Chapitre 4 · 6 min de lecture
J’irai devant toi
Je savourai cette journée passée avec Don Evans et pensai souvent à lui dans les mois qui suivirent, bien loin d’imaginer comment nos chemins se croiseraient de nouveau.
Je poursuivis mes études de mathématiques et de physique, avec l’espoir d’entrer à l’université l’année suivante. Pour être admis à l’université, il fallait choisir quatre établissements, les classer par ordre de préférence et soumettre cette liste à un organisme central. On vous indiquait alors le niveau que vous deviez atteindre dans chaque matière pour que chacune de ces institutions d’enseignement supérieur vous accepte comme étudiant. Birmingham passait pour avoir la meilleure faculté de mathématiques — mon point fort — aussi figurait-elle en tête de ma liste, suivie de Cardiff, Swansea et Aberystwyth.
De longues heures d’étude intense précédèrent les redoutées deux semaines d’examens de niveau avancé dans mes trois matières : mathématiques pures, mathématiques appliquées et physique. C’est avec une grande joie (et une petite surprise) que j’appris, quelques semaines plus tard, que j’avais réussi dans toutes les matières, avec des notes suffisantes pour satisfaire à tous les critères requis. Jusque-là, je n’avais aucun doute : Birmingham était mon but ; mais voici que d’autres pensées commencèrent à surgir. Une nouvelle destination me venait à l’esprit. Birmingham était « trop industrielle », Cardiff « trop proche », et Swansea devenait « la meilleure ».
J’écrivis donc au pasteur de l’Église Elim de Swansea pour lui demander de m’aider à trouver un logement, en étudiant de première année. J’étais bien naïf de croire qu’un pasteur eût le temps de se livrer à une telle recherche de logement, aussi étais-je toujours sans adresse lorsqu’une lettre arriva, qui me poussa à agir.
« Nous regrettons de ne pouvoir vous accorder de bourse pour couvrir les frais de scolarité, de livres et de logement de l’année à venir si vous n’êtes pas en mesure de nous fournir votre adresse à Swansea. La date limite pour cette information est… » La date en question était le mercredi suivant, à cinq jours de là !
Bien que Swansea ne fût qu’à une cinquantaine de kilomètres de chez moi, je ne m’y étais rendu qu’une seule fois de ma vie, pour un après-midi, avec mon oncle, afin d’assister à un match de cricket. Le jour où la lettre arriva, je repris la route, dans l’espoir de trouver l’Église Elim et son pasteur. Je descendis du bus au centre-ville et entrai dans une cabine téléphonique, espérant y trouver l’adresse et le numéro de téléphone du secrétariat de l’Église Elim. Bien que j’eusse cherché minutieusement par tous les moyens possibles, je ne trouvai aucune Église Elim dans l’annuaire. Deux jeunes femmes qui se tenaient devant la cabine remarquèrent mon embarras et m’offrirent leur aide. Je doutais qu’elles pussent me secourir tandis que je leur exposais mon dilemme ; pourtant, à ma grande surprise, non seulement elles connaissaient l’emplacement de la maison du pasteur et le bus qu’il me faudrait prendre pour m’y rendre, mais elles surent aussi m’encourager, étant toutes deux croyantes elles aussi ! Je me souvins que la Bible parlait de la possibilité que nous puissions « loger des anges sans le savoir ».
Lorsque le pasteur comprit le motif de ma visite, il se confondit en excuses, car il avait oublié de donner suite à ma demande. Une tasse de thé ne fit guère apaiser l’angoisse qui montait en moi tandis qu’il fouillait son bureau à la recherche d’une liste de logeuses possibles. Il avait dressé cette liste à l’arrivée de ma lettre, quelques semaines plus tôt, mais l’affairement de la charge pastorale avait pris le dessus, et ma demande lui était sortie de l’esprit. Quelques minutes plus tard, la liste à la main, nous montâmes dans sa voiture et partîmes vers les huit maisons où il pensait que je pourrais loger. Comme nous passions devant Singleton Park, où se trouve l’université, il freina soudain et s’engagea dans une ruelle étroite longeant le parc.
« Il y a ici une dame qui a des jumeaux, dit-il. L’un d’eux va entrer à l’institut biblique, et l’autre commencera l’université avec toi. Je n’ai pas son nom sur ma liste, mais autant commencer nos recherches en la questionnant, puisque nous passons si près de chez elle. »
Je pensai : « Quelle folie ! Aucune mère ne laissera un étranger prendre la place de l’un de ses fils jumeaux ! »
Découragé, je restai assis dans la voiture tandis que le pasteur s’entretenait avec la dame de la maison. Il ne paraissait guère plein d’espoir en revenant. J’en ressentais encore moins.
« Entre. Elle veut faire ta connaissance », dit-il sans grand enthousiasme.
J’entrai dans la maison et j’écoutai la maîtresse de maison exprimer son doute que ses fils approuvent qu’elle laisse un étranger louer leur chambre ; néanmoins, elle les interrogerait et me tiendrait au courant. Bien sûr, cela m’était de peu d’utilité, car j’étais déjà à la date limite pour arrêter le choix de mon logement universitaire. Répondant à la question du pasteur sur l’endroit où se trouvaient ses fils, elle dit : « Russell est à l’université, et Don est au bout de la rue, au magasin du quartier. »
« Don ? » dis-je, ma mémoire revolant vers le match de cricket de près d’un an auparavant. « Avez-vous dit Don ? Était-il l’an dernier le capitaine de l’équipe de cricket de la Swansea Grammar School ? »
« Oui ! » vint la réponse, tandis qu’une silhouette familière franchissait la porte d’entrée. Ce jour-là, il n’était pas en tenue blanche de cricket, mais son visage portait le même sourire avenant que celui dont je me souvenais.
« Maman, voici Gareth. C’est le garçon que j’ai rencontré à Cowbridge. Celui dont je t’ai parlé. Le nouveau chrétien ! »
Je lui dis que je cherchais un logement pour la durée de mes études à l’université de Swansea ; sur quoi il me serra dans ses bras et dit avec ardeur : « Maman, il peut prendre ma chambre ! »
Par-dessus l’épaule de Don, je vis sa mère me tendre les bras, m’accueillant dans ce merveilleux foyer. J’avais trouvé un nouveau chez-moi et une famille qui deviendrait bientôt aussi proche de moi que n’importe quelle famille selon la chair aurait pu l’être.
Je me pris à m’interroger : « Dieu était-il présent à ce match de cricket ? Préparait-il déjà ce logement ? »
J’en suis convaincu ! Alors que j’avais projeté d’aller à l’université de Birmingham, il me préparait un foyer à Swansea, et voici qu’il m’avait conduit vers la seule personne que je connaissais dans toute cette ville — une ville de plus de cent mille habitants !