’il serait juste pour moi de mettre un bonnet simple en pelle à sucre ; mais j’ose à peine croire qu’une si grande faveur me serait accordée. Il est étrange, même à mes propres yeux, que je désire tant le moment où je pourrais faire ce sacrifice, quoique, en vérité, ce n’en serait pas un.

« Les gens éprouvent en général tant de répugnance pour ces bonnets, et moi aussi je l’éprouvais, il y a peut-être un an ; mais à présent je le désire si ardemment que je crains de ne pouvoir en juger avec calme et clarté. Si volontiers que je ferais ce sacrifice, et tout autre que Dieu pourrait exiger, je sais combien il serait terrible de courir avant d’être envoyée, et de faire ce que Dieu n’a pas demandé. Parfois il me semble que je ne puis attendre davantage — qu’il me faut faire quelque chose pour gagner le salut de mon âme ; et si Dieu n’exige rien, il faut que j’offre moi-même quelque chose. Et pourtant je n’ose le faire. Oh ! je sens que je pourrais aimer la croix, et même la honte, si seulement Dieu voulait me les imposer ; mais la patience et l’attente silencieuse sont mes devoirs à présent. »

Il ressort de cet extrait que l’esprit du martyre s’était éveillé en moi, et que j’aspirais à faire quelque chose de difficile pour l’amour de ma religion. Mais ces sentiments passèrent bientôt, et le bonnet en « pelle à sucre » que je redoutais et désirais tout ensemble n’orna jamais ma tête. J’étais une jeune créature bien portante, pleine d’une vitalité exubérante et absorbée par les joies de la vie extérieure. Ma conscience se laissait toujours aisément apaiser et, la plupart du temps, je passai ma jeunesse consciente seulement des exigences ordinaires du devoir quotidien, que mon éducation et l’atmosphère quaker impérieuse qui m’entourait avaient rendues presque une seconde nature.

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Le désintéressement de Dieu Hannah Whitall Smith

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