Le désintéressement de Dieu ·La conduite quaker

Chapitre 7 · 8 min de lecture

La conduite quaker

La plus forte impression faite sur mon jeune cœur fut celle du privilège souverain dont nous jouissions, en tant que Quakers, dans notre connaissance de la « conduite perceptible » du Saint-Esprit, et de la nécessité vitale de l’obéissance à cette conduite. Nous, jeunes Amis, croyions pleinement que notre « Société » était le seul dépositaire de cette connaissance ; et bien qu’elle fût pour la plupart un grand mystère à nos yeux, nous ne pouvions cependant nous empêcher d’éprouver une certaine fierté d’une possession si distinctive.

Que les Amis la tinssent pour une chose très réelle, cela se prouvait par le fait que tout ce qui se donnait pour le fruit de cette conduite était traité avec le plus profond respect et la plus profonde considération. Si même un enfant pouvait dire qu’il sentait une « impulsion » divine dans quelque direction, cette impulsion était accueillie avec une tendre considération par les Amis plus âgés, et, à moins qu’elle ne fût manifestement inconvenante, on lui ménageait tendrement les moyens de s’accomplir. Les Amis croyaient que leurs enfants étaient comptés parmi les agneaux du troupeau et jouissaient des mêmes privilèges d’entendre la voix du Bon Berger que leurs parents.

Une illustration très frappante de cette révérence pour tout ce que l’on sentait venir de la conduite divine se produisit il y a deux cents ans dans l’histoire de notre propre famille. Une tante de l’un de nos arrière-grands-pères était une certaine Elizabeth Haddon, fille d’un riche Ami nommé John Haddon, demeurant à Rotherhithe, aujourd’hui faubourg de Londres. John Haddon avait acheté des terres dans le New Jersey, avec l’intention de s’y transporter avec sa famille, et il avait même envoyé des ouvriers qui y avaient bâti une maison convenable et ses dépendances. Mais dans l’intervalle, les circonstances l’avaient obligé à demeurer en Angleterre.

Sa jeune fille Elizabeth, âgée de dix-huit ans à peine, qui croyait avoir senti un appel à travailler dans le New Jersey, en fut fort déçue. Mais tandis qu’elle priait à ce sujet, il lui sembla entendre une voix intérieure lui dire qu’elle devait prendre sur elle le fardeau de la famille, passer elle-même au Nouveau Monde et y mettre en valeur la propriété. Elle rassembla les siens et leur fit part de ses impressions de devoir. Elle était fort jeune, le pays était mal établi, et ses parents étaient effrayés. Mais c’étaient de fermes Quakers, qui avaient toujours enseigné à leurs enfants une obéissance implicite à ce que la voix du Seigneur pouvait requérir, et ils n’osèrent s’opposer à ce que leur jeune fille sentait si fortement être son devoir. Bien que dans une grande crainte et un grand tremblement, ils prirent des dispositions pour son émigration.

C’était en 1701. Elle trouva le pays dans un état fort grossier, mais y vécut assez longtemps pour voir tout le voisinage, en grande partie par son propre entremise, transformé en une communauté des plus prospères, pour laquelle elle fut, durant bien des années, une bénédiction inexprimable. La ville qui surgit près de sa demeure fut appelée Haddonfield d’après son nom, et pendant bien des années notre père eut une maison de campagne non loin de là, où nous recueillîmes les fruits des labeurs de notre grand-tante.

Un historien américain, en racontant son histoire, dit : « Parmi les nombreuses et singulières manifestations de foi vive et de zèle religieux liées à la colonisation de ce pays, peu sont plus remarquables que la séparation volontaire de cette jeune fille de dix-huit ans d’avec un foyer opulent et toutes les attaches de l’enfance, pour aller dans une contrée lointaine et mal établie accomplir ce qu’elle tenait pour un devoir religieux ; et la foi humble et prête au sacrifice des parents, renonçant à leur enfant bien-aimée avec une si révérencieuse tendresse pour les élans de sa propre conscience, a en elle quelque chose de sublimement beau, si nous la regardons dans sa pure lumière. »

Cette indépendance absolue dans toutes les affaires de devoir ressenti m’a toujours paru l’un de nos plus grands privilèges quakers. Elle laissait chaque individu libre de servir Dieu de la manière qui lui semblait juste, sans l’ingérence, souvent bien intentionnée mais gênante, de son entourage. Dire simplement : « Je sens qu’il est juste de faire telle ou telle chose » réduisait invariablement au silence toute objection.

Et il n’en allait pas ainsi seulement dans les affaires spirituelles, mais aussi dans les affaires terrestres, ce qui donnait à chacun cette position d’indépendance qui m’a toujours paru l’un des plus vitaux des besoins humains. Et je regarde le sentiment de propriété personnelle qu’engendrait tout cela comme l’un des plus inestimables de tous les dons que mon héritage quaker m’ait apportés.

