Chapitre 4 · 27 min de lecture
Fait ! Foi ! Sentiment !
Ces trois mots représentent trois des facteurs les plus importants du caractère et de la vie. Nous avons tous affaire à eux sous une forme ou sous une autre, mais il est avant tout nécessaire que nous les placions dans l’ordre qui convient.
La plupart des gens essaient de mettre le Sentiment en premier, avec autant de succès que s’ils tentaient de bâtir l’étage supérieur d’une maison avant d’en poser les fondations. Leur ordre est —
SENTIMENT, FAIT, FOI
ou
SENTIMENT, FOI, FAIT
D’autres cherchent d’abord la Foi sans considérer les Faits sur lesquels seuls la Foi et le Sentiment peuvent reposer. Ils ressemblent à l’homme qui, désirant se réchauffer par une nuit glaciale, refuse de s’approcher du feu qui brûle vivement dans l’âtre.
Le seul ordre possible qui apportera au cœur la bénédiction et le réconfort est celui qu’indique notre titre : —
Les Faits de Dieu, posés comme un fondement de roc inébranlable.
Notre Foi qui les saisit et s’y appuie.
De joyeux Sentiments venant, peut-être aussitôt, ou après l’écoulement de jours et de mois, selon la volonté de Dieu.
FAIT.
Les faits dont la Bible nous parle sont comme des pierres de gué en travers d’un ruisseau. Avant d’atteindre les bas-fonds où elles reposent, vous vous demandez comment vous passerez ; mais en descendant jusqu’au bord de l’eau, elles enjambent l’espace d’une rive à l’autre. Quand vous en avez atteint une, vous pouvez passer à la suivante, et ainsi de suite jusqu’à l’autre rive. Il est absurde de consulter le sentiment, ou de chercher la foi, tant que l’on demeure à distance du bord du ruisseau, ou si l’on s’obstine à passer en amont ou en aval de ce pont primitif de pierres. Il vous faut descendre jusqu’à elles, les considérer, voir combien elles sont solidement fixées dans le lit vaseux, remarquer avec quelle aisance les villageois vont et viennent ; alors vous vous sentirez capable de vous fier à elles, et enfin, le cœur léger et avec un grand sentiment de soulagement, vous passerez de l’une à l’autre.
Rappelons quelques faits qui pourront nous conduire d’abord à la foi, puis au sentiment.
C’est un fait que Dieu aime chacun de nous du plus tendre et du plus particulier des amours. Vous pouvez ne pas le croire ni le ressentir ; le chaud soleil d’été peut briller contre votre fenêtre aux volets clos et aux rideaux tirés sans se laisser voir ni sentir au-dedans ; mais votre incapacité à saisir et à apprécier le fait de l’amour de Dieu envers vous n’altère en rien sa réalité.
C’est un fait qu’en Jésus tout obstacle a été ôté du chemin de votre pardon et de votre acceptation immédiats. Dieu était dans le Sauveur mourant, faisant disparaître le péché, portant nos péchés en son propre corps sur le bois, réconciliant le monde avec lui-même. Vous pouvez ne pas le croire, ni en ressentir la joie, mais cela ne change rien au fait qu’il en est ainsi.
Après que la paix eut été signée entre le Nord et le Sud, lors de la grande guerre américaine, des soldats se cachaient dans les bois, se nourrissant de baies, alors qu’ils auraient pu regagner leurs foyers. Ou bien ils ignoraient la bonne nouvelle, ou bien ils n’y croyaient pas, et ils continuaient de mourir de faim longtemps après que leurs camarades eurent été accueillis par leurs femmes et leurs enfants. La perte était pour eux, mais leur défaut de connaissance ou de foi ne changeait rien au fait que la paix était proclamée et que la porte était grande ouverte pour leur retour.
