Les pierres de gué ·La Toronto Hebrew Academy

Chapitre 15 · 9 min de lecture

La Toronto Hebrew Academy

Les deux années que je passai à la Hebrew Academy furent très agréables, car les élèves y étaient très motivés et travaillaient dur à leurs études. Outre mon travail de département, j’entraînai aussi l’équipe de football de l’école vers sa première saison victorieuse dans la ligue locale. Pour la première fois de ma carrière d’enseignant, je recevais un bon salaire (sans doute le meilleur de tout Toronto, car la Hebrew Academy tenait à payer ses professeurs « au moins » autant que les écoles publiques). Nos filles parlaient déjà de la nouvelle maison que nous allions acheter — avec une piscine, bien sûr ! Il n’y avait qu’un seul ennui ! Dans toutes mes autres écoles, j’avais été libre de prendre l’initiative de parler de ma foi à mes élèves. Dans chacune d’elles, j’avais pu fonder une union chrétienne ou des réunions semblables pour les élèves, auxquelles venaient des orateurs réputés ou dont je dirigeais moi-même la discussion. Bien entendu, cela n’était pas possible à la Hebrew Academy.

Aussi allai-je trouver le surintendant de district de l’église que fréquentait ma famille, pour chercher une occasion de prédication laïque. Il me dit qu’il n’était pas courant, au Canada, que des laïcs prêchent, mais, après avoir appris mon expérience de prédication au pays de Galles, il me demanda pourquoi je n’envisageais pas d’entrer dans le ministère.

Je lui répondis que rien ne me plairait davantage que d’être pasteur, mais que je ne pouvais me permettre de passer trois ans au séminaire ; de plus, il me faudrait vraiment recevoir un appel clair du Seigneur avant de quitter l’enseignement pour devenir pasteur à plein temps. (Je constate qu’il y a bien trop d’hommes dans le ministère qui ne manifestent aucune trace d’une onction de Dieu ; de braves hommes, mais non appelés à être pasteurs.) Il me répondit qu’il n’exigerait pas de moi que je fréquente un séminaire, connaissant mon travail comme ancien dans l’église locale. Quant à « l’appel », il dit qu’il chercherait « le témoignage des frères ».

Quelques semaines plus tard, notre pasteur démissionna de son poste pour se consacrer à un ministère itinérant de chant et, en tant que seul ancien ayant l’expérience de la prédication, je fus invité à prendre la parole lors de ses « adieux ». Après le culte, deux hommes de l’assemblée, tous deux anciens pasteurs, s’approchèrent de moi (sans rien savoir de mon entretien avec le surintendant de district) et me dirent : « Vous ne devriez pas enseigner : vous devriez être dans le ministère ! »

Était-ce là « le témoignage des frères » ? Cela ouvrit une direction entièrement nouvelle dans ma vie. Il en résulta qu’après deux années d’enseignement à la Toronto Hebrew Academy, je donnai ma démission de l’école, car je devais devenir pasteur au sein de l’Alliance chrétienne et missionnaire ; mais c’est une autre histoire.

Il restait quatre semaines avant la fin du trimestre de printemps pour nos élèves de treizième année, qui passeraient leur dernier trimestre scolaire dans un kibboutz en Israël. J’étais dans la salle des professeurs quand Ari Barchi vint à moi.

Ari était diplômé de l’Université de Jérusalem et se trouvait à Toronto pour enseigner les études hébraïques, ce qui comprenait un enseignement sur les religions comparées.

« Gareth, dit-il, je m’apprête à donner une leçon sur le christianisme, et je me suis dit qu’il serait plutôt sot de le faire alors que tu en sais bien plus que moi sur le christianisme ! Accepterais-tu de venir avec moi dans ma leçon ? »

Naturellement, je répondis que j’en serais ravi ; aussi, le lendemain matin, je l’accompagnai à un cours de « religions » de treizième année. Les 25 élèves, âgés de 17 à 19 ans, montrèrent peu d’intérêt lorsque nous entrâmes. Après tout, ils savaient qui j’étais — ils me voyaient chaque jour au laboratoire de physique. Ari parla en hébreu, puis dit : « M. Evans va maintenant vous faire un exposé sur le christianisme ! »

J’avalai ma salive ! Je croyais n’être là que comme personne-ressource, pour répondre aux questions éventuelles. Je ne m’attendais pas à donner la leçon.

« Je devrais peut-être vous dire ce que le christianisme n’est pas, commençai-je, cherchant désespérément quoi dire. Ce n’est pas l’Irlande du Nord et sa guerre sectaire. Ce ne sont pas les croisades et leur effusion de sang. Et ce n’est pas la politique d’une grande partie du monde occidental. C’est plutôt reconnaître que Jésus est le Messie de Dieu, venu ôter les péchés des hommes. Laissez-moi vous raconter comment je suis devenu chrétien. Puis je vous dirai comment je suis devenu juif ! » Tout le monde se réveilla ! « Ensuite, je répondrai à toutes vos questions. »

Je donnai brièvement mon témoignage (tel qu’il est rapporté au chapitre deux), puis je leur enseignai comment cela avait fait de moi un enfant de Dieu. Que, par la foi — de même que la foi d’Abraham l’avait rendu juste devant Dieu (Genèse 15) et l’avait fait « père des croyants » —, j’adorais désormais le Dieu des Juifs, ayant été « adopté » dans sa famille. Je parlai une dizaine de minutes, puis demandai : « Des questions ? »

