Chapitre 15 · 12 min de lecture
Ma quête
Mon éveil était venu pour de bon. J’avais alors environ seize ans et demi, et à partir de ce moment, mon âme eut soif de me rendre digne de la glorieuse destinée dont je sentais avoir entrevu un aperçu. Plus profond encore était le désir de faire la connaissance du Dieu qui avait créé les merveilles inimaginables dont je venais de lire le récit. Je n’ai aucun souvenir d’avoir ressenti un tourment particulier à propos de mes péchés ; c’était la magnificence de Dieu qui m’avait subjuguée. Je sentais que la chose la plus grande de la vie serait de parvenir à le connaître. Et ainsi, séance tenante, ma quête commença. Mais hélas — quelle quête aveugle et ignorante ce fut au début.
Ma seule confidente était mon amie Anna. Pour rien au monde je n’aurais dit un mot à ce sujet à mes parents. Leurs habitudes quakers de réserve sur toute matière de religion rendaient la chose impossible. Mais à mon amie, après ce jour d’éveil, j’ouvris mon cœur dans une longue lettre pleine d’aspirations et d’élans. Dans mon journal, j’ai copié sa réponse, avec ces commentaires : « Anna m’a écrit un petit mot en réponse à ma lettre. Jamais je n’en ai reçu qui m’ait émue plus profondément ! Elle me suppliait de tout abandonner à mon Sauveur, de prier pour obtenir la force, et de tendre avec ardeur vers la sainteté, quoi qu’il m’en coûtât. “Oh, très chère Hannah, disait-elle, essayons donc. Cherchons à cheminer ensemble vers son royaume glorieux ! Luttons pour une part de son esprit.”
Oh, si seulement je pouvais suivre son conseil ! J’étais assise ici, seule dans mon cabinet, et je m’efforçais de sentir que je pouvais tout abandonner. Mais je ne le pouvais pas. Je ne pouvais même pas éprouver de repentir pour les nombreux, nombreux péchés que j’ai commis, et, pis que tout, je ne pouvais sentir que j’aimais vraiment Dieu. C’est affreux.
Que ferai-je ? Je dois me repentir ; je dois aimer mon Père céleste, ou je serai éternellement perdue.
Mais je ne puis le faire par moi-même. Dieu seul peut m’aider, et je ne sais pas prier. Oh, que ferai-je ? Où irai-je ? Il est dit : “Demandez, et vous recevrez.” Mais je ne puis devenir vraiment juste avant de m’être repentie, et je ne puis me repentir. »
À partir de ce moment, mon journal religieux n’est qu’un long récit de luttes et d’angoisses, avec à peine un rayon de lumière. Mon amie fit de son mieux pour m’aider, mais elle, comme moi, supposait que le seul moyen de trouver Dieu était de le chercher au-dedans. Notre éducation quaker nous avait appris à nous tourner toujours vers « la lumière intérieure » pour l’enseignement et la direction, et nous croyions que ce n’était que lorsque Dieu s’y révélait que nous pouvions vraiment parvenir à le connaître. Dans un vieux traité quaker qui se trouve parmi mes papiers, intitulé « Que ferons-nous pour être sauvés ? », il y a un passage qui expose clairement le genre d’enseignement dans lequel nous avions grandi. Il dit : « Je ne saurais diriger le chercheur de vérité qui demande pensivement ce qu’il doit faire pour être sauvé vers le ministère d’aucun homme ; je lui recommanderais plutôt l’enseignement immédiat de la parole qui est près de lui, dans son cœur, savoir l’Esprit de Dieu. C’est là le seul maître infaillible et la première règle adéquate de la foi et de la pratique. Il conduira ceux qui prêtent l’oreille à ses préceptes dans les sentiers paisibles de la sûreté et de la vérité. “Vous n’avez pas besoin, disait l’Apôtre à l’Église d’autrefois, que personne vous enseigne, si ce n’est comme cette onction vous enseigne, laquelle est vérité, et non mensonge.” »
Le résultat naturel de cet enseignement était de tourner notre esprit au-dedans, vers nos sentiments et nos émotions, et de nous faire juger notre relation avec Dieu entièrement d’après ce que nous trouvions en nous-mêmes.
Ce que Dieu avait dit dans la Bible nous paraissait bien moins autorisé que ce qu’il pourrait nous dire dans notre propre cœur. Je n’ai aucun souvenir de m’être jamais, même un instant, tournée vers les Écritures pour y chercher instruction. La « voix intérieure » devait être notre unique maître — et pour moi, à cette époque, la voix intérieure ne signifiait que mes propres sentiments et émotions. Comme il n’y a absolument rien de plus incertain ni de plus indocile que nos sentiments intérieurs, il n’est pas étonnant que j’aie été plongée dans une lutte sans espoir.