Un ami peut avoir payé toutes mes dettes dans mon village natal, que j’ai fui par crainte de l’arrestation et du déshonneur. Il peut l’avoir fait si promptement que mon crédit n’a jamais été entamé, ni mon bon nom perdu. Tout l’ancien amour et tout l’ancien honneur peuvent m’attendre pour m’accueillir. Il peut me l’avoir dit ; mais si je continue de me tenir à l’écart et refuse de revenir, ma folie sur ce point ne saurait défaire ces actes bienfaisants, bien qu’elle perpétue ma misère.
C’est un fait que, dès qu’une âme se confie en Christ, elle naît dans la famille de Christ et devient un enfant. Il n’y a là aucun doute. Vous pouvez ne pas vous sentir bon, ni fervent, ni inquiet ; vous pouvez même avoir conscience d’un échec récent ; vous pouvez passer vos jours sous un voile de sombre abattement ; mais si vous avez reçu Christ et vous êtes véritablement confié en lui, vous êtes né de nouveau, non de l’homme, ni de la volonté de la chair, mais de Dieu (Jean 1:12). Vous êtes peut-être un enfant prodigue ou inconstant, mais vous êtes un enfant. Si vous étiez sage, vous prendriez la place de l’enfant à la table du Père et jouiriez de son sourire. Ils vous attendent. Mais si vous demeurez encore dehors, dans le froid, comme le frère aîné de la parabole, vous ne changez rien au fait que votre place est prête, pour que vous l’occupiez quand vous le voudrez.
C’est un fait que Dieu prend ce que nous donnons, et dès l’instant où nous le donnons. Il n’y a pas de long intervalle. Lorsque nous lâchons prise, il reçoit. Lorsque nous nous plaçons sur son autel, nous sommes aussitôt scellés comme lui appartenant. Lorsque nous nous consacrons, il accepte. L’acte divin est instantané. Vous pouvez l’ignorer et continuer de vous donner jour après jour. Si vous le faites, vous vous chargez d’une inquiétude inutile ; vous continuez d’offrir ce qu’il ne vous appartient plus de donner, et vous perdez le bonheur de comprendre ce que c’est que d’être la propriété absolue, le bien et l’esclave du bienheureux Maître ; mais votre erreur ne saurait changer le fait que Dieu vous a pris au mot lorsque, pour la première fois, vous vous êtes remis à lui dans un acte solennel de consécration. « Notre manque de foi rendra-t-il vaine la fidélité de Dieu ? »
C’est un fait qu’en Jésus-Christ nous sommes assis dans les lieux célestes.Nous ne pouvons y rien changer. Nous pouvons ne pas le croire, ou ne pas profiter de tous les privilèges que cela implique, ou ne pas jouir du bonheur d’être proches de Jésus ; mais telle est néanmoins notre position légitime dans l’ordre divin. Si nous sommes unis à Jésus par le plus ténu des fils de la foi, nous sommes tout autant un avec lui que les plus élevés des saints ; et là où est la Tête, là est aussi le Corps. En lui, nous sommes morts sur la croix, et avons ainsi satisfait aux justes exigences de la sainte loi. En lui, nous avons reposé dans le tombeau, et sommes ainsi sortis de la région que gouverne le Prince de la puissance de l’air. En lui, nous sommes ressuscités et montés bien au-dessus de toute domination et de toute autorité, de toute principauté et de toute puissance.
Satan est-il sous les pieds de Christ ? Dans le dessein de Dieu, il est aussi sous les nôtres. La mort et le tombeau sont-ils à jamais derrière Christ ? De même, dans le dessein de Dieu, nous sommes passés du côté de Pâques de l’une et de l’autre, et nous nous tenons au vent de la tempête. Pour ce qui est de leur aiguillon ou de leur terreur, ils sont comme les Égyptiens morts sur le rivage de la mer. Le souverain sacrificateur a-t-il traversé les cieux, au-dedans du voile ? De même, dans le dessein de Dieu, nous aussi sommes passés du parvis extérieur dans le Lieu saint, où nous offrons des dons, des sacrifices, des supplications et des intercessions pour tous les hommes.
