Chapitre 5 · 11 min de lecture
La vérité quaker et le ministère quaker
Les « Amis » étaient si certains que la leur était la vraie foi exposée dans la Bible et prêchée par les Apôtres, qu’en parlant d’elle ils l’appelaient toujours, de mon temps, la « Vérité », avec un « V » majuscule, et désignaient l’œuvre religieuse de la société comme le « service de la Vérité ».
Je me souviens que les chevaux et les voitures de mon père étaient appelés « les chevaux et les voitures de la Vérité », parce qu’on les requérait sans cesse pour conduire les prédicateurs d’une assemblée à une autre, ou pour faire les courses des Anciens et des Surveillants. Avec la foi sans réserve de l’enfance, je croyais pleinement tout cela, et je grandis avec l’idée bien nette que nous, les « Amis », possédions pour ainsi dire le monopole de « la Vérité », avec un fort accent sur l’article défini, qui la distinguait entièrement de la possession d’une vérité parmi beaucoup d’autres. La nôtre était la vérité tout entière, et rien que la vérité, et l’on n’y pouvait rien ajouter. Telle était mon idée aux jours de ma jeunesse.
Que les « Amis » possédassent cependant une grande part de vérité (sans aucun article défini), on ne saurait le nier. Presque toute vue des choses divines que j’ai découverte depuis, et toute réforme que j’ai depuis défendue, avaient, je le comprends maintenant, leur germe dans les vues de la Société ; et maintes et maintes fois, lorsqu’une découverte ou une conviction nouvelle s’est levée en moi, je me suis surprise à dire : « Mais voilà ce que voulaient dire les premiers Amis, quoique je ne l’eusse jamais compris auparavant. »
Beaucoup de leurs grands principes moraux et religieux ont été peu à peu adoptés et enseignés par d’autres chrétiens — à savoir : l’interprétation spirituelle de la Bible au lieu de la littérale ; le sabbat fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ; la subordination du symbole à la croyance spirituelle qu’il figure ; l’importance relativement mince des credos et des dogmes, ou des rites et des cérémonies ; l’horreur de l’esclavage ; l’importance vitale de la tempérance ; et l’accès direct de l’âme à Dieu, sans intermédiaire humain.
Mais au jour où les Quakers déclarèrent pour la première fois ces choses, elles semblaient des paroles dures que peu de gens pouvaient supporter. Et même ceux d’entre nous qui avaient été élevés au milieu d’elles dès le berceau eurent besoin de bien des années de croissance et d’illumination spirituelles avant de pouvoir les comprendre pleinement.
L’une des vérités qu’ils avaient saisies bien avant leur temps concernait l’égalité, aux yeux de Dieu, entre les hommes et les femmes. Ils donnaient à leurs « Amies » une place égale à celle des « Amis » dans l’œuvre du ministère et dans le gouvernement de la Société.
Il y avait des femmes Prédicateurs, des femmes Anciens, des femmes Surveillants, qui siégeaient sur un pied d’égalité avec les hommes Prédicateurs, Anciens et Surveillants, sur les bancs élevés, en rangées solennelles, faisant face au corps de l’assemblée — les hommes d’un côté de l’allée centrale, et les femmes de l’autre. Les Prédicateurs (ou Ministres, comme nous les appelions) siégeaient à la tête de ces rangées solennelles, les plus âgés et les plus considérables tout en haut, décroissant peu à peu jusqu’aux plus jeunes néophytes, dont les dons n’avaient été que récemment « reconnus ».
Le système du ministère chez les Amis était fort différent de celui de toute autre Église.
Ils croyaient profondément que Dieu seul pouvait faire un Ministre, et qu’aucune prédication n’était juste, hormis celle qui était directement et immédiatement inspirée par Lui. Ils tenaient, pour le seul véritable équipement de l’œuvre du ministère, la déclaration contenue dans Matthieu 10.18-20, et ils croyaient que ses promesses s’accompliraient littéralement pour toute âme fidèle, homme ou femme, jeune ou vieux, savant ou ignorant : « vous serez menés, à cause de moi, devant des gouverneurs et devant des rois, pour servir de témoignage à eux et aux païens. Mais, quand on vous livrera, ne vous inquiétez ni de la manière dont vous parlerez ni de ce que vous direz : ce que vous aurez à dire vous sera donné à l’heure même ; car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous. »
Cette promesse renfermait pour eux l’« Appel » quaker et l’« Ordination » quaker ; et « étudier en vue du ministère » dans les collèges ou dans les livres, ou être ordonné par l’imposition de mains humaines, leur semblait le rejet du seul appel et de la seule ordination divins, et n’aboutir qu’à ce qu’ils nommaient un « ministère fait de main d’homme ». À leurs yeux, les Ministres ne pouvaient être faits que par Dieu, et le pouvoir de prêcher était un « don » direct, conféré par Lui seul.