En vain je m’efforçais de m’exalter jusqu’à ce que je supposais être des sentiments agréables à Dieu. Aucune pensée d’un salut par une autre voie ne me traversa jamais l’esprit. Je parlais de « mon Sauveur », comme je l’appelais, mais je n’imaginai jamais un seul instant qu’il pût — ou voulût — me sauver à moins que je ne me rendisse digne d’être sauvée. Et comme cette dignité consistait surtout, je le croyais, en de pieuses émotions intérieures, je ne songeais qu’à tenter, d’une manière ou d’une autre, de faire naître ces émotions de force. Quiconque a jamais essayé de le faire saura quelle tâche lassante et désespérée c’est. Les pages du journal de ma vie religieuse, à partir de l’âge de seize ans, sont une triste illustration des fausses méthodes de religion qui étaient tout ce que je connaissais. En les relisant aujourd’hui, je ne puis m’empêcher de plaindre cette âme avide et affamée qui tendait si vainement vers la lumière pour ne trouver que confusion et ténèbres.
Une chose, cependant, me console dans cette rétrospective : aucune de ces luttes religieuses ne semble, autant que je me souvienne, avoir assombri le ciel de mon bonheur extérieur. Mes moments consacrés à ma vie religieuse étaient nos assemblées quakers, ou les heures où j’étais seule dans mon cabinet au crépuscule, ou la nuit après que tout le monde était couché — et c’est alors que furent écrites toutes les pages tragiques de mon journal. Tout au long du jour, j’étais généralement trop heureuse et trop absorbée par les intérêts du dehors pour être troublée par ce qui s’était passé durant mes heures religieuses. Je sens que ce fut là un grand sujet de reconnaissance, car si les luttes que j’endurais dans nos assemblées silencieuses ou dans mes heures de méditation s’étaient prolongées aussi dans la journée, je n’aime pas à imaginer ce qu’auraient pu en être les conséquences.
Je crois que mon journal était ma soupape de sûreté, car je me souviens bien qu’après y avoir écrit les entrées les plus tragiques et les plus désespérées, je me sentais en quelque sorte comme si mes exercices religieux étaient achevés, et je m’en allais me coucher tout à fait heureuse, dormant du sommeil du juste sans un moment d’anxiété ou de souci éveillé, et me réveillant le lendemain matin pleine des joies d’un jour nouveau, ayant oublié toutes les misères que j’avais consignées si désespérément la veille au soir. Je me rappelle avoir été parfois surprise de cette transition aisée, et je trouve ce qui suit dans mon journal de cette époque : « Je ne puis comprendre mes sentiments. Une telle faim et une telle soif de la justice, et pourtant, sauf en quelques moments de retraite (quand j’écris dans mon journal), une telle légèreté, une telle gaieté, une telle indifférence. Il semble presque mal de rire, et pourtant je m’y livre sans cesse… Je ne sais comment Dieu peut me regarder, même avec pitié ; je suis si mauvaise. Que de fois suis-je entrée dans une alliance pour le servir pleinement et entièrement, avec ferveur d’esprit ; mais lorsque l’impression de mes heures de retraite s’est effacée, et que les tentations du monde m’ont assaillie, j’ai cédé, et j’ai oublié ma haute et sainte vocation par crainte du rire redouté du monde, et par amour du péché. Oh, si seulement je pouvais faire autrement ! La miséricorde de Dieu sera un jour épuisée — et où serai-je alors ? Je n’ose y penser. »
Je puis voir maintenant que ce fut, comme je l’ai dit, mon salut hors d’une sorte de religion tout à fait morbide et fausse, que mon tempérament naturellement heureux et joyeux me délivrât continuellement de ses pièges — même si, à l’époque, cela me semblait coupable. Combien morbides et fausses étaient toutes mes idées de la religion durant cette période, quelques extraits supplémentaires de mon journal le révéleront.
Journal : « Oh, c’est une pensée douloureuse que de moi dépende le salut de mon âme, et pourtant je ne puis absolument rien faire ! Où que je me tourne, tout paraît sombre et lugubre. Oh, je dois renouveler mes efforts… Oh, si seulement je pouvais me repentir ! Mais je ne le puis. Je sais que c’est mal ; je redoute la colère de Dieu ; mais je ne puis ressentir ce que je sais être le vrai repentir. Oh, si seulement je le pouvais ! Je souhaiterais presque pouvoir être aussi indifférente que je l’étais autrefois — pouvoir oublier tout ce que j’ai ressenti — car il me semble impossible de jamais devenir chrétienne… Cet après-midi, dans l’assemblée, il me fut donné de ressentir, plus peut-être que jamais auparavant, l’esprit de supplication. Mon exercice était si grand que je pouvais à peine rester assise. Ma tête battait douloureusement, et mon cœur semblait vouloir se briser d’angoisse. Oh, qu’il est terrible de sentir que je n’ai en moi-même aucun pouvoir, pas même de penser une pensée sainte, et pourtant je dois obtenir le salut de mon âme ! Je ne puis me repentir ; je ne puis aimer mon Sauveur ; et je ne crois pas que je le pourrai jamais. Que — que ferai-je ? »
Trois mois après mon éveil, j’écrivis : Journal : « Il y a plus de trois mois que j’ai commencé pour de bon à chercher le salut de mon âme, et je n’ai pas avancé d’un seul pas. Si j’avais pu voir alors tout ce qui m’attendait, j’aurais renoncé de désespoir. J’aurais cru impossible d’attendre, de prier et de lutter pendant trois mois — pour ne rien gagner. Voici maintenant que j’envisage bien des mois encore de prière, de lutte et d’attente, avec la crainte — presque la certitude — que tout cela, aussi, sera vain.