Tout cela peut paraître irréel et impossible, comme l’idée d’être l’épouse d’un prince à une pauvre Cendrillon ; c’est néanmoins notre véritable position. Tels sont les faits du monde éternel, que vous en profitiez ou non. On rapporte plus d’un cas d’esclaves mourant de faim dans la servitude parce qu’ils ne voulaient pas profiter de la liberté ; et de nobles menant une vie dure et difficile parce qu’ils ne voulaient pas réclamer leurs droits !
C’est un fait qu’une part au don de la Pentecôte attend chaque membre de Christ. Il a reçu des dons même pour les rebelles. À chacun la grâce a été donnée. La promesse du Saint-Esprit est pour tous ceux que le Seigneur notre Dieu appellera. Sans nul doute, vous avez une part à cette effusion, à cette onction divine, à cette puissance merveilleuse dans le service, qui transforma les apôtres, de brebis timides, en lions au combat. Peut-être n’avez-vous jamais fait valoir votre droit, mais il n’est aucune grâce que d’autres possèdent et que vous ne puissiez obtenir. Toutes choses sont à vous. Dieu vous a transmis les richesses insondables de Christ. L’œil n’a point vu, l’oreille n’a point entendu, et il n’est point monté au cœur de l’homme, toutes les réserves de grâce, d’amour et de puissance qui sont vôtres en Christ, s’accumulant pour vous dans la Banque de Dépôt divine. Il est mille fois regrettable que vous meniez une vie de mendiant quand une telle richesse et une telle puissance sont vôtres ; mais si vous persistez à le faire, votre folie et votre aveuglement ne changent rien au fait que la plénitude de Dieu est vôtre en Christ.
Tels sont quelques-uns de ces faits, révélés dans la Parole de Dieu, qui nous feront traverser le ruisseau de l’émotion trouble jusqu’à un terrain ferme. Cessons de nous inquiéter au sujet de notre foi, ou de tâter le pouls de l’émotion, et venons nous reposer sur eux, assurés qu’ils sont plus stables que le ciel ou la terre.
FOI.
Si vous voulez une foi véritable, ne pensez pas à elle, mais tournez vos regards vers les faits dont nous avons parlé. Nous n’éprouvons aucune difficulté à nous fier à nos amis, parce que nous ouvrons nos cœurs, comme des fenêtres au midi, à leur amour. Nous nous rappelons toutes leurs interventions en notre faveur. Nous nous souvenons de tout ce qu’ils ont promis et accompli. Où serait notre difficulté au sujet de la foi si nous cessions de nous en inquiéter et étions occupés de l’objet de la foi — Jésus-Christ notre Seigneur ?
La Foi est plus qu’un Credo. Dans un credo, nous croyons au sujet d’une personne ou d’une circonstance ; mais dans la foi, nous plaçons notre confiance sur une personne. Nous ne devons pas seulement croire au sujet de Christ, mais en lui, comme le fit Livingstone lorsqu’une fois, à la tombée de la nuit, il se vit affronté par une armée de sauvages en fureur et fut tenté de s’esquiver dans l’obscurité ; mais son regard tomba sur la promesse : « je suis avec vous tous les jours », et il écrivit : « Je me suis endormi parce que je savais que c’était la parole d’un parfait gentilhomme. » Ne croyez pas au sujet de Christ, mais en lui.
La Foi a affaire à une personne. Nous sommes sauvés et bénis par la foi qui, à travers les faits de la vie de notre Sauveur, remonte jusqu’à lui-même. Nous ne nous reposons pas sur l’expiation, mais sur Celui qui l’a accomplie ; non sur la mort, mais sur Celui qui est mort ; non sur la résurrection, mais sur Celui qui est ressuscité, est monté au ciel, et vit toujours pour intercéder ; non sur des affirmations à son sujet, mais sur Celui dont elles sont faites.
Bien des fois, celui qui cherche pose la question : « Ai-je la bonne sorte de foi ? » C’est une question nécessaire, car il existe une foi morte et trompeuse qui nous fera défaut dans la crise suprême, comme les conserves de viande mal étamées firent défaut à l’expédition arctique qui, de retour à son amas de provisions, les trouva inutilisables et mourut de faim.