Tout ce qu’on pouvait faire, c’était que les Anciens et les Surveillants de l’assemblée observassent le développement de ce don ; et lorsqu’il leur semblait que la parole portait les signes indubitables d’une « onction » divine, ils se réunissaient et décidaient s’il fallait ou non consigner dans leurs registres qu’ils « reconnaissaient » un tel pour Ministre. Cet acte de « consigner » ou de « reconnaître » ne faisait pas des orateurs des Ministres ; il n’était que la reconnaissance et la constatation du fait que Dieu les avait déjà faits tels.
Quand cela avait été fait, on les appelait « Ministres reconnus », et nous, les jeunes gens, les tenions pour admis dans la hiérarchie du ciel même.
De plus, puisque Dieu les avait faits Ministres, leur paiement ou leur rémunération ne devait venir que de Lui seul. On ne leur donnait jamais ni honoraires ni gages, mais leur ministère, gratuitement accordé d’en haut, était gratuitement dispensé à leurs coreligionnaires, sans argent et sans rien payer.
En conséquence, tous les Ministres quakers continuaient leurs occupations ordinaires tout en « exerçant leurs dons », vivant de leurs propres revenus ou poursuivant leurs métiers et leurs affaires accoutumés. Cela ne leur laissait souvent que fort peu de temps pour l’étude ou la préparation ; mais, comme nulle étude et nulle préparation n’étaient permises, ce n’était point là un inconvénient.
Non seulement il ne devait y avoir aucune formation particulière pour le ministère, mais on ne jugeait pas juste de se préparer à tel culte ou à telle assemblée en particulier. Les « Amis » étaient censés se rendre à leurs assemblées l’esprit vide, prêts à recevoir tout message que le Saint-Esprit jugerait bon de communiquer. Aucun d’eux ne pouvait dire d’avance si l’inspiration viendrait ou non sur lui ; et la promesse était claire : si elle venait, ce qu’ils devaient dire leur serait donné à l’heure même.
Toute préparation à la prédication était donc ressentie comme une déloyauté envers le Saint-Esprit, et on l’appelait « activité de la créature », voulant dire que c’était la créature dans l’individu, et non l’Esprit de Dieu, qui avait pris les commandes. Et jamais on ne sentait dans une telle prédication cette « onction de l’Esprit » qui était, chez les Quakers, la pierre de touche de tout ministère.
J’ai trouvé, dans un vieux recueil de morceaux choisis des écrits d’Isaac Penington, le passage suivant touchant les ministres, qui exprime clairement la vue quaker.
« Ce n’est pas prêcher des choses vraies qui fait un vrai Ministre, mais recevoir son ministère du Seigneur. L’Évangile appartient au Seigneur ; c’est lui qu’il faut prêcher, et il faut le prêcher dans sa puissance ; et les ministres qui le prêchent doivent être revêtus de sa puissance, et envoyés par Lui. … Celui qui veut être un vrai Ministre doit recevoir du Seigneur et son don, et son ministère, et l’exercice de l’un et de l’autre, et il doit avoir soin, dans son ministère, de demeurer dans la puissance. … Il doit attendre, au cours de ses divers exercices, d’être revêtu de matière et de puissance d’en haut, avant d’ouvrir la bouche en un témoignage pour le Seigneur. »
Avec une telle conception de la prédication, on comprend aisément que « paraître dans le ministère », selon l’expression pittoresque d’alors, dût être ressenti de tous non seulement comme une démarche très solennelle, mais comme une démarche véritablement redoutable. Dans ma jeunesse, on y faisait toujours allusion comme au fait de « prendre la croix », et on la regardait comme le sacrifice suprême qu’une âme pût faire. Il m’a toujours été difficile de comprendre ce sentiment, car, dans ma propre expérience, la prédication a été bien plus un plaisir qu’un sacrifice. Mais cela tient sans doute à ce que j’ai laissé entrer plus ou moins, dans mon ministère, ce que les premiers Amis eussent appelé la « créature », et à ce que je n’ai pas attribué à mes paroles une origine tout à fait aussi haute.