S’il n’y avait qu’une œuvre extérieure, tout à fait distincte du changement intérieur qui est nécessaire — quelque chose à faire, et non pas seulement à demander dans la prière — le retranchement d’une main ou d’un pied, ou quelque austérité que je m’infligerais — alors peut-être pourrais-je devenir chrétienne, car de telles choses, je pourrais les faire. Mais le changement intérieur, je ne puis l’opérer, et pourtant j’en suis comptable s’il n’est pas opéré. Comptable de ne pas faire ce que je ne puis faire ! C’est une pensée effroyable.
Je me sens comme assise, malade et lasse, au pied d’un pic de montagne élevé et inaccessible dont je dois atteindre le sommet — seule, et dans les ténèbres de la nuit. Oh, Père céleste, ne me rendras-tu pas capable d’être fidèle, de lutter avec ardeur, et de persévérer jusqu’à la fin ?… Je suis si ignorante et si inexpérimentée que j’ai presque peur de rien entreprendre. Il y a bien des choses, bien des choses sur lesquelles je brûle de m’enquérir, mais à qui demander ? Je ne puis parler à mes parents avant de savoir avec certitude que je suis acceptée ; je les aime trop tendrement pour leur causer l’angoisse de me voir renoncer de désespoir. Ma chère amie Anna dit qu’elle n’est pas chrétienne, et elle n’ose ni me conseiller ni me consoler. Et il n’y a personne. Seule, je dois porter tous mes fardeaux ! Seule, je dois chercher l’entrée du chemin étroit et resserré ! Seule, je dois travailler au salut de mon âme. Et je ne puis rien par moi-même. Oh, que ferai-je ? »
À titre d’illustration du genre d’enseignement que je recevais à cette époque, l’entrée suivante est précieuse : Journal : « Je suis allée ce matin à l’assemblée de la Douzième Rue, où il me fut donné d’avoir quelques moments de vraie prière. Mais mon découragement était si grand que je pouvais à peine m’empêcher de crier tout haut au secours ; et, dans mon désespoir, je suppliai mon Père céleste, s’il le trouvait bon, de mettre quelques mots d’encouragement dans la bouche de l’un de ses serviteurs.
Ma prière fut exaucée. Presque aussitôt, Samuel Bettle se leva et parla d’une manière remarquablement adaptée à mon cas, exhortant les pauvres et les indigents — quoiqu’ils pussent sembler à présent au fond de la tribulation, dans les ténèbres sans voir de lumière, et assoiffés sans trouver d’eau — à mettre leur confiance dans le Seigneur Jésus et à attendre patiemment son heure ; et ils seraient remplis de la lumière de son Saint-Esprit, et des fontaines d’eau vive jailliraient d’eux librement. »
De ce que signifiait mettre sa confiance en Jésus, je n’avais pas la moindre idée, et je ne me souviens pas d’y avoir accordé une seule pensée. Mais attendre patiemment l’heure de Dieu me semblait quelque chose que je pouvais comprendre, et je rentrai ce jour-là de l’assemblée avec le sentiment las d’une attente interminable de la lumière du Saint-Esprit, pour qu’elle brillât dans mon cœur et me donnât la joie et la paix tant désirées.
Et ainsi les jours se succédaient dans une surveillance sans espoir de mes sentiments et de mes émotions, que je ne pouvais jamais porter au juste degré de ferveur ; et mon inquiétude et les ténèbres de mon esprit ne faisaient que devenir de plus en plus désespérées.
Un dernier extrait de mon journal suffira : Journal : « Premier du Troisième Mois 1849. Très triste. La crainte que ce désir de salut ne soit qu’une illusion m’accompagne toujours, et tout est si complètement voilé de ténèbres que je puis à peine faire un seul pas. Il me semble que je ne pourrai supporter cet état bien plus longtemps. Mais ô Père ! que ta volonté, et non la mienne, soit faite. »