Il y a une réponse toute simple : « Toute foi qui se tourne vers Jésus est la bonne foi. » Elle peut n’apporter aucun ravissement à la conscience. Elle peut être aussi faible que le contact de la femme sur le bord de son vêtement. Elle peut être petite et insignifiante comme un grain de sénevé. Elle peut être aussi désespérée que le cri de Pierre : « Seigneur, sauve-moi, ou je péris ! » Mais si son aspiration la plus profonde est Christ — Christ — Christ, elle est le mince fil qui conduira l’âme perdue à travers les passages souterrains où elle avait été presque submergée, jusqu’à la lumière de la vie.
La vraie Foi compte sur la Fidélité de Dieu. Autrefois, je cherchais une foi plus grande en considérant combien Dieu était grand, combien riche, combien fort ; pourquoi ne me donnerait-il pas de l’argent pour son œuvre, puisqu’il était si riche ? Pourquoi ne porterait-il pas tout le fardeau de mes responsabilités, puisqu’il était si puissant ? Ces considérations, pourtant, m’aidèrent moins que ma conviction désormais certaine qu’il est absolument fidèle ; fidèle aux engagements de son alliance en Christ, fidèle à ses promesses, et fidèle à l’âme qui, à son appel manifeste, s’est avancée dans quelque entreprise pour lui. Nous pouvons perdre courage et espérance, notre tête peut tourner et notre cœur défaillir, ceux qui nous aiment et nos amis peuvent se tenir à distance, les voix moqueuses de nos ennemis peuvent insinuer que Dieu nous a oubliés ou abandonnés ; mais il demeure fidèle, il ne peut se renier lui-même, il ne peut renier l’enfant sans défense qu’il a engendré parce que celui-ci souffre, il ne peut rejeter les responsabilités qu’il a assumées. Il a créé, et il doit porter.
Souvent, je suis allé à Dieu dans une détresse extrême, aggravée par l’abattement nerveux et le mal du cœur, et j’ai dit : « Ma foi vacille et s’éteint. Sa main semble paralysée, son œil aveuglé, son ancien chant joyeux réduit au silence à jamais. Mais toi, tu es fidèle, et je compte sur toi ! » L’âme aime à passer derrière les promesses de Dieu pour aller jusqu’à Celui qui les a faites, comme l’épouse n’a pas besoin de citer les engagements pris par son mari lors de la cérémonie du mariage lorsqu’elle est sûre de lui et sent la pression de sa main.
Ne vous tourmentez pas au sujet de votre Foi ; comptez sur la Fidélité de Dieu. S’il vous commande de marcher sur les eaux, il sait qu’il peut vous ramener sain et sauf dans la barque. Lorsqu’un guide alpin vous fait franchir un pan de glace déchiqueté, il se demande si, dans le cas où vous vous effondreriez tout à fait, il n’est pas capable de vous porter jusqu’au bout par la force de son étreinte de fer et de sa charpente nerveuse. Ce que le fer est au sang, la pensée de la fidélité de Dieu l’est à la foi. « Sara elle-même … fut rendue capable … parce qu’elle crut à la fidélité de celui qui avait fait la promesse » ; Abraham fut fortifié par la foi, donnant gloire à Dieu.
La Foi porte du Fruit. Elle ne peut faire autrement, car elle unit l’âme à Christ, de sorte que l’énergie de sa vie s’y déverse par l’artère de la foi, et, à mesure qu’elle entre, il lui faut aussi se frayer une issue au-dehors. Le fruit est (pour ainsi dire) arraché de l’âme croyante. Pourquoi l’alouette chante-t-elle ? Elle ne peut s’en empêcher, car l’esprit du printemps a été versé dans son cœur. Pourquoi le rameau porte-t-il du fruit ? Il ne peut s’en empêcher, car les forces de la vie montent sans cesse de la racine. Pourquoi l’enfant court-il à la rencontre de sa mère ? Il ne peut s’en empêcher, car son cœur a bu sa nature. Ainsi le croyant, uni à Christ, reçoit grâce sur grâce de son cœur, et de l’abondance de sa présence au-dedans sa vie parle.
