Chapitre 18 · 15 min de lecture
Seconde époque de ma vie religieuse (rétablissement de la foi)
Ce fut en l’année 1858, et j’avais vingt-six ans. Je venais de perdre une précieuse petite fille de cinq ans, et mon cœur était brisé de chagrin. Je ne pouvais supporter la pensée que ma bien-aimée s’en fût allée seule dans un univers sans Dieu ; et pourtant, de quelque côté que je me tournasse, il ne semblait y avoir aucun rayon de lumière.
Il se trouva que, justement à cette époque, le monde religieux était profondément remué par l’inauguration de réunions quotidiennes de midi, tenues de midi à une heure, dans le quartier des affaires de la ville, et bondées d’hommes d’affaires. J’avais entendu parler de ces réunions de midi avec un intérêt fort languissant, car je pensais qu’elles n’étaient qu’un nouvel effort d’une superstition mourante pour étayer sa cause.
Cependant, un jour, je me trouvai par hasard près d’un lieu où se tenait l’une de ces réunions, et je pensai que j’entrerais pour voir ce que c’était.
C’était une chose impressionnante de voir de telles foules d’hommes et de femmes affairés rassemblés à cette heure dans l’un des quartiers les plus animés de la ville, et je me souviens de m’être vaguement demandé de quoi il pouvait bien s’agir. Puis soudain quelque chose m’arriva. Ce que c’était, ou comment cela vint, je n’en avais aucune idée, mais d’une certaine manière un œil intérieur sembla s’ouvrir dans mon âme, et il me sembla voir qu’après tout Dieu était un fait — le fait fondamental de tous les faits — et que la seule chose à faire était de tout apprendre à son sujet.
Ce n’était pas un sentiment pieux, tel que celui que j’avais cherché, mais c’était une conviction, précisément telle que celle qui vient à l’esprit lorsqu’un problème mathématique est soudain résolu. On ne le sent pas résolu, mais on le sait, et il ne peut plus y avoir aucune question. Je ne me rappelle rien de ce qui fut dit. Je ne sais même pas si j’entendis quoi que ce fût. Une révolution formidable s’opérait en moi, d’un intérêt bien plus profond que tout ce que le prédicateur le plus éloquent aurait pu prononcer. Dieu se manifestait comme une existence réelle, et mon âme bondit en un cri irrésistible pour le connaître.
Ce n’était pas que je me sentisse pécheresse ayant besoin du salut, ni que je fusse troublée au sujet de ma destinée future. Ce n’était nullement une question personnelle. C’était simplement et uniquement que j’étais devenue consciente de Dieu, et que je sentais que je ne pourrais avoir de repos avant de le connaître. Je pouvais être bonne ou mauvaise ; je pouvais aller au ciel ou en enfer — ces choses étaient hors de la question. Tout ce que je voulais, c’était faire connaissance avec le Dieu dont j’avais soudain pris conscience. Comment m’y prendre était l’unique question qui m’absorbait. Je n’avais personne à qui je souhaitasse le demander, et il ne me vint jamais à l’esprit que la prière pût m’aider.
Cela me semblait comme l’étude de quelque branche nouvelle et merveilleuse de la connaissance, à laquelle je devais m’appliquer avec toute la diligence possible, et je conclus que la Bible était probablement le livre dont j’avais besoin. « Ce livre, me disais-je, prétend nous enseigner au sujet de Dieu. Je verrai s’il peut m’enseigner quelque chose. »
Je devais aller passer quelques semaines au bord de la mer avec ma famille, et je décidai de n’emporter d’autre livre que la Bible, et d’essayer de découvrir ce qu’elle disait de Dieu.
Dans mon journal j’écrivis, à la date du 16 juillet 1858 : « J’ai apporté ma Bible à Atlantic City cet été avec la résolution de découvrir quel est son plan du salut. Mes propres plans ont échoué totalement ; maintenant je vais essayer celui de Dieu, si possible… J’essaie de le croire simplement comme un petit enfant. J’ai mis de côté mes idées préconçues sur ce qu’il devrait faire et dire, et je suis venue en toute simplicité à la Bible pour voir ce qu’il a fait et dit ; et je le croirai. »
Quelqu’un avait remarqué un jour, en ma présence, que l’épître aux Romains contenait les exposés les plus clairs et les plus complets de la doctrine chrétienne que l’on pût trouver dans la Bible, et je me mis à la lire. Ce que j’en aurais tiré sans aucune direction, je ne saurais le dire ; mais un jour je mentionnai à une dame qui nous rendait visite combien j’étais intéressée à essayer de comprendre l’enseignement de l’épître aux Romains, mais combien je le trouvais difficile ; elle me dit alors qu’elle possédait un petit livre qui le lui avait expliqué, et me demanda si elle pouvait me le donner.
