Les pierres de gué ·La lettre d’attestation

Chapitre 12 · 5 min de lecture

La lettre d’attestation

C’est au cours de cette première année à Toronto que les événements les plus étonnants de notre vie commencèrent à se nouer, même s’il devint évident que le Seigneur avait tout prévu bien des années auparavant, et qu’il avait un dessein s’étendant même au-delà de cette époque.

Je compris vite qu’il y avait peu d’avenir pour moi à la French School, où les perspectives d’un salaire vivable étaient minces. Cependant, pour enseigner dans le système canadien, il me fallait faire reconnaître mes diplômes britanniques afin de pouvoir demander un certificat d’enseignement « de type B ». Il me fallait d’abord obtenir une lettre d’attestation, mais comment m’y prendre ?

Personne à l’école ne semblait le savoir, mais je me souvins que, dix ans plus tôt, lorsque je postulais pour le poste au Danforth Technical College, j’avais envoyé des photocopies de mon diplôme et de mes certificats d’enseignement à un bureau de Bloor Street, à Toronto.

« Quelqu’un connaît-il un bureau de l’éducation dans Bloor Street ? » demandai-je à mes collègues.

« Eh bien, le département d’éducation de l’université s’y trouve », suggéra quelqu’un.

Sur ce, à la fin des cours de l’après-midi, je descendis en voiture jusqu’à Bloor Street, trouvai une place de stationnement de courte durée, et entrai dans l’édifice qui abritait le département d’éducation de l’université.

Le rez-de-chaussée était désert et sombre, à l’exception d’une seule pièce au bout d’un long couloir. Un jeune homme se tenait à la porte, en conversation avec un homme plus âgé qui se levait de son fauteuil comme j’arrivais à l’entrée. Je compris vite que le bureau appartenait au plus jeune et que l’aîné était un visiteur de marque.

Lorsque j’expliquai les raisons de ma présence, le jeune homme me dit que j’aurais dû me rendre au Mowat Building, dans Bay Street, à quelques rues de là. Je le remerciai et m’apprêtais à partir quand l’homme plus âgé m’arrêta d’une question.

« Pourquoi êtes-vous venu ici ? »

J’expliquai que, dix ans plus tôt, en postulant pour un autre poste, j’avais eu besoin d’envoyer mes diplômes à un bureau de Bloor Street, et que je pensais qu’il s’agissait peut-être de celui-ci.

« Vous avez peut-être écrit à mon bureau », dit-il ; et, glissant mon bras sous le sien, il se mit à me reconduire le long du couloir sombre vers l’entrée.

Je voulais m’en aller pour gagner le Mowat Building, mais je ne pouvais me dégager, car il paraissait si frêle qu’il aurait pu tomber sans mon appui ! Il me fit sortir de l’édifice, traverser la rue passante à quatre voies et gravir plusieurs marches jusque dans l’édifice d’en face. Je me demandais qui était cet homme, car le portier nous salua et tout le monde le reconnut avant que nous entrions dans le « saint des saints » de ce bâtiment.

« Asseyez-vous ici, dit-il en désignant un fauteuil moelleux près du bureau, pendant que je vais chercher votre lettre ! »

Il fut absent moins d’une minute avant de revenir, triomphant, avec ma lettre d’origine agrafée à une copie de sa réponse. J’étais abasourdi ! Je m’étais trompé de bâtiment et l’on m’avait conduit au mauvais bureau afin que je tienne le « rendez-vous divin » que Dieu avait fixé dix ans auparavant.

Il me répéta alors les indications que le jeune homme m’avait déjà données, écrivant sur un bloc-notes tout en parlant.

« Demandez Don Anderson à votre arrivée, et donnez-lui ceci », dit-il en me tendant le feuillet.

Je le remerciai et quittai la pièce, conscient que le temps passait et que les bureaux allaient bientôt fermer. Tandis que je courais vers ma voiture — déjà en stationnement au-delà de la durée permise —, j’essayai de lire ce qu’il avait écrit à Don Anderson.

« Cher Don, disait le mot, veuille t’occuper de M. Evans pour moi. Il semble qu’il ait droit à un certificat de professeur spécialiste de type A. »

Le feuillet portait l’en-tête : « Prof. Carlisle, directeur en chef de l’éducation, ministère de l’Éducation, Toronto ». C’était le directeur de l’éducation qui avait annulé mon rendez-vous huit ans plus tôt !

Songez-y ! J’étais arrivé au « mauvais » bâtiment au moment parfait pour rencontrer le seul homme capable de faire quelque chose de spécial pour moi — dans une ville de plus de quatre millions d’habitants !

Mes surprises de la journée n’étaient pas encore terminées. J’arrivai au Mowat Block, dans Bay Street, juste au moment où l’on fermait les portes. Je montai en hâte à l’étage où, selon le portier, on traitait les demandes de lettres d’attestation. En entrant, je m’arrêtai net, consterné : il y avait un comptoir d’environ cinquante pieds de long, avec des gens alignés devant, sur trois rangs. Je commençais à me dire qu’il serait minuit avant que je puisse repartir quand, soudain, un homme sortant des toilettes à ma droite me bouscula. Il s’excusa, puis ajouta : « Puis-je faire quelque chose pour vous ? »

Je lui dis que je voulais voir M. Don Anderson.

« Je suis Don Anderson », répondit-il.

Je lui remis le mot et fus conduit dans son propre bureau. Il me présenta à sa secrétaire, une jeune Galloise, avec la consigne qu’elle devait « s’occuper de M. Evans ».

J’étais rentré à temps pour un souper précoce, me réjouissant des voies merveilleuses par lesquelles Dieu m’avait conduit ce jour-là.

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Les pierres de gué Gareth Evans

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