Il n’est pas difficile d’obtenir une telle foi. Mettez votre volonté du côté de Christ — non un souhait passager, mais tout le désir et tout le choix de votre être. Soyez disposé à croire ; ou soyez disposé à être rendu disposé à croire. Levez les yeux vers Christ. Si vous ne pouvez le voir, regardez vers le lieu où vous pensez qu’il est. Rappelez-lui qu’il est l’auteur de la foi et qu’elle est son don. Réclamez-la de lui, et comptez que, en réponse à votre appel, il vous accorde bien ce présent inestimable. Vous pouvez ne pas ressentir la foi, mais vous vous surprendrez à penser à Christ sans y prendre garde, à compter sur Christ, à vous porter vers Christ ; et cet engagement de l’âme avec Christ, c’est la foi.
Prenez soin de la tendre plante qui a été ainsi plantée en vous. Donnez-lui beaucoup de soleil. Vivez hors de vous-même, dans la contemplation de ce qu’est Christ. Nourrissez la foi de son aliment natal, la promesse, et laissez-la respirer son air natal sur les collines de la communion. Traitez toutes les suggestions du doute comme vous traiteriez des questions sur la fidélité de votre ami le plus cher. Évitez le vent glacé qui souffle des livres et des propos sceptiques. Veillez à vivre à la hauteur de vos plus hautes conceptions du devoir envers Dieu et envers les hommes. Votre foi sera dans l’exacte proportion de votre obéissance. L’incapacité de se confier trahit presque toujours quelque manquement à obéir. Si la foi chancelle, demandez-vous si vous n’avez pas laissé tomber le fil de l’obéissance, et retournez à l’endroit où vous l’avez perdu. Chrétien ne put affronter les lions avant d’avoir, plein de tristesse, refait ses pas jusqu’à la tonnelle où il avait dormi, et d’y avoir retrouvé son rouleau.
La Foi est par excellence la faculté réceptive. Non seulement elle compte que Dieu donne, mais elle tend la main pour prendre. « Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jean 1:12). Nous recevons l’expiation du Seigneur qui est mort, et nous recevons l’abondance de la grâce de Dieu du Seigneur qui vit à jamais, en sorte que nous régnons dans cette vie mortelle comme nous espérons régner lorsque les cieux et la terre auront fui, et qu’il n’y aura plus de mer pour nous séparer de notre bien-aimé (Romains 5:11,17). Les beaux vêtements sont préparés, la foi s’en revêt.
L’armure est suspendue au mur, la foi s’en revêt. L’eau de la vie jaillit à ses pieds, mais la foi la recueille, comme le firent les trois cents hommes de Gédéon. Ainsi la foi traite résolument avec Dieu. Elle ne se contente pas de voir ses dons comme le passant voit les joyaux à la vitrine, mais elle sait que tous les insignes royaux du royaume de Dieu sont siens, et elle les prend à son gré. Elle entend la voix de son Père qui dit : « tu es toujours avec moi, et tout ce que j’ai est à toi ».
Il ne suffisait pas que Dieu donnât le pays de Canaan par promesse et par alliance à la race élue. Il leur fallait y entrer pour le posséder, poser le pied sur son sol, en cultiver les champs et vivre de ses riches produits. Il doit en être ainsi du croyant. Il est d’abord uni à Jésus par une foi vivante, qui se repose en lui comme Sauveur, Ami et Roi ; puis il compte que le Fils de Dieu est bien capable de le faire cohéritier de toute son immense richesse ; et, enfin, il apprend l’art de recevoir et d’employer ce riche héritage, et, d’année en année, il recule toujours plus loin les clôtures de sa possession, embrassant une part toujours plus grande de ce vaste territoire qui lui a été assigné en Jésus.