Je l’acceptai avec empressement, et le trouvai des plus éclairants. Il exposait le plan du salut tel qu’il est décrit aux chapitres trois, quatre et cinq des Romains, d’une manière claire et méthodique qui me plut fortement. Il affirmait que tous les hommes étaient pécheurs et méritaient tous le châtiment — que tous avaient péché et étaient privés de la gloire de Dieu, et qu’il n’y avait point de juste, pas même un seul ; et il déclarait qu’en conséquence toute bouche était fermée et que le monde entier était devenu coupable devant Dieu (Romains 3:1 – 19).
Il montrait ensuite qu’il n’y avait d’autre échappatoire à cela que par la justice du Christ, laquelle était « pour tous ceux qui croient » ; et que le Christ était notre propitiation, par qui nous obtenions « le pardon des péchés commis auparavant » (Romains 3:20 – 26). Puis il faisait observer que, par ce moyen, toute vantardise de notre part était exclue, et que nous étions justifiés devant Dieu, non par quoi que ce fût que nous eussions fait ou pussions faire, mais par ce que notre divin Sauveur avait fait pour nous (Romains 3:27 – 31).
Il déclarait que le Christ était le substitut des pécheurs — qu’il avait porté à leur place le châtiment qu’ils méritaient, et que tout ce que nous avions à faire pour nous assurer le plein bénéfice de cette substitution était simplement d’y croire et d’accepter le pardon ainsi acquis.
Bien entendu, c’était là une interprétation très juridique et très méthodique de ces passages, et ce n’était nullement l’interprétation que j’en donnerais aujourd’hui ; mais je veux raconter, aussi fidèlement que possible, la manière dont les choses me frappèrent alors. La grossièreté même et le caractère extérieur de cette interprétation la rendaient facile à saisir pour mon ignorance, et elle me parut sur le moment un arrangement des plus sensés et des plus satisfaisants.
C’était un « plan du salut » que je pouvais comprendre. Il n’y avait là rien de mystique ni de mystérieux — nul effort après des émotions, nulle recherche d’expériences. Tout était l’œuvre d’un autre, accomplie pour moi, et ne requérait de ma part rien qu’une compréhension et une croyance simples et de bon sens. Exposé crûment, c’était ceci : nous étions tous pécheurs, et méritions donc tous le châtiment. Mais le Christ avait pris nos péchés sur lui et avait porté le châtiment à notre place, et ainsi un Dieu courroucé était apaisé, et consentait à nous pardonner et à nous laisser aller libres. Rien ne pouvait être plus clair ni plus simple. Même un enfant pouvait le comprendre.
Tout cela était hors de soi-même, et il n’était nul besoin de fouilles intérieures ni de remuements de ses sentiments intimes pour se mettre en règle avec Dieu. Le Christ les avait mis en règle, et nous n’avions rien à faire qu’à tout accepter comme un don gratuit de sa part. De plus, un Dieu qui pouvait concevoir un plan aussi simple que celui-ci était compréhensible et accessible, et je commençai à penser que ce devait être vrai.
Tout cela paraît très extérieur et très grossier, mais, après tout, si grossier que cela semble, il y avait derrière cela le grand fait fondamental que Dieu était, d’une manière ou d’une autre, en Christ, réconciliant le monde avec lui-même ; et c’était ce fait vital de la réconciliation entre Dieu et l’homme qui s’était emparé de moi. Et je crois que c’est ce fait, quelle que soit la manière dont on l’exprime, qui est l’unique chose essentielle au commencement de toute vie religieuse satisfaisante. L’âme doit savoir que tout est en règle entre elle et Dieu avant de pouvoir essayer, de tout son cœur, de l’adorer et de le servir.
