Le désintéressement de Dieu

Chapitre 23 · 12 min de lecture

Le désintéressement de Dieu

J’ai toujours senti que ce fut le moment où je découvris véritablement le désintéressement de Dieu.

Jusque-là, bien que je me réjouisse du salut que j’avais trouvé pour moi-même, je souffrais encore d’un secret et torturant soupçon que, en fin de compte, c’était un salut plutôt égoïste — de la part de Dieu comme de la mienne.

Comment un Dieu bon pourrait-il jouir de lui-même au Ciel tout en sachant qu’une grande partie des êtres que lui-même avait créés étaient voués à une misère éternelle — à moins qu’il ne fût, en quelque façon, un Dieu égoïste ? Je savais que la Bible disait qu’il était un Dieu d’amour, et je supposais que ce devait être vrai. Mais, au fond de moi, subsistait ce sentiment caché que son amour ne pouvait soutenir la comparaison avec l’idéal d’amour que je ressentais dans mon propre cœur.

Je savais que, si imparfait que fût mon amour, je ne pourrais jamais jouir du Ciel tant qu’un seul de mes enfants — si désobéissant fût-il — en serait exclu. Et la pensée que Dieu pût, et goûtât en effet, le Ciel tandis que des milliers innombrables de ses enfants en étaient exclus semblait révéler une défaillance dans l’élément le plus essentiel de l’amour. Ainsi, même reconnaissante du pardon et de la ferme espérance du Ciel pour moi-même, je sentais souvent que le Dieu que j’adorais devait être un Dieu égoïste, se souciant davantage de son propre confort et de sa gloire que des êtres souffrants qu’il avait faits.

Mais voici que je commençai à voir que l’ampleur de l’amour de Dieu dépassait de loin tout ce que j’avais jamais imaginé. Si je rassemblais tout l’amour désintéressé de tous les cœurs de mères du monde entier, que je le multipliasse par des millions et le concentrasse en un seul lieu, je n’aurais encore rien de plus qu’une faible ombre du désintéressement de Dieu.

Je l’avais toujours conçu comme aimant. Mais voici que je découvris quelque chose de bien plus profond : il ne possédait pas seulement l’amour — il était l’amour même, l’amour incarné et tissé dans l’essence même de son être.

Je vis que Dieu était, pour ainsi dire, fait d’amour, de sorte que, par la nature même des choses, il ne pouvait agir contrairement à l’amour. Ce n’était pas qu’il choisissait de ne pas le faire — c’était qu’il ne le pouvait pas, car l’amour était l’essence même de sa nature. La loi de l’amour, comme la loi de la gravitation, est inévitable dans son opération.

Dieu, si j’ose le dire, est soumis à cette loi et ne peut s’empêcher d’y obéir. Et une fois cela compris, me confier au Dieu d’amour devint aussi naturel que respirer. Tout doute s’évapora, et je fus remplie d’un ravissement sans bornes à la pensée d’avoir été créée par un Dieu si désintéressé.

Je vis que son rôle de Créateur était, en lui-même, une garantie absolue qu’il prendrait soin de nous et ferait concourir toutes choses à notre bien. Les responsabilités de la possession resplendissaient d’une clarté saisissante. Non les droits de la possession — comme je l’avais toujours pensé — mais ses devoirs, les obligations que la possession impose.

De même que, dans une société civilisée, on tient les gens pour responsables — par l’opinion publique, voire par la loi — de bien prendre soin des choses qu’ils possèdent, de même notre Créateur est nécessairement tenu, par la loi morale de sa propre nature, de prendre convenablement soin des êtres qu’il a faits. Il doit être tenu pour responsable de notre bien-être.

Tout cela était si glorieux que cela semblait souvent presque trop beau pour être vrai — que nous appartinssions vraiment à un Dieu si désintéressé. Bien des fois, quand quelque nouvel aperçu de sa bonté me submergeait, je prenais ma Bible, je l’ouvrais aux passages qui déclarent que nous lui appartenons, et je posais mes doigts sur les versets, les lisant à haute voix rien que pour me rassurer qu’ils disaient bel et bien — librement et sans limitation — qu’il était en effet mon Propriétaire.

L’expression « Souviens-toi de ton créateur » revêtit soudain un caractère tout autre. Je l’avais toujours prise pour un avertissement destiné à nous effrayer afin de nous rendre sages. Maintenant, elle brillait de consolation — une délicieuse assurance que tout devait bien aller pour les créatures d’un Créateur si désintéressé.

Je vis que Dieu était bon non seulement dans un sens religieux, mais dans le sens le plus vrai et le plus pratique du mot. Et un bon Créateur était, bien entendu, tenu de faire que tout aille bien pour sa création. Le fait que rien ne fût caché à ses yeux — jadis si terrifiant — devint la plus consolante des vérités de l’univers, car cela signifiait qu’il savait tout de nous et pouvait donc faire pour nous de son mieux.

