Chapitre 4 · 12 min de lecture
Le quakerisme
Avant d’aborder le sujet de l’influence du quakerisme sur ma jeune vie, je tiens à ce que l’on comprenne parfaitement que je ne cherche en aucun sens à donner une transcription fidèle du quakerisme tel que mes aînés le comprenaient et le vivaient, mais seulement tel qu’il influença une jeune fille inachevée et ardente, qui avait dans sa nature un côté résolument religieux, mais qui était trop pleine de vie et d’entrain pour s’intéresser bien sérieusement à quelque question abstraite que ce fût, en dehors de ses devoirs et de ses plaisirs quotidiens.
Je ne puis rattacher mes idées à aucun enseignement défini, et sur le moment je ne les formulais pas, mais les impressions que je garde de ces jours-là me semblent aujourd’hui avoir pris naissance dans l’atmosphère générale qui m’entourait. Mes parents et amis adultes n’avaient sans doute aucune idée de créer une telle atmosphère, et, s’ils vivaient encore, seraient fort surpris de quelques-unes de mes interprétations. Mais il n’en reste pas moins que le quakerisme de ma jeune vie a laissé les fortes impressions que je consigne, et je veux les donner aussi véridiquement que je le puis, comme une partie de ma propre histoire personnelle, et nullement comme un exposé faisant autorité des vues quakers.
En remontant la lignée de nos ancêtres, nous trouvons qu’ils vinrent d’Angleterre au cours du dix-septième siècle, en compagnie d’un grand corps de quakers qui, ne pouvant trouver dans leur propre pays cet esprit de liberté religieuse qui était un article fondamental de leur foi, cherchèrent un asile dans le nouveau monde occidental, espérant y fonder un État où leurs enfants pussent jouir de cette liberté d’adorer Dieu selon les mouvements de leur propre conscience, qui leur avait été refusée à eux-mêmes dans l’ancien monde.
Ces quakers s’étaient établis en grand nombre dans les colonies fondées par William Penn dans Philadelphie et ses environs, sur les deux rives du fleuve Delaware, et étaient devenus, à l’époque de ma naissance, un corps des plus influents et des plus respectés.
Une bonne part de leur fraîcheur et de leur ferveur premières s’en était toutefois allée, et il ne restait plus qu’une religion très sobre et très paisible, qui n’autorisait que peu d’expression, et qui était bien plus entièrement intérieure qu’il ne me semble aujourd’hui avoir été sage. Il subsistait, hérité des jours anciens, une ferme croyance en ce que l’on appelait toujours la « conduite perceptible du Saint-Esprit », c’est-à-dire la voix distincte et consciente de Dieu dans le cœur ; et un loyal dévouement à ce que l’on nommait les « témoignages des Amis », lesquels témoignages étaient l’expression extérieure des convictions de vérité qui avaient, croyaient-ils, été directement révélées par la « lumière intérieure » à George Fox, le fondateur de la société, et à ses premiers disciples.
Beaucoup de ces convictions s’opposaient aux idées ordinaires des gens qui nous entouraient, et leur observance rendait donc les quakers de mon temps fort singuliers. Mais on nous enseignait que c’était un grand honneur d’être le « peuple particulier » de Dieu, et moi, pour ma part, je croyais pleinement que c’était nous, les quakers, qui étions désignés là où il est dit dans le Deutéronome : « L’Éternel t’a choisi pour que tu fusses un peuple qui lui appartînt entre toutes les nations qui sont sur la face de la terre. »
Devant un tel honneur, les choses par lesquelles nous étions « particuliers », et qui souvent, je l’avoue, nous causaient un embarras considérable et même de l’épreuve, semblaient être une sorte de « poinçon » d’une faveur divine spéciale ; et loin d’être mortifiés de leurs particularités, les quakers de mon temps en étaient secrètement fiers, ainsi que de la singularité qu’elles leur donnaient. Nous, les enfants quakers, nous imprégnions quelque peu de ce sentiment, et lorsque nous marchions dans les rues dans notre pittoresque accoutrement quaker, et que les gamins des rues nous criaient, comme ils le faisaient souvent, « Quaker, Quaker, mash potato », nous éprouvions un réconfortant sentiment de supériorité qui ôtait un peu de son aiguillon à l’insulte visée, et nous permettait de leur relancer, avec un beau mépris, comme ayant de loin l’avantage : « Dutchy, Dutchy, Mash-pay-touchy ! » Si nous étions quakers, eux étaient peut-être les descendants des premiers Allemands, ou, comme on les appelait, des « engagés hollandais » (Dutch Redemptioners), qui avaient été les serviteurs des premiers colons ; et en tout cas, nous étions résolus à ce qu’ils sachent que nous le pensions.