J’avais découvert ce fait vital, et la vie religieuse avait commencé pour moi avec un ravissement ardent et enthousiaste. Dans mon journal, je trouve les inscriptions suivantes, en 1858 : « 20 août 1858. Est-ce que je viens vraiment au Christ ? Je me pose cette question avec étonnement et stupeur. Il y a un mois, cela semblait si totalement impossible. Mais je crois que oui. Il semble que ces vérités du Nouveau Testament se soient emparées de mon âme, et je ne puis les contredire. Dieu seul sait quelle en sera l’issue. »
« 21 août 1858. Bien des passages de l’Écriture se sont imprimés dans mon esprit au cours de mes lectures, et, ayant résolu de simplement croire et de ne pas raisonner ni discuter, je me trouve inévitablement amenée au Christ comme mon Rédempteur. Mon mot d’ordre, depuis quelques semaines, a été “Ainsi parle l’Éternel”, comme argument décisif en tout cas. »
« 30 août 1858. Je me repose maintenant simplement sur le propre témoignage de Dieu comme fondement de mon espérance.
Il dit que Jésus-Christ est son Fils bien-aimé, et je le crois. Il dit de plus qu’il a donné son Fils pour être la propitiation de nos péchés, et je le crois aussi. Il est mon Sauveur, non seulement mon secours, et je me repose dans son œuvre achevée. Même mon cœur endurci d’incrédulité ne peut plus s’empêcher de crier : “Seigneur, je crois. Viens au secours de mon incrédulité.” »
« 13 septembre 1858. Mon cœur est rempli de l’extrême préciosité du Christ. Et je suis perdue dans l’émerveillement en réalisant son infinie miséricorde envers moi, qui suis si totalement indigne de la moindre faveur de sa main. Comment pouvait-il être si tendre et si aimant ! Je puis écrire les mots “Tout est de pure grâce”, mais ils ne rendent que faiblement le sentiment profond que j’ai de l’infinie gratuité de cette grâce. “Lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous.” Quelque chose pourrait-il être plus gratuit que cela ? Je me suis si longtemps égarée à essayer d’élaborer ma propre justice, et j’y ai trouvé une telle lassitude, que je sens que je ne pourrai jamais apprécier assez profondément le bienheureux repos qu’il y a pour moi dans le Christ. “Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu.” Il n’est pas étonnant que l’Apôtre se soit écrié, d’un cœur débordant : “Grâces soient rendues à Dieu pour son don ineffable !” »
Mon journal est plein de notes semblables, mais celles-ci suffiront à dire la merveilleuse découverte que j’avais faite. Je veux qu’il soit clairement compris que tout cela vint à moi comme une découverte, et nullement comme une acquisition. J’avais cherché des acquisitions dans le passé, mais à présent j’avais perdu toute pensée d’une quelconque acquisition personnelle dans l’éclat de mes découvertes du salut par le Christ.
Ce n’était plus le moins du monde une question de ce que j’étais ou de ce que je pouvais faire, mais tout entière une question de ce que Dieu était et de ce qu’il avait fait. Il me semblait m’être laissée moi-même, en tant que moi-même, entièrement de côté, et ne me soucier que de découvrir tout ce que je pouvais au sujet de l’œuvre du Christ.
Ce qui me stupéfiait, c’était comment j’avais pu vivre si longtemps dans un monde qui contenait la Bible, sans jamais avoir trouvé tout cela auparavant. Pourquoi personne ne me l’avait-il jamais dit ? Comment des gens qui l’avaient découvert avaient-ils pu garder pour eux une si merveilleuse bonne nouvelle ? Assurément, je ne pouvais la garder pour moi, et j’étais résolue à ce que nul de ceux que je pouvais atteindre ne demeurât un jour de plus dans l’ignorance, autant qu’il dépendrait de moi.
Je me mis à retenir tout le monde par le bouton de l’habit, à entraîner les gens dans les coins et derrière les portes pour leur raconter les choses merveilleuses et délicieuses que j’avais découvertes dans la Bible au sujet du salut par le Seigneur Jésus-Christ. Cela me semblait la plus magnifique bonne nouvelle qu’aucun être humain ait jamais eu à annoncer, et je me glorifiais de l’annoncer.
Si peu, cependant, avais-je connu des idées chrétiennes et de la terminologie chrétienne, que je n’avais pas la moindre idée que ce que j’avais découvert fît en moi une différence personnelle, ni que ma croyance en tout cela fît de moi ce qu’ils appelaient une chrétienne. Il me semblait seulement que j’avais découvert quelque chose de délicieux au sujet de Dieu, qui m’avait remplie de bonheur, et que je voulais que tout le monde connût. Mais que cette découverte constituât ce qu’on appelait la « conversion », ou que je fusse personnellement différente en quoi que ce fût de ce que j’avais été auparavant, cela ne me vint jamais à l’esprit.