Ô toi, colon du continent sans bornes de la plénitude de Dieu en Jésus, monte sur la haute montagne. Regarde au nord, au midi, à l’orient et à l’occident, sur les longueurs, les largeurs, les profondeurs et les hauteurs de l’amour de Dieu. Tout cela est à toi, depuis le fleuve du Temps qui prend sa source à tes pieds jusqu’à la mer lointaine de l’Éternité. Ne tarde pas à monter pour posséder le pays, et pour hériter de tout ce que Dieu t’a librement accordé dans le Fils de son amour.
SENTIMENT.
Nos sentiments sont très trompeurs, parce que si aisément travaillés du dehors. Ils sont affectés par l’état de notre santé, les changements du temps, la présence ou l’absence de ceux qui nous aiment. Quand l’air est léger, que le soleil brille et que nous avons bien dormi, nous sommes plus enclins à nous sentir disposés envers Dieu que lorsque le brouillard ruisselant de novembre trempe les bois. Le Père qui nous a faits et qui connaît de quoi nous sommes formés le comprend ; à tel point que, lorsque Élie, après l’épreuve du Carmel, sa fuite précipitée et sa déception devant l’obstination persistante de Jézabel, se jeta sous le genêt et demanda une prompte mort, Dieu lui envoya le sommeil pour son système nerveux épuisé, et de la nourriture pour sa faim.
En règle générale, la Foi porte son fruit dans le Sentiment. « Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu … et non seulement cela, mais encore nous nous glorifions en Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ. » « En qui vous croyez sans le voir encore, vous réjouissant d’une joie ineffable et glorieuse. » Lorsque le prodigue revint, le père ordonna qu’on tuât le veau gras, en disant : « Mangeons et réjouissons-nous. » Il y a le soulagement d’un lourd fardeau de péché, l’extase du pardon, la lumière du visage du Père, le sentiment d’être en règle, le regard paisible sur l’avenir. Quand le Roi vient prendre possession de ce qui est à lui, les cloches lancent leurs volées dans l’air qui les attend, comme enivrées de joie !
Un sentiment heureux et béni est l’effet de l’œuvre de l’Esprit sur l’âme.« Le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix … » Il est le gage de notre héritage, et, bien que, dans notre minorité, nous ne puissions nous attendre à entrer dans la plénitude de notre héritage, il nous est donné d’en goûter les prémices. Il y a des avant-goûts du fleuve de ses délices, et des notes égarées du plein chœur de la félicité. Quand le Saint-Esprit révèle l’Époux, le cœur qui aime se réjouit, quoique les noces ne soient pas encore célébrées.
Mais l’absence de sentiment n’indique pas toujours que nous sommes dans l’erreur. Il peut y avoir des causes, nous l’avons vu, qui expliquent notre abattement. Il se peut que Christ veuille nous apprendre à distinguer entre l’amour et l’émotion de l’amour, entre la joie et le ravissement de la joie, entre la paix et le sentiment de la paix. Ou peut-être désire-t-il vérifier si nous nous attachons à lui pour lui-même ou pour ses dons.
Des enfants saluent leur père depuis la fenêtre, tandis qu’il tourne le coin de la rue et descend l’avenue. Il entend le bruit précipité de leurs pieds le long du couloir au moment où il introduit sa clé dans la porte. Mais un jour, il en vient à se demander s’ils le saluent pour l’amour qu’ils lui portent ou pour les présents dont il n’oublie jamais de remplir ses poches. Un jour donc, il les avertit dûment qu’il n’y aura pas de présents lorsqu’il rentrera le soir. Leurs visages s’assombrissent, mais quand vient l’heure du retour, ils sont à la fenêtre comme à l’ordinaire, et l’on entend le même piétinement de petits pieds jusqu’à la porte. « Ah, dit-il, mes enfants m’aiment pour moi-même », et il est heureux.
Notre Père coupe parfois l’approvisionnement de la joie et nous laisse avoir faim, afin de connaître ce qui est dans nos cœurs, et si nous l’aimons pour lui-même. Si nous nous attachons encore à lui comme le fit Job, il se réjouit, et rend à ceux qui sont dans le deuil ses consolations à pleines mains.