Je me souviens qu’après que mes sœurs et moi eûmes découvert cette riposte efficace, nous parvenions à réduire au silence la plupart de nos persécuteurs. Mais il nous était parfois bien dur, à nous, enfants quakers, d’être obligés de prendre notre part de persécution « pour la conscience », puisque c’était la conscience de nos aînés et non la nôtre ; et, jointe à notre fierté d’être le peuple particulier de Dieu, nous éprouvions aussi souvent un sentiment d’ostracisme que, en y repensant, je trouve que l’on n’aurait pas dû nous demander d’endurer.
Néanmoins, je ne doute pas que cela ait communiqué à nos caractères une sorte de robuste indépendance qui nous fut d’une réelle valeur dans notre vie ultérieure. Moi, pour ma part, j’ai toujours été reconnaissante de la délivrance de la crainte de l’homme, de l’indifférence à la critique, qui furent, j’en suis convaincue, engendrées dans mon esprit par ces persécutions précoces « pour la conscience ».
Il n’y avait, comme je l’ai dit, que fort peu d’enseignement religieux direct donné aux jeunes quakers de mon temps.
On nous prêchait parfois dans nos assemblées, quand un Ami de la tribune exhortait les « chers jeunes gens » à être fidèles à leur Guide divin, mais aucune doctrine ni aucun dogme ne nous furent jamais enseignés. À moins d’avoir été éveillé de quelque manière particulière, aucune des questions qui exercent l’esprit des jeunes gens d’aujourd’hui n’était même effleurée en rêve par les jeunes gens de mon cercle, du moins autant que je le sache. Une créature plus totalement ignorante de toute vérité dite religieuse que je ne l’étais jusqu’à l’âge de seize ans, quand vint mon réveil, se pourrait difficilement concevoir en ces temps modernes. Toute la question religieuse, pour moi, se réduisait simplement à savoir si j’étais assez bonne pour aller au ciel, ou assez méchante pour mériter l’enfer. Quant à l’existence d’un « plan du salut », ou de quelque chose comme la « justification par la foi », il n’en fut jamais question parmi nous.
L’unique point vital de nos idées sur la religion était de savoir si oui ou non nous recherchions et obéissions cette « conduite perceptible » du Saint-Esprit, vers laquelle on nous dirigeait sans cesse ; et le seul enseignement défini que nous recevions quant à notre vie religieuse tenait tout entier dans les « témoignages des Amis », et dans les « questions » lues et auxquelles on répondait chaque mois lors des « assemblées mensuelles pour les affaires », que tenait régulièrement chaque congrégation de quakers.
Nous n’avions ni écoles du dimanche ni classes bibliques ; en fait, comme je l’ai dit, on les tenait pour une forme d’« activité de la créature », qui n’était excusable que chez « les gens du monde » (par quoi nous entendions quiconque n’était pas quaker), parce qu’ils étaient dans l’ignorance, croyions-nous, des enseignements bien plus élevés du Saint-Esprit qui étaient notre héritage particulier. Notre Société ne nous enseignait pas non plus de prières régulières, car les Amis croyaient qu’ils ne pouvaient prier d’une manière agréable à Dieu que lorsqu’ils étaient poussés par l’Esprit à prier. Tout petits enfants, nos parents nous avaient appris une prière enfantine, que nous répétions chaque soir une fois bordés dans notre lit, avant que ne fussent donnés les derniers baisers d’adieu.
Mais à mesure que nous grandissions, et que nos parents reconnaissaient de plus en plus notre indépendance individuelle, ces prières enfantines du soir furent omises, et l’atmosphère quaker à l’égard de la prière prit peu à peu le dessus ; et avec le temps, moi du moins, j’en vins à sentir que, à cause de mon insouciance enjouée et de mon indifférence, il était presque mal à moi d’essayer de prier.
Ce que ce quaker enseignait au sujet de la prière peut se déduire de l’extrait suivant des écrits d’Isaac Pennington. Il dit : « La prière est un don. L’homme ne peut prier quand il le veut ; mais il lui faut veiller et attendre le moment où le Père allumera en lui de vivantes aspirations vers lui-même. »
En conséquence, nous ne connaissions aucune prière formelle, et l’on ne nous enseignait pas même l’Oraison dominicale. Jusqu’à ce que je fusse une femme, je ne la savais réellement pas par cœur, et aujourd’hui encore, je suis souvent embarrassée un instant lorsque j’essaie de la réciter. La vérité est que, enfant, j’avais reçu je ne sais comment l’impression que l’Oraison dominicale était « mondaine », et que seuls les gens « mondains » étaient censés s’en servir. Par « mondain », nous entendions tout ce qui n’était pas propre aux quakers. Les quakers étaient « simples », et tout le reste du monde, et même de l’Église, était « mondain ».