Je me souviens que, lorsque je m’éveillai pour la première fois aux injustices de la condition des femmes dans le monde du dehors, je pus me féliciter sans cesse de ce qu’il en allât tellement mieux chez les « Amis » ; et de ce que l’« Ami » le plus tyrannique, l’eût-il même voulu, n’eût jamais osé restreindre la liberté de ses femmes, pourvu qu’elles pussent dire qu’elles « sentaient une préoccupation » pour quelque ligne de conduite.

S’interposer entre une âme et son Guide divin, sinon sous une contrainte divine, était tenu par les Amis pour l’un des plus graves torts qu’une personne pût infliger à une autre ; et dans toute mon expérience du quakerisme au temps de ma jeunesse, je n’ai nul souvenir que cela se soit jamais fait, sinon par les Anciens et les Surveillants. Une « préoccupation » quaker était, à mon sens, revêtue de plus d’autorité encore que la Bible ; car la Bible était la voix de Dieu d’autrefois, tandis que la « préoccupation » était Sa voix au moment présent, et, comme telle, d’une importance actuelle bien plus grande.

Je ne suppose pas que personne m’ait jamais enseigné formellement qu’il en fût ainsi, mais toute l’atmosphère autour de moi, et la prédication que j’entendais, étaient certainement propres à exalter la « voix intérieure » et ses communications au-dessus de toutes les autres voix, et à nous faire sentir que, puisque Dieu nous parlait directement, nous n’avions pas besoin de scruter ce qu’Il pouvait dire à quiconque hors de notre saint bercail.

On pourrait naturellement penser que cette liberté dans la conduite individuelle eût mené à des extravagances, et aux premiers jours de la Société cela arriva parfois. Mais de mon temps, les Amis prémunissaient leurs membres contre ce danger en exigeant que toutes les « préoccupations » ou « impulsions » tant soit peu hors du commun fussent portées devant les Anciens et les Surveillants, et jugées par eux dans une saison solennelle d’attente devant Dieu pour recevoir son enseignement. Et tous les Amis étaient si convaincus que la voix collective du Saint-Esprit dans une assemblée avait plus d’autorité qu’une voix privée adressée à un individu, que les décisions prises en de telles circonstances étaient toujours reçues comme définitives, et que la conscience de l’individu dont l’« impulsion » était écartée se sentait déchargée du fardeau. C’était une admirable sauvegarde, et pendant toutes mes années d’étroite association avec la Société, je n’ai jamais eu connaissance d’aucun cas d’extravagance sérieuse.

Hormis cet enseignement de la conduite perceptible du Saint-Esprit, on ne nous enseignait rien de bien précis ni de bien tangible. Autant qu’il m’en souvienne, on ne nous dit jamais que nous eussions à être « convertis » ou à « naître de nouveau », et mon impression à moi était que c’étaient là des choses peut-être nécessaires aux « gens du monde », mais tout à fait inutiles pour nous qui étions membres de naissance de la Société des Amis, déjà nés dans le royaume de Dieu, et qui avions seulement besoin d’être exhortés à vivre à la hauteur de notre vocation sublime.

Je crois que cela tenait à l’un des principes fondamentaux du quakerisme, à savoir la croyance en la paternité universelle de Dieu, et la reconnaissance du fait que le Christ s’était uni à l’humanité, et avait embrassé le monde entier dans sa divine fraternité, en sorte que toute âme qui naissait lui appartenait, et pouvait revendiquer la filiation d’un même Père. « Mon Père et votre Père », dit-Il ; et les premiers Amis tenaient cela pour vrai, et auraient jugé trompeur, dès lors, de nous presser de devenir ce que nous étions déjà.

On nous prêchait toujours comme à des « agneaux du troupeau », qui n’avaient qu’à être obéissants à la voix du Bon Berger, à qui nous appartenions déjà. Les Amis n’excluaient pas leurs enfants, mais au contraire, avec une tendre affection, les enfermaient au-dedans du bercail céleste ; et tout leur enseignement allait dans ce sens.

Pendant quelque temps, à l’époque de mon appartenance aux Frères de Plymouth, je regardais cela comme une affreuse hérésie ; mais plus tard j’appris le fait béni, énoncé par Paul aux idolâtres païens d’Athènes, que nous sommes tous, les païens même compris, « de la race de Dieu ». Et je compris que, puisqu’Il est notre Créateur, Il est bien entendu notre Père, et que nous sommes tout aussi bien Ses enfants. Et j’appris à remercier et à bénir les grands vieux Quakers qui avaient fait cette découverte, car leur enseignement me rendit aisé de rejeter les idées étroites et bornées que j’avais d’abord adoptées, et m’aida à comprendre le fait glorieux qu’en Dieu nous tous « avons la vie, le mouvement et l’être », et que dès lors nul ne peut en exclure un autre.

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Le désintéressement de Dieu Hannah Whitall Smith

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