Ma propre expérience de mère — jadis source de conflit avec mes croyances au sujet de Dieu — entra maintenant en parfaite harmonie. Mes enfants ont été la joie de ma vie. Je ne puis imaginer félicité plus exquise que les instants où mes bras les ont enlacés. Ces instants m’ont semblé plus proches de la joie du Ciel que toute autre chose sur la terre. Et je crois que cette joie m’a plus appris sur les sentiments de Dieu envers ses enfants que toute autre chose.

Si moi, être humain fini et de capacité bornée, pouvais trouver une telle joie en mes enfants, que doit éprouver Dieu — avec son cœur infini — pour les siens ? La plus grande part de ce que je comprends de l’amour de Dieu m’est venue de cette expérience même. Je ne pouvais croire que Dieu m’eût créée avec une plus grande capacité d’amour désintéressé et de sacrifice de soi qu’il n’en possédait lui-même. Depuis que j’ai découvert le cœur maternel de Dieu, j’ai répondu à tout doute touchant l’amour de Dieu simplement en regardant dans mon propre cœur de mère.

Pour moi, il est impossible qu’une vraie mère puisse être égoïste envers ses enfants. Une mère qui fait passer son propre confort et son bien-être avant ses enfants est, à mon sens, une mère dénaturée, qui a failli à sa plus haute vocation. Et si l’on considère ce que nous appelons la création inférieure, même les animaux nous enseignent le devoir suprême du don maternel de soi. La tigresse mourra plutôt que de laisser le mal atteindre ses petits. Elle se laissera mourir de faim afin qu’ils mangent. Dieu pourrait-il faire moins ?

Je parle de sacrifice de soi, mais en vérité je ne puis vraiment l’appeler sacrifice. Aucune vraie mère — de celles qui connaissent la réalité de la maternité — ne regarderait jamais les soins qu’elle donne à ses enfants comme un sacrifice. Cela peut entraîner l’épuisement ou la peine, mais non le sacrifice au sens ordinaire. Le vrai sacrifice serait qu’il ne lui fût pas permis de prendre soin d’eux.

Pour cette raison, je crois que bien des mères déçues — qui ne reçoivent pas la reconnaissance qu’elles désirent — ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes, parce qu’elles ont exigé la reconnaissance au lieu de l’inspirer.

Cette compréhension m’a révélé les sentiments de Dieu envers nous : que ce que nous appelons le « sacrifice de soi » de Christ n’était que l’expression naturelle et nécessaire de son amour ; et que ce qui est étonnant n’est pas qu’il l’ait fait, mais qu’il n’ait pas pu faire autrement.

Depuis que j’ai découvert le cœur maternel de Dieu, je n’ai jamais pu éprouver la moindre inquiétude pour aucun de ses enfants — et par ses enfants, je n’entends pas seulement les bons, mais tout autant les mauvais. Jésus ne nous a-t-il pas dit que le bon Berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf brebis en sûreté pour chercher celle qui est perdue, et qu’il ne se repose pas jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée ?

Vu à la lumière de la maternité, le mot « perdu » devient profondément consolant. Rien ne peut être « perdu » à moins d’appartenir à quelqu’un. Être perdu ne signifie que ceci : « pas encore retrouvé ». La pièce perdue est toujours de l’or, portant l’image du roi. La brebis perdue est toujours une brebis, non un loup. Le fils perdu est toujours un fils, ayant dans les veines le sang de son père.

Ainsi, si une personne est un « pécheur perdu », cela signifie simplement qu’elle appartient au bon Berger, et que le Berger, par les devoirs mêmes de la possession, doit aller après ce qui est perdu — et continuer jusqu’à ce qu’il le trouve.

Pour moi, le mot « perdu » renferme la plus forte preuve possible de la possession.

Qui peut imaginer une mère ayant un enfant perdu goûter un seul instant de repos jusqu’à ce que l’enfant soit retrouvé ?

Et qui pourrait imaginer Dieu moins soucieux qu’une mère ?

Je crois que tous les problèmes de la vie spirituelle, qui affligent si souvent les âmes consciencieuses, s’évanouiraient comme la brume du matin devant le soleil levant, si seulement on laissait le plein éclat du cœur maternel de Dieu resplendir sur eux.

J’en vins à voir que, puisque l’Écriture déclare que nous avons été créés à l’image de Dieu, nous sommes obligés de croire que ce qu’il y a de meilleur en nous — et non de pire — est ce qui reflète cette image. Tout ce qui, dans nos moments les plus élevés et les plus désintéressés, paraît égoïste, dur, injuste ou intéressé ne doit jamais être attribué à Dieu, quelque « apparence » que puissent avoir les choses. Si Dieu est désintéressé, alors il doit être au moins aussi désintéressé que le plus noble idéal que nous puissions concevoir — et bien entendu infiniment davantage.