Il me semblait même qu’il était nettement « mondain » de s’agenouiller pour prier. Nous, les Amis, nous tenions toujours debout lorsqu’une prière était offerte dans nos assemblées, et si jamais nous priions en nous retirant le soir, cela se faisait après nous être mis au lit. Et lorsque, comme il arrivait parfois, l’une de notre petit cercle se hasardait à s’agenouiller au chevet de son lit pour ses dévotions du soir, nous sentions toujours que c’était un déplorable abandon à un esprit mondain, et qu’il fallait le pleurer comme une déchéance de la vraie foi.
En fait, tous les services d’Église ou de chapelle nous semblaient fort mondains et fort profanes, et y prendre part semblait presque équivaloir à pécher ; et jusqu’à mon mariage, je n’étais réellement jamais entrée dans aucun lieu de culte autre que les maisons d’assemblée des Amis. J’aurais éprouvé le sentiment d’une nette « déchéance de la grâce » à l’avoir fait.
Je ne me souviens pas que l’on nous ait enseigné distinctement aucune de ces choses, ni que quiconque m’ait jamais dit en toutes lettres que les quakers étaient le « peuple particulier » dont la Bible parle comme étant spécialement cher à Dieu. Mais la sorte de prédication que nous écoutions, et que, bien entendu, nous ne comprenions qu’à moitié, touchant les privilèges et les bénédictions de nos particularités, fit sur ma jeune ignorance l’impression que, d’une certaine manière, à cause de nos « particularités », nous étions les objets d’une faveur divine spéciale. Je me souviens fort bien d’avoir eu le sentiment distinct que nous étions les vrais Israélites dont parlait la Bible, et que tous ceux qui n’étaient pas quakers appartenaient aux « Gentils du dehors ». Pour dire toute la vérité, j’avais, enfant, dans l’esprit l’idée confuse que nous, les quakers, avions un Dieu différent et bien plus élevé que les autres, et que le Dieu qu’adoraient les autres chrétiens était l’un des « Dieux des Gentils » que la Bible condamnait.
Que je n’étais pas singulière dans ces sentiments, cela ressortira des extraits suivants des souvenirs récemment publiés d’un Ami américain, qui est un habile pédagogue de notre temps.
Il dit : « Je suis bien certain que jamais aucun Israélite, aux jours de la prospérité d’Israël, n’eut une conviction plus assurée d’appartenir à un peuple particulier que le Seigneur avait choisi pour être le sien, que je ne l’avais moi-même. Il y avait pour moi une rupture absolue entre “nous” et tout autre. Ce pharisaïsme ne me fut jamais enseigné, ni directement encouragé par personne, et pourtant je l’avais néanmoins. Si j’avais quoi que ce fût au monde dont me glorifier, c’était d’être quaker. Ceux qui m’entouraient avaient bien plus de choses tangibles que je n’en avais. Leur vie était plus facile, et ils n’avaient pas à lutter aussi durement que nous pour obtenir ce qu’ils désiraient. Mais ils n’étaient pas “choisis”, et nous l’étions ! Aussi loin que je puisse remonter dans ma mémoire, je retrouve ce sentiment de supériorité — une sorte de droit de naissance à la grâce et à la faveur divines. Je crois qu’il venait en partie des impressions que je recevais des “Amis voyageurs”, dont les visites avaient sur moi une influence indescriptible. Cela paraîtra, bien entendu, avoir été une vue fort étroite, et elle l’était en effet, mais son influence sur moi fut décidément importante. Cela donnait une certaine dignité à ma petite vie que de sentir que j’appartenais au peuple même de Dieu ; que, de tout le monde, nous avions été choisis pour être les siens, et que ses merveilles avaient été opérées pour nous, et que nous étions les objets de son amour et de son soin particuliers.
« Tous, à la maison, ainsi que beaucoup de nos visiteurs, croyaient implicitement à la conduite divine immédiate. Ceux qui partaient de notre assemblée pour accomplir un service religieux prolongé, et bien des visites de ce genre étaient entreprises, semblaient toujours aussi directement choisis pour ces missions capitales que l’avaient été les prophètes d’autrefois. Aussi loin que je puisse me souvenir, je revois des Amis assis à causer avec ma grand-mère de quelque “préoccupation” qui leur était “à charge”, et toute l’affaire semblait aussi importante que s’ils avaient été appelés par un roi terrestre à conduire les affaires d’un empire. C’était en partie ces cas d’élection divine, et l’impression constante que Dieu se servait de ces personnes, que je connaissais, pour être ses messagers, qui me rendaient si sûr du fait que nous étions son peuple élu. En tout cas, je grandis avec cette idée fermement fixée. »
Je crois que tout jeune « Ami » du cercle auquel j’appartenais aurait reconnu éprouver les mêmes sentiments. Nous étions le peuple « élu » de Dieu, et, comme tel, nous appartenions à une aristocratie religieuse aussi réelle que pouvait l’être quelque aristocratie terrestre ; et je ne crois pas qu’aucun comte ni aucun duc ait jamais été plus fier de sa position aristocratique terrestre que nous ne l’étions de la nôtre, céleste.