Un jour, cependant, un ami « frère de Plymouth », m’entendant raconter mon histoire, s’écria : « Dieu soit loué, madame Smith, vous êtes enfin devenue chrétienne. » Je le compris si peu que je répliquai aussitôt : « Oh non, je ne suis nullement chrétienne. J’ai seulement découvert une merveilleuse bonne nouvelle que je ne connaissais pas auparavant. »
« Mais, insista-t-il, cette découverte même fait de vous une chrétienne, car la Bible dit que quiconque croit à cette bonne nouvelle est passé de la mort à la vie, et est né de Dieu. Vous venez de dire que vous y croyez et que vous vous en réjouissez ; donc, bien entendu, vous êtes passée de la mort à la vie et êtes née de Dieu. »
Je réfléchis un instant, et je vis la logique de ce qu’il disait. Il n’y avait pas moyen d’y échapper. Et, avec une sorte de sursaut, je dis : « Eh bien, il faut donc que je le sois. Bien entendu que je crois à cette bonne nouvelle, et donc, bien entendu, je dois être née de Dieu. Eh bien, j’en suis heureuse. »
À partir de ce moment la chose fut réglée, et pas un doute quant à mon état d’enfant de Dieu et de possesseur de la vie éternelle n’a jamais eu depuis le moindre pouvoir sur moi. Je me précipitai sur ma Bible pour m’assurer qu’il n’y avait pas d’erreur, et je la trouvai débordante de cet enseignement.
« Celui qui croit a. » « Celui qui croit est. » Il ne semblait rien y avoir de plus à en dire. Trois passages me frappèrent particulièrement : 1 Jean 5:1 : « Quiconque croit que Jésus est le Christ est né de Dieu. »
Jean 5:24 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole, et qui croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et ne vient point en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. »
Jean 20:30 – 31 : « Jésus a fait encore, en présence de ses disciples, beaucoup d’autres miracles, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom. »
Il ne semblait rien y avoir de plus à dire. Il y avait là les choses concernant le Christ, écrites dans la Bible, claires comme le jour, et je croyais ce qui était écrit de tout mon cœur et de toute mon âme ; je ne pouvais donc douter d’être de ceux qui avaient « la vie en son nom ». La question était réglée sans autre argument. Cela n’avait rien à voir avec ce que je ressentais, mais uniquement avec ce que Dieu avait dit. La logique me paraissait irrésistible ; et non seulement elle me convainquit alors, mais elle m’a portée triomphalement à travers toute forme de doute quant à mes relations avec Dieu qui m’ait jamais assaillie depuis. Et je puis la recommander comme une recette infaillible à tout douteur.
Bien entendu, aussitôt après avoir fait cette nouvelle découverte du fait que j’étais chrétienne, je me mis à l’ajouter à l’histoire que je racontais déjà, terminant toujours mon récit par ces mots : « Et maintenant, si vous croyez tout cela, vous êtes chrétien, car la Bible dit que celui qui croit est né de Dieu et a la vie éternelle. »
J’avais saisi ce qui est le fondement nécessaire de toute religion — à savoir la réconciliation avec Dieu — et j’avais eu mon premier aperçu de lui tel qu’il est révélé dans la face de Jésus-Christ. Toute ma crainte de lui s’était évanouie. Il m’aimait, il me pardonnait, il était de mon côté, et tout était en règle entre nous.
J’avais appris, de plus, que c’était de la vie et des paroles du Christ que devait venir ma connaissance de Dieu, et non, comme je l’avais toujours pensé, de mes propres sentiments intérieurs ; et mon soulagement fut inexprimable.
Je puis voir maintenant, en regardant en arrière, qu’à bien des égards je n’avais fait qu’effleurer la surface des réalités spirituelles cachées sous les doctrines que j’avais embrassées avec tant d’ardeur. Je n’en étais encore qu’au commencement des choses. Mais c’était un commencement dans la bonne direction, et ce fut l’introduction à la « vie plus abondante », qui, comme mon histoire le montrera, devait venir plus tard.
Cependant, j’avais eu mon premier aperçu du désintéressement de Dieu. Ce n’était encore qu’un aperçu, mais il suffisait à me rendre radieusement heureuse.