Tous les textes bibliques touchant la bonté de Dieu brillèrent soudain d’un sens nouveau. Je compris que sa bonté n’est pas une bienveillance condescendante, mais une bonté véritable et sans réserve — une bonté qui comprend un vrai désintéressement, une profonde considération, et par-dessus tout la justice. La justice m’a toujours paru l’un des premiers éléments essentiels de la bonté ; je ne puis imaginer d’appeler « bon » quiconque est injuste, quelque imposante que soit son apparence extérieure de vertu. Bref, j’eus une révélation si accablante de la bonté et du désintéressement intrinsèques et inhérents de Dieu que rien depuis n’a pu l’ébranler. Bien des aspects de sa manière d’agir avec le monde ont été, et sont encore, mystérieux pour moi ; mais je suis convaincue que chacun d’eux pourrait s’expliquer à la lumière de son amour et de sa justice, si seulement je pouvais voir assez profondément. Et je crois qu’un jour je verrai clairement ce que je tiens maintenant par la foi : que sa bonté s’étend véritablement sur toutes ses œuvres.

Je ne veux pas dire que toute cette compréhension me vint d’un seul coup. Mais je veux dire que ce jour-là, dans un tramway de Philadelphie, une lumière se leva sur le caractère de Dieu — une lumière qui ne s’est jamais le moins du monde obscurcie, et qui n’a fait que croître en éclat avec chaque année qui passe.

Pour moi, il suffit de dire : « Dieu est », et la réponse à toute difficulté est déjà présente. Ce qui m’étonne, c’est que moi, comme tant d’autres chrétiens, eusse manqué de le voir, la Bible pourtant ouverte devant nous — et que toutes sortes de déformations du caractère de Dieu, voire de véritables calomnies contre sa bonté, puissent trouver un accueil tout prêt dans des cœurs chrétiens. Pour moi, de telles représentations mensongères devinrent presque insupportables. Je pouvais écouter patiemment — et même avec intérêt — presque toute idée étrange ou peu orthodoxe qui ne calomniait pas le caractère de Dieu. Mais la seule chose que je ne pusse endurer, la seule chose que je ne pusse écouter en silence, était tout ce qui — même sous un manteau de piété — suggérait la plus faible insulte à l’amour de Dieu ou à son désintéressement.

Je n’oublierai jamais un incident mémorable survenu dans notre maison, lorsqu’un éminent prédicateur de Boston nous rendait visite. Au petit-déjeuner, la conversation tomba sur l’amour de Dieu. Il soutenait qu’il ne faut pas trop s’y fier, car il y avait des limites à ce que Dieu pouvait supporter — de même, disait-il, qu’il y a des limites à l’amour d’une mère. Il prétendait qu’une fille pouvait commettre certains péchés qu’une mère ne saurait jamais pardonner, des péchés qui fermeraient à jamais son cœur et sa maison, et il soutenait qu’il en allait de même de Dieu. Croire autrement, disait-il, c’était professer une « religion de grand-mère ».

Je ne doute pas qu’il voulût saper mes vues sur le Rétablissement, quoique nous ne discutions pas de ce sujet. Il souhaitait simplement me convaincre que Dieu n’était pas aussi « follement aimant » que je le croyais. Mais entendre ainsi défigurer les mères, et le Dieu qui a créé les mères, était plus que je ne pouvais supporter. Bien qu’il fût mon hôte, j’éclatai d’une farouche indignation, déclarai que je ne m’assiérais pas à table avec quiconque nourrissait d’aussi calomnieuses idées de Dieu, et quittai la pièce en larmes. Je refusai de le revoir. Je ne prétends pas que cette réaction fût courtoise, ni même conforme à l’esprit de Christ, mais elle montre à quel point je ressentais la chose avec force. Pour moi, l’honneur de Dieu l’emportait sur toute règle de bienséance sociale.

Je vois maintenant que j’aurais pu défendre cet honneur avec tout autant de force, mais d’une manière bien plus conforme à l’esprit de Christ. Pourtant, jusqu’à ce jour, la seule chose qu’il m’est extrêmement difficile de tolérer, c’est tout ce qui calomnie le caractère de Dieu. Rien d’autre n’égale cela en importance, car tout notre salut dépend absolument de ce qu’est Dieu. À moins qu’on ne puisse le montrer entièrement bon, entièrement désintéressé et entièrement juste, notre cause est tout à fait désespérée. Dieu seul est notre salut, et s’il nous fait défaut — ne fût-ce que dans la moindre mesure — nous n’avons nulle part ailleurs où nous tourner.

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Le désintéressement de Dieu Hannah Whitall Smith

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