Cherchez le sentiment et vous le manquerez ; contentez-vous de vivre sans lui, et vous aurez tout ce qu’il vous faut. Si vous observez sans cesse les battements de votre cœur, vous vous donnerez une maladie de cœur. Si vous vous emmitouflez toujours contre le froid, vous deviendrez très sujet aux refroidissements. Si vous pensez perpétuellement à votre santé, vous provoquerez la maladie. Si vous consultez sans cesse vos sentiments, vous vivrez dans une terre aride et desséchée, où il n’y a point d’eau. Celui qui veut sauver son âme la perdra.
Soyez indifférent à l’émotion. Si elle est là, soyez reconnaissant ; si elle est absente, continuez de faire la volonté de Dieu, de compter sur lui, de dire du bien de lui en son absence, et, par-dessus tout, de ne rien laisser paraître de ce que vous souffrez, de peur d’être une pierre d’achoppement pour les autres. Alors la joie vous surprendra comme un flot. Il vous fera asseoir à sa table, et se ceindra lui-même pour venir vous servir.
MISES EN GARDE.
Voici, pour conclure, cinq mises en garde touchant la culture de la vie pieuse ; y prêter attention aura généralement pour fruit une joie et une paix saintes.
1. Nous devons nous tenir en repos devant Dieu. La vie qui nous entoure, en cet âge, est par excellence une vie de hâte et d’effort. C’est l’âge du train express et du télégraphe électrique. Les années se resserrent en mois, et les semaines en jours. Cette hâte fébrile menace la vie religieuse. Le courant est déjà entré dans nos églises et a agité leurs eaux paisibles. Les réunions se pressent sur les réunions. Les mêmes âmes énergiques se retrouvent à toutes, et sont engagées, en outre, dans quantité de bonnes œuvres. Mais nous devons prendre garde de ne pas substituer l’actif au contemplatif, la vallée au sommet de la montagne. Ni l’un ni l’autre ne peut, sans danger, être séparé de l’autre. La brebis doit entrer et sortir. Le sang doit revenir au cœur pour y être renouvelé et rendu propre à être poussé de nouveau jusqu’aux extrémités.
Nous devons ménager du temps pour être seuls avec Dieu. La chambre close et la porte fermée sont indispensables. Nous devons perdre de vue l’éclat de la place ensoleillée afin de voir les paisibles figures d’anges penchées au-dessus de l’autel. Nous devons échapper au tumulte du monde pour nous accoutumer aux accents du murmure doux et léger. Comme David, nous devons nous asseoir devant le Seigneur. Heureux ceux qui ont, dans la demeure de leur cœur, un observatoire où ils peuvent souvent se retirer sous la grande voûte de l’Éternité, dirigeant leur télescope vers les puissantes constellations qui tournent par-delà la fièvre de la vie, et atteignant des régions où le souffle des applaudissements ou des blâmes humains ne saurait les suivre !
Ce n’est que dans de tels moments que les meilleurs dons spirituels se dessineront devant notre regard, ou que nous aurons la grâce de les recevoir. Il est impossible de se précipiter dans la présence de Dieu, d’y saisir au vol ce qui nous plaît et de s’enfuir avec. Le tenter n’aboutira qu’à l’illusion et à la déception. La nature ne dévoilera pas sa plus rare beauté au touriste de passage. Les tableaux qui sont le fruit d’une vie de travail ne livrent pas leur beauté secrète à celui qui flâne dans une galerie. Aucune charte ne se lit d’un coup d’œil. Et ce que Dieu a de meilleur ne peut être nôtre en dehors d’une attente patiente dans sa sainte présence. On peut renvoyer le superficiel avec une parabole, une jolie histoire, mais il ne lui est pas donné de connaître les mystères du royaume des cieux.