Une vieille lettre de ma mère, touchant la « venue au ministère » de son frère, mon oncle John Tatum, illustrera l’état d’esprit que j’ai décrit. Elle écrit à son père et à sa mère au sujet d’une visite à son oncle, et dit : « Avez-vous appris le sacrifice que ce cher frère John a fait dernièrement, en cédant à ce que je crois être une impression de devoir longtemps ressentie, en consentant à paraître en témoignage public et en supplication dans leurs assemblées ? C’est depuis que nous y étions ; mais nous avons été frappés tous deux des marques d’exercice et d’humble dévouement qui paraissaient dans sa marche et sa conversation de chaque jour. J’espère que nous serons tous disposés à lui accorder la force de notre plus tendre sympathie, et à prier qu’il soit conduit, guidé et gardé dans le droit chemin. Il se sent souvent, je crois, bien seul. Il m’a dit : “Ah ! ma chère sœur, ce fut pour moi un temps redoutable, ces derniers jours, où j’ai dû chercher seul les champs et les bois, et prier avec force pour obtenir force et préservation.” »
Je ne puis m’empêcher de penser que c’était une fausse conception du service chrétien qui poussait les Amis à traverser de tels combats à propos de ce qu’on embrasse aujourd’hui comme un glorieux privilège. Mais tout le quakerisme de mon temps était plus ou moins teinté de cet esprit ascétique de sacrifice, et c’était si entièrement la manière accoutumée d’envisager la chose que chaque nouvelle recrue du ministère y tombait sans s’en rendre compte.
Qu’il leur arrivât parfois d’entrevoir le privilège du service, un incident survenu avec ce même oncle John quelques années plus tard le montre. Il parlait avec mon frère d’une « visite religieuse » qu’il avait faite récemment à des assemblées voisines, et, comme ils se séparaient, il dit d’un ton fort solennel et affligé : « Tu vois, cher James, quelle lourde croix m’a été imposée. » Mon frère lui exprima sa sympathie, et ils se quittèrent, prenant des chemins différents.
Mais au bout d’un instant, mon oncle revint en hâte, et, touchant mon frère au bras, dit : « Je crains, cher James, d’avoir donné une fausse impression par ce que j’ai dit de mon ministère, en le nommant une croix. La vérité m’oblige à te l’avouer : ce n’est point du tout une croix, mais un privilège très béni et très délicieux. Je crains que nous, prédicateurs, ne parlions ainsi de la croix dans la prédication bien plus par habitude que par aucune réalité. »
Tout concourait cependant à faire du ministère quaker une affaire des plus mystérieuses et des plus solennelles pour nous, les jeunes gens. Il y avait quelque chose d’indiciblement attrayant dans l’idée de l’inspiration directe et immédiate de nos prédicateurs. Il nous semblait vivre, pour ainsi dire, à la lisière même du monde spirituel, où à tout instant le voile pouvait se lever et nous pouvions recevoir quelque révélation mystique de l’autre côté ; et l’ardent désir, mêlé pourtant d’une crainte solennelle, avec lequel nous guettions et attendions ces révélations ne saurait, j’en suis sûre, être compris par la génération présente des jeunes gens, fussent-ils eux-mêmes Quakers.
Une crainte révérencielle et un mystère enveloppaient pour nous chaque « Ami exerçant le ministère », homme ou femme, riche ou pauvre, savant ou simple ; et cela tout à fait indépendamment de la personne du Ministre. Cela tenait uniquement et entièrement au fait que nous croyions les Ministres être les oracles divinement choisis pour déclarer la pensée de Dieu, et que chaque parole qu’ils pouvaient dire était directement inspirée, et presque aussi infaillible que la Bible elle-même. Par suite, ce que l’un d’eux pouvait être « conduit » à vous dire était une affaire de la plus vitale importance, et de la plus profonde croyance. L’une des plus grandes émotions de ma jeunesse était donc la possibilité d’être à tout moment, personnellement, l’objet d’une prédication ou d’une prophétie de quelque « Ami exerçant le ministère ».