Toutes les mains de la salle se levèrent d’un coup. Je me rappelle avoir commencé par un garçon assis dans le coin arrière droit de la salle. Il demanda comment il était possible que Jésus soit le Messie, alors que tout le monde savait que le Messie apporterait la paix sur la terre et que seules des guerres avaient suivi la venue de Jésus. Je répondis en signalant les prophéties de l’Ancien Testament annonçant un Messie souffrant aussi bien qu’un Messie victorieux. Les guerres résultent du refus de l’homme d’accepter l’efficacité du sacrifice qu’il a accompli au Calvaire ; toutefois, il reviendra, cette fois comme Roi, pour établir sa « paix sur la terre ».

Bien d’autres questions suivirent, les élèves agitant la main et criant pour que leurs questions soient entendues.

« S’il vous plaît, monsieur ! S’il vous plaît, monsieur ! C’est mon tour, monsieur ! »

Une jeune fille demanda : « Croyez-vous que le Messie viendra de notre vivant ? » Je répondis par l’affirmative, ajoutant que j’espérais que nous serions ensemble à sa venue. Lorsqu’elle me demanda : « Pourquoi ? », je répondis : « Parce qu’alors je pourrai vous montrer les marques des clous dans ses mains et dans ses pieds ! »

La leçon se poursuivit ainsi pendant 40 minutes, jusqu’à ce que la sonnerie de l’école signale qu’il était temps de partir pour le cours suivant ; toutefois, ces élèves ne voulaient pas me laisser partir, car ils avaient tant de questions sans réponse qu’ils brûlaient de poser. Bientôt, je remarquai qu’il s’était écoulé trop de temps et qu’il serait inutile que je parte pour le cours suivant. À cette heure, les élèves auraient quitté le laboratoire de physique et se seraient installés pour étudier à la bibliothèque. C’était la procédure habituelle lorsqu’un professeur ne se présentait pas à l’heure à une leçon. Je continuai donc à répondre aux questions jusqu’à ce qu’une autre période fût passée. Cette fois, il me fallut partir, mais seulement après avoir promis que je reviendrais si leur professeur le souhaitait.

En rentrant chez moi ce soir-là, j’étais tout excité du privilège que j’avais eu de parler de ma foi à ces jeunes gens si particuliers. Je n’aurais jamais imaginé que ce fût possible, et je ne pouvais que m’émerveiller des voies merveilleuses de Dieu. Je priai pour que les paroles que j’avais prononcées portent quelque fruit dans la vie de ces élèves, confiant que le Seigneur ne sème jamais ses semences en vain.

Le lendemain matin, un mot m’attendait dans mon casier à l’école. Il disait : « Monsieur Evans, veuillez venir me voir dans mon bureau ce matin à 10 heures. — Rabbin S. » Mon cœur se serra. De toute évidence, le rabbin principal avait eu vent de mon temps passé avec les élèves de treizième année, et j’allais être réprimandé. Peut-être me demanderait-on même de quitter l’école !

Je me sentais très vulnérable, mais je me consolai en me rappelant que je les avais prévenus, lors de mon entretien, que cela pourrait arriver. Comme j’approchais du bureau aux parois de verre, je pus voir Ari Barchi assis à l’intérieur, en conversation avec le rabbin.

« Ah, Gareth, entrez ! dit le rabbin S. Ari et moi avons parlé de la leçon que vous avez eue hier avec les élèves de treizième année. » Il poursuivit : « Comme vous le savez, cette école a été fondée pour donner à nos enfants juifs une excellente éducation, et une part très importante de cela consiste à leur inculquer l’amour de tout ce qui est juif ; c’est pourquoi nous leur enseignons notre histoire, notre poésie, notre culture et notre religion. J’enseigne ici depuis plusieurs années et je dois avouer que l’une de mes plus grandes déceptions est que si peu parviennent à une foi réelle en Dieu ; pourtant, quand je suis entré dans ma classe ce matin, je les ai tous trouvés désireux de parler de la foi et de Dieu. Gareth, je ne les ai jamais vus si enthousiastes ! Le seul problème, c’est que tout cela est dans leur tête et non dans leur cœur. Nous nous demandions si vous pourriez nous aider à faire entrer une telle foi dans leur cœur ! »

« Le seul moyen que je connaisse, c’est de reconnaître que Jésus est le Messie », dis-je, la tête commençant à me tourner.

« Je comprends cela, dit le rabbin, mais vous vous rendez bien compte que nous devrons convenir de rester en désaccord ; pourtant… nous nous demandions si vous accepteriez de venir dans quelques classes de plus pour enseigner à nos élèves.

« Ils sont stupéfaits de trouver un homme de science qui est aussi un homme de foi. Surtout quelqu’un qui connaît leurs Écritures aussi bien que vous. Voulez-vous bien venir ? »

J’exprimai aussitôt ma bonne volonté, et l’on prit des dispositions pour que j’assiste à une leçon de treizième année le lendemain. J’imagine que j’aurais pu prendre un air « spirituel » et dire : « Laissez-moi prier à ce sujet », mais je soupçonne que le Seigneur me pardonna mon impétuosité !

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Les pierres de gué Gareth Evans

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