2. Nous devons être possédés d’un ardent désir. Il y a une différence entre souhaiter une chose et la vouloir. En une seule heure, nous pouvons souhaiter cent objets différents, et les oublier. Mais combien différente est la ferme résolution, le dessein arrêté de la volonté !
Le jeune garçon aperçoit quelque équipement pour son sport, l’étudiant un livre précieux, l’amoureux un ornement rare et orné de joyaux qu’il convoite pour celle qu’il aime — et, dans chaque cas, la volonté est travaillée jusqu’à ce qu’elle se résolve à l’acquérir à tout prix. Alors la privation, le sacrifice de soi et le délai sont affrontés de bon cœur. Rien ne peut éteindre ni ralentir la résolution qui poursuit ardemment son objet. Il en est de même pour nous. Nous devons avoir faim et soif ; nous devons être possédés d’un désir fort et passionné ; nous devons être résolus à user même de violence pour nous emparer du royaume des cieux. Les expressions de l’Écriture sont toutes si intenses — la biche soupire après les courants d’eau ; Jacob ne veut pas laisser aller l’ange ; la veuve importune le juge inique jour et nuit. Nous aussi, nous pouvons avoir ce désir puissant, si nous laissons l’Esprit de Dieu le produire dans nos cœurs. Mais le marchand doit être appliqué à chercher et à trouver la belle perle. Nous devons nous efforcer d’entrer par la porte étroite. Nous devons combattre (pour reprendre le mot de l’Apôtre) comme l’athlète pour la couronne.
3. Nous devons avoir une promesse en main. C’est là la vraie manière de traiter avec Dieu. Cherchez dans la Bible quelque parole sainte qui convienne exactement à votre cas. Il ne sera pas difficile d’en trouver une, car elle abonde en incidents personnels, cueillis dans toutes les variétés imaginables de la vie. Puis, quand vous l’aurez découverte, et peut-être qu’elle vous aura été imprimée par l’Esprit divin, emportez-la avec vous dans la présence de Dieu, ou posez le doigt dessus tandis que vous entrez dans la chambre d’audience d’un pas feutré et révérent. Les promesses sont l’inventaire de notre possession, et notre besoin devrait nous faire lever les yeux pour réclamer la bénédiction destinée à y répondre.
4. Comptez sur Dieu. Si vous désirez les dons spirituels, non pour votre propre satisfaction, mais pour la gloire de Christ ; si, autant que vous le sachiez, votre cœur est débarrassé du mal, et votre vie de toute habitude pécheresse ; si vous discernez que la promesse est pour vous, parce que vous n’êtes pas seulement un fils, mais un héritier de Dieu, et cohéritier de Christ ; si vous éprouvez un ardent désir que Dieu a instillé pour vous amener précisément à ce point — alors ouvrez toute grande votre bouche, et croyez que Dieu la remplit ; ouvrez tout grand chaque volet, et croyez que la lumière entre ; ouvrez large chaque ouverture, et croyez que vous avez reçu ce dont vous aviez besoin et ce que vous cherchiez. Qu’il vous soit fait selon votre foi.
À quelque moment de besoin, ou lorsque vous vous y attendrez le moins, ou tandis que vous serez occupé à vos travaux accoutumés, quelque joyeuse conscience de joie, de paix, de proximité de Christ, ou de puissance sur les autres, sera la preuve que vous avez bel et bien reçu.
5. Nous devons prendre soin des autres. Nulle vie ne peut être bénie qui est centrée sur elle-même et enfermée, comme la mer Morte, par des murailles géantes. Le secret de posséder, c’est de donner ; celui d’apprendre, c’est d’enseigner ; celui de monter sur le trône, c’est de s’abaisser pour laver les pieds des disciples. Pensez aux autres plus qu’à vous-même, et votre propre vie n’en sera que plus riche et plus prospère. « Je veux — je veux — je veux que des chrétiens aillent par tout le monde et répandent l’Évangile. » Ces mots, prononcés d’un souffle laborieux, furent presque les derniers que prononça un bien-aimé serviteur de Christ.
Chapitre 4 terminé
Fait ! Foi